‹ Œuvres de Alphonse DaudetChapitre 55 sur 57 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

franche comme la couleur des vins de France dans le cristal des carafes.

Tout à coup, la scène change. La table semble agrandie, aussi plus sombre. Les coudes qui se touchaient fraternellement s’écartent les uns des autres, et cela fait des vides où l’on sent passer un peu de l'air froid et du noir de la nuit, comme si une fenêtre s'était ouverte subitement. Qu'est-ce qu’il y a donc ? Qu'est-ce qu’il arrive? C’est la politique qui vient d’entrer… Laissez-la faire. Dans cinq minutes cette aimable tablée, si paisible, va devenir discordante et criarde. Les voix vont s’aigrir en discutant, le vin tourner dans les bouteilles. Plus d’épanchements, plus de confidences.

Les convives mangent avec fureur. Il y en a qui parlent tout seuls, comme dans une langue étrangère, sans écouter ce qui se dit autour d’eux. D’autres, au contraire, suffoqués

d’indignation, deviennent bleus, font des gestes, s’étranglent avec des paroles rentrées. Des mots blessants, des regards chargés de haine partent, se croisent comme des balles. On se jette à la tête des dates de révolution, des noms de rues à fusillades; il y a des nuits de décembre, des jours de juin qui revivent, jonchés de morts, dans des émotions de jeunesse retrouvées. Les plus vieux amis se regardent stupéfaits, s’apercevant qu'ils ont entre eux des distances de champs de bataille, des barricades écroulées depuis vingt ans; et à mesure qu'on fouille l’histoire, ce nid à ran-

cunes, il en monte une ivresse de colère qui fait qu'on arrive à bégayer, à écumer, à serrer les manches des couteaux en se regardant.

C’est l’hydrophobie politique, terrible maladie dont toute la France est atteinte en ce moment.

O politique, je te hais!

Je te haïs parce que tu es grossière, injuste, haineuse, criarde et bavarde;

Parce que tu es l’ennemie de l’art.et du travail ;

Parce que tu sers d’étiquette à toutes les sottises, à toutes les ambitions, à toutes les paresses.

Aveugle et passionnée, tu sépares de braves cœurs faits pour être unis, tu lies au contraire des êtres tout à fait dissemblables.

Tu es le grand dissolvant des consciences, tu donnes l’habitude du mensonge, du subterfuge, et, grâce à toi, on voit des honnêtes gens devenus amis de coquins pourvu qu’ils soient du même parti.

Je te hais surtout, Ô politique, parce que tu en es arrivée à tuer dans nos cœurs le senti-

ment, l’idée de patrie ;

Parce que j'ai vu des démocrates se frotter les mains en apprenant les désastres de Forbach et de Reïchshoffen et des impérialistes, après le Quatre-Septembre, ne pas essayer de dissimuler leur joie à chaque nouvelle défaite de Chanzy ou de Trochu.

Je te hais enfin parce que c’est toi qui nous

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