MADAME HEURTEBISE
murmurer d’une voix étranglée par l'émotion : « Ah! si ce n’était pas l'enfant, comme je filerais! »
Car ils avaient un enfant, un pauvre petit superbe et malpropre, qui se trainait dans tous les coins, jouait avec les chiens plus grands que lui, la terre, les araignées du jardin. La mère ne le regardait que pour constater qu’il était « dégoûtant » et regretter de ne l'avoir pas mis en nourrice. Elle avait en effet gardé ses traditions de petite bourgeoise de comptoir, et leur intérieur en désordre, où elle promenait dès le matin des robes parées et des coiffures étonnantes, rappelait les arrière-boutiques si chères à son cœur, les pièces noires de crasse et de manque d’air où lon passe vite, dans les entr’actes de la vie de commerce, pour manger à la hâte un repas mal fait sur une table sans nappe, l'oreille au guet tout le temps vers la sonnette de la porte. Dans ce monde-là, il n’y a que la rue qui compte, la rue où passent les acheteurs, les flâneurs, et ce débordement de peuple en vacances qui, le dimanche, remplit le trottoir et la chaussée. Aussi, comme elle s’ennuyait, la malheureuse, à la campagne, comme elle regrettait son Paris ! Heurtebise, au contraire, avait besoin des champs pour la santé de son esprit. Paris l’étourdissait comme un provincial en visite. La femme ne comprenait pas cela et se plaignait beaucoup de son exil. Pour se distraire, elle invitait d'anciennes amies. Alors, si le
mari m'était pas là, on s’amusait à feuilleter ses papiers, les notes, les travaux en train.
« Voyez donc, ma chère, comme c’est drôle.
Il s’enferme pour écrire ça. Il marche, il parle tout seul... Moi, d’abord, je ne comprends rien à tout ce qu'il fait. »
Et c’étaient des regrets sans fin, des retours sur le passé.
« Ah! si j'avais su... Quand je pense que je pouvais épouser Aubertot et Fajon, les marchands de blanc. »
Elle citait toujours les deux associés en même temps, comme si elle avait dû épouser lenseigne. En présence du mari, on ne se génait pas davantage. Elle le dérangeait, empêchait tout travail, installant dans la pièce même où il écrivait la causerie niaise de femmes oisives qui parlaient haut, pleines de dédain pour ce métier de littérateur qui rapporte peu, et dont les heures les plus laborieuses ressemblent toujours à une capricieuse oisiveté.
De temps en temps, Heurtebise essayait d'échapper à cette existence qu'il sentait devenir chaque jour plus sinistre. Il accourait à Paris, prenait une petite chambre à lhôtel, voulait se figurer qu’il était garçon; mais tout à coup il pensait à son fils, et avec une envie folle de l’embrasser retournait le soir même à la campagne. Dans ces cas-là, pour éviter la scène du retour, il emmenait un ami avec lui, et le gardait là-bas le plus qu’il pouvait. Dès qu’il n’était plus seul en face de sa femme, sa
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belle intelligence se réveillait et ses projets de travail interrompus peu à peu, l’un après l’autre, lui revenaient au cœur. Mais quel déchirement quand on partait! Il aurait voulu retenir ses visiteurs, s’accrochait à eux de toute la force de son ennui. Avec quelle tristesse il nous accompagnait à la station du petit omnibus de banlieue qui nous ramenait vers Paris! et comme, nous partis, il s’en retournait lentement sur la route poudreuse, le dos rond, les bras inertes, écoutant les roues qui s’éloignaient |
C’est que le tête-à-tête était devenu insupportable. Pour l’éviter, il prit le parti d’avoir la maison toujours pleine. Son bon cœur aidant, sa lassitude, son insouciance, il s’entoura de tous les meurt-de-faim de la littérature. Un tas de valets de lettres, paresseux, toqués, visionnaires, s’installèrent chez lui, plus que lui; et comme la femme était très sotte, incapable de juger, elle les trouvait charmants, supérieurs à son mari parce qu'ils criaient plus fort. La vie se passait en discussions oiseuses. C'était un fracas de mots vides, de poudre aux moineaux, et le pauvre Heurtebise, immobile et muet au milieu de tout ce tapage, se contentait de sourire en haussant les épaules. Quelquefois pourtant, quand à la fin d’un repas interminable tous ses convives, les coudes sur la nappe, commençaient autour du flacon d’eau-de-vie une de ces longues flineries de paroles asphyxiantes comme le
brouillard des pipes, un immense dégoût le prenait et, n'ayant pas la force de renvoyer tous ces malheureux, il s’en allait lui-même et restait huit jours sans revenir.
« Ma maison est pleine d’imbéciles, me disait-il un jour. Je n’ose plus rentrer. » Avec ce train de vie, il n’écrivait plus. Son nom devenait rare et sa fortune, gaspillée à ce pérpétuel besoin de monde au logis, s’en allait aux mains tendues autour de Jui.
Il y avait longtemps que nous ne nous étions vus, lorsqu'un matin je reçus un mot de sa chère petite écriture, autrefois si ferme, maintenant hésitante et tremblante. « Nous sommes à Paris. Viens me voir. Je m'ennuie. » Je le trouvai avec sa femme, son enfant, ses chiens, dans un lugubre petit appartement de Batignolles. Le désordre, qui n’avait plus l’espace pour s’étaler, semblait encore plus affreux qu’à la campagne. Pendant que l’enfant et les chiens se roulaient dans des chambres grandes comme des cases d’échiquier, Heurtebise, malade, était couché, le visage au mur, dans un état de prostration complète. La femme, toujours en tenue, toujours placide, le regardait à peine. — «Je ne sais pas ce qu'il a, » me dit-elle avec un geste d’insouciance. Lui, en me voyant, retrouva un moment de gaîté, une minute de son bon rire, mais aussitôt étouffé. Comme on avait gardé à Paris les habitudes de la banlieue, à l'heure du déjeuner, dans ce ménage bouleversé par la gêne, la maladie, il
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arriva un parasite, petit homme chauve, râpé, roide, grincheux, qu’on appelait dans la maison : « l’homme qui a lu Proudhon ». C’est ainsi qu'Heurtebise, qui n'avait sans doute jamais su son nom, le présentait à tout le monde. Quand on lui demandait : « Qui est ça? » il répondait avec conviction : « Oh! un garçon très fort, qui a beaucoup lu Proudhon. » Il n’y paraissait guère, du reste, car cet esprit profond ne se manifestait jamais qu'à table pour se plaindre d’un rôti mal cuit ou d’une sauce manquée. Ce matin-là, l’homme qui avait lu Proudhon déclara le déjeuner détestable, ce qui ne Pempècha pas d’en dévorer la moitié à lui tout seul.
Qu'il me sembla long et lugubre ce repas au chevet du malade! La femme bavardait comme toujours, avec une tape par-ci par-là à l’enfant, un os aux chiens, un sourire au philosophe. Pas une fois Heurtebise ne se tourna vers nous, et pourtant il ne dormait pas. Je ne sais pas même s’il pensait... Cher et vaillant garçon! Dans ces luttes mesquines et continuelles, le ressort de sa nature vigoureuse s'était brisé, et'1l commençait déjà à mourir. Cette agonie silencieuse, qui était plutôt un renoncement de vivre, dura quelques mois; puis Mme Heurtebise se trouva veuve. Alors, comme les larmes n'avaient pas obscurci ses veux clairs, qu’elle avait toujours le même soin de ses cheveux lisses, et qu'Aubertot et Fajon étaient encore disponibles, elle épousa Auber-
tot et Fajon. Peut-être Aubertot, peut-être Fajon, peut-être même tous les deux. En tout cas elle put reprendre la vie pour laquelle elle était faite, le bavardage facile et l'éternel sou-
rire des dames de comptoir.
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TEVCREDO DE L'AMOUR
} LLE avait toujours rêvé cela, être
ELÉ la femme d'un poète! Mais
À limplacable destinée, au lieu de lPexistence romanesque et fié-
vreuse ae "elle ambitionnait, lui arrangea un petit bonheur bien tranquille, en la mariant à un riche rentier d'Auteuil, aimable et doux, un peu trop âgé pour elle, et qui n’avait qu’une passion — tout à fait inoffensive et reposante — lhorticulture. Le brave homme passait son temps, le sécateur à la main, à soigner, élaguer une magnifique collection de rosiers, à chauffer la serre, arroser les corbeilles ; et, ma foi! vous conviendrez-bien que pour un pauvre petit cœur affamé d’idéal il n’y avait pas là une pâture suffisante. Pourtant, pendant dixans, sa vie se maintint droite et uniforme. comme les allées finement sablées du jardin de son mari, et elle la suivit à pas comptés en écou-
tant, avec un ennui résigné, le bruit agaçant et sec des ciseaux toujours en mouvement, ou la pluie monotone, infinie, qui tombait des pommes d’arrosoirs sur les plantes touffues.
Cet horticulteur enragé avait de sa femme le même soin méticuleux que de ses fleurs. Il mesurait le froid et le chaud à son salon encombré de bouquets, craignait pour elle la gelée d’avril ou le soleil de mars; et, comme ces plantes en caisse que l’on sort et que l’on rentre à des époques déterminées, la faisait vivre méthodiquement, les yeux fixés sur le baromètre et les variations de la lune.
Elle resta ainsi longtemps, prise entre les quatre murs du jardin conjugal, innocente comme une clématite, mais avec des élans vers d’autres jardins moins réguliers, moins bourgeois, où les rosiers pousseraient toutes leurs branches, où les herbes folles seraient plus hautes que des arbres et chargées de fleurs fantastiques, inconnues, en liberté sous un soleil plus chaud. Ces jardins-là, on ne les trouve guère que dans les livres des poètes; aussi lisait-elle beaucoup de vers en cachette du pépiniériste qui ne connaissait, lui, en fait de poésies, que des distiques d’almanach :
Quand il pleut à la Saint-Médard, Il pleut quarante jours plus tard.
Sans choix, gloutonnement, la malheureuse dévorait les plus mauvais poèmes, pourvu
qu’elle y trouvât des rimes à « amour » et à « passion »; puis, le livre fermé, elle passait des heures à rêver, à soupirer : « Voilà le mari qu'il m'aurait fallu! »
Tout cela, probablement, serait toujours resté à l’état vague d’aspiration si, à ce terrible moment de la trentaine, qui est l’âge décisif pour la vertu des femmes comme midi est l’heure décisive pour la beauté du jour, lirrésistible Amaury ne s'était pas trouvé sur son chemin. Amaury est un poète de salon, un de ces exaltés en habit noir et gants gris-perle qui vont, entre dix heures et minuit, raconter dans le monde leurs extases d’amour, leurs désespoirs, leurs ivresses, mélancoliquement appuyés aux cheminées, dans la lueur des lustres, pendant que les femmes en toilette de bal écoutent, rangées en cercle, derrière leurs éventails.
Celui-là peut passer pour lidéal du genre.
Tête de bottier fatal, l’œil cave, le teint blême, il se coiffe à la russe et se lisse fortement de pommade hongroise. C’est un de ces désespérés de la vie comme les dames les aiment, toujours vêtus à la dernière mode, un lyrique refroidi chez qui le désordre de Pinspiration se devine seulement au nœud de cravate un peu lâche, négligemment attaché. Aussi il faut voir ce succès quand, de sa voix stridente, 1l débite une tirade de son poème, le Credo de l'amour, celle surtout qui se termine par ce vers étonnant : |
Moi, je crois à l’amour comme je crois en Dieu [.…
Remarquez que je soupçonne fort ce farceur-là de se soucier aussi peu de Dieu que du reste; mais les femmes n’y regardent pas de si près. Elles se prennent facilement à la glu des mots, et chaque fois qu'Amaury récite son Credo de l'amour, vous êtes sûr de voir tout autour du salon de petits becs roses s'ouvrir, se tendre vers cet hameçon facile du sentiment. Pensez donc! Un poète qui a de si belles moustaches, et qui croit à l’amour comme il croit en Dieu...
La femme du pépiniériste n’y résista pas :
en trois séances elle fut vaincue. Seulement, comme il y avait au fond de cette nature élégiaque quelque chose d’honnête et de fier, elle ne voulut pas d’une faute mesquine. D’ailleurs dans son Credo, le poète déclarait luimême qu’il ne comprenait qu’une sorte d’adultère, celui qui marche la tête haute comme un défi à la loi et à la société. Prenant donc le Credo de l’amour pour guide, la jeune femme s'évada brusquement du jardin d'Auteuil et vint se jeter dans les bras de son poète. — « Je ne peux plus vivre avec cet homme! Emmène-moi.» En pareil cas, le mari s'appelle toujours cet homme, même quand il est pépimiériste.
Amaury eut un moment de stupeur. Comment diable s’imaginer qu’une petite mère de
trente ans irait prendre au sérieux un poème d'amour et le suivre au pied de la lettre? Pourtant, il fit contre trop bonne fortune bon cœur, et comme dans son petit jardin d’Auteuil si bien abrité la dame s'était conservée fraîche et jolie, il l’enleva sans murmurer. Les premiers jours, ce fut charmant. On craignait les poursuites du mari. Il fallut se cacher sous des noms supposés, changer d’hôtel, habiter des quartiers invraisemblables, les faubourgs de Paris, les chemins de ceinture. Le soir, on sortait furtivement, on faisait des promenades sentimentales le long des fortifications. O puissance du romanesque! Plus elle avait peur, plus il fallait de précautions, de stores, de voilettes abaissées, plus son poète lui semblait grand. La nuit, ils ouvraient la petite fenêtre de leur chambre, et regardant les étoiles qui montaient par-dessus les fanaux du chemin de fer voisin, elle lui faisait dire et redire sa tirade :
Moi, je crois à l'amour comme je crois en Dieu.
Et c'était bon!
Malheureusement cela ne dura pas. Le mari les laissait trop tranquilles. Que voulez-vous ? Il était philosophe, cef homme. Sa femme une fois partie, il avait refermé la porte verte de son oasis et s'était paisiblement remis à soigner ses roses, en songeant avec bonheur que
celles-là, du moins, tenant au sol par de longues racines, ne pourraient pas s’en aller de chez lui. Nos amoureux rassurés rentrèrent dans Paris, et tout à coup il sembla à la jeune femme qu’on lui avait changé son poète. La fuite, les craintes d’être surpris, les alertes perpétuelles, toutes ces choses qui servaient sa passion n’existant plus, elle commença à comprendre, à voir clair. Du reste, à chaque instant, dans l'installation de leur petit ménage et ces mille détails bourgeoïs de la vie de tous les jours, l’homme avec qui elle vivait se faisait mieux connaître.
Le peu qu’il avait en lui de sentiments généreux, héroïques ou délicats, il le délayait dans ses vers sans en rien garder pour sa consommation personnelle. Il était mesquin, égoïste, surtout très ladre, ce que l’amour ne pardonne pas. Puis il avait coupé ses moustaches, et ce déguisement lui allait mal. Quelle différence avec ce beau ténébreux, frisé au petit fer, qui lui était apparu un soir récitant son Credo entre deux candélabres! Maintenant, dans la retraite forcée qu’il subissait à cause d’elle, il se laissait aller à toutestesmimes dont la plus grande était de se croire toujours malade. Dam! à force de poser au poitrinaire, on finit par se figurer qu’on l’est réellement. Le poète Amaury était tisanier, s’enveloppait de papier Fayard, couvrait sa cheminée de fioles et de poudres. Pendant quelque temps la petite femme prit au sérieux son rôle de
sœur grise. Le dévouement donnait au moins une excuse à sa faute, un but à sa vie. Mais elle se lassa vite. Malgré elle, dans la pièce étouffée où le poète s’entourait de flanelle, elle pensait à son petit jardin tout parfumé, et le bon pépiniériste, vu de loin au milieu de ses massifs, de ses corbeilles, lui semblait simple, touchant, désintéressé, autant que l’autre était exigeant et égoïste.
Au bout d’un mois elle aimait son mari, et elle l’aimait réellement, non pas d’une affection d’habitude, mais d’amour véritable. Un jour, elle lui écrivit une longue lettre passionnée et repentante. Il ne répondit pas. Peutêtre ne la trouvait-il pas encore assez punie. Alors elle envoya lettres sur lettres, s’humilia, supplia pour rentrer, disant qu’elle aimerait mieux mourir que de continuer à vivre avec cet homme. C'était au tour de l’amant de s’appeler « cet homme ». Le rare, c’est qu’elle se cachait de lui pour écrire; car elle le croyait encore épris, et tout en demandant pardon à son mari, elle craignait l’exaltation de son amant.
« Jamais il ne me laissera partir, » se disait-elle.
Aussi, lorsque à force de prier elle eut obtenu son pardon et que le pépiniériste — ne vous ai-je pas dit que c'était un philosophe? — eut consenti à la reprendre, cette rentrée au logis conjugal eut tous les côtés mystérieux, dramatiques d’une fuite. Positivement
elle se fit enlever par son mari. Ce fut sa dernière jouissance de coupable. Un soir que le poète, las de la vie à deux et tout fier de ses moustaches repoussées, était allé dans le monde réciter son Credo de l’amour, elle sauta dans un fiacre où son vieux mari l’attendait au bout de la rue, et c’est ainsi qu’elle revint au petit jardin d'Auteuil, à jamais guérie de son ambition d’être la femme d’un poète. Il est vrai que ce poète-là l'était si peu!