‹ Œuvres de B, Henri SusoChapitre 18 sur 67 · DU DERNIER DEGRÉ · texte numérisé non relu

DU DERNIER DEGRÉ

Le dernier degré est celui des parfaits, qui vivent sans cesse dans la plus haute contemplation , et qui brûlent de désirs et d'amour pour Dieu, auquel ils ont sacrifié, par la mortification, leur chair, leur sang et tout leur être. 11 semble qu'ils ont à peine conservé les forces physiques nécessaires à l'activité et à l'ardeur de leur esprit; et parce que la ferveur les domine , les

conduit et les pousse à agir au delà des forces de la nature, ils ne s'aperçoivent pas seulement de leur épuisement; l'amour divin les bnlle,les dessèche et réduit leur corps à une excessive maigreur : ce sont là les bien -aimés, les enfants chéris de Dieu, qui leur prodigue l'abondance de sa grâce et les trésors de ses dons.

Souvent Dieu les élève à la contemplation de sa divine essence. Ils sont tellement morts à eux-mêmes, qu'ils ne s'attachent point à ces faveurs sublimes; ils les reçoivent sans complaisance, parce qu'ils ont renoncé à tout intérêt propre , à toute consolation particulière , et qu'ils ne se réjouissent et ne se glorifient que dans la parfaite imitation de la Croix de Jésus-Christ. Aussi préfèrent-ils les épreuves, l'abandon, les afflictions, aux faveurs et aux extases que Dieu leur accorde ; et comme à la lumière de la divine Sagesse , ils se sont affermis dans la foi puissante du Christ et dans son pur amour, ils ne savent et ne veulent désirer autre chose que l'adversité , la croix , sans l'aide d'aucune consolation ; comme l'apôtre saint Paul, qui, après avoirété appelé à voir Dieu , ne pouvait jamais se glorifier que dans la Croix de Jésus-Christ, son maître (1).

Cette soif des croix et des afflictions leur vient de deux causes : la première est qu'ils désirent ardemment imiter en toute chose l'humanité de Jésus-Christ, et se rendre conformes à lui seul; pour cela, ils fuient avec un ardent amour les consolations, et ils veulent

(I ) Mihi autem absit gloriari ^ nisi inCmce Domini nostri Jesu Christi. (Ép. aux Gai., vi, 14.)

supporter toute sorte d'abandon et de peines de corps et d'esprit, disant avec le Christ: « Mon cœur, par « amour, ne veut et n'attend que l'opprobre et la douce leur (1). »

La seconde cause est, qu'ils vivent dans une si profonde humilité , qu'ils s'estiment dignes de toute espèce de délaissement et de misères. Aussi c'est naturellement et dans toute la sincérité de leur âme qu'ils se mettent au-dessous de toutes les créatures , et qu'ils souhaitent être méprisés, insultés par tout le monde et exposés à tous les tourments, même à la mort ignominieuse et cruelle de la Croix.

Ils ne veulent se glorifier, il est vrai , que dans la seule Croix de Jésus-Christ; ils font tous leurs efforts cependant pour ne pas empêcher, par leur faute ou leur négligence , les visites de Dieu , les visions , les extases , les communications et les opérations de la grâce; et pour ne pas être ingrats envers la Bonté divine, ils s'abandonnent et s'offrent à Dieu, comme les instruments vivants et volontaires de tout ce que le Saint-Esprit peut et veut faire en eux : à l'extérieur, ils vivent humblement , se méprisant et se haïssant parfaitement eux-mêmes ; à l'intérieur, le pur amour leur fait désirer de souffrir les croix les plus dures , et ils ne peuvent jamais souffrir sans désirer souffrir davantage, pour imiter l'agonie sanglante de Jésus-Christ dans le jardin des Olives, lorsqu'il était abandonné de toute espèce de consolation. Dans cette lutte terrible et

(l) Improperium expectavit cor meum, et iniseriam. (Ps. lxvui^ 21.)

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