‹ Œuvres de B, Henri SusoChapitre 30 sur 67 · LETTRE VIII · texte numérisé non relu

LETTRE VIII

Il répond à une religieuse qui lui avait demandé comment l'àmc doit se conduire dans les extases et les jouissances de l'esprit.

Une flamme divine s'est donc allumée dans votre cœur, ma chère fille; une lumière nouvelle a donc excité en vous un amour ardent pour l'éternelle Sagesse ; les épreuves sont finies ; vous vous sentez doucement blessée , et toute languissante d'amour, au milieu des joies de l'extase et d'une contemplation si haute, que des paroles n'en peuvent rien exprimer. Que cela me console! La joie que j'en éprouve, dissipe toutes les afflictions de mon âme. Mais pourquoi me demander de vous écrire comment vous devez vous conduire avec Dieu dans les consolations , les joies et les ardeurs qu'il vous prodigue? Je ne connais personne de plus incapable de vous satisfaire.

Si un riche sortant de table tout enivré, trouvait dans un champ stérile un homme tourmenté par la soif, et attaché à un genévrier sauvage pour en cueillir les fruits qui servent à la médecine, et si l'heureux rassasié disait au pauvre : Prends ta cithare et chante un de ces airs joyeux et brillants qui résonnent au milieu des festins; l'infortuné ne répondrait- il pas: On voit bien que le vin et la bonne chère égarent votre raison ; vous vous imaginez que tout le monde est comme vous. Nous n'avons pas bu à la même coupe : mes pensées et mes sentiments ne sont pas semblables aux vôtres. N'est-ce pas ce que je pourrais vous ré-

pondre , ma fille? Je me réjouirai seulement de ce que Dieu s'est montré à votre égard si tendre, si bon, si aimable, et je consentirais bien volontiers cà rester privé de ces grâces sensibles, pour que tous éprouvent ce que vous avez éprouvé, ce que j'ai éprouvé souvent moi-même.

Combien Dieu est doux et tendre pour ses serviteurs! Croyez-moi : je ne suis pas étonné de vous voir arriver rapidement à une vie si ravissante, à une union si grande. Votre entier et absolu dévouement à Dieu, votre parfait mépris de toutes les créatures, le courage avec lequel vous avez foulé aux pieds le vieil bomme et combattu votre corps et vos sens , vous ont conduite aux joies intimes et aux délices de l'âme. La première fois qu'on goûte le vin, la saveur en paraît si attrayante qu'on veut toujours en faire usage , et qu'on le regarde comme une liqueur précieuse et désirable. Voilà votre étal, je pense: vous êtes captivée, enivrée de l'amour pur et ineffable de l'éternelle Sagesse.

11 me semble que Dieu veut par là vous inviter à courir, à voler à cette source immense et infinie de vie et de béatitude dont vous avez reçu une faible goutte dans votre extase. 11 veut peut-être vous dévoiler les mystères, les grandeurs inénarrables de son amoureuse bonté. Mais, au sein de toutes ses faveurs, ne cherchez qu'à aimer et à faire la volonté divine ; et cela sans aucune attache au plaisir et à la jouissance que vous y trouvez. C'est le seul moyen de ne pas vous égarer. Toutes ces choses sont les douceurs du ciel, et, si on peut le dire , les jeux et les familiarités de Dieu avec

DU BIENHEUREUX SUSO. hki

rame. N'oubliez pas pourtant les forces de votre corps ; ces extases Taffaiblissent trop. Vous devez demander à Dieu qu'il les proportionne à la faiblesse de votre nature; qu'il s'éloigne un peu lui-même, et qu'il se cache, pour que votre âme puisse avancer davantage vers la perfection par le chemin des épreuves et de la Croix.

Vous me dites que vous avez vu en esprit avec quelle abondance de grâces, avec quelle intimité l'éternelle Sagesse s'est unie à mon âme dans la nuit de la Nativité ; mais savez-vous combien cette extase me coûta de douloureux gémissements à la vue de mon extrême indignité? Je savais bien n'être qu'un serviteur ingrat et mercenaire , qui marche dans la fange tout en cherchant à retirer les pécheurs de leur vie criminelle; et certes, si Dieu ne m'avait donné qu'un roseau pour appui , ce serait déjà une grande faveur î

H faut pourtant vous dire la grâce que je reçus dans ma cellule, avant la messe de l'aurore. Je me reposais dans la paix et le silence du cœur, lorsque , sans aucun effort des sens, je fus transporté dans un temple rempli de beaux anges et d'esprits bienheureux ; ils entouraient l'autel où on célébrait la messe , et chantaient doucement: « Siint, saint, saint, béni soit Celui qui « vient au nom du Seigneur (1). » Leurs voix s'élevaient comme une harmonieuse mélodie, et je chantais aussi ; je languissais d'amour, et il me semblait que de l'Hostie sainte sortait une lumière spirituelle qui péné-

(1) Sanctus, sanctus, sanctus, benedictus qui venit in nomine Doinini.

h'Xl LEITUKS SPIRITUELLES

trait mon àme et mon cœur; et c'était comme si deux cœurs s'unissaient d'une manière ineffable , sans intermédiaire, sans ombre et sans voile. J'étais dans une telle langueur, que les forces me manquèrent, et un jeune babitant du ciel qui se trouvait auprès de moi riait en me regardant. « Pourquoi, lui dis-je, riezvous, et ne me plaignez-vous pas? Vous voyez bien qu'un excès d'amour m'accable et que la vie m'abandonne. » Et en disant cela je tombai par terre. Je revins à moi ; je versai d'abondantes larmes, et je me sentis tout consolé. — Adieu.

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