LETTRE IX
l-R Bienheuivux écrit à un de ses amis affligé, et lui enseigne la voie pour arriver à la paix du cœur.
La Vérité, mon bien cher ami, est par elle-même simple , claire et dégagée de toute figure matérielle ; mais l'homme, à cause de sa nature, ne peut, dans son corps mortel, la comprendre sans nuage, jusqu'à l'heure où, dégagée de toute corruption, son intelligence libre et pure pourra fixer le disque éclatant du soleil. Maintenant nous marchons comme des aveugles qui tâtonnent les murs, et nous ne savons comment et où nous pourrons trouver la Vérité ; même lorsque nous l'avons trouvée , nous vivons encore dans le doute comme celui qui cherche ce qu'il a dans la main ; personne n'est affranchi de cet état, car ces ténèbres sont les suites du péché originel.
Je suis bien sur que vous serez heureux d'apprendre
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ce que Dieu demande de vous, pour que vous le serviez selon son bon plaisir, et que vous répondiez parlai lenient à son amour. Les âmes que dévore le zèle de Dieu désirent souffrir la mort même pour sa gloire et pour connaître clairement sa sainte volonté. C'est ainsi qu'Abraham quitta son pays et sa parenté pour aller au loin et au hasard, pour se rapprocher de Dieu et se conformer à ses commandements : et cela n'est pas étonnant, parce que, dès l'origine du monde, l'amour divin a enflammé ses disciples, les a formés plus que ne le feraient le fer et la violence, au désir et à la recherche du bon plaisir de Dieu. Heureux, mille fois heureux qui le connaît, et qui, le connaissant, l'écoute et ne s'écarte jamais de cette voie sainte !
Dieu, dit un sage, est le principe de tous les principes, l'Essence simple et la Vérité; c'est lui qui fait mouvoir toutes choses, et qui reste pourtant immobile en lui-même ; mais il attire l'homme, comme ferait un ardent ami; il donne à son cœur des grâces qui Tenflamment et des sentiments qui le portent vers lui ; et il demeure toujours en lui-même, tranquille, inébranlable, comme un centre vers lequel tendent toutes les créatures. Pour lui , les cieux accomplissent leurs immenses révolutions, les cerfs courent avec rapidité, les vautours déploient la hardiesse de leur vol : les moyens sont divers , mais la fin et le but sont les mêmes. Ainsi les amis de Dieu se tournent vers lui et vont au souverain Bien par des voies différentes. Les uns courent à Dieu par une vie très-austère , les autres par l'abandon et la séparation des hommes dans la soli-
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lude ; les autres volent à lui sur les ailes de la contemplation. Mais quelle est la voie la plus sûre, la plus avantageuse pour arriver au ciel? Nous ne le savons pas ; et les Écritures saintes mêmes ne sauraient nous l'apprendre.
Nous connaissons avec encore moins de certitude ce qu'il y a de meilleur pour chacun de nous en particulier. Nous devons , comme dit l'Apôtre , essayer tout et tenter ce qui nous semble bon pour savoir de Dieu ce qu'il demande de nous, et pour arriver au repos et à la tranquillité de l'âme. Mais dans les choses certaines et incertaines, la vraie et parfaite résignation à la volonté d'un Dieu qui fait ce qui nous est bon et qui règle tout avec une infinie sagesse , délivre l'homme de tout accident, de tout péril, de tout dégoût, et le place dans un état de véritable paix.
Je me souviens qu'un de mes amis, ayant entrepris une affaire pour la gloire de Dieu , répondit, lorsqu'on lui demanda s'il étail sûr que Dieu l'approuvât : « Je ne le sais pas , et je ne veux pas le savoir, parce que , si je le savais, j'agirais avec trop de consolation intérieure; j'aime mieux agir comme un mort ou comme quelqu'un qui va bientôt mourir. »
L'homme sage , pour conserver la paix , varie ses occupations: tantôt il rentre au fond de lui-même, tantôt il en sort pour vaquer aux choses extérieures ; mais dans les choses extérieures , il désire ardemment les quitter pour revenir à lui-même ^ et lorsqu'il s'occupe de lui , il prépare son âme à accomplir 1rs choses extérieures selon toutes les exigences raisonnables; de
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celte manière , il possède la paix, et comme le dit Jésus- Christ : « Il entrera , il sortira et il trouvera de bons « pâturages (1). »
Je vous écris tout ceci parce que vous avez à servir Dieu loin de nous et dans un véritable exil ; mais de loin ou de près, sachez trouver Dieu et soyez tout à lui. J'ai connu une personne très-affligée qui se plaignait à Jésus en croix ; elle entendit le Sauveur lui répondre intérieurement : « Si je veux que tu ne sois aimé de personne, c'est pour que tu sois mon bienaimé ; si je veux que tu sois méprisé et tourmenté , c'est pour que tu sois mon ami de cœur ; et plus les hommes t'abaisseront , t'humilieront et te déprécieront, plus tu seras devant moi digne d'estime et d'honneur. » — Adieu.