DE LA FUITE DU MONDE , ET DU SERVICE DE DIEU
Notre Seigneur et Rédempteur Jésus- Christ nous recommande, dans l'Evangile, de mépriser les richesses et les plaisirs du monde , et de supporter avec patience la pauvreté et les angoisses de cette vie. Il nous dit : « Le mendiant Lazare mourut, et fut porté par les « anges dans le sein d'Abraham ; le riche mourutaussi, « et fut enseveli dans les enfers (i). » Si nous méditons ces deux morts , nous verrons que tout ce qui dans ce monde paraît grand et désirable n'est qu'un songe, une illusion, un piège du démon, et ne conduit qu'à des supplices éternels.
On se dit : Sur terre la joie est courte, et la douleur est longue. Combien d'hommes, cependant, sont séduits, et fixent leurs cœurs dans le néant des choses passagères ! Hélas ! que leur aveuglement est profond I Ils cherchent les joies de cette vie, si on peut appeler joies ce qui ne renferme aucune joie véritable.
(1) Ce discours du bienheureux Suso n'est pas dans l'édition italienne. Nous l'avons trouvé dans les Œuvres de Tauler, publiées à Cologne en 1553, et nous le donnons malgré son authenticité douteuse. L'auteur, qui a recueilli les Sermons de Tauler, y a joint quelques sermons d'autres Dominicains célèbres. Celui qui est placé au second Dimanche après Pâques est composé avec la VIP Lettre du bienheureux Suso.
(2) Factum est autem ut moreretur mendicus, et portaretur ab angelis in sinum Abrahœ. Mortuus est autem et dives, et sepultus est in inferno. (S. Luc, xvt,22.)
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Souvent , pour obtenir une chose qui leur paraît agréable , ils en supporteront dix pénibles et contraires ; plus ils ont de désirs, plus ils sont tourmentés. Ces infortunés , qui ne pensent point à Dieu , sont torturés dès cette vie par des craintes et des terreurs continuelles. Ce rapide plaisir qu'ils poursuivent , ils le recherchent avec fatigue, ils le possèdent avec inquiétude, et le perdent avec douleur.
Le monde est trompeur et inconstant. Dès que la fortune passe, Tamitié s'en va. Les hommes ont beau faire, ils ne pourront jamais trouver dans les créatures une affection sincère, une joie parfaite, une paix véritable. 11 faut donc gémir et pleurer de toutes ses larmes, en voyant tant d'âmes, faites à l'image de Dieu, tant d'hommes choisis pour régner au ciel et sur la terre, s'avilir aussi follement, se précipiter volontairement dans des malheurs éternels , tandis qu'il vaudrait mieux souffrir mille morts que de commettre la moindre faute capable de séparer l'âme de Dieu. Il faut gémir de ne voir tenir aucun compte du temps, qui est si précieux; de le voir employer si mal, si inutilement, lorsqu'il est impossible de le retrouver. Les hommes le savent par expérience , et cependant ils ne renoncent pas à leurs vanités, à leurs plaisirs, à leurs frivoles jouissances; ils ne cherchent pas à embrasser une vie meilleure avant que la mort les livre aux peines qu'ils ont méritées, et qu'ils pleurent trop tard leurs négligences et leurs fautes.
Hélas! il est dur de quitter ce qu'on aime, d'en détacher son cœur, et il est presque impossible de
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renoncera ses longues habitudes ; mais il sera bien phis dur et bien plus impossible de supporter les flammes éternelles de l'Enfer ou les tourments du Purgatoire. C'est en voulant éviter les contrariétés, la peine et la douleur, qu'ils s'y plongent plus profondément. Les malheureux fuient le souverain Bien et le fardeau léger qu'il impose, et ils se chargent des fardeaux accablants du démon. Il leur arrive ce que dit Job : « Ceux qui « craignent le brouillard sont couverts de neige (1). » Ils s'imaginent que les vaines consolations, les plaisirs des sens et les récréations frivoles ne leur causent aucun mal; ils en font cependant l'expérience. Ces choses ne sont- elles pas nuisibles, puisqu'elles affaiblissent, détournent du recueillement, ôtentla paix du cœur, éloignent la grâce et l'amour de Dieu , et causent l'aveuglement de l'esprit et l'engourdissement du corps! Notre faiblesse et la corruption des hommes sont telles, que pour une fois que leur société sera utile à notre salut, mille fois elle nous en éloignera; et, au lieu d'y trouver quelque avantage, nous n'en rapporterons que de fâcheux souvenirs et de mauvais exemples qui nous troubleront. Comme les gelées du printemps détruisent les fleurs des arbres qui promettent des fruits, les affections terrestres éteignent l'amour divin et nous privent de la félicité éternelle.
Malheur donc à ces heures consacrées au monde! c^r il faudra rendre compte de tout le temps perdu , de tous les biens méprisés, lorsque toutes les pensées fri-
(1) Qui timent pruiiiam, ivrue.t super eos nix. (Job, vi, 16.)
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voles et coupables, lorsque toutes les paroles et les actions seront manifestées devant Dieu et devant les hommes, et que les intentions les plus secrètes seront dévoilées. Il faut avoir le cœur plus dur qu'un rocher, pour n'être pas touché et épouvanté de ces considérations.
Je vous en conjure donc, mes frères bien-aimés, fuyez le monde, car il est trompeur; son bonheur est un avilissement, ses inspirations sont l'orgueil et l'avarice; son esclavage plaît, mais il est sans récompense ; ses fleurs sont brillantes , mais ses fruits sont exécrables. Sa tranquillité est une ruine, son secours un poison , ses promesses des mensonges , ses présents des ruses et des fourberies. Pour bonheur il donne le chagrin , pour honneur la honte , pour fidélité la fraude , pour richesse la misère, pour vie véritable la mort éternelle. Celui qui pendant cette vie préfère à Dieu un plaisir, un bien-être qui sépare de Dieu, perd tout à la fois à l'heure de la mort.
Oh ! si on pensait à cette félicité qui fait paraître mille années plus rapides qu'un jour, et à ces supplices qui rendent une nuit plus longue que mille années! Combien est affreuse et redoutable cette nuit qui ne finit jamais!
l^a justice de Dieu a justement condamné à être enseveli dans l'enfer ce riche gourmand , revêtu de pourpre et de lin, vivant sans cesse au milieu des festins magnifiques, entourant son corps de jouissances, sans songer jamais aux pauvres. C'est de ceux qui lui ressemblent que le saint homme Job disait; « lis tiennent
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(( le tambourin et la cithare , ils se réjouissent au son « des instruments, ils passent leurs jours dans le bien- « être, et ils tombent enfin dans les enfers (1). » Le Sage dit aussi : « L'espérance de l'impie est semblable « au flocon de laine qu'emporte le vent ; elle est sem- « blable à la vapeur légère que disperse la tempête , à « la fumée que dissipe le vent, au soutenir d'un « voyageur qui n'a été notre hôte qu'un jour (2). »
Puisque les choses sont ainsi , tous les amis de Dieu doivent renoncer avec joie à ce siècle trompeur. Si quelqu'un vivait mille ans , lorsqu'il lui faudrait mourir, sa longue vie ne lui semblerait qu'un instant. La loi, la nature du monde est de passer, d'abandonner.
Et vous , mes frères bien-aimés, qui par amour pour Dieu avez quitté le monde et tout ce qu'il renferme , réjouissez-vous , soyez dans Tallégresse , et remerciez votre Créateur pour la grâce ineffable qu'il vous a faite en vous séparant du monde. Ne regardez plus en arrière , de peur qu'en vous occupant trop de choses frivoles, vous ne perdiez les trésors qui sont votre partage. Car malheur à ceux qui préfèrent follement à l'amour et à la douce intimité de Jésus , l'amour misérable et la faveur du monde, qui entraîne la perte du temps ,
(1) Tenent tympanum et citharam, et gaudent ad sonitmn organi. Ducunt in bonis dies suos , et in puncto ad inferna descendunt. { Jol> , XXI, 12.)
(2) Spes impii tamqiiam lanugo est (juae a vente tollitur, et tamquam spuma gracilis quae à procella dispergitur, et tamquam fumus qui a vento diffususest, et tamquam memoria hospitis unius dieipraetereuntis. (Sap., V, 15.)
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l'égarement du cœur et la ruine de la vie spirituelle. Ces infortunés vont et viennent sans cesse ; ils écrivent des lettres , font des visites , ne se lassent jamais de parler; ils s'occupent de frivolités et se nourrissent de pensées et d'images mondaines, comme ceux qui ont soif songent à se désaltérer et rêvent à l'eau des fontaines jusque dans leur sommeil. Que leur reste-t-ilde toute cette agitation ? tout s'évanouit comme la fumée, et ils se trouvent les mains vides et la conscience troublée.
N'est-ce pas là vraiment, mes frères bien-aimés, un prélude de l'Enfer? pour si peu, pour des jouissances si fugitives et si méprisables, se priver du Bien suprême et éternel ! Quelle sera la confusion de ces malheureux au jour du jugement , non -seulement devant leurs amis, mais encore devant toutes les créatures ! Comme ils rougiront et gémiront d'avoir négligé pour quelques joies de cette vie passagère des biens inflnis, éternels ! Ne vaut-il pas mieux, pendant les courts instants que nous avons à vivre, servir Dieu dans la paix et la pureté du cœur? Lors même que Dieu ne donnerait aucune récompense à ceux qui le servent, les bons témoignages de la conscience ne pourraient-ils pas suffire?
On dit que Dieu impose bien des croix à ses serviteurs. Cela est vrai, il est impossible de le nier; mais si Dieu permet que ces épreuves arrivent à ses amis, ils n'en souffrent pas, parce que Dieu les porte avec eux. Ces épreuves les unissent plus intimement et les rendent plus chers à leur Créateur. Les consolations intérieures qu'ils reçoivent adoucissent facilement leurs
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souffrances. D'ailleurs , je vous prie , y a-t-il en ce inonde quelqu'un qui soit exempt de peines et de contrariétés? personne assurément. Les hommes ont beau habiter de grandes villes et de magnifiques châteaux , ils ont beau se vêtir d'étoffes précieuses , ils n'évitent pas les afnictions , les croix et les douleurs. Ils sont à l'extérieur couverts d'habits élégants et riches, mais à l'intérieur le chagrin les ronge , et ils endurent des angoisses terribles pour des choses qui passent et pour gagner l'Enfer. Les serviteurs et les amis de Dieu, au contraire, doivent supporter leurs épreuves, parce c'est un moyen de mériter leur Dieu et d'obtenir une gloire impérissable. Il est pénible dans les commencements de se priver de ce qui plaît ; la chose devient ensuite plus facile , et on y trouve à la fin plus de bonheur que dans toutes les jouissances du monde.
Je vous conjure donc , mes frères bien-aimés , de renoncer au monde pour vous donner entièrement a Dieu ; je vous conjure de faire tous vos efforts pour avancer dans la vertu; et voici les conseils que je vous donne pour y réussir. Premièrement, observez avec soin et sans négligence les préceptes et les pratiques de votre religion; appliquez - vous surtout à ce qui regarde le culte et l'office divin. Restez jusqu'à la fin à l'église, avec recueillement et dévotion; n'en sortez pas avec légèreté, mais soyez toujours calmes et immobiles dans le lieu de la prière , surtout pendant le saint sacrifice de la Messe , en union avec l'amour qui fixa Notre Seigneur Jésus-Christ sur la Croix. Ne vous occupez pas de choses étrangères, mais joignez vos louanges à
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celles de vos frères pour les offrir ensemble à Dieu.
Secondement, réprimez autant que vous le pourrez la vivacité de votre caractère , afin de ne vous mettre en colère contre personne, et de ne pas laisser paraître le trouble de votre esprit. Toutes les fois que, par un effort de volonté, vous triomplierez ainsi de vous même, vous mériterez de la justice de Dieu une brillante couronne. Si , lorsque vous pouvez vous venger, vous ne le faites pas , vous serez plus agréable à Dieu que si vous lui otïriez mille livres pesant d'or. Quand vous vous sentez ému , fermez - vous la bouche et enchaînez votre langue. A l'exemple du pauvre Lazare , oubliez les injures qui vous sont faites ; c'est le meilleur moyen de les supporter.
Troisièmement, vivez en paix: la paix est la beauté de l'homme , comme les pierres précieuses , celle de l'or même. Il y en a qui sont toujours inquiets sans jamais pouvoir s'arrêter et rester tranquilles ; ils sont toujours en mouvement: ils ne font cependant aucun progrès dans la vertu, et s'exposent souvent à de grands dangers.
Quatrièmement, faites un pacte avec votre langue, et qu'elle contracte la bonne habitude de ne jamais prononcer des paroles oiseuses. Qu'elle ne vous serve quo quand cela est nécessaire ou utile , et avec la permission d'un homme grave que vous aurez établi gardien de votre cœur. Si vous avez à parler, imaginez-vous qu'il est présent, et si vous croyez qu'il vous y autorise, faites-le modestement, simplement et en quelques mots, comme s'il vous écoutait.
Cinquièmement, ne cherchez pas à vous lier avec ceux qui aiment les amusements , les joies et les vanités du monde ; mais soyez les amis de ceux dont les sentiments et la société vous rendront meilleurs , unissezvous à ceux qui travaillent à leur avancement spirituel. Que deux moments de votre journée soient chers et précieux à votre âme : occupez .- vous de Dieu surtout le matin et le soir. Le matin, avant le jour, priez avec ferveur, et disposez votre temps de manière à faire des progrès dans la vertu en accomplissant la sainte volonté de Dieu. Le soir, examinez attentivement comment vous avez passé la journée : si vous avez fait quelque bien , rendez-en grâces à Dieu , si vous avez commis quelques négligences ou quelques fautes , regrettez-les de tout votre cœur et prenez la résolution de les éviter à l'avenir. Si vous retombez encore, ne vous découragez pas , persévérez dans vos efforts ; si vous n'atteignez pas la perfection , vous suivrez du moins le chemin du ciel.
J'ai encore à vous faire, mes frères bien -aimés, deux recommandations dont vous retirerez un grand fruit, si vous y êtes fidèles. La première est de méditer toujours le dimanche la Passion de Notr^- Seigneur. Partout où vous serez , quelque chose que vous fassiez, dites à Jésus: a Doux Sauveur, Dieu tout aimable , où ètes-vous? Venez , je vous en conjure, à moi; asseyezvous avec moi , marchez avec moi , secourez-moi et ne m'abandonnez jamais.» La seconde recommandation est de servir et d'aimer de tout votre cœur la sainte Vierge, la glorieuse Mère de Dieu; après son divin Fils, c'est
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cette Reine du ciel qu'il faut le plus honorer. Récitez avec dévotion son oftice ; si vous la prenez pour protectrice et pour amie , vous obtiendrez de Dieu de grandes grâces, et vous éprouverez sa miraculeuse assistance dans tous vos dangers , vos angoisses , vos afflictions , et surtout dans les langueurs de la mort. Que Dieu tout-puissant nous fasse la grâce d'abandonner entièrement le monde et de nous avancer dans son divin amour. Ainsi soit-il.
-ETTRKS SPIRIIUELLES
BlE^Hl:l]RKl]X HEINRI SUSO