MADAME HEURTEBISE F
on ordonne l’air de la mer, mais qui, trop délicats pour le supporter, viennent le respirer à quelques lieues de distance. De loin en loin son nom apparaissait dans un journal, dans une revue, au bas d’un article; mais déjà ce n’était plus cette verdeur de style, ces emportements d’éloquence qu’on lui avait connus.
Nous pensions : « Il est trop heureux... son bonheur le gâte. »
Puis, un jour, il revint parmi nous, et nous vimes bien qu’il n’était pas heureux. Sa mine pâlie, ses traits resserrés, contractés par un perpétuel agacement, la violence de ses manières rapetissées en colère nerveuse, son beau rire sonore déjà fêlé, en faisaient un tout autre homme. Trop fier pour convenir qu’il s'était trompé, il ne se plaignait pas, maïs les anciens amis auxquels il rouvrit sa maison purent se convaincre qu’il avait fait le plus sot des mariages, et que sa vie était désormais hors de voie. Par contre, Mme Heurtebise nous apparut, après deux ans de ménage, telle que nous l’avions vue dans la sacristie, le jour des noces. Son même sourire minaudier et calme, son même air de boutiquière endimanchée; seulement l’aplomb lui était venu. Elle parlait maintenant. Dans les discussions artistiques où Heurtebise se lançait passionnément, avec des jugements absolus, lé mépris brutal ou l’enthousiasme aveugle, la voix mielleuse et fausse de sa femme venait tout à coup l’interrompre, l’obligeant à écouter quelques raisonnements
oiseux, quelque réflexion sotte toujours en dehors du sujet. Lui, gêné, embarrassé, nous regardait d’un œil qui demandait grâce, essayait de reprendre la conversation interrompue. Puis devant la contradiction intime et persistante, la sottise de cette petite cervelle d’oisillon, gonflée et vide comme un échaudé, il se taisait, résigné à la laisser aller jusqu’au bout. Mais ce mutisme exaspérait madame, lui paraissait plus injurieux, plus dédaigneux que tout. Sa voix aigre-douce devenait criarde, montait, piquait, bourdonnait avec un harcellement de mouche, jusqu’à ce que le mari, furieux, éclatât à son tour, brutal et terrible. De ces querelles incessantes, qui se terminaient par des larmes, elle sortait reposée, plus fraîche, comme une pelouse après larrosage ; lui, chaque fois brisé, fiévreux, incapable de tout travail. Peu à peu sa violence même se lassa. Un soir que j'avais assisté à une de ces scènes pénibles, comme Mme Heurtebise sortait de table, triomphante, je vis sur la figure de son mari, restée baissée pendant la querelle et qu’il relevait enfin, l’expression d’un mépris, d’une colère que les paroles ne pouvaient plus traduire. Rouge, les yeux pleins de larmes, la bouche tordue d’un sourire ironique et navrant, pendant que la petite femme s'en allait en refermant la porte d’un coup sec, il lui fit, comme un gamin dans le dos de son maître, une grimace atroce de rage et de douleur. Au bout d’un moment, je l’entendis