LETTRE V
II se réjouit de la conversion d'une pécheresse, et il l'encourage.
Votre retour à Dieu, ma chère sœur, me cause une telle joie que je ne puis la contenir; je bénis de toute l'affection de mon âme la très - glorieuse Reine du ciel, Marie , dont la douce lumière est venue éclairer votre cœur. Ma jubilation est si grande que je suis tout hors de moi. Je crois vivre dans un âge d'or et me promener dans les jardins du Paradis. J'invite et j'appelle tous les oiseaux du ciel et les cygnes de cet océan de clarté à louer et à remercier Dieu de la grâce que j'ai reçue à votre sujet. Venez donc , saints anges qui vivez dans ces régions de gloire ; venez et réjouissez-vous avec moi: de l'allégresse , des fêtes et des cantiques pour cette bonne nouvelle: une âme s'est repentie!
Oui, une fille de Dieu était morte et perdue , elle est retrouvée, ressuscitée ! Un champ de roses avait été ravagé, détruit par les bêtes sauvages; voilà qu'il se couvre d'une beauté divine, il produit en abondance les lis et les roses d'une vertu céleste. Les bêtes sauvages sont chassées , le champ est maintenant renfermé et gardé. Un jardin avait été foulé aux pieds et ravi à son
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maître; il lui a été rendu, et lui donne une moisson de fleurs. Ainsi donc, musiciens du Paradis, prenez vos harpes, vos cithares, tous vos instruments, pour faire entendre dans la bienheureuse Jérusalem un cantique nouveau à la gloire de Dieu. Voyez, elle a ôté de son cœur toute passion impure , elle jette loin d'elle la joyeuse couronne qui ornait ses cheveux; elle a banni tout amour profane, elle qui était si avide de boire à cette coupe empoisonnée.
0 monde trompeur, amour coupable et impur, disparais et cache ton front sous tes cendres honteuses. Tu es vaincu, et c'est Dieu et nous qui sommes les vain* queurs. Ne vois-tu pas que ce sauvageon est devenu un. rameau fertile et divin? Que les cieux se réjouissent, que les bien-aimés du Paradis fassent une fête et chantent : Gloire à Dieu ! De toutes vos œuvres. Seigneur, ce n'est pas la moins belle , la moins digne de votre bonté , puisque l'orage de votre terrible justice s'est évanoui. Chantons à Dieu d'immenses actions de grâces.
Quel étonnant miracle! Celle qui s'attachait à la corruption est devenue un cœur pur; et dans son ardeur elle embrasse , elle possède Dieu lui-même ; celle qui perdait les autres, leur enseigne et leur prêche maintenant votre très- saint et très-suave amour. Celle qui était si faible et si délicate , celle qui , sans un appui , ne pouvait faire un pas, se prive maintenant de tout bien-être; elle cherche sans cesse, dans son imagination, des souffrances et des pénitences nouvelles. Elle s'aimait et elle s'adorait ; elle se traite maintenant comme une ennemie, elle se déteste. Elle se parait pour
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plaire au monde; elle se néglige maintenant pour lui déplaire et ne plaire qu'à Dieu.
Une lou\e redoutable et furieuse est devenue une brebis douce et patiente dans les affronts. Son cœur était blessé, torturé par mille remords, chargé de kurdes chaînes ; sa conscience endurait l'angoisse de l'amertume et de la souffrance ; la voilà maintenant joyeuse au-dessus de toute allégresse du monde ; libre et sans inquiétude, elle vole vers le ciel, elle ne comprend pas comment elle a pu vivre un instant au milieu des entraves pesantes, de la nuit obscure et ténébreuse des amours profanes. Ceci, mon Dieu, est bien la confirmation de ce que vous m'aviez appris déjà : dès que le corps se soumet à l'esprit , dès qu'une âme droite et d'une nature heureuse s'occupe de l'éternité, les flammes les plus ardentes de votre pur amour viennent bientôt l'embraser. C'est là , bon Jésus, un changement de votre main toute-puissante. 0 Marie, c'est là aussi l'œuvre de votre immense commisération.
Ma bien chère fille, en quittant les erreurs du monde pour aller à Dieu, nous devons régler notre vie de telle sorte, que rien ne puisse égarer notre cœur. Si une pauvre villageoise , si une servante d'auberge était aimée et devenait l'épouse d'un prince , n'aurait-elle pas pour lui le zèle le plus grand , l'amour le plus fidèle? et le souvenir de son indignité ne donnerait-il pas sans cesse un nouvel élan à son ardeur? A ce compte, nous devons tâcher de surpasser les saints et ceux qui n'ont point péché. Oh ! que nous ferions de choses, si nous étions aussi empressés pour le service de Dieu
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que nous avons été zélés pour les œuvres coupables du nionde! Si nous avons tant souffert pour lui , n'est-il pas plus juste de souffrir pour le Ciel?
0 éternelle Sagesse , si tous les hommes pouvaient vous contempler des yeux de Tâme comme je vous contemple, toute affection terrestre ne disparaîtrait-elle pas sur-lechamp? Hélas! que ne puis-je faire que tons se donnent à vous seul et se reposent dans l'abîme de votre bonté! Mais pourquoi, Seigneur, ne vous découvrez-vous pas à eux? Les adorateurs du monde cachent leurs difformités et couvrent d'une apparence trompeuse , d'une hypocrite splendeur, tout ce qui est en eux criminel et difforme à voir. Ces dehors, naturels ou empruntés , ne sont au fond qu'ordure et corruption. Arrachez leur masque, et ce sont des monstres affreux.
Vous, au contraire, divine Sagesse, vous ne montrez à vos serviteurs que ce qui paraît dur, incommode, fatigant , et vous leur cachez tout ce qu'il y a en vous d'aimable et de délicieux. Et pourquoi? si ce n'est, ô mon Dieu! pour nous donner quelque mérite, pour nous conduire à travers quelques afflictions passagères, à la jouissance d'une couronne et d'une paix éternelles. Mon bien doux Jésus, m'aimez -vous? me chérissezvous? ai- je été reçu au nombre de vos amis? n'avezvous pas chargé quelqu'un de me l'apprendre? A cette seule pensée , je me sens défaillir de bonheur.
Oh! si j'osais désirer et demander! pourrais -je demander et désirer une faveur plus précieuse et plus sublime que le moment où Jésus me montra son ai-
niable visage et me donna un baiser d'aniour infini. Qui doutera que ce ne soit là tout le Paradis? Vos yeux, Jésus , sont plus brillants que les rayons du soleil, votre bouche est suave, et elle distille le miel ; votre visage est de lis et de rose, et l'ensemble de votre virginale beauté surpasse infiniment tout ce que l'univers renferme de beau, de joyeux, de désirable. Plus je vous contemple au delà du temps et de la matière , plus je vous admire dans Textase de la joie ; plus je vous sens , plus j'apprécie combien vous êtes bon, aimable et doux au cœur: «Voilà quel est mon bien-aimé, c'est lui qui « est mon ami (1). » Oh! que vous serez heureuse, ma chère fille , si vous avez pour ami Jésus ! — Adieu.