‹ Œuvres de B, Henri SusoChapitre 24 sur 67 · LETTRE II · texte numérisé non relu

LETTRE II

Il exhorte une religieuse 3l l'humilité du cœur, au courage dans les souffrances et à la persévérance dans les bonnes œuvres.

N'est-il pas vrai , ma bien douce fille, que l'amour rassemble et unit les cboses les plus différentes et les plus opposées? Isaïe ne dit-il pas : « Le loup habitera u avec l'agneau (1) » Combien de nobles, de riches, de princes mêmes et de rois se sont faits les serviteurs et les esclaves des pauvres ! Et cela pour imiter le cher petit enfant Jésus, leur céleste ami et la seule passion de leur cœur. Vous aussi , ma chère fille , foulez aux pieds cet orgueil secret que fait naître dans votre âme la noblesse de votre naissance ; laissez toutes les pensées vaines et trompeuses de vos amis et de vos parents ; venez vous humilier aux pieds de Jésus, qui naît tout petit dans la pauvreté d'une étable , pour vous élever au trône de sa gloire et de sa majesté.

Soyez forte et généreuse; pour imiter votre Seigneur,

(1) Habitabit lupus cum agno, (Isaïe, ïi, G.)

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humiliez -VOUS devant tout le monde, comme si vous deviez être foulée aux pieds de tous.

Une véritable soumission est la source de toutes les vertus et de toute félicité ; elle enfante un repos doux et profond, une paix silencieuse, un entier abandon à la volonté de Dieu , et une véritable indifférence pour rabaissement et l'élévation. 11 paraît dur à la chair qu'un homme savant, sage, éloquent et digne de tons les honneurs , garde le silence, ne se défende point contre les injures, et ne se venge jamais , mais cède au contraire et s'humilie devant un inférieur méprisable et déconsidéré : c'est pourtant là vivre avec Jésus- Christ et se conformer h cet illustre exenq)le.

Je ne vous demande pas une grande austérité de vie, je ne vous conseille pas une grande pénitence ; je désire au contraire que vous régliez votre vie d'après les exig(ïnces de votre faible santé; que vous mangiez, que vous buviez , que vous dormiez autant que vous en avez besoin ; mais aussi, en échange des mortifications de la chair, je vous exhorte à l'humilité du cœur, à l'abandon à Dieu, à un silence rigoureux, à ne dire jamais une parole superflue, une parole même qui ne soit très-nécessaire , qui ne soit pour la gloire de Dieu ou l'utilité du prochain.

Ne perdez pas courage, si vous ne réussissez pas aussi vite que vous le désirez; le souvenir de tant de choses , les souillures de vingt années ne peuvent s'effacer en un instant ; mais tout disparaîtra peu à peu , si vous vous livrez à de saintes méditations , à la prière et aux exercices de la vie spirituelle. Si dans ces occu-

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pations de Tesprit, vous ne ressentez point les jouissances et les délices de la grâce divine, reconnaissezvous-en indigne, bumiliez-vous aux pieds de votre bon Maître, notre Seigneur Jésus-Christ, et laissez -vous guider selon son bon plaisir: le ciel est plus serein après les grandes pluies et les orages.

Étiez-vous toujours heureuse dans le monde? Non. Les joies et les peines se succèdent selon le mouvement de la roue mobile de la fortune. Ne vous désolez donc pas si Dieu vous éprouve souvent par des croix; sa colère est meilleure et plus désirable que les amitiés trompeuses et les flatteries du monde. Dissimulez avec Jésus, et ne paraissez pas sensible à ses rigueurs. N'a-t-il pas dissimulé souvent avec vous , en ne punissant pas vos fautes? Jamais il ne pourra abandonner celui qui se confie réellement en lui.

J'avais un ami désolé, mais confiant en Dieu. Un jour qu'il sentait son cœur dans l'allégresse et se disait à lui-même : « Qu'as-tu , mon cœur, pour te réjouir tant?» il entendit au dedans de lui cette réponse : « Je n'ai au monde rien qui puisse me réjouir; je n'ai ni richesse, ni bonneur, ni amis, ni plaisir. Mais je me réjouis dans mon âme parce que Dieu est mon souverain bien , parce qu'il est mon unique ami et qu'il fait tout mon bonheur. )>

Souvenez - vous que la vertu est une montagne très-haute, très-escarpée, très - difficile , et qu'il faut bien des fatigues et des sueurs pour arriver au repos du sommet. Il est par trop faible , le soldat que le seul signal de la bataille fait fuir. Si en combattant vous

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tombez , lelevoz-YOïisbicn vile , reprenez avec lonfiaiice les exercices que vous avez négligés, et reconnnencez toujours sans désespérer jamais.

Dans cette vie nous ne pouvons rester sans cesse au même degré , et dans les commencements surtout, les chutes sont fréquentes. Ce qui distingue les élus des réprouvés, c'est que ceux-ci ne se relèvent pas quand ils tombent; mais que ceux-là, au contraire , se redressent et tachent en gémissant de retourner à Dieu ; et souvent la grâce du retour est plus forte que la grâce première.

Si vous voulez vous affermir en Dieu , fuyez les choses extérieures , appliquez- vous aux exercices spirituels, et vivez au dedans de vous-même, parce que la vie intérieure est la plus forte, la plus sûre et la plus victorieuse. Celui qui se livre sans nécessité aux choses extérieures porte dans son cœur une fausse paix. Ce qui faisait dire à Albert le Grand : « Je ne suis jamais sorti pour me mettre en rapport avec les hommes sans revenir dans ma cellule après avoir perdu quelque chose de moi-même. » Aimez donc le silence, fuyez les distractions, dissimulez les défauts de votre prochain, ne vous disputez avec personne, acceptez avec joie les tribulations que le Ciel vous enverra, mettezvous aux pieds de tout le monde, accusez-vous, méprisez-vous vous-même. Evitez les petites fautes comme vous évitez les grandes , et dans tout ce que vous ferez ne recherchez que Thonneuret la gloire de Dieu : en vivant de cette sorte , vous vous affermirez en Jésus- Christ, et vous acquerrez de grands trésors et de grands mérites. — Adieu.

DU BIENHEUREUX SUSO. /i2l

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