LETTRE VI
Le Bienheureux console un de ses fils spirituels sur le pûiut de mourir.
Que ne puis-je, mon très-cher fils, mourir pour vous î Mais si mon corps résiste, mon cœur succombe; car vous êtes l'enfant de mon affection et de mes plus belles espérances. Corporellement, je suis bien loin de vous, mais j'assiste en esprit à vos derniers moments, je suis près de votre lit , je verse des larmes amères , et mon cœur se désole sur la perte douloureuse qui le menace. 0 mon fils , je presse vos mains affaiblies ! et, puisque c'est la volonté de Dieu que vous mouriez , je vous conjure de vous attacher fortement à la Foi catholique ,
(1) Talis est dilectus meus, et ipse est amicus meus. (Gant., v, 16.)
afin que vos derniers soupirs soient doux et Iranquilles.
Réjouissez-vous, parce que votre belle âme, qui est un être simple, raisonnable et fait à Timage de Dieu , va sortir enfin de cette prison étroite et misérable, pour voler libre et sans obstacle jusqu'à son éternelle béatitude. Le Seigneur n'a-t-il pas dit : « L'homme ne peut « me voir sans mourir (1)? » La mort a souvent des terreurs et des angoisses; beaucoup tremblent à son approche, parce que beaucoup, pendant leur vie, ne s'exercent pas à mourir ; parce que beaucoup ont à se rappeler une conduite coupable et des années perdues; ils reconnaissent alors avoir de terribles comptes à rendre à Dieu, et ne savent comment faire pour se rassurer.
Mais vous , mon cher ami , je vous donnerai un conseil que j'ai puisé dans les saintes Ecritures, dans la Vérité même : si vous avez des fautes à vous reprocher, et cela doit être , car peu vivent dans l'innocence et à l'abri de tout péché , ne vous effrayez pas trop des approches de la mort; mais armez-vous des sacrements de la sainte Église; ayez sans cesse devant les yeux Jésus crucifié: contemplez son image, pressez-la sur votre cœur, cachez-vous avec confiance et humihtédans les plaies sanglantes de son immense miséricorde; suppliez-le de laver tous vos péchés dans ses cruelles blessures , et cela autant que le demandent son honneur, sa gloire et vos besoins dans ce dernier passage. Puis
(l) Non enim videbit me homo et vivet. (Exode, xxxiii, 20. )
soyez calme et joyeux; vos péchés seront effacés, et vous pourrez aller au-devant de la mort avec courage et consolation. Croyez -moi, car je vous parle d'après la foi de l'Église catholique , qui ne peut se tromper.
Autrefois les Thraces pleuraient à la naissance d'un homme, et témoignaient de la joie quand il mourait; n'avons- nous pas plus raison d'en agir ainsi, nous qui croyons à une éternité, à un paradis pour notre âme? Ne devons-nous pas regarder la mort comme une naissance nouvelle à une vie heureuse, ineffable, qui sera le terme de toutes les misères que nous endurons dans ce corps de mort? Ceux qui n'ont pas cette foi ardente meurent tourmentés par l'appréhension et la crainte ; mais les serviteurs de Dieu, que la foi éclaire, s'éteignent doucement; ils soupirent même après la mort; ils l'attendent avec joie, parce qu'ils connaissent l'inconstance du monde , les persécutions de la chair, et les dangers de la vie.
Combien y en a-t-il qui avoueraient n'avoir jamais eu un jour heureux pendant toute leur existence ! Le monde est rempli de pièges, d'impostures et d'infidélités: un homme ne peut se fier à son semblable, parce que tous cherchent leurs intérêts particuliers. Si quelqu'un désire la vie pour acquérir de plus grands mérites, qu'il songe que l'avenir est incertain , et qu'au lieu de gagner, peut-être il s'endettera davantage. Quel bonheur de pouvoir, en mourant, contempler la splendeur divine de Jésus-Christ, et se réjouir dans la compagnie de ses saints! Celui qui n'est pas prêt à mourir aujourd'hui , le sera peut-être encore moins demain ;
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parce que les péchés s'amassent toujours , et (ju'ordinairement les années nous font plus mauvais, au lieu de nous rendre meilleurs.
Ainsi donc , mon fils , élevez votre cœur, vos mains, vos yeux vers le ciel, et saluez de toute l'affection i\o. votre ame votre céleste patrie; soumettez votre volonté au bon plaisir de Dieu , et brisez tous les liens du corps et de la vie. Dieu fera de vous ce qu'il voudra ; mais que ce soit la vie ou que ce soitla mort , recevez tout de ses mains comme ce qui est le meilleur pour vous , et soyez sans aucune inquiétude. Oui , les anges qui vous assistent vous protégeront, vous défendront; et Dieu, dans sa très-grande miséricorde et dans son amour plus (|ue paternel , vous délivrera de toute peine, parce que vous aurez eu confiance dans son infinie bonté. — Adieu.