‹ Œuvres de B, Henri SusoChapitre 9 sur 67 · TRAITÉ DE L'UNION DE L'AME AVEC DIEU · texte numérisé non relu

TRAITÉ DE L'UNION DE L'AME AVEC DIEU

et dePunion avec Dieu, et elle mourut pleine de vertus dans cet étaL Elle apparut peu de temps après au Bienheureux avec un vêtement plus blanc que la neige , toute resplendissante de lumière et toute rayonnante des joies célestes; elle lui fit comprendre combien elle avait vécu heureuse et absorbée dans l'essence divine du Dieu triple et un, à qui appartiennent honneur et gloire. Ainsi soil-il.

Le Seigneur commande à frère Henri d'écrire.

Le bienheureux Henri était au milieu de sa vie , lorsque Dieu lui inspira pendant TAvent de se recueillir dans le silence de son âme, pour écouter les secrets de la divine Sagesse. Il obéit aux conseils de l'Esprit saint, et se retira à l'écart pour gémir et prier. Mais, pendant sa prière , il lui vint à l'esprit des images étranges et nouvelles qui l'efFrayèrent , et il dit à Jésus-Christ :

Henri. — Seigneur, que voulez-vous me dire avec ces formes étranges et nouvelles? Vous savez bien que j'ai renoncé à toutes les visions et à toutes les images, et que je ne désire voir que vous. Ouvrez-moi donc les yeux de l'esprit pour vous contempler seul; fermezles à toutes les créatures , et je serai content.

Mais plus il s'efforçait de chasser les images, plus

elles se multipliaient; et il entendait au dedans de luimême Jésus-Christ qui lui répondait:

J.-C. — Pourquoi combaltre contre ces images? il faut, pour le moment, les supporter; elles ne le quitteront pas aussi vite que tu le penses.

Henri. — Mon très-aimable Jésus, ne prenez pas pour du mépris ma résistance à ces visions. Certainement je ne veux que ce que vous voulez; mais ces images m'affligent , parce que j'ignore ce qu'elles veulent dire.

J.-C. — Efles représentent des choses élevées que tu comprendras bientôt.

Henri. — Mais, Seigneur, si ces visions continuent, j'ai bien peur de perdre la santé et de ne pouvoir plus faire pénitence. Je me sens déjà faiblir; ces images m'épouvantent et bouleversent tout mon être. 0 Jésus, ce que je vois me fait comprendre que vous êtes courroucé contre les chrétiens; j'ai compassion d'eux, et je voudrais pouvoir vous apaiser, mais je connais toute ma bassesse et mon indignité.

J.-C. — Il faut maintenant que tu écrives ce que tu vois, pour l'avertissement et le salut des chrétiens.

Henri. — Et à quoi servira cette peine. Seigneur? Les chrétiens manquent-ils de livres et de docteurs? Tout ce qu'on leur dit aujourd'hui est le jouet du vent; ils ne l'écoutent pas et n'y font aucune attention.

J.-C. — Ne parle pas ainsi ; mais souviens-toi que ma charité est si grande, que, pour sauver une âme, je m'exposerais encore volontiers à la mort. Ce que tu

écriras ne dût-il servir qu'au salut d'un seul, il faudrait l'écrire, lors même que cela te causerait une mort cruelle.

Henri. — 0 Jésus si miséricordieux, épargnezmoi cette peine.

J.- C. — Et pourquoi ?

Henri. — Parce que je sais que vous avez des docteurs et des sages qui pourraient vous servir mieux que moi. Je ne suis rien, et je ne sais faire rien de semblable.

J.-C. — Ne pense pas être le premier auquel dans l'Eglise j'ai communiqué ma grâce de vérité et d'éloquence. Je l'ai donnée à beaucoup d'autres qui n'avaient pas plus d'habileté et de talent que toi. Reconnais ton néant, et commence à écrire.

Henri. — Seigneur, ne me forcez pas à écrire, et je ferai tout ce que vous voudrez. Pardonnez - moi , mais je crains, en écrivant ces choses, de m'attirer beaucoup d'ennemis.

J.-C. — Ecris pour l'honneur de Dieu seul, et ne t'attribue rien à toi-même. Si des ennemis s'élèvent contre toi, supporte-le comme une épreuve , comme une croix; et souffre cette persécution avec plus de patience que les autres. Mon serviteur ne doit jamais vouloir être délivré d'une croix, si je ne l'en délivre moi-même.

Henri. — Seigneur, je ne refuse pas la croix, mais je me sens d'une telle faiblesse d'esprit , que je n'ai pas le cœur d'écrire une seule parole.

J.-C. — Si tu doutes de toi-même, tu ne dois pas douter de moi ; mets donc en moi ta confiance, et obéis.

Henri. — Les chrétiens peut-être vont prendre ce que j'écrirai pour des fables et des mensonges.

J.-C. — Ceci me regarde; ne t'en inquiète pas. L'expérience montrera que tes écrits sont vrais : tout ce que je t'enseignerai dans cet entretien sera conforme aux saintes Ecritures et à l'Eglise. N'as-tu pas lu dans l'ancien et le nouveau Testament combien Dieu favorise ses amis? Pourquoi ne le ferait-il pas encore maintenant selon son bon plaisir? Écris donc, et apprends que, depuis cent ans, le christianisme n'a jamais eu si grand besoin de secours , et que jamais les chrétiens n'ont suivi une voie plus périlleuse.

Henri. — Je résiste encore, et mon esprit s'effraie , parce que je suis trop misérable et trop faible pour une œuvre de si grande importance : ne me forcez pas, Seigneur !

J.-C. — Si je ne savais pas que la résistance vient de l'humilité, je t'en punirais comme d'une désobéissance , et tu l'expierais dans l'enfer : je te commande donc , au nom de la sainte Trinité , de commencer à écrire sans faire d'autres objections.

Henri. — Me voici à votre disposition; je ne suis qu'un ver de terre, indigne d'être remarqué parmi vos créatures; mais l'on ne saura jamais de qui sont ces écrits. Je vous appelle dans nos entretiens , mon trèsaimable, très-aimé, très-doux Seigneur; dites-moi si je puis me servir en écrivant de pareilles expressions.

J.-C. — Assurément; l'amour familier des serviteurs de Dieu , leur tendre intimité commence en cette vie, et persévère dans l'autre pendant toute l'éternité.

DES iNEUF ROCHERS. 295

S'il t' arrive d'écrire des choses que tu ne comprennes pas, recours à moi, et je t'éclairerai sur-le-champ.

Frère Henri voit en extase combien peu se sauvent.

Des entretiens semblables à celui qui précède durèrent pendant onze semaines ; le Bienheureux ne pouvait se mettre à écrire. Dieu, dans ses extases, lui montrait les péchés du monde ; et il en était si affligé, qu'il tomba plusieurs fois malade, et qu'il ressentit tant de peines intérieures et extérieures, qu'il fut sur le point d'en mourir. Mais enfin Dieu lui dit : « Prends la plume et écris, ouvre les yeux de ton âme et vois où tu te trouves. »

Et le Bienheureux se vit sur une montagne trèsgrande et très-élevée, au sommet de laquelle se trouvait une vaste mer dont l'eau profonde était pure comme du cristal. Elle était pleine de poissons innombrables, grands et petits; et il semblait que toute cette eau venait d'en haut.

La montagne avait des rochers très-élevés , et l'eau qui arrivait à son sommet, tombait avec fracas à travers les rochers dans une vallée profonde ; et avec l'eau tombaient les poissons, qui s'unissaient par troupes et se heurtaient contre les rochers; il comprit que cette eau de la montagne était le principe et l'origine des ])oissons , qui sont de cette nature , qu'arrivés à un certain moment, ils s'unissent par bandes, combattent entre eux

el tombent avec l'eau. Arrivés dans la vallée , ils suivent le cours des fleuves, et parviennent par eux à la nier. Mais plus ils s'éloignent de l'eau de la montagne et de leur principe, plus ils diminuent, parce que, à chaque instant , sur leur route , ils rencontrent les pièges et les filets des pêcheurs.

La moitié seulement arrive à la mer ; de la mer, ensuite , ils remontent avec beaucoup de peine les fleuves, pour retourner à leur origine et à l'eau de la montagne ; mais la difficulté de ce retour et les fllets des pêcheurs en arrêtent tant , qu'un sur mille à peine revient à son principe; et encore beaucoup de ceux qui arrivent aux rochers et à l'eau originelle sont entraînés par la chute de l'eau et périssent en tombant. Mais , comme la nature du poisson est de toujours agir et de faire des efforts pour retourner à son principe, quelques-uns , à travers les dangers de la vie et les fatigues de la route, arrivent enfin à l'eau de la montagne; et dès qu'ils sont entrés dans les eaux de leur naissance, ils reçoivent pour ainsi dire une seconde existence. Ils goûtent un bonheur parfait, et deviennent si féconds, qu'ils remplissent la mer de la montagne d'une grande multitude d'autres poissons. Mais dès qu'ils sont unis à leur principe, ils changent de nom et de couleur.

Henri. — Très-doux Jésus, dites-moi ce que veulent dire ces images de montagnes, de rochers, d'eau et de poissons.

J.-G. — Elles te font connaître en quel péril vit aujourd'hui l'Église ; comment les chrétiens tombent

misérablement dans tous les vices; et combien peu retournent à leur principe , et se sauvent.

Henri. — Seigneur, je suis saisi d'épouvante : prenez ma vie; frappez-moi des peines les plus grandes et de la mort la plus cruelle; mais faites miséricorde à votre Eglise.

J.-G. — A quoi servira ta vie ou ta mort, si la mienne même est inutile?

Henri. — Mais votre m^ort. Seigneur, est divine et toute-puissante; j'espère que beaucoup se sauveront.

J.-C. — Les chrétiens le croient comme toi; mais je te dis que, dans ce siècle, bien peu se sauveront.

Henri. — Seigneur, pardonnez à l'ignorance des chrétiens; s'ils connaissaient ce qu'est le péché, ils ne le commettraient pas.

J.-C. — C'est là une mauvaise excuse. Tout chrétien capable de raison connaît les préceptes de la religion, et doit les observer; et cependant, tous ont perdu la crainte de Dieu et vivent en opposition avec sa loi et avec l'Eglise; et ce ne sent pas seulement les aveugles et les insensés, mais encore ceux qui sont pleins de bonne volonté et qui vivent dans l'apparence de la vertu.

Dieu découvre les péchés des chrétiens.

Henri. — Ce que vous dites , Seigneur, du petit nombre de ceux qui se sauvent, est une chose dure et

terrible. Retirez-moi de cette vie, parce que je ne puis supporter la perte de tant d'âmes; dès que j'y pense, j'éprouve les défaillances de la mort.

J.-C. — Il faut que tu vives et que tu supportes cette croix; mais ouvre les yeux de ton âme , et vois où tu te trouves.

Le Bienheureux fut ravi en extase, et il vit une vallée profonde au pied d'une montagne très -haute, pleine de rochers plus élevés les uns que les autres, et il vit des formes d'une délicatesse extrême et d'une incroyable beauté : elles descendaient d'en haut dans la vallée; mais dès qu'elles touchaient la terre, elles devenaient noires comme le charbon; et il comprit que c'étaient les âmes humaines, qui , sorties de leur principe et des mains de Dieu toutes belles et toutes pures, contractaient la laideur et la tache du péché originel dès qu'elles s'alliaient au corps.

Henri. — Seigneur, pourquoi me montrer toutes ces âmes souillées? ne sont-elles pas purifiées par le baptême?

J.-C. — Oui; mais les hommes tombent bien vite dans la fange du péché.

Henri. — Et que veut dire cette montagne si élevée et ces rochers si escarpés ?

J.-C. — C'est pour que tu comprennes que le Paradis n'est pas pour les paresseux, les tièdes, les lâches ; et que , pour y arriver, il faut suer, se fatiguer, combattre et surmonter un grand nombre d'obstacles.

DES INEUF ROCHERS. 299

Ne vois-tu pas comme à notre époque on méprise et on viole les lois et les préceptes de l'Eglise , et comme le peuple chrétien est plongé dans Tiniquité ?

Ici Notre - Seigneur lui dévoila les péchés les plus considérables des chrétiens. Ses yeux alors se répandirent en deux fontaines de larmes amères sur le sort de tant de malheureux, et les douleurs qu'il ressentit lui déchirèrent tellement le cœur, qu'il fut sur le point de mourir; mais la vertu divine le secourut et lui rendit ses forces ; et notre Bienheureux , prosterné à terre en forme de croix, cria vers le Seigneur :

Henri. — 0 mon Dieu! si puissant et si aimable, si doux et si terrible , écoutez ma prière ; voici mon cœur, mon âme , mon corps ; je vous les offre afin de pouvoir mériter, par les tourments et la mort la plus cruelle, le salut et la réforme de l'Église.

J.-C. — A quoi peuvent servir tes douleurs et ta mort, puisque j'ai moi-même pour l'Église répandu tout mon sang et souffert la mort la plus cruelle et la plus ignominieuse? Et, à cette époque, presque tous les hommes n'en retirent aucun fruit. Qui se rappelle maintenant ma mort et ma Passion , si ce n'est pour les mépriser et les blasphémer?

Henri. — 0 très-doux Jésus! que ma douleur est grande! et pourtant je ne veux pas désespérer. Je vous offre encore votre mort cruelle , et je vous conjure de pardonner à votre Église.

J'-G. — Gomment veux-tu que je supporte tant de

péchés? Je ne puis plus différer ; il faut que ma justice se manifeste. Tu vois combien les chrétiens vivent sans crainte de Dieu , et combien ils sont dissolus.

Henri. — Mais j'espère , Seigneur, que beaucoup encore vous conservent une crainte vraie, sainte et filiale.

J.-C. — Celui qui craint Dieu n'agit pas contre Dieu. Les nations ne foulent- elles pas aux pieds les lois de la religion? Qui est-ce qui vit comme aux premiers temps de l'Église? Examine le clergé , le peuple, et trouve- moi des hommes qui m'honorent et qui vivent saintement.

Combien les chefs de l'Église sont loin d'imiter ceux d'autrefois.

Comment vivaient autrefois les prélats, les pasteurs, les curés, les prêtres et le clergé? Quelle différence avec ceux de notre époque! Combien de Pontifes furent alors inscrits au catalogue des Saints, parce qu'ils s'appliquîiient avec ardeur à pourvoir l'Eglise de tous les biens spirituels et temporels , sans se rechercher euxmêmes, sans consulter leur intérêt particulier, n'ayant dans toutes leurs actions d'autre but que la gloire de Dieu! Les voyait-on , avides de fortune et d'honneurs, chercher à enrichir et à élever leurs parents et leurs amis? Leur volonté n'était-elle pas pure au contraire et tout entière au service de Dieu, pour lequel ils auraient mieux aimé souffrir une mort cruelle et honteuse que

(le Toffenser de la sorte? Où esl maintenant leur sainteté, leur vertu, leur science? tout cela n'a-t-il pas disparu ?

Quel est celui qui ne cherche pas pour lui les distinclions , l'élévation , la gloire ; qui ne rend pas les siens riches et puissants; qui ne consulte pas plus ses intérêts que l'avantage de l'Eglise? Aussi ne sont-ils pas saints comme dans les premiers temps du Christianisme. Lorsqu'il fallait élire un Pontife, tous tremblaient d'être nommés, parce qu'ils étaient véritablement humbles et qu'ils se regardaient indignes de cette charge ; leur zèle pour l'Église leur faisait adresser à Dieu de ferventes prières pour obtenir que l'élection fût conforme à sa gloire et à sa sainte volonté. Les Pasteurs de l'Eglise ne sont-ils pas obligés d'accomplir, jour et nuit, leur ministère; de donner aux fidèles des conseils , des règles de conduite , afin de les rendre forts et constants dans la foi catholique? et, lorsqu'ils ne le peuvent pas par eux-mêmes, ne doivent-ils pas choisir des docteurs et des hommes d'une sainteté et d'une pureté exemplaires, pour diriger plus sûrement les petits et le peuple dans la vertu ?

Hélas ! ceux qui devraient être le modèle de la perfection chrétienne , poursuivent les richesses , les honneurs, la puissance temporelle; ils sont plus attentifs à leur bien-être [qu'au soin des âmes, pour lesquelles j'ai versé tant de sang. Lorsqu'un évêché est vacant, la terre et le ciel savent par combien d'injustices et d'intrigues on cherche à l'obtenir; cet abus est devenu un usage , et Dieu permet que les choses arrivent selon

leur désir. Autrefois les évêques nommés avaient besoin d'être forcés par l'obéissance à accepter leur charge; aussi la remplissaient-ils bien, et étaient-ils chers à Dieu , et pleins de sainteté et de mérites.

Dans quelle tiédeur vivent les Ordres mendiants.

Considère maintenant les monastères et les Ordres mendiants: où sont les confesseurs et les prédicateurs de l'Evangile? Vois combien ils sont loin d'être saints. Je sais que parmi eux il y en a qui sont bons et même d'une vertu éprouvée, mais ceux-là sont rares; les autres abandonnent l'esprit, l'amour de Dieu, le silence, la retraite , les saintes méditations, l'observance rigoureuse de leurs vœux, l'humilité, le mépris du monde, la paix, la charité fraternelle, et tout le but de leur vocation.

N'est-il pas déplorable de voir combien les religieux ont perdu leur esprit au milieu des vanités, des emplois, des affaires et des amitiés du monde? Les religieux d'autrefois n'auraient jamais reçu parmi eux des frères si relâchés; on ne leur aurait jamais donné le pouvoir de confesser et de prêcher. Mais le monde aime le mensonge, et applaudit à des confesseurs faciles, qui flattent, et ne savent pas, ne veulent pas étudier et découvrir les vices pour les arracher.

Ils sont habiles et empressés à excuser leurs pénitents et à leur accorder toutes sortes d'adoucissements,

parce que, disent- ils, la nature n'est plus ce qu'elle était autrefois, et que les constitutions sont changées. Cela est faux , car Dieu n'a pas établi la nature pour servir au vice , et jamais il n'a commandé l'impossible; il veut seulement qu'on évite le péché, et il a dit au paralytique : « Allez, et à l'avenir ne péchez plus (1). » La croix que je donne à porter à ma suite est proportionnée aux forces de chacun ; elle ne détruit pas la nature et n'accable pas le corps : mais quel confesseur ne cherche pas son bien-être et ses intérêts avant tout? Aussi, confesseurs et pénitents tombent dans la même fosse : l'office de confesseur est agréable à Dieu , mais non les abus. Ceux qui sont vertueux et savants ne doivent point fuir la fatigue des confessions ; il faut qu'ils éclairent avec charité les pécheurs, qu'ils parlent et ne cachent jamais la vérité.

Des prédicateurs et des docteurs de l'Église.

Où sont les saints docteurs et les prédicateurs de la vérité? Qui lance maintenant de la chaire les foudres de l'Esprit saint? Qui a le zèle de dévoiler et de combattre courageusement les péchés horribles qui se commettent dans l'Eglise de Dieu? Quel est le prédicateur qui s'exposerait aux dangers, aux tourments , à la mort pour la gloire de Dieu , pour convertir et sauver les peuples? Ne savent-ils pas que , quand mon heure fut venue ,

(1) Vade, et jam amplius noli peccare. (Jean, viii, 11.)

j'allai au-devant de la mort et que je prêchai librement la vérité? Comment veulent -ils être les prédicateurs de l'Evangile , sans être les imitateurs de ma vie et de mes exemples? Les peuples écouteraient bien mieux les docteurs et les prédicateurs de la Vérité, si, après l'avoir enseignée , ils travaillaient à leur salut avec crainte et tremblement, au lieu de vivre follement dans la joie et le repos.

Combieu les piètres sont éloignés de la sainteté de leur ministère.

Considère maintenant les prêtres séculiers, et vois le faste dans lequel ils vivent, sans amour du sacerdoce et sans crainte de Dieu. C'est en plaisirs, en festins, en vêlements somptueux qu'ils dépensent leurs revenus et les biens de l'Eglise; ces biens que j'ai acquis au prix de mon sang, et qui appartiennent aux pauvres; ils abusent même des fondations que les fidèles ont faites pour le soulagement de leurs âmes dans le Purgatoire. Combien ils respectent peu leur dignité! combien ils ont perdu l'esprit et la ferveur des prêtres d'autrefois! ils vivent dans l'oubli de leur âme, sans penser seulement à Dieu, comme si Dieu n'avait jamais été, et ne devait pas leur demander compte, un jour, de leur vie , de leur ministère , de leurs obligations.

Ils ne songent qu'à augmenter leur casuel, à avoir de l'avancement, à se faire un nom par la science, la

fortune , la faveur du monde ; ils sacrifient leur conscience aux grands pour leur être agréables, et ils aiment mieux plaire aux hommes qu'à Dieu. Pour les punir de l'abus qu'ils font des dons du Ciel, Dieu dans sa colère leur ôte le peu de grâce qu'ils ont, et la donne à ceux qui en possèdent déjà beaucoup et qui la conservent avec zèle, à ses véritables amis, à ses saints prêtres, qui sont remplis de l'Esprit d'en haut. Ceux-là sont en bien petit nombre; ce sont cependant leurs mérites et leurs prières qui soutiennent l'Eglise. S'ils mouraient tous, ce serait une bien grande perte pour la Religion.

Henri. — Si je pouvais, ô mon Jésus, pour tous les prêtres qui s'égarent répandre par mes yeux tout le sang de mon cœur, comme je vous l'ofFrirais avec joie pour leur salut !

Du faste et de l'orgueil des femmes et des nobles.

J.-C. — Je veux te montrer maintenant le faste, la magnificence et l'orgueil des empereurs, des rois, des ducs , des princes et des puissants du monde ; toutes les vanités inexcusables des cours.

Autrefois les empereurs , les rois et les princes recevaient leur pouvoir des mains de Dieu avec une humilité profonde. Ils se regardaient comme les serviteurs, les ministres du Christ, et lui offraient leur corps, leur âme , leur puissance et leurs trésors. Leur soin le plus

clier était de conserver dans l'Eglise la paix et la concorde. Quand il le fallait, ils combattaient au péril de leur vie pour défendre et propager la Vérité. Les ducs, les princes, les comtes, les barons, les marquis, les cbevaliers et tous leurs nobles vassaux les imitaient et s'exposaient aux fatigues de la guerre pour l'honneur de la foi. Aussi l'Eglise entière jouissait-elle d'une paix profonde. Les reines, les princesses et les grandes dames étaient graves , modestes et remplies de la crainte de Dieu.

Maintenant le chemin de la vertu est inconnu à tous ceux qui sont puissants; les raisons d'État, l'orgueil, la volupté, l'ambition règlent tout; les riches et les grands s'abandonnent à tous les vices et vivent comme des bêtes , sans raison et sans Dieu; tous travaillent à opprimer les pauvres, à dévorer leur substance, en insultant Dieu, qui est leur père et leur défenseur.

Du grand péril que courent les bourgeois et les marchands avares.

Vois maintenant comment vivent, à cette époque, les bourgeois et les marchands aveuglés par le désir immodéré du grain, et abrutis par une telle avarice , qu'à peine ils peuvent, au moment même de leur mort, se détacher de leur avoir. Cette avidité vient de leur ambition, de leur orgueil. Chacun veut surpasser les autres : ne vaudrait -il pas mieux se contenter d'un

profit modeste et suffisant à leurs besoins , se reposer et se retirer du commerce pour vaincre la tyrannie de Tavarice, et passer les années qui leur restent dans une vie honnête, vertueuse, paisible, et conforme à la loi divine? Mais le désir de l'argent est insatiable, et le cœur qui le ressent a bien de la peine à en triompher; et pourtant, plus on s'agite pour gagner, plus on est inquiet et troublé, et par conséquent privé de la grâce.

Dieu ne veut pas, ne peut pas habiter dans un cœur troublé , tourmenté et souillé par le désir de l'or et de l'argent; car il est écrit: C'est dans la paix d'une conscience tranquille qu'il choisit sa demeure (1). Que la mort des marchands avides est pleine de périls! Les hommes le savent bien, mais ils ne veulent point y penser. L'amour de la propriété les aveugle, et l'orgueil les étouffe. Ils veulent, par la richesse, égaler et surpasser ceux qui sont plus élevés et plus riches qu'eux. Aussi deviennent-ils durs pour Dieu et pour les pauvres, tandis qu'ils sont généreux et prodigues par ostentation avec les autres. Il faut, pour soutenir le luxe de leur maison, qu'ils se tourmentent jour et nuit, et qu'ils s'épuisent à trouver des moyens de gagner de nouvelles richesses.

Henri. — Mais, Seigneur, si les richesses sont si nuisibles aux riches et si dangereuses pour leur salut, pourquoi leur en donnez-vous?

J.-C. — La bonté de Dieu est immense et ne laisse rien sans récompense. Quand il voit un cœur épris des

(t) Et factus est in pace locus ejus. (Ps. lxxv,

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biens temporels, il satisfait ses désirs en lui donnant la fortune pour prix de quelques bonnes œuvres naturelles qu'il a faites dans sa vie. Hélas! que celui qui met son bonbeur dans les biens temporels est à plaindre , puisqu'il s'expose à un malheur infini !

Des ouvriers pauvres et des paysans.

Le monde a corrompu les ouvriers, les pauvres paysans mêmes, eux qui vivaient dans leur bumble condition avec tant de simplicité, tant de tranquillité d'esprit; ils réjouissaient le cœur de Dieu, qui les aimait comme la prunelle de ses yeux. Et maintenant ils sont orgueilleux et ne veulent point obéir à leurs supérieurs. Ils fraudent et ils trompent dans leurs travaux et dans leurs engagements; ils se nuisent entre eux; ils méditent le mal et regrettent de ne pouvoir le faire. Quant aux habitants des campagnes, ils sont dans l'ignorance la plus profonde de l'Evangile, et ils vivent sans craindre Dieu, comme les bêtes de leurs troupeaux.

Des femmes orgueilleuses et impudiques, et de leur damnation.

Vois à quel point sont tombées les femmes , et combien, parmi elles, on compte pour peu la gloire et la crainte de Dieu. Le monde est plein de ces femmes qui

ont perdu toute honte , et qui sont plus débauchées et plus effrontées que les hommes. Je ne parle pas des femmes honnêtes, pieuses et saintes, mais de celles qui se livrent au monde , qui dissipent en paroles frivoles, en actions coupables et en vanités, leur temps, leur cœur, leurs sens; qui aiment les créatures, et songent plus à plaire aux hommes qu'à Dieu. Ce sont des cavernes de voleurs et des gouffres d'enfer.

Dieu dissimule leurs péchés et les supporte avec patience, mais il les a en horreur: elles veulent passer pour des femmes honnêtes, tandis qu'elles sont pires que des prostituées. Celles-ci du moins tremblent et craignent pour leur salut; tandis que celles-là vivent en toute assurance dans leurs impudicités, oubliant qu'il y a un Dieu , et qu'elles ont une âme. Avec leur toilette recherchée, leur démarche, leurs gestes, leurs paroles, leurs regards toujours impudiques et déshonnêtes, elles excitent plus les hommes au péché que ne le font les femmes publiques; l'enfer y gagne davantage.

Elles commettent tous les jours une foule de péchés mortels sans s'en apercevoir; elles s'estiment au contraire et s'admirent. Et cependant combien de jeunes gens, d'hommes du monde, en les voyant si belles, si parées, ressentent de mauvais désirs! et, quoiqu'ils ne puissent pas toujours les satisfaire, ils n'en sont pas moins coupables ; et ces femmes sont leurs complices, parce que ce sont leurs manières libres, leurs parures et leurs regards qui les portent à pécher.

Ceux qui les voient dans les rues , dans les réunions,

dans les églises, ressentent tellement les ardeurs de la concupiscence , que, pour les apaiser, ils ont recours à des plaisirs faciles; et ce sont ces malheureuses qui en sont cause, quoiqu'elles n'y pensent pas et qu'elles refusent d'y croire. Mais à lî! mort, les démons leur présenteront leur orgueil, leur complaisance, leurs frivolités coupables, et les péchés auxquels elles n'ont jamais pensé ; ils les feront tomber par là dans le désespoir et dans la mort éternelle. A quoi leur servent leurs Pâques et le Viatique, si, pendant la vie, elles ne s'approchent de la Table sainte que pour éclipser tout le monde par leur parure? A l'heure de la mort, elles oublient leurs péchés , qu'elles ne connaissent même pas, et elles me reçoivent dans un cœur souillé et infect. Mieux vaudrait recevoir en péché mortel des légions de démons, qu'un Dieu vivant et terrible. Ah! malheur aux confesseurs qui n'avertissent pas et n'éclairent pas ces infortunées î

Des gens mariés , et combien le monde mérite d'être puni.

Dans quelles erreurs vivent les gens mariés ! Ils ont changé la sainteté du mariage en une véritable débauche; ils s'unissent comme les bêtes , sans raison, sans règle, sans but. Est-ce pour satisfaire les convoitises de leur nature corrompue que Dieu a institué le mariage? N'est-ce pas pour qu'ils s'y conduisent saintement, chastement et selon les lois qu'il a établies?

DES NEUF UOCHEPuS. 311

Si les hommes agissaient ainsi , le mariage serait utile à leurs âmes et à leurs corps; car Dieu n'est pas l'ennemi de la nature, il la conserve au contraire et la rend plus parfaite ; mais parce que les gens mariés abusent du mariage, ils y perdent la santé et deviennent faibles et maladifs.

Je t'ai montré, Henri, tous les péchés du monde, afin que tu pleures, que tu gémisses; et que, rempli des saintes ardeurs d'une charité compatissante, tu pries Dieu de toute ton âme pour l'Eglise et pour tant d'âmes égarées qui s'exposent au malheur éternel. Si Dieu voulait perdre le monde pour ses péchés, comme il l'a fait au temps de Noé, il faudrait qu'il le frappât tous les ans. Peut-être bientôt tu verras le fouet de sa colère, et les signes manifestes de son courroux.

Il n'y a pas longtemps déjà que Dieu , dans sa miséricorde, a averti le monde par des fléaux, des meurtres et des maladies pestilentielles: cela n'a servi de rien; l'Eglise ne s'en souvient pas plus que si des siècles s'étaient écoulés depuis. La justice du Tout-Puissant permettra que les chrétiens se combattent, se détruisent entre eux, parce que le monde est devenu si corrompu, que les péchés ne sont plus regardés comme des péchés.

Le châtiment approche; la mort les surprendra à l'improviste et les frappera, corps et âme. Le corps sera enseveli dans la tombe, et l'âme dans le désespoir. Ceux qui, en mourant, se repentiront, souffriront dans le Purgatoire, et Dieu, qu'ils ont outragé de tant de manières, ne voudra pas se souvenir d'eux jusqu'au der-

nier jour; il les éloignera de la pensée de leurs parents et de leurs amis, afin qu'ils n'obtiennent le soulagement d'aucune prière. Sois convaincu que le jugement des âmes au moment de la mort est plus terrible que ne le pensent les hommes; les démons sont bien puissants à cet instant suprême, en s'appuyant sur les péchés des moribonds. Qu'est-ce qui causa la perte des Juifs, si ce n'est leur avarice et leurs péchés secrets? Mais si Dieu voulait perdre aussi et exterminer les chrétiens à cause de leur ingratitude , de Toubli des bienfaits et de la Passion de leur Sauveur, il faudrait qu'il épuisât contre eux les terreurs de sa vengeance, la foudre, les flammes, la guerre et la mort.

Ne vois-tu pas combien le monde est perdu et enseveli dans la luxure, l'orgueil, l'avarice, l'ambition, l'envie , la colère, la paresse , la haine et l'hypocrisie? Tous ces péchés inondent les royaumes, les provinces, les villes^ les châteaux, les campagnes, les monastères, les couvents; tous en sont infectés, les séculiers, les ecclésiastiques , les prêtres , les laïques , les riches , les pauvres, l'Église presque tout entière. Oui, les chrétiens doivent craindre que la Justice divine ne triomphe enfin de la Miséricorde ; et que Dieu le Père ne force ses serviteurs fidèles à cesser leurs prières, qui protègent le monde, afin qu'il venge tant d'outrages contre son Fils bien-aimé.

Henri. — Je sens mon cœur se briser; tous mes os sont ébranlés , et il me semble que je vais expirer de douleur. 0 très -miséricordieux Jésus -Christ, ayez pitié de votre Eglise !

Quels sont les habitants du premier et du plus bas rocher de la montagne.

Lorsque celte revue terrible des péchés du monde fut terminée, Dieu présenta au Bienheureux une vision plus supportable et plus douce. Il lui sembla être où il était d'abord, au pied d'une montagne qui s'élevait jusqu'au ciel, et qui était garnie de neuf rochers différents de forme et de grandeur; et il se trouva tout à coup sur le premier rocher, qui était le plus bas, mais assez haut pour qu'on pût apercevoir de sa cime le monde tout entier ; et il vit le monde couvert d'un immense filet. Il demanda au Seigneur pourquoi ce filet, qui s'étendait sur tout l'univers, n'arrivait pas cependant aux rochers de la montagne ; et le Seigneur lui répondit intérieurement:

J.-C. — J'ai voulu te montrer sous ces figures et ces apparences combien le monde est esclave , et combien le démon l'enchaîne dans le mal ; si tu avais vu les péchés sans image, dans leur réahté, cette vue aurait été si horrible, que tu n'aurais pu la supporter ; le filet ne couvre pas cette montagne, parce qu'elle est habitée par des hommes qui craignent Dieu et qui sont exempts de péché mortel- Mais si tu compares les chrétiens qui sont dans les filets du mal avec ceux qui habitent la

31 Zi COLLOQUE SPIRITUEL

montagne , ta verras que pour cent qui sont en péché mortel, il n^y en a pas un , sur la montagne , qui vive exempt d'erreur et dans la grâce de Dieu.

Henri. — D'oii vient, Seigneur, que sur le rocher le moins élevé il y a beaucoup plus d'habitants que sur les rochers plus élevés?

J.-C. — Ces habitants sont les tièdes et les lâches qui ne travaillent pas à leur perfection; il leur suftit de vivre avec la volonté de ne point commettre de péchés mortels; ils se contentent de cela jusqu'à leur mort, et ne pensent pas, pendant toute leur vie , qu'on puisse faire davantage.

Henri. — Mais , Seigneur, je les vois bien près des filets du monde , et leur vie doit être pleine de dangers : seront-ils sauvés ou damnés?

J.-C. — S'ils meurent sans péché mortel, ils seront sauvés; mais ils sont pltis exposés qu'ils ne le croient, parce qu'ils s'imaginent pouvoir également obéir à Dieu et à la nature; il est bien difficile et pour ainsi dire impossible de persévérer ainsi dans la grâce. S'ils persévèrent cependant, ils seront sauvés. Mais un purgatoire horrible les attend , pour leur faire expier dans de longues et de cruelles souffrances la satisfaction qu'ils ont accordée à toutes leurs fantaisies, grandes et petites; et lorsqu'ils seront purifiés, ils iront au ciel recevoir leur récompense et leur couronne , qui sera petite et pauvre en comparaison des couronnes destinées aux hommes d'un grand courage; car ils ont vécu sans fatigue et combattu sans énergie , sans un amour généreux de Dieu.

DES KEUF ROCHERS. 315

Henri. — J'en vois beaucoup, Seigneur, qui abandonnent le rocher et qui tombent dans le fdet; d'autres au contraire échappent au lilet, aussi pâles que s'ils avaient habité déjà le tombeau. D'où vient celte différence?

J.-C. — Ce rocher ne peut garder ceux qui consentent au péché mortel; la tiédeur les fait succomber sans cesse et reprendre leurs entraves et leurs vices : les autres sont des hommes qui se repentent, qui abandonnent le mal, et brisent les liens du démon. Ils sont pâles et défaits , parce qu'ils se repentent et ne sont pas encore confessés; mais l'aveu de leurs fautes leur rend le visage tranquille et coloré des autres habitants de ce rocher.

Henri. — Que font, Seigneur, tous ces jeunes gens qui sautent du rocher en riant et en folâtrant , et qui se précipitent dans le fdet?

J.-C. — Rappelle-toi les poissons et l'eau de la montagne : lorsque l'eau tombait des rochers dans la vallée, tous les poissons tombaient avec l'eau et se dispersaient dans les fleuves et dans la mer. Ces jeunes gens sont tous les chrétiens qui, arrivés à l'âge de raison , au lieu de se donner à Dieu , se précipitent de gaieté de cœur, comme ces poissons, dans les pièges du démon, qui devient leur maître et les entraîne dans les plaisirs trompeurs du monde : plus ils avancent en âge, plus ils perdent leur liberté, plus leur retour à leur principe et à Dieu est difficile et laborieux, parce qu'ils ne connaissent d'autres biens, dans cette vie, que les choses sensibles et présentes.

Henri. — Pourquoi me conduisez-vous, Seigneur, aux extrémités du monde, et quel est le monstre que j'y vois enchaîné? Il est si horrible et si redoutable , qu'il pourrait, il me semble , détruire le monde tout entier.

J.- C. — Ce monstre infernal est Lucifer, et si tu le voyais dans sa réalité , tu ne pourrais en supporter la vue , lors même que tu aurais mille fois plus de forces que tu n'en as. Avec sa chaîne , il entraînerait tous les hommes, si dans mon Eglise il ne se trouvait pas des personnes vertueuses et saintes pour l'en empêcher. Il n'a le pouvoir de vaincre les habitants du premier rocherqu'autant qu'ils y consentent, et qu'ils s'éloignent volontairement de Dieu et de sa grâce. Il est vrai que le démon a grande chance de les entraîner, parce qu'ils vivent absorbés dans les pensées et les affaires du siècle; qu'ils aiment les honneurs, les plaisirs de la nature, du corps, des sens; et qu'ils sont par conséquent bien près des filets et des chaînes du démon, quoiqu'ils aient toujours l'intention d'observer les préceptes de l'Évangile et de ne commettre aucun péché mortel. Mais ils ne veulent pas dompter la nature, l'assujettir à l'esprit; ils ne renoncent pas à leur propre jugement, à leur volonté, et ne s'appliquent jamais à avancer dans la vie spirituelle.

Henri. — Seigneur, ces personnes doivent bien peu connaître la paix, qui ne se trouve véritablement qu'en vous.

J.-C. — La paix et la joie sont les fruits de l'Esprit saint, et personne n'en jouit avant de s'être abandonné de tout son cœur à Dieu. Pour fuir les peines et

les dégoûts intérieurs qu'on éprouve chaque jour, et pour arriver à la source de la joie et de la paix véritable, il faut, avant tout, combattre la nature et la vaincre.

Du second rocher et de ses habitants.

Le Bienheureux fut bientôt après élevé au second rocher, qui était plus beau et plus agréable que le premier; et ceux qui Thabitaient avaient un visage si resplendissant, qu'il pouvait à peine les contempler; leur vie était plus pure et plus spirituelle que celles des habitants du premier rocher; mais aussi ils étaient bien moins nombreux. Quelques-uns venaient du premier rocher au second ; d'autres au contraire descendaient du second au premier. Le Bienheureux interrogea ainsi le Seigneur :

Henri. — Que signifient ces passages d'un rocher à un autre, et quel est ce nouveau séjour?

J.-C. — Ce nouveau rocher est un lieu plus saint que l'inférieur, et ses habitants mènent une vie plus austère et s'appHquent à des exercices plus élevés que les premiers. Parmi ceux qui habitent au-dessous, il y en a qui , voyant combien leur position est périlleuse , obéissent à la grâce qui les touche , quittent leur vie relâchée, et viennent sur le second rocher pour vivre plus séparés du monde et avec plus de sécurité ; il y en d'autres au contraire qui , tentés par le démon , s'imaginent ne pouvoir agir toujours avec la même force et supporter les mêmes épreuves; ils veulent se retirer

sur le premier rocher, et le démon les fait retourner au point d'où ils étaient partis.

Henri. — Et ceux qui ne changent pas et qui restent fidèlement sur ce rocher, qui sont-ils? je ne me lasse point de les admirer.

J.-C. — Ce sont les hommes qui domptent leur nature , quittent généreusement le siècle, renoncent à leur volonté, et choisissent un confesseur éclairé pour obéir à ses conseils et suivre sa direction , comme celle de Dieu.

Henri. — Ne sont-ils pas près de la perfection?

J.-C. — Ils sont encore loin de leur origine, et il faut qu'ils montent tous les rochers pour arriver au sommet de la montagne et s'unir parfaitement à Dieu , qui est leur principe.

Henri. — Seigneur, le démon peut-il les tourmenter et les tromper ?

J.-C. — Oui , par ses ruses et ses pièges cachés. Il a peur qu'ils ne lui échappent tous , et lorsqu'il les voit s'avancer dans la vie spirituelle , il cherche à leur persuader que leur complexion est trop faible et qu'il faut se ménager, parce que Dieu ne demande jamais l'impossible ; il les trompe peu à peu , les endort et les refroidit, sans qu'ils s'aperçoivent de la tentation ; puis il les exhorte à se reposer et à se confier dans la bonté divine, parce qu'ils ont fait déjà beaucoup en renonçant au monde , où ils pouvaient goûter pendant de longues années des plaisirs permis; et lorsqu'il les a ainsi portés à se complaire en eux-mêmes, il leur persuade qu'ils n'ont plus besoin des conseils et des secours

des autres, et il parvient insensiblement à les convaincre de leur propre mérite jusqu'à l'heure de la mort.

Henri. — Comment leurs confesseurs ne leur découvrent-ils pas les ruses du tentateur? peut-être qu'ils ne s'en aperçoivent pas?

J.-C. — Cette tentation du démon est bien connue des amis de Dieu et des confesseurs ; mais ils craignent qu'en les reprenant avec beaucoup de sévérité , ils n'échappent de leurs mains, qu'ils se précipitent dans les filets du démon, et qu'ils ne se perdent tout à fait. Les habitants de ce rocher sont beaucoup plus chers à Dieu que ceux qui habitent le rocher inférieur, parce qu'ils vivent dans de saintes pratiques; qu'ils domptent la nature et qu'ils sont plus près de leur origine et de leur principe, qui est Dieu. Dans le Purgatoire, ils souffriront moins , et dans le Paradis leur récompense sera plus grande; mais pour devenir parfait, il faut monter tous les rochers.

Henri. — Seigneur, vous qui êtes si bon , pourquoi ne portez-vous pas vous-même toutes ces âmes, à travers tous ces rochers, jusqu'au sommet de la montagne d'une vie sainte et parfaite ? Je sais bien que celui qui se fie en vous , qui renonce avec courage à toutes les créatures et qui vous choisit pour son unique ami, vous ne l'abandonnez jamais.

J.-C. — Cela est vrai : celui qui persévère avec constance et ardeur, je l'élève infaiUiblement par ma grâce à une plus haute perfection ; mais les âmes fortes et ferventes sont bien rares maintenant.

Du troisième rocher.

Le Bienheureux se trouva ravi en esprit au troisième rocher, et il vit quelques personnes qui , s'élançant du premier rocher, passaient le second , et arrivaient tout à coup au troisième ; il dit alors au Seigneur :

Henri. — Quels sont ces hommes dont la course est si rapide à travers les rochers , et qui volent jusqu'au troisième ?

J.-C. — Ce sont des hommes saints qui s'avancent ainsi , mais ils sont hien rares a cette époque. Il s'est trouvé souvent dans l'Eghse des serviteurs de Dieu qui se donnaient avec zèle, ardeur et courage, à l'éternelle Vérité , qui renonçaient à eux-mêmes , à toutes les créatures fragiles et passagères , et qui remontaient avec tant d'ardeur à leur principe qu'en un instant, avec la grâce de Dieu , ils traversaient tous les rochers, et volaient jusqu'au sommet de la montagne ; mais maintenant où rencontrer des chrétiens semblables?

Henri. — Quels sont, Seigneur, ceux qui restent sur le troisième rocher? Ils me paraissent pleins de vertu , et leur vue me réjouit Pâme.

J.~C. — Tu as raison, car ils sont remphs de Dieu, qui les favorise plus particulièrement de sa grâce , et les préfère à tous ceux qui sont sur les rochers inférieurs; leur vie est austère , mortifiée, et tout occupée à des exercices intérieurs dans lesquels ils cherchent à obtenir le Ciel, et à éviter le Purgatoire, autant qu'il

DES NFXT ROCHERS. 321

est possible; et comme ils sont plus étrangers aux occupations et aux inquiétudes du monde, ils sont plus parfaits; mais ils sont encore loin de leur principe, parce qu'ils ne sont pas encore délivrés des illusions du démon.

Dans le peu de rapports qu'ils ont avec le monde , ils ne sont pas complètement détachés d'eux-mêmes; ils accomplissent leurs devoirs spirituels, leurs austérités avec une certaine recherche, avec une certaine complaisance ; cependant la générosité avec laquelle ils ont embrassé leur genre de vie , et le courage qu'ils mettent à dompter et à vaincre la nature, les sauveront, et ils arriveront après une purification moins rigoureuse à une couronne de gloire plus élevée.

Du quatrième rocher.

J.-C. — Lève maintenant les yeux , et contemple l'autre rocher.

Et le Bienheureux vit quelques habitants du troisième rocher monter au quatrième; mais à peine y étaientils parvenus, qu'ils tombaient en bas; plusieurs même étaient précipités jusque dans les filets de la vallée, et y restaient misérablement. Le Bienheureux interrogea ainsi le Seigneur :

Henri. — Quels sont ceux qui tombent, et que signifie ce que je vois?

J.-G. — Les personnes qui, par l'austérité de leur

vie, surmontent les premiers rochers et parviennent avec tant de peine au quatrième , sont à peine arrivées qu'elles se laissent vaincre par le démon et par la chair, et qu'elles retournent misérahlement à leurs anciens péchés , aux plaisirs du monde , et sous le pouvoir de l'ennemi de leurs âmes; et il leur est bien difficile de revenir au point d'où elles sont tombées.

Henri. — Mais, Seigneur, quel est cet homme que je vois échapper aux filets de la vallée, traverser d'un vol rapide tous les degrés inférieurs, et arriver tout d'un coup au quatrième rocher, où il s'arrête?

J.-G. — C'est un homme pénitent qui a compris le malheur qu'il a d'être dans les filets du démon. 11 en éprouve une peine profonde et en ressent , par la grâce de Dieu, une contrition si grande, que, s'il pouvait écrire avec son sang ses péchés, il le ferait pour les confesser et les expier. 11 dompte sa nature , il triomphe de lui-même , et il se livre à de si rudes pénitences , qu'il affaiblit son corps et ses forces; et Dieu, voyant son repentir et sa ferveur, lui accorde des grâces si abondantes , qu'en peu de temps il arrive , avec le secours d'en haut, à la sainteté des habitants du quatrième rocher.

Henri. — Seigneur, je me vois placé par vous sur ce rocher, et je me réjouis de contempler la splendeur et la sainteté de ceux qui s'y trouvent. Quelle est leur manière de vivre?

J. C. — Nuit et jour, ils s'appliquent avec grande sollicitude à dompter leur nature et à se vaincre euxmêmes.

Henri. — Ils doivent vous être chers, car ils sont parfaits?

J.-C. — Ils me sont chers; mais ils ne sont pas encore parfaits, parce qu'ils sont encore loin de leur origine , quoiqu'ils en approchent plus que les habitants des rochers inférieurs.

Henri. — Comment, puisqu'ils sont si forts, le démon peut- il les attaquer?

J.-G. — Il les trompe par ses ruses, et il leur fait faire des œuvres avec un certain amour-propre et avec une secrète complaisance.

Henri. — Il me semble alors qu'il ne leur manque que le renoncement?

J.-C. — Certainement : après les grâces qu'ils ont reçues de Dieu , ils devraient mourir à eux-mêmes, et ils se laissent cependant tromper par le démon ; ils tombent dans ses pièges, en faisant toutes leurs actions avec complaisance et volonté propre. Celui qui est encore attaché à sa volonté , ne pourra jamais remonter à Dieu, son origine. Le démon sait bien que ceux qui s'abandonnent en toutes choses , humblement et du fond de leur cœur, dans les mains de Dieu, en reçoivent bientôt leur récompense , et sont élevés à des grâces particuhères et à des douceurs ineffables. Aussi s'efforce-t-il de les conserver dans la propriété de leur nature ; et ce défaut caché les fait tomber bientôt dans l'impatience , la colère et les autres défauts , malgré le soin qu'ils prennent à les éviter. Ils ne peuvent réussir, parce qu'ils ne sont pas encore morts à toutes les choses de ce monde.

32/i COLLOQUE SPIRITUEL

Henri. — Seigneur, les habitants de ce rocher me paraissent cependant plus parfaits et plus près de Dieu que ceux que j'ai vus jusqu'à présent. Dites-moi donc quels sont vos intimes, vos amis les plus chers. Est-ce que ceux-là ne leur ressemblent pas?

J.- C. — Non. Quoiqu'ils soient bien avant dans ma grâce et mon amitié , le défaut de détachement de leur volonté les prive de ces faveurs particulières et secrètes que j'accorde à mes bien-aimés; et à cause de cette imperfection qui est en eux, il faudra qu'ils soient purifiés dans les flammes du Purgatoire , et ils auront dans le Ciel une place moins haute que mes amis intimes.

Henri. — De grâce, Seigneur, faites-moi voir vos bienheureux amis!

J.-C. — Quand tu auras parcouru les autres rochers et que tu seras arrivé à la cime de la montagne , tu les verras, et tu seras aussi uni à Ion principe.

Henri. — Seigneur, mon ambition n'est pas si grande; car je ne suis qu'un homme méprisable, sans mérite, sans vertu; je suis indigne de votre grâce; mais, Seigneur, que votre volonté soit faite.

Du cinquième rocher.

Le bienheureux Henri eut une vision supérieure, dans laquelle il fut élevé au cinquième rocher, que quelques habitants du quatrième rocher tâchaient d'atteindre ; mais à peine y étaient-ils parvenus , qu'ils retournaient en arrière; un bien petit nombre y restaient avec persévérance. Il interrogea ainsi le Seigneur :

DES NEUF UOCUERS. 325

Henri. — D'où vient que ceux qui arrivent au rocher, n'y restent pas? Leur position ne leur plairaitelle pas , et n'ainieraient-ils pas la compagnie de ceux qui s'y trouvent?

J.-C. — Celte montagne est très élevée, et celui qui veut y monter a besoin de faire de grands efforts; ceux qui arrivent et s'y fixent , commencent à entrer dans le chemin qui conduit à leur principe et à l'union de Dieu.

Henri. — 11 n'est pas étonnant qu'ils soient si aimables et si joyeux; mais ils me paraissent en bien petit nombre; qui sont-ils, et quelle est leur existence?

J.-C. — Ce sont ceux qui ont entièrement consacré leur volonté à Dieu, et qui sont dans la ferme résolution de ne faire rien d'eux-mêmes, mais de se laisser conduire par Dieu et par leurs supérieurs jusqu'à la mort.

Henri. — Ceux-là doivent vous être bien chers, puisqu'ils ont trouvé la voie véritable pour plaire à Dieu; ne sont-ils pas près de leur origine et de l'union parfaite avec Dieu?

J.-C. — Ils en sont encore loin, et le démon leur dresse des pièges , parce qu'il voit qu'ils sont dans le véritable chemin de la perfection ; il fait tous ses efforts pour les arrêter dans leurs progrès.

Henri. — Ne s'abandonnent-ils pas entièrement en Dieu?

J.-C. — Oui , mais avec inconstance ; ce qui fait que beaucoup ne persévèrent pas et retournent au quatrième rocher, en reprenant leur volonté propre et en vivant sans renoncer complètement à eux-mêmes ; puis ils se

repentent et se donnent de nouveau à Dieu, et retournent au cinquième rocher. Ils changent ainsi sans cesse , descendant et montant tour à tour , et ne persévérant pas dans leurs bonnes résolutions et dans leur renoncement.

Henri. — Mais d'oi:i vient cette inconstance?

J.-G. — Leur volonté particulière n'est pas entièrement morte. Us sont cependant bien-aimés de Dieu, et plus parfaits que tous ceux que tu as vus jusqu'à présent; ils se dépouillent dès le commencement, de leur volonté, pour se donner à Dieu ; et quoiqu'ils ne persévèrent pas toujours dans leur renoncement , ils habitent pendant presque toute leur vie le cinquième rocher; et après leur mort, le Purgatoire doit effacer la tache de leur inconstance , mais ils jouissent ensuite d'une grande gloire dans le Paradis.

Du sixième rocher.

Du cinquième rocher, le Bienheureux fut ravi au sixième , qui était plus élevé et plus agréable que les autres. Il vit des hommes d'une beauté merveilleuse et d'un éclat éblouissant : mais ils étaient en très-petit nombre, parce que ceux qui venaient du cinquième rocher ne restaient pas et redescendaient presque tous; sur cent , un seul à peine persévérait : le Bienheureux, étonné , dit au Seigneur :

Henri. — Ce rocher est un séjour délicieux! quels sont ceux qui l'habitent. Seigneur; et pourquoi sontils si peu nombreux?

DES NEUF ROCLIERS. 327

J.-C. — Ce sont les amis de Dieu qui brûlent de sa sainte grâce , et qui , pour plaire à lui seul , se sont détachés d'eux mêmes sincèrement et jusqu'à la rnort. Ils ne sont pas nombreux, parce que beaucoup s'efforcent d'arriver en haut, mais peu y réussissent.

Henri. — Ces bienheureux habitants doivent être arrives à leur origine , et vivre unis à leur principe.

J.-C. — Non, ils en sont encore loin, et il faut monter plus haut pour arriver à cet état suprême et parfait.

Henri. — Mais qu'est-ce qui leur manque? est-ce que le Tentateur pourrait les faire tomber dans ses pièges?

J.-C. — Il fait tous ses efforts pour les tromper et arrêter leurs progrès; il voit qu'ils sont entrés dans le chemin qui conduit à l'union divine. Il tremble de crainte et de rage.

Henri. — Mais comment réussit-il à les tenter et à les tromper?

J.-C. — Il leur persuade subtilement de demander à Dieu les pensées , les faveurs et les consolations qu'ont les autres saints. Quoique cette demande ne soit pas coupable , elle les éloigne de l'union avec leur origine, parce qu'il y a dans ce désir un défaut caché , une comparaison avec les autres qui empêche Dieu de faire en eux tout ce qu'il voudrait y faire.

Henri. — Mais quelle est la racine de cette erreur?

J.-C. — C'est une recherche secrète de leur nature dont ils n'ont pas arraché et détruit tous les mauvais désirs. Aussi n'aperçoivent-ils pas le piège du démon

et prêleiit-ils l'oreille à ses tromperies. Us vivent cependant dans l'abondance des grâces divines; ils ont moins à se purifier dans le Purgatoire que les autres, et ils obtiennent dans le Paradis une béatitude plus parfaite.

Du septième rocher.

Peu après le Bienheureux fut élevé au septième rocher, qui élait plus grand et plus délicieux que les autres , et ses habitants avaient aussi une beauté et un éclat supérieurs. Mais ils étaient très-peu nombreux, parce que très-peu persévéraient. Le Bienheureux interrogea le Seigneur, qui lui répondit :

J.-C. — Ce sont-là les bien-aimés de Dieu, ceux qu'il favorise de ses grâces particulières; leur visage est tout resplendissant , parce qu'ils se sont abandonnés d'une manière parfaite au bon plaisir de Dieu; ils persévèrent dans leur sainte résolution jusqu'à la mort, el s'appliquent de toutes leurs forces à soumettre la nature à la raison. Leur désir constant est de plaire à Dieu dans les choses intérieures et extérieures, et de remplir toujours sa douce volonté.

Henri. — Quelle consolation et quel bonheur de voir ces serviteurs de Dieu ! Ils doivent certainement être arrivés au sommet.

J.-C. — Tu te trompes, et il leur reste encore bien du chemin à faire avant d'arriver au haut de la montagne .

Henri. — Quel est donc l'obstacle à leur perfection?

J.-C. — Le démon a pour eux un piège caché qui les arrête dans leurs progrès spirituels.

Henri. — Quel peut être ce piège?

J.-C. — Ce piège est leur perfection même. Comme ils sont favorisés des grâces particulières de Dieu, dont ils sont les intimes , le démon s'efforce de leur faire aimer ces grâces pour les jouissances qu'ils y trouvent , et quelquefois il réussit, sans qu'ils s'en aperçoivent. Ils ne veillent pas assez sur leur cœur, et quand ils sont privés des consolations divines qu'ils recherchent, ils tâchent de les trouver, en s'approchant plus souvent du Sacrement de l'Autel; cela est contraire à la perfection, qui veut qu'on meure à toute consolation humaine et divine. Désirer la grâce et les dons de Dieu pour le honheur qu'ils procurent, est un défriut; et quoiqu'il paraisse de peu d'importance, il faut qu'il soit expié dans le Purgatoire. Ces personnes cependant sont très-agréables à Dieu, et jouissent dans le Ciel d'une récompense plus grande que tous les autres.

Da huitième rocher.

Dieu conduisit le Bienheureux sur le huitième rocher, qui est plus élevé que les précédents; les hommes qui s'y trouvent sont remplis d'une grâce lumineuse et sainte ; mais leur nombre est petit , parce que la plupart de ceux qui arrivent à cette hauteur ne s'y maintiennent pas. Le Bienheureux en demanda la raison , et il lui fut répondu :

J.-C. — Les habitants de ce rocher sont très-chers au cœur de Dieu , et surpassent là perfection de tous les autres, parce qu'ils se sont offerts et donnés complètement à leur bon Maître, qui fait d'eux tout ce qui lui plaît dans le Temps et dans l'Eternité.

Henri. — 0 Seigneur, que nous serions heureux, si nous avions beaucoup de pareils serviteurs de Dieu dans le temps où nous sommes!

J.-C. — Comment veux-tu qu'il y en ait beaucoup? tu vois le petit nombre de ceux qui savent et veulent pour l'amour et l'honneur de Dieu renoncer sincèrement aux biens temporels et se détacher d'eux-mêmes. Sans cela peut-on se reposer véritablement en Celui qui est infini, ineffable, éternel?

Henri. — Sans doute que les richesses et les biens temporels empêchent ce saint détachement. Beaucoup pensent qu'on ne peut arriver à l'union avec Dieu , si on n'abandonne complètement le monde; mais n'estce pas là une erreur?

J.-C. — Celui qui veut arriver à ce rocher, doit se dépouiller de tous les biens temporels, autant qu'ils sont un obstacle à l'union de Dieu et de l'âme, parce que l'àme appelée à cette perfection , ne peut y atteindre s'il y a quelque chose entre elle et son principe. Quand on conserve ses richesses, il faut les mépriser, ne pas s'y attacher, et en user comme si on ne les possédait pas, ne recherchant jamais son bien-être en elles, ne leur empruntant que le nécessaire de la vie et employant tout le reste à la gloire de Dieu.

Henri. — Il faut une grande vertu pour posséder

ainsi les richesses, sans les aimer. Je suis bien heureux , Seigneur, de contempler la perfection des habitants de ce rocher; ceux-là du moins doivent être unis à leur principe.

J.-C. — Tu te trompes, Henri. Dieu, il est vrai, les comble de grâces extraordinaires; les anges leur font voir les choses divines sous des formes et des images sensibles ; leur âme est ornée d'admirables vertus , et ils approchent plus que tous les autres de l'union parfaite; mais ils ne sont pas encore arrivés au sommet de la montagne et au dernier degré de la perfection.

Henri. — Qu'est - ce que contempler Dieu sans formes et sans images?

J.-C. — On jouit de cette contemplation, lorsque Dieu accorde à l'âme un rayon sorti de son origine, une splendeur, une lumière qui ne peut s'exprimer par des paroles et des images; et cette grâce suprême est souvent refusée aux habitants de ce rocher.

Henri. — Mais d'où vient qu'ils ne sont pas encore en possession de l'union parfaite, et qu'ils ont tant de difficultés pour arriver à leur principe et pour parvenir au sommet de la montagne?

J.-C. — Il y a deux obstacles, qui sont les ruses les plus perfides de l'ennemi. Le premier est que, quand ils reçoivent le rayon divin , ils s'y attachent avec ardeur et veulent quitter le rocher pour voler plus haut. C'est une imperfection qui les éloigne, à un certain degré, de l'union parfaite; ils ne s'aperçoivent pas du défaut caché de la volonté; et parce qu'ils n'ont pas

entièrement déraciné de leur cœur jusqu'aux désirs des consolations divines, ils ne peuvent avancer davantage; le second obstacle est qu'ils se complaisent, sans le savoir, dans les voies extraordinaires par lesquelles Dieu les conduit, et dans les secrets célestes qu'il leur révèle par des visions et des extases. Dieu voit ce défaut, mais comme il sait combien la nature est dilîicile à détruire, il leur pardonne, et les conserve dans ce même degré de sainteté et de grâce.

Henri. — Est-ce que ces âmes privilégiées ne peuvent se délivrer de ces illusions et arriver à leur principe?

J.-C. — Elles peuvent y arriver en se renonçant plus parfaitement ; en mortifiant complètement leur nature; en découvrant, à la lumière de la grâce, leurs défauts cachés; en mourant à elles-mêmes pour s'abandonner tout entières à Dieu, tant pour ce qui regarde l'âme que pour ce qui regarde le corps.

Henri. — Il est vraiment triste que des personnes si favorisées de Dieu et si saintes, laissent ainsi ternir la beauté de leur âme, et soient obligées de se purifier dans les flammes du Purgatoire.

J.-G. — Leur expiation sera courte et légère; et ils seront plus élevés dans le Paradis que tous les autres. Si l'Église possédait beaucoup de ces grands serviteurs de Dieu, les alTaires de la Chrétienté iraient bien mieux qu'elles ne vont.

Du neuvième et dernier rocher.

J.-C. — Elève mainleaant les yeux de ton âme, et contemple le haut de la montagne.

Et le Bienheureux vit le dernier rocher, qui était si élevé que l'œil pouvait à peine y atteindre; et tout à coup il se sentit ravi et placé parmi les divins hahilants de ce séjour enchanteur : il en aperçut plusieurs qui faisaient leurs efforts pour y monter du huitième rocher, mais presque tous y renonçaient; deux ou trois seulement parvenaient à s'y fixer.

Henri. — Pourquoi , Seigneur, l'accès de ce rocher est-il si difficile? Presque personne ne peut y arriver.

J.-C. - — Ce qui est escarpé et élevé est nécessairement d'un accès difficile. Très-peu persévèrent jusqu'à la mort dans le détachement parfait d'eux-mêmes; très-peu aussi parviennent à cette élévation. La plupart de ceux qui s'en approchent, en voyant la vie de ces saints si différente de celle des autres, si austère, si mortifiée, ont peur et retournent en arrière.

Henri. — Et pourtant, ce rocher est un séjour délicieux qui touche presque au ciel; ses habitants sont resplendissants de gloire; et j'éprouve plus de bonheur à en voir un , que je n'en ai à contempler les habitants de tous les rochers inférieurs; mais pourquoi. Seigneur, ne peuplez-vous pas davantage un lieu si ravissant?

J.-G. — Dieu n'a pas destiné ce rocher au petit

33/i COLLOQUE SPIRITUEL

nombre, mais au grand nombre; car c'est là qu'est la porte qui conduit à l'origine d'où sont sorties les créatures du ciel et de la terre ; et tous sont appelés à être heureux en Dieu.

Henri. — Mais pourquoi ces hommes sont-ils si faibles, si épuisés, tandis qu'à l'intérieur, ils ont la beauté et l'éclat des esprits angéliques?

J.-C. — il n'est pas étonnant que la peine qu'ils ont eue à monter jusqu'à ce rocher, ait détruit toutes les forces de leur corps. A peine leur reste-t-il un peu de sang dans les veines; leur chair est brûlée et consommée.

Henri. — Comment peuvent-ils vivre dans un si pitoyable état?

J.-C. — L'esprit divin verse en eux un sang pur et vivifiant, et les remplit d'une force mystérieuse ; ils se sont épuisés dans l'amour, mais les flammes ardentes de la Charité n'ont détruit que la partie grossière de leur nature.

Henri. — Et d'où vient cet éclat intérieur qui en fait des anges de lumière?

J.-C. — La grâce qu'ils possèdent est si grande, qu'elle ne peut paraître tout entière au dehors. Euxmêmes l'ignorent, et ne désirent pas la connaître : s'ils sont petits par le nombre, ils sont considérables par le mérite ; et c'est sur eux , comme sur des colonnes solides, que Dieu soutient son Eglise. Sans eux le christianisme périrait, et le démon entraînerait dans ses filets le monde tout entier. Autrefois ces serviteurs bien-aimés étaient plus nombreux dans l'Eglise.

Henri. — Pourquoi Dieu ne les conserve-t-il pas pour le secours de la Religion?

J.-C. — Parce qu'il ne veut pas que des hommes aussi saints vivent au milieu des chrétiens actuels, qui sont si lâches et si hostiles à la Religion. Dieu les appelle à lui pour qu'ils n'aient pas le tourment de voir, dans l'Eglise, des ruines si déplorables.

Henri. — Mais comment vivent les habitants de ce rocher? savent-ils qu'ils sont unis à Dieu et à leur origine?

J.-C. — Us ne le savent pas positivement; quelquefois seulement ils se sentent frappés d'un rayon, d'une splendeur qui vient directement de Dieu, et ils peuvent s'apercevoir que cette lumière est celle de la grâce : ils soupçonnent que c'est la présence de Dieu qu'ils ressentent dans leurs cœurs ; mais ils se sont donnés à Dieu avec une telle simplicité, une telle pureté; ils sont si bien affermis dans la foi catholique , que lorsqu'ils reçoivent de semblables consolations intérieures, ils craignent beaucoup plus pour eux-mêmes que lorsqu'ils en sont privés. Aussi ne désirent-ils qu'une chose en ce monde, c'est de suivre fidèlement les exemples que je leur ai laissés.

Henri. — Comment n'aiment-ils, ne veulent-ils pas d'autres choses? comment ne désirent-ils pas au moins quelques consolations célestes?

J.-C. — C'est qu'ils sont si affermis dans la Foi, qu'ils ne veulent savoir que Jésus crucifié ; et leur humihté est si profonde , qu'ils se jugent indignes de toutes les faveurs extraordinaires de Dieu et de ses

consolations célestes. Aussi ne les désirent-ils, ne les demandent-ils jamais.

Henri. — Que demandent-ils à Dieu dans leurs prières , s'ils ne désirent rien sur la terre et dans le ciel?

J.-C. — Ils demandent qu'en eux et dans toutes les créatures, tout serve à la gloire du Dieu qu'ils aiment, qu'ils veulent, qu'ils recherchent par tous les moyens. Ils sont tellement perdus en lui , que tout ce qui leur arrive, ainsi qu'aux autres créatures, leur semhle une faveur précieuse. Si Dieu leur accorde sa grâce, ils le bénissent; si Dieu les en prive, ils le bénissent encore. Ils n'ambitionnent rien sur la terre; ils préfèrent seulement l'amertume à la douceur, parce qu'ils sont passionnés pour la Croix.

Henri. — S'ils n'aiment rien, craignent-ils quelque chose ?

J.-C. — Ils ne craignent ni l'Enfer, ni le Purgatoire, ni le démon, ni la vie, ni la mort; ils sont affranchis de toute crainte servile. Ils ne redoutent qu'une chose, c'est de ne pas imiter les exemples de Jésus-Christ comme ils le désirent. Leur humilité est si profonde, qu'ils se méprisent eux-mêmes, ainsi que tout ce qu'ils font, et qu'ils se mettent aux pieds de toutes les créatures, n'osant jamais se comparer à personne. Ils aiment également tous les hommes en Dieu , et ils s'attachent avec un grand amour à tous ceux qui lui sont chers. Ils vivent morts et comme ensevelis pour le monde , et le monde aussi est mort et perdu pour eux. Les opérations de l'esprit où l'homme

DES MEUF ROCÏJERS. 337

renonce le plus difficilement à sa volonté, sont soumises et anéanties. Ils ne se recherchent jamais; ils n'aiment pour eux, ni plaisir, ni honneur; ils ont renoncé à toutes créatures, dans le Temps et dans l'Eternité, et ils vivent dans une sublime ignorance, puisqu'ils ne savent que Jésus crucifié: ils ne contemplent pas leur origine, et ils ne désirent pas la contempler, parce qu'ils se trouvent indignes de toute jouissance en cette vie.

Henri. — Et que fait le démon? les tente-t-il, ou renonce- t-il à le faire?

J.-C. — Le démon épuise contre eux tous les moyens de l'Enfer; il les éprouve par toutes les tentations imaginables, et ne cesse pas un instant de les tourmenter; mais eux sont inébranlables comme des rochers; ils ne s'en aperçoivent pas, parce qu'ils sont résolus et préparés à souffrir avec joie toutes les tentations et les croix que Dieu envoie ou permet , quand même il joindrait aux présentes et aux futures toutes celles qu'ils ont déjà supportées. Leurs yeux sont sans cesse fixés sur Jésus, blessé, sanglant, chargé de la croix que lui a donnée son Père, et ils ne voudraient pas jusqu'à leur mort suivre un autre chemin. Ils vivent dans le monde ignorés de tous; mais le monde ne leur est point inconnu , parce qu'ils en ont pénétré les vanités et les perfidies : enfin , ce sont là les enfants cachés de Dieu , et ses amis les plus chers , les vrais adorateurs qui adorent le Père en esprit et en vérité (1).

(1) Veri adoratores adorabunt Patrem in spiritu et veritate. (Jean^ IV, 2:j.)

Henri. — Seigneur, je vous remercie de toutes les vérités que vous me révélez; mais je doute que ce livre soit compris ; il donnera peu de consolation à ceux qui le liront; peul-élre sera t-il un danger pour plusieurs, parce qu'il les effraiera et les fera reculer ; pour d'autres enfin n'est- il pas la perle précieuse , qu'il ne faut pas jeter devant les animaux immondes?

J.-G. — Gela regarde Dieu; mais sois persuadé que ce qui est écrit des habitants du dernier rocher, sera plus utile à l'Église que toutes les autres choses qui se trouvent dans ce livre. Un seul habitant de ce rocher est plus aimé de Dieu et plus utile à la république chrétienne que mille autres qui le servent en suivant leur attrait particulier; et si tu crois que ces choses ne peuvent pas être comprises, tu te trompes. Dans l'Eglise, il y a des personnes qui vivent comme je l'ai dit, et qui sont par conséquent très-capables de comprendre ces vérités, puisqu'elles les observent ou veulent les observer. Si je t'avais ordonné d'écrire sur les neuf chœurs des anges, tu aurais raison de craindre de n'être pas compris , parce que les esprits angéliques sont bien audessus de l'intelligence humaine. Ne t'étonne pas, si je t'ai parlé par figures et par images; les choses divines, dans leur pureté, sont trop difficiles pour l'intelligence de l'homme; car Dieu est le bien suprême, infini , qui ne peut être compris et qui surpasse tous les sens.

Henri. — Fut-il jamais donné à quelqu'un de s'unir à son principe et de voir Dieu hois de ce rocher?

J.-C. — Cela fut accordé à l'apôtre saint Paul , lors-

qu'il fut ravi au troisième ciel. Mais il lui fallut aussi souffrir beaucoup de croix et mourir pour mon amour : le plus sûr chemin pour tous les hommes est de monter successivement par tous les rochers, en s'exerçant à la vertu et en se renonçant toujours en Dieu, jusqu'à ce qu'ils arrivent à la paix profonde de ce séjour.

Henri. — Mais, Seigneur, beaucoup ne désirent-ils pas y parvenir?

J.-C. — Oui, mais sans se détacher de leur volonté; aussi ne peuvent-ils pas arriver.

Henri. — Mais, Seigneur, lorsque les habitants de ce rocher meurent, vont-ils au Ciel, ou dans le Purgatoire ?

J.-C. — S'ils persévèrent jusqu'à la fin , ils quittent cette vie purifiés; ils n'ont rien à expier et s'envolent sur-le-champ au Ciel.

Henri. — Peuvent-ils, de ce rocher, retourner en arrière et tomber dans le péché?

J.-C. — Certainement; et quelquefois il y en a qui, de cette hauteur, se précipitent dans les filets du démon, et y deviennent pires que les autres. Ils tombent par un regard de complaisance sur eux-mêmes , comme est tombé Lucifer ; et parce qu'ils n'ont pas profité des splendeurs de la grâce divine , parce qu'ils abusent des lumières qu'ils ont reçues sur ce rocher, pour répandre des erreurs et des hérésies, ils deviennent les fléaux de l'Église ; et on doit les fuir plus qu'on ne fuit les démons.

Henri. — Dans quel rapport sont avec vous. Seigneur, ceux qui persévèrent sur ce rocher?

3ZiO COLLOQUE SPIRITUEL

J.-C. — Ils sont tellement chers à Dieu, et jouissent (l'une si grande faveur auprès de lui , que si un seul demandait une chose, et tous les autres chrétiens, le contraire. Dieu Técoulerait et l'exaucerait de préférence.

Henri. — Oh ! qu'il serait nécessaire , Seigneur, que votre Eglise comptât beaucoup d'habitants sur ce rocher, surtout dans les temps où nous nous trouvons! Vous les écouteriez , j'en suis certain, et, par amour pour eux, vous feriez miséricorde à votre Eglise.

J.-G. — Quand Dieu ne veut plus supporter la scélératesse deshonnnes, et que leurs crimes irritent sa justice, il prive ses serviteurs de leur puissance en les empêchant de prier pour l'Eglise.

Henri. — Ah ! Seigneur ! ayez compassion du genre humain. Le jour du jugement dernier n'est pas arrivé, et le nombre de vos élus, dans le Ciel, est encore incomplet.

J.-G. — Oui, mais au temps de Noé, Dieu , à cause des péchés des hommes, permit au déluge de purifier l'ancien monde, et ne conserva que huit personnes pour le renouveler ; il lui est impossible de pardonner davantage. L'iniquité présente a vaincu sa miséricorde, et il doit punir l'ingratitude de son peuple.

Regarde maintenant de cette hauteur tous les rochers inférieurs qui sont à tes pieds, et plonge tes regards jusqu'à la vallée et jusqu'aux filets du démon.

Le Bienheureux obéit, et il vit, sous les filets, deux hommes dont l'un était noir comme un démon, l'autre, au contraire, était beau et lumineux comme un ango.

DES NEUF ROCIIEIIS. 3/il

Il demanda, dans son élonnement, ce que signifiaient ces hommes , et il lui fut répondu :

J.-C. — Cet homme si noir, qui ressemhle à un démon , était un habitant du neuvième rocher. Mais il a commencé à se complaire en lui-même et en sa science; il a recherché les hommes pour discourir avec eux, et faire paraître son mérite et sa supériorité, et il est tombé comme Lucifer. Il est captif du démon , et il enseigne une doctrine pleine d'erreurs et d'hérésies.

Henri. — Comment peut-on reconnaître la fausseté et l'iniquité d'hommes semblables?

J.-C. — Ces hommes enseignent la voie large et commode qui plaît beaucoup à la nature, surtout à cette époque.

Henri. — Et quel est celui qui est si beau , si lumineux?

J.-C. — C'est un habitant fidèle du neuvième rocher; il voit son origine, et jouit intimement de Dieu. Mais, poussé par la Charité et embrasé de zèle pour le salut de son prochain, il s'est précipité sous ces filets, pour s'approcher des pécheurs , les aider, les convertir; il a placé toute sa confiance en Dieu et dans sa sainte grâce; et comme il sait les périls menaçants des chrétiens sous les filets du démon , et les jugements terribles qui les attendent , après la mort , pour venger les injures qu'ils font à Dieu , il est plein d'une sainte compassion, et il voudrait subir à leur place tous les tourments et les supplices de l'Enfer, afin de les délivrer de leurs péchés et du pouvoir de leur ennemi.

Henri. — N'y a-t-il pas beaucoup de ces hommes si supérieurs et si parfaits dans votre Église?

J.-C. — 11 y en a si peu , que c'est une douleur d'y penser.

Henri. — Mais s'ils restent dans le monde, et s'ils fréquentent les pécheurs , n'ont-ils pas à redouter les erreurs du siècle ou les persécutions des impies?

J.-C. — Non, parce que leur degré de vertu les affranchit de toute crainte servile. Us ne redoutent ni les tourments, ni la mort, ni les persécutions du monde ; ils n'éprouvent qu'une crainte fdiale de ne pas satisfaire à Dieu , de ne pas le servir selon leur désir, et de ne pas imiter mon exemple , comme ils voudraient le faire; ils connaissent d'une manière si supérieure Dieu et la félicité du Paradis, qu'en voyant les hommes trompés par les sens , la chair et le péché , ils déplorent amèrement leur malheur et compatissent aux douleurs de l'Eglise. C'est là leur plus grande, leur plus lourde croix dans la vie ; elle brise leur cœur, détruit leurs forces, et ils la portent à ma suite jusqu'à la mort: il n'y a que Dieu qui puisse les consoler.

Henri. — Sont-ils assurés de leur bonheur éternel?

J.-C. — Comment en douter? Puisqu'ils sont devenus une même chose avec Dieu , qui pourra les en séparer? Dieu ne permettra jamais qu'ils tombent dans les mains de l'ennemi, parce qu'ils sont ses intimes, ses bien-aimés. Dès que la mort les délivre , ils s'envolent au Ciel. Oh! comme tout irait mieux dans mon Eglise, si les hommes dans leurs difficultés, si les supérieurs dans leurs affaires, prenaient conseil de ces

DES NEUF ROCfiERS. 3/i3

serviteurs auxquels Dieu donne tant d'amour et de lumière! Mais le monde est si aveugle et les hommes sont si indifférents à la Vérité, que ces saints, en qui réside le Saint-Esprit, sont opprimés, bafoués, méprisés comme le rebut de ce monde (1).

Henri. — 0 monde misérable, chrétiens aveugles, comme la Vertu est abandonnée, et l'Eglise à plaindre! 0 très-miséricordieux Jésus , ayez pitié de votre Eglise.

J.-C. — Et comment veux-tu que je fasse miséricorde? ne vois -tu pas combien maintenant les chrétiens foulent tout aux pieds? Il y a peu de temps , Dieu les a avertis avec bonté en leur envoyant des pestes, de grandes catastrophes. Il a employé tour à tour, pour les changer, le malheur et la prospérité. Tout a été inutile ; ils continuent à vivre sans craindre Dieu , commettant les péchés plus qu'on ne l'avait jamais fait, et se mettant au-dessous de la brute par leur ignorance et leurs vices. Mais les fléaux ne sont point épuisés ; Dieu , dans l'ancienne et la nouvelle Loi, a révélé ses secrets à ses plus chers amis , et il le fait encore ; mais le monde ne les croit pas. Si pourtant les chrétiens s'adressaient à eux, comme aux représentants de Dieu; s'ils les consultaient, leur obéissaient avec humilité; s'ils voulaient écouter la Vérité , combien mon Eglise serait heureuse et triomphante î

Henri. — Seigneur, appliquez à votre Eglise et à tant de pécheurs les mérites de votre sang , de votre Croix et de votre mort. Ah! Seigneur, si plein de miséricorde , ayez pitié de votre Eglise.

(1) Tanqiiam purgamenta hujus mundi. ( I Corinth., iv, 13.)

3^^ COLLOQUE SPIRLTUEL

Comment le Bienheureux fut élevé à l'union de Dieu.

Le Bienheureux ne pouvait se rassasier, dans cette vision , de contempler les habitants du dernier rocher, et d'admirer leur grande union avec Dieu. Seigneur, dit-il , ceux-là doivent arriver à leur origine et voir Dieu face à face ?

J.-C. — Quelquefois Dieu , par une grâce spéciale , se montre à eux à découvert; mais cette faveur est trèsrare, et dure quelques instants, comme le ravissement qu'éprouva saint Paul. Le plus grand nombre est appelé à contempler, dans une obscurité divine, l'incompréhensibilité de Dieu, et à s'unir à lui, sans intermédiaire, d'esprit à esprit, dans la plus grande intimité de l'amour.

Henri. — S'ils sont dignes de voir, de contempler, d'embrasser, de posséder leur principe , que peut être pour eux la vie temporelle?

J.-C. — Ils vivent au milieu de joies et de douceurs ineffables, mais ces joies sont aussi inférieures aux joies de la béatitude que le Temps l'est à l'Eternité. Apprétetoi donc maintenant à éprouver en toi-même , d'une manière spirituelle , un avant- goût de la gloire des saints.

Henri. — Non, Seigneur; j'en suis trop indigne. Un misérable ver de terre comme moi ne peut recevoir une si grande grâce. Ce serait déjà beaucoup d'être le serviteur des habitants de ce rocher.

J.-C. — Laisse-toi conduire et abandonne-toi à moi,

qui peux toujours élever une âme à la grâce qu'il me plaît.

Henri. — Ah! Seigneur, ne vous fâchez pas, si ma prière est opposée à votre dessein; mais comment voulez-vous me découvrir ce que vous cachez à vos plus chers amis, qui vivent depuis longtemps dans les pratiques les plus difficiles de la vertu? Je suis vraiment trop indigne d'un semblable honneur.

J.-G. — Obéis à ma volonté. Il faudra d'ailleurs que, pour cette grâce , tu souffres des croix bien cruelles.

Henri. — Je les supporterai avec zèle et je ne vous contredirai plus. Seigneur; faites donc de votre indigne serviteur tout ce que vous voudrez dans le temps et dans l'éternité.

Lorsque le Bienheureux se fut humblement abandonné à Dieu, la porte de son origine lui fut ouverte tout à coup, et pendant un seul instant, il vit Dieu , son principe, à découvert ou au moins d'une manière très-parfaite ; après cette vision et cette extase unitive , son âme surabonda d'une telle joie et d'une telle lumière, que le temps ne lui sembla plus rien. Lorsqu'il fut revenu à lui , il fut dans un grand trouble, en se rappelant où il avait été ravi et ce qu'il avait aperçu ; plus il se le rappelait, moins il pouvait le comprendre. Il ne pouvait se le représenter par des images et des paroles , parce que tout était trop élevé pour les sens et pour l'intelligence. Alors il s'adressa au Seigneur :

Henri. — Où étais-je? qu'ai-je vu? Votre grâce inef-

fable surpasse mon inlelligence et mes sens. Je sais seulement que j'éprouve une telle joie dans mon âme, que je m'étonne de ne pas succomber à sa violence.

J.-C. — Cette joie, que l'on trouve et que l'on goûte en Dieu , surpasse toutes les joies du monde , lors même qu'elles seraient réunies en une seule ; (u as vu ton principe; mais ne t'étonne pas de ne pouvoir maintenant le comprendre ni en parler; tu n'y parviendrais pas, quand même tu aurais l'intelligence de tous les bommes. 11 te suffit de savoir que Dieu est venu à toi, comme un époux bien-aimé, et que tu as été à l'école dont le Saint-Esprit est le maître ; il a rempli ton âme de tant de lumière et de tant d'amour, que ton cœur et tes sens en sont tout enivrés.

Henri. — Et maintenant, Seigneur, je me sens si désireux de souffrir et si enflammé d'amour, que pour vous, pour votre gloire, je supporterais avec bonbeur les peines de tous les hommes , votre Croix, votre Passion, les flammes du Purgatoire et les tourments de l'Enfer; tout ce que pourrait créer votre puissance pour votre honneur, pour le salut des âmes et pour la délivrance de celles qui brûlent dans le Purgatoire; que ce soit seulement voire bon plaisir, et toute peine me sera véritablement agréable à souffrir.

J.-C. — Prends garde qu'il ne t'arrive ce qui est arrivé à saint Pierre; il se croyait fort et inébranlable, et quand l'épreuve est arrivée , il est malheureusement tombé.

Henri. — Ah! Seigneur, je connais bien ma faiblesse , mais c'est la force de l'amour qui me fait

parler; recevez-moi tout entier dans le sein de votre miséricorde.

J.-C. — Finissons cet entretien , et prépare-toi à une croix intérieure très-pesante.

Lorsque les extases eurent cessé , et que cet entretien fut écrit, Dieu retira de son serviteur toutes ses lumières et toutes ses grâces; il le laissa dans une telle sécheresse, qu'il lui semblait n'avoir jamais eu aucune communication divine. Dieu permit aussi qu'il fût éprouvé intérieurement par une cruelle tentation qui surpassait tout ce qu'on peut imaginer; mais le bienheureux Henri s'humiliait toujours, et ne demandait pas d'autres choses que des croix. Tout ceci arriva dans le Carême de 1352.

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