‹ Œuvres de B, Henri SusoChapitre 19 sur 67 · DE LA PERFECTION SPIRITUELLE · texte numérisé non relu

DE LA PERFECTION SPIRITUELLE

Comment l'esprit doit s'élever et se détacher des sens.

Lorsque Jésus-Christ voulut laisser à ses disciples un juoyen simple et efficace pour obtenir le ciel , une route

courte , droite et certaine pour y arriver, il leur dit : « Je suis sorti de mon Père, et je suis venu dans le « monde; maintenant je laisse le monde, et je vais à c< mon Père (1). » Je suis sorti du sein et du cœur de mon Père ; je suis venu dans cette vallée de larmes où j'ai été accablé , tous les jours de ma vie , de douleurs , de misères , sans nombre et sans mesure ; et cela volontairement pour votre salut; je ne me suis pas accordé une seule beure de repos et de plaisir; je me suis refusé toutes les aises et les jouissances de la vie; j'ai été arrêté, condamné, crucifié, enseveli. Mais ensuite je suis ressuscité impassible et glorieux ; je suis retourné triompbant dans le sein de mon Père, pour partager avec lui son éternité et son bonheur. Vous devez suivre la même route, mes bien-aimés ; que personne ne s'y trompe, pour être avec moi , dans le sein de mon Père, pour devenir impassible , immortel , pour acquérir dans le ciel, cet héritage , cette béatitude que j'ai par nature et que vous aurez par la grâce , il faut avant tout souffrir, mourir et s'ensevelir avec moi.

Certainement, mes chers frères , Jésus-Christ ne pouvait pas mieux nous assurer le ciel , qu'en nous invitant à l'imitation de sa vie douloureuse , de sa mort, de sa sépulture, ainsi que le dit l'apôtre saint Paul : « Nous « avons été ensevelis avec lui par le baptême pour « mourir; et comme le Christ s'est levé entre les morts (( pour la gloire de son Père , nous devons marcher aussi « dans une vie nouvelle ; car si nous lui sommes unis

(I) Exivi a Pâtre, et veni ia mundum; iterum relinquo mundum, et vado ad Palrem. (S. Jean , \\\, 28.)

« en imitant sa mort, nous lui serons unis aussi dans « la résurrection (1). » Heureux le serviteur de Dieu qui marche en changeant de \ie dans cette voie de mort et de sépulture avec le Christ. On peut dire de lui qu'il est aussi supérieur aux hommes du monde, que Thomme est supérieur aux bètes.

Il est vrai que beaucoup, poussés par leur conscience , désirent le bien et commencent à vivre selon Dieu et selon l'esprit; mais dès qu'ils s'aperçoivent que les choses n'arrivent pas au gré de leur désir, la difficulté les arrête; ils abandonnent leurs bonnes résolutions et retombent sous la loi des sens et dans le laisser-aller de la nature. Qui ne sait que si l'écolier s'effraie dès les premières leçons , et se néglige , il lui est impossible d'arriver jamais à la science du maître? La persévérance est aussi nécessaire pour acquérir la couronne de la perfection.

La vertu est quelque chose d'élevé, de difficile, et celui qui aspire à la vie parfaite de l'àme, doit être constant , généreux et ne pas se laisser rebuter et vaincre par les obstacles. 11 doit d'abord mourir à toute sensua. lité, rejeter loin de lui toutes les jouissances de la chair et oublier complètement toutes les choses visibles. Et je ne parle pas ici de ceux qui vivent dans le péché, mais de ceux qui suivent Jésus- Christ pour mourir et ressusciter avec lui. Que ceux-là sachent bien qu'il

(t) Consepulti enim sumus cum illo per baptismum in mortem, ut. quomodo Ghristus surrexit à mortuis per gloriam Patris, ita et nos in iiovitate vitœ ambulemus. Si enim complantati facti sumus similitudini mortis ejus, simul et resurrectionis erimus. (Ép. aux Rom., vi, 4.)

ne suffit pas d'étudier, de discourir et d'écrire sur les vertus sublimes et parfaites de l'esprit; c'est là une science de l'intelligence qui s'apprend avec des maîtres , des livres , mais ce n'est pas la sève véritable des œuvres. Ceux qui savent seulement ne sont que des soldats fanfarons et braves en paroles. Qu'ils passent des paroles aux actes ; qu'ils foulent aux pieds toute vaine curiosité; qu'ils ne se répandent plus dans les choses extérieures; mais qu'ils se recueillent en Dieu , et qu'ils combattent, par amour pour lui , tous leurs désirs.

Une personne pieuse désirait ardemment connaître le bon plaisir de Dieu, et le suppliait par de ferventes prières de lui révéler sa divine volonté. Le Seigneur lui apparut et lui dit: Captive tes sens, bâillonne ta bouche et lie ta langue; dompte ton cœur, supporte par amour pour moi toutes les choses fâcheuses ; tu feras parfaitement ma volonté; renonce aux images des choses visibles , et fixe tes regards en dedans de toi-même pour voir ton intérieur, et tu comprendras combien est vraie cette parole du Prophète : « La lumière de votre visage « est fixée sur nous. Seigneur (1). »

A cette époque , il y en a beaucoup qui vivent occupés de choses extérieures, par le saint motif d'être utiles aux autres, et qui , à cause de cela, n'ont presque jamais de loisirs et de repos. Que ceux-là suivent mon conseil : dès qu'ils trouveront au milieu de leurs travaux une seule heure libre, qu'ils aillent sur-le-champ

(1) Signatum est super nos lumen vultustui, Domine. (Ps. iv, 7.)

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à Dieu, qu'ils se livrent à lui complètement, qu'ils se cachent et se plongent dans son cœur, et que dans ces quelques instants, ils rachètent par leur zèle et leur ferveur toutes les années perdues dans la vie des sens, ou dissipées dans les affaires; qu'ils s'adressent à Dieu , non pas avec l'imagination et avec des paroles étudiées et trouvées dans des livres, mais du fond de leur âme, de toute la vivacité de leur cœur; qu'ils parlent à Dieu âme à âme, esprit à esprit, cœur à cœur, comme le recommande notre Sauveur, quand il dit : (( Dieu est esprit, et ceux qui l'adorent, doivent (4 l'adorer en esprit et en vérité (1). »

Dieu entend la langue du cœur, l'intention intime et essentielle de l'âme, les cris intérieurs qui, sans bruit, sans paroles, sortent d'une volonté forte et dévouée. La présence silencieuse et la contemplation intérieure de Madeleine furent bien mieux entendues de Notre- Seigneur Jésus-Christ que les paroles et les plaintes de Marthe contre sa sœur. Aussi lui dit -il: « Marthe, Marthe, vous vous inquiétez et vous vous (( troublez de beaucoup de choses, et il n'y en a qu'une « nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, et elle c( ne lui sera point enlevée (2). »

(1) Spiritus est Deus : et eos qui adorant eiim, in spiritu et veritate oportet adorare (S. Jean, iv, 24.)

(2) Martha, Maitha, sollicita es, et tmbaris erga plurima. Porro unum est necessarium. Maria optimam partem elegit,quae non auferelur ab ea. (S.Liic,x, 41.)

De la victoire de l'esprit sur toutes les forces naturelles.

En second lieu, il convient qu'une personne qui veut arriver à la perfection spirituelle, foule aux pieds et dompte toutes ses forces, ses puissances, et ses facultés naturelles , tant intérieures qu'extérieures. J'avoue qu'il est très-difficile de les vaincre, sans les affaiblir; et je n'ai jamais connu un serviteur de Dieu qui ait mortifié et vaincu complètement ses forces naturelles, tout en les conservant saines et entières. Je lis et je vois que saint Grégoire et saint Bernard se lamentaient d'avoir en partie perdu la santé, affaibli et épuisé leurs forces, au service de Dieu et du prochain. Mais cela n'est pas une raison d'abandonner les pénitences extérieures et les exercices qui attaquent les forces naturelles, parce qu'il est juste d'obtenir une chose précieuse et divine en sacrifiant, pour l'amour de Dieu, un avantage naturel qui nous est cher.

Un disciple se plaignait à son maître de prendre abondamment de la nourriture, sans en tirer aucun profit pour son corps et pour ses forces. Le maître lui répondit: « Ne vous étonnez pas , mon fils, de ne pas voir votre corps prendre ses développements naturels ; le travail de votre esprit épuise presque tous les aliments que vous prenez. » Il faut donc suivre une autre route, et puisque la nature ne suffit pas, il est nécessaire de recourir avec confiance au Dieu toutpuissant, qui peut seul donnera ses serviteurs de nouvelles forces d'en haut , qui vous soutiendront dans

les pénitences, les jeûnes, les mortifications, et les exercices extérieurs, qui altèrent la santé et affaiblissent les forces naturelles. De plus, celui qui aspire à la perfection, doit s'élever au-dessus des sens, toujours fertiles en images. Qu'il s'en isole, qu'il s'éloigne de leur confusion , et qu'il ramène toutes ces choses à la simplicité de leur principe, c'est-à-dire à Dieu, qui se trouve dans toutes les créatures.

Un serviteur de Dieu voyait un jour la tige d'une plante, et disait : « Oh! qu'il y a dans cette tige une belle et divine image , si je savais en ôter le superflu î » Le Seigneur dit aussi par son Prophète : « Si tu sé- « pares, dans mes créatures, ce qui est précieux de « ce qui est grossier, tu seras mon bien -aimé (1). » Si nous savions distinguer et séparer en nous tout ce qui est vil et naturel , combien plus facilement et plus clairement verrions-nous au fond de notre àme notre Créateur, Dieu, le Bien infini , incomparable !

On triomphe de ses sens , lorsque toutes les images se rapportent à Dieu, et lorsque, dans tous les objets sensibles, et dans toutes les formes extérieures, l'âme parvient à ne voir que Dieu.

La puissance de l'esprit est supérieure à celle des sens ; il faut aussi la vaincre , la dompter. Il y a dans le monde de grands esprits qui , avec leurs seules forces naturelles, s'efforcent de pénétrer le Ciel et Dieu lui-même : tels furent Homère , Socrate , Platon, Aristote , Zenon, et d'autres beaux génies, dont l'heu-

(1) Si separabis pretiosiim a vili, quasi os meum eris. (Jér. xv, 19.)

relise nature les soutint dans leurs efforts. Mais ces intelligences supérieures ont besoin d'être en garde contre elles-mêmes, afin de rester toujours fidèles à la vérité de la Foi et à Thumanité de Jésus-Christ.

D'autres naissent, au contraire, avec des facultés peu étendues et des dispositions très-ordinaires; ceuxlà se détachent plus facilement d'eux-mêmes, et font plus de progrès en Dieu que les autres , parce qu'ils voient les choses simplement, et qu'ils n'ont pas à lutter contre l'ardeur de leur esprit. ïls sont disposés à la grâce divine, comme la cire molle est propre à recevoir l'empreinte d'un cachet. Les esprits supérieurs , au contraire, ont besoin d'une plus grande force pour se vaincre eux-mêmes; mais aussi, comme l'empreinte d'un cachet sur la cire molle s'altère et s'efface plus facilement, et que la figure que le ciseau a tracée sur la pierre y reste ineffaçable, les hommes simples se fatiguent plus facilement dans la voie de la perfection , reculent et abandonnent leurs saintes résolutions , tandis que les esprits supérieurs, dès qu'ils se sont vaincus une fois , sont plus fermes et persévèrent avec plus de courage dans la grâce ; et comme ils l'ont acquise avec plus de peine , ils la conservent avec plus d'amour. La Vérité divine les pénètre et les possède plus profondément.

Comment on doit vaincre ses désirs.

En troisième lieu, les personnes qui aspirent à la perfection doivent vaincre leurs propres désirs, et tout

ce qui , dans la volonté , appartient à la possession d'eux-mêmes et à la concupiscence. Je ne parle pas de ceux qui ont soif des biens terrestres et passagers, qui aspirent aux honneurs, aux dignités, aux richesses, à la vanité du monde , parce que ceux-là sont si éloignés de la sainteté, qu'ils n'ont jamais compris, même superficiellement, ce que c'est que la perfection. Je m'adresse aux vrais serviteurs de Dieu , et je les exhorte à déraciner de leur cœur tout désir propre, soit humain, soit divin. Il est certain que dans leurs désirs le plus grand nombre se trompent ; beaucoup disent: Oh! si Dieu m'avait fait autrement, s'il m'accordait telle grâce , s'il se montrait à moi , s'il me révélait son amour, si je pouvais connaître en toute occasion sa volonté , si je ressemblais à ce grand saint! Ceux-là sont bien éloignés de la perfection , puisqu'ils devraient , en toute chose , s'abandonner à Dieu et ne vouloir rien que lui , se remettre entièrement entre ses mains, et dire de tout leur cœur avec Jésus-Christ: a Mon Père , non pas comme je le veux , mais comme vous le voulez; que votre volonté soit faite (1). »

La voie parfaite, dans le malheur, dans les défaillances , dans les afflictions , est d'être sans trouble , sans désirs, et de s'abandonner à Dieu de tout son cœur, à l'exemple de notre Sauveur Jésus-Christ, qui, dans ses dernières douleurs et son dernier soupir, resta soumis de toutes les puissances de sa volonté à la volonté de son Père éternel, et n'eut réellement pas d'autres

(1) Pater mi , non sicut ego volo, sed sicut tu. — Fiat voluntas tua. (S. Matth.,xxvi, 39.)

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désirs que de lui être agréable. C'est à cela que sont appelés tous les vrais soldats de Jésus- Christ. Mais que personne ne s'imagine qu'en s'abandonnant à Dieu, on évite la douleur, ou qu'on en émousse l'aiguillon. Quel mérite y aurait-il de supporter l'adversité sans en éprouver de douleur? Jésus- Christ sentit profondément toutes ses blessures, qui s'élevèrent, selon les révélations de sainte Brigitte, au nombre de cinq mille quatre cent soixante, et s'il avait mis sa main dans le feu , il en eût certainement ressenti la brûlure.

11 est nécessaire que celui qui souffre sente la douleur de sa passion, et que, dans sa douleur, il s'abandonne à Dieu sans désirs. Car celui qui désire hors de lui quelque chose , ou qui supporte avec impatience ce qu'il éprouve en lui et ce que Dieu y opère , celuilà ne connaît pas encore le véritable renoncement. Aussi la divine Sagesse a révélé à un de ses serviteurs que pour se résigner en Dieu , il fallait ressembler à celui qui serait au milieu de l'Océan , séparé de la terre par des distances incalculables, sans vaisseau pour le secourir, sans une planche pour le porter, n'ayant qu'un manteau pour se soutenir sur les vagues agitées, et au sein de la plus affreuse tempête, ne pouvant agir, nager ou crier: il faudrait bien nécessairement qu'il s'abandonnât complètement à Dieu. C'est l'image du renoncement d'une vie sainte et parfaite.

Comment on doit triompher de toutes les images sensibles et créées.

En dernier lieu, Thomme spirituel doit écarter et surmonter toutes les images créées. Je ne parle pas ici à ces hommes du monde qui obéissent à la chair et qui en poursuivent sans cesse les jouissances , n'ayant des regards et des pensées que pour les personnes et les créatures qu'ils aiment. Ceux-là ne sont pas dignes du nom d'homme. On doit les classer parmi les animaux immondes, puisqu'ils vivent dans la fange et dans la corruption de leurs infamies, et qu'ils finissent par y périr. Mais, parmi les serviteurs de Dieu, il y en a qui ont besoin que je leur parle de la sorte , parce qu'ils sont tourmentés d'apparences vaines et d'images des choses visibles et créées, ils les repoussent pourtant par la crainte de Dieu, et voudraient n'avoir que les pensées et les images des choses célestes; je leur dirai qu'ils fassent tout leur possible pour s'en délivrer, qu'ils confessent à Dieu leur imperfection , qu'ils se plaignent doucement en eux-mêmes du tumulte de ces images, qu'ils s'appliquent à les rejeter, à les détester, ou du moins à les rapporter à Dieu, comme je l'ai dit plus haut. Si ces images reviennent ou ne s'éloignent pas, qu'ils supportent humblement cette croix, et qu'ils s'y résignent en Dieu.

Il y en a d'autres qui sont pleins de bonnes pensées, mais qui les mêlent de songes et d'imaginations pieuses. Ils contemplent des choses élevées et admi-

rables: les saints dans le Ciel, les âmes dans le Purgatoire , et souvent , dans leurs extases , ils voient l'avenir. Ceux-là , je ne puis pas les condamner absolument, sachant que l'ange de Dieu apparut au chaste Joseph, l'époux de la bienheureuse vierge Marie. Boëce l'enseigne : si les hommes charnels et sensuels sont pleins de rêves immondes, les hommes purs sont naturellement remplis d'images pures.

D'autres sont sujets à des visions et à des sortes de révélations , qui sont le plus ordinairement saintes , vraies et divines , mais parmi lesquelles cependant l'esprit malin peut se transformer en ange de lumière , afin de tromper et d'égarer les âmes imprudentes et trop crédules. Que ces personnes se tiennent sur leurs gardes, et qu'elles examinent si toutes leurs pensées extatiques et leurs révélations sont entièrement conformes aux Saintes Ecritures et à la doctrine des Saints Pères. Si elles y sont conformes , qu'elles les acceptent; si elles y sont contraires, qu'elles les repoussent. Autrement, elles agiraient contre les grâces de Dieu, et s'éloigneraient de la voie sûre du salut.

J'ajouterai de plus que toutes les images, les visions, les extases de Dieu et des saints doivent être abandonnées et surmontées, si l'âme s'y appuie trop, et si le cœur s'y attache d'une manière sensible. Qu'on oublie toutes les images qui peuvent être des illusions; qu'on se laisse guider en tout par la volonté divine; qu'on s'attache à Dieu seul dans tout état, dans l'abondance ou dans la pauvreté, dans la consolation ou dans la peine, dans le bonheur ou dans l'adversité,

suivant toujours les exemples parfaits de Jésus-Christ, notre Sauveur.

Comment lame doit graver en elle-même l'image de Jésus-Christ.

Lorscjue l'âme sainte aura vaincu toutes les images créées, humaines ou divines, qu'elle s'applique à graver profondément dans son cœur, Jésus-Christ, sa vie, son esprit, son détachement, sa simplicité, sa pureté, sa modestie, son humilité, sa patience, toutes ses vertus, afin de le voir, de le contempler intérieurement, de l'adorer et de se renoncer en lui. Dans toute la vie et dans toutes les actions , dans tous les vopges, prenez-le pour guide et pour compagnon; qu'il s'asseye avec nous à la même tahle et qu'il nous devienne présent, soit que nous mangions, soit que nous buvions; si le repos nous est nécessaire, endormons-nous en lui, afin que nous le retrouvions à notre réveil. Ne faisons jamais un pas, un mouvement, sans Jésus.

Saint Bernard conseille aux commençants de se représenter en eux-mêmes un homme vénérable, qui les regarde' toujours, et de se demander, lorsqu'ils ont à faire ou à décider quelque chose, si cette personne agirait comme ils veulent agir. N'est il pas meilleur de se représenter dans son âme la douce figure de Jésus- Christ, lui qui nous est plus dévoué, plus présent que nous ne le sommes à nous-mêmes? En Jésus-Christ , se trouvent toute grâce, toute vérité, toute joie, toute

consolation , tout bien; appliquons-nous donc à rendre son image si parfaite et si vivante en nous, que nous ne la perdions pas de vue un seul instant, afin que nous puissions par elle juger notre intérieur et voir si nous lui sommes en tout conformes , comme nous nous y sommes engagés , en renonçant aux erreurs du monde , et en nous obligeant à ne plaire qu'à Dieu , à ne vivre que pour lui seul. S'il y a des séculiers qui vivent si purement et si intimement unis à Dieu dans tout ce qu'ils font, quelle honte pour des solitaires et des religieux de ne pas faire de même !

L'image de Jésus-Christ peut être fixée en nous de deux manières : nous pouvons nous le figurer sous la forme sensible d'un homme aimable, saint et bienfaisant. Mais c'est là l'image d'une simple créature qui ne représente pas complètement Jésus-Christ, nonseulement homme et créature, mais homme et Dieu tout ensemble : gardons -nous donc de nous former l'image du Christ avec des traits inférieurs à sa personnalité. Ne séparons jamais l'humain du divin. Voyons toujours en lui le Fils de Dieu et de Marie, le Sauveur du monde, vrai Dieu et vrai homme. En pensant à Jésus-Christ , nous penserons ainsi toujours à Dieu.

On peut, en second lieu , fixer dans son âme l'image du Christ en se conformant à ses divins exemples. Alors ce n'est plus l'imagination , c'est l'imitation qui remplit Tâme des préceptes, des conseils, de la doctrine de Jésus-Christ, et avec tant d'amour, qu'on ne veut plus faire que sa volonté. Parce qu'on lui entend dire : « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui

« VOUS haïssent (1),» non-seulement on pardonne à ses ennemis, mais on les reçoit, on les aime sincèrement, (le tout son cœur; on les honore , on les excuse, on les défend : non pas qu'on ignore le mal fait et la haine qu'ils vous portent, mais parce qu'on ne veut pas s'y arrêter et se le rappeler, afin d'imiter la patience de Jésus-Christ.

Mais ici quelqu'un me demandera peut-être si l'âme qui doit, comme nous l'avons expliqué, vaincre et surmonter toutes les images, peut se permettre celle de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Le Sauveur, en disparaissant aux yeux des Apôtres, ne leur a-t-il pas dit: « Il vous est utile que je m'en aille; car si je ne m'en « vais, le Paraclet ne vous visitera pas (i)?» N'était-ce pas leur interdire son image? Rappelons-nous qu'alors les Apôtres étaient imparfaits; et le Christ, en les quittant, ne voulut leur ôter que sa forme sensible, son extérieur de simple créature , mais non son image de vrai homme et de vrai Dieu. Aussi, en montant au ciel , il attira après lui les âmes de tous ses apôtres et les fixa dans le cœur de son Père , afin de leur faire comprendre qu'il n'était pas seulement homme, mais encore le Verbe de Dieu, la splendeur de sa gloire, la figure de sa substance, son très-clair miroir, vrai Dieu , consubstantiel à Celui qui l'engendra de toute éternité. Si l'âme s'applique à former en elle l'image

(1) Diligite iiiimicos vestros, benefacite his qui oderuiit vos. (S, Matth., V, 4 A.)

(2) Expedit vobis ut ego vadam : si enim non abiero , Paracletus non veniet ad vos. (S. Jean, xvi^ 7.)

de Jdsiïs-Christ, c'est pour s'allacher à ce Verbe divin et s'unir par lui aux personnes de la très-sainte Trinité. Celui qui n'obtiendra pas cette grâce pendant la y\e , l'obtiendra peut-être avant la mort ou dans la morl; et même en ne l'obtenant pas, il faut toujours désirer avec ardeur une union si haute et diriger vers ce but i©us les élans de son cœur, parce que Dieu ne manque jamais de récompepser les désirs ardents des âmes saintes, soit dans cette vie soit dans l'autre.

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