‹ Œuvres de B, Henri SusoChapitre 8 sur 67 · INSIRUCTIONS ADRESSEES A UNE RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

INSIRUCTIONS ADRESSEES A UNE RELIGIEUSE

Corament on doit purifier rintelligence et se renoncer en Dieu.

11 faut maintenant, ma chère sœur, qu'après les exercices de la vie active, vous vous appliquiez à des choses intérieures plus directement utiles à votre salut, et que vous soyez sevrée des consolations, des formes, des images sensibles, et des actes qui sont le partage des commençants. Suivez mon conseil, ma chère sœur: vous avez acquis les forces et les ailes de l'aiglon qui va prendre son vol ; quittez le nid des choses corporelles; élancez- vous, au moyen de vos puissances supérieures, jusqu'à la hauteur de la contemplation , où se trouve toute notre perfection. Ne voyez- vous pas que la vie active est un désert qui conduit à cette terre promise où le miel et le lait coulent en abondance, à cette pureté , à cette paix du cœur qui est Tavant-goùt de la vie bienheureuse du ciel ?

Pour atteindre celle région de la lumière et de la contemplation, il faut purilier son entendement; il faut rapporter à la louange et à la gloire de Dieu , au triomphe de l'Eglise catholique, à la paix, au salut des hommes , tout ce que vous faites , tout ce que vous voyez faire, tous vos désirs, toutes vos pensées; il faut vivre dans l'humilité et la douceur parfaite, afin que vous ne puissiez jamais trouhler et hlesser quelqu'un par vos paroles et vos actions. Telle est la règle d'une religion bien entendue , d'une sainte prudence qui convient à la nature, à la raison , h l'esprit et au cœur.

L'âme qui la suit est digne de toute louange; elle est illuminée à l'intérieur par les rayons calmes et divins de la Vérité, comme un beau ciel tout resplendissant d'étoiles. On manque à la soumission qu'on doit à Dieu lorsqu'on vit esclave de soi-même. On a beau vouloir s'élever à la contemplation et prétendre approfondir les mystères de Dieu; l'amour-propre fait que la nature est toujours rebelle , et qu'on obéit à ses j)assions. C'est une fausse lumière que celle qui brille au dehors, et qui n'illumine pas le cœur: ceux qui la possèdent, méprisent facilement les autres; ils ne ressemblent en rien à Jésus-Christ, et ils se croient cependant bien savants dans les choses spirituelles.

Appliquez-vous, je vous en conjure , à l'étude de la vie intérieure; elle consiste dans un renoncement et un anéantissement parf\iit de soi-même en Dieu, et dans une union très-intime de l'âme avec la divine Essence. Je veux vous apprendre les trois degrés de renoncement et d'anéantissement.

Le premier consiste à perdre son essence et sa nature de sorte qu'il ne reste rien de l'être , qui disparaît comme nne ombre fugitive. L'âme ne peut ainsi se perdre et s'anéantir; elle n'est pas comme le corps, qui se réduit en cendres, parce qu'elle est créée h l'image de Dieu et de son éternité ; elle possède une nature raisonnable et des facultés qui la rapprochent du Créateur.

Le second degré est un ravissement qui arrive dans le temps et dans l'espace, et qu'éprouvent les âmes lorsqu'elles sont entraînées par la contemplation dans l'essence de Dieu. C'est la vision où saint Paul fut élevé au-dessus de lui-même, au-dessus de toute forme, de toute image; mais cet état passe et dure peu. Saint Paul , revenu à lui , se trouva le même homme dans la même essence.

Le troisième degré est un anéantissement moral de pensée et d'affection, une sorte de renoncement infini en Dieu , par lequel l'âme se remet et s'abandonne tellement en lui , qu'elle n'a plus de connaissance ni de volonté, mais que, partout et toujours, elle obéit à la puissance de Dieu, qui la guide selon son bon plaisir sans qu'elle s'en aperçoive.

Ce renoncement ne peut être continuel dans cette vie, ni tellement complet et parfait, que l'homme ne se reprenne quelquefois et ne faiblisse en revenant à luimême. Il a beau se donner à Dieu sincèrement avec la ferme résolution de ne jamais reprendre ce qui n'est plus à lui , puisqu'il l'a abandonné , livré , anéanti en Dieu et en son bon plaisir : la fragilité de la nature

humaine fait que l'âme revient de temps en temps à ses désirs, à la possession de sa volonté, et qu'elle commet des fautes par ce retour à elle-même.

Dès que l'âme s'en aperçoit , elle gémit , elle soupire , elle pleure, elle se lamente d'avoir ainsi cessé son renoncement; elle reconnaît sa misère, s'humilie profondément devant Dieu, et se détache de nouveau en prenant des résolutions plus fortes, et en mourant à elle-même pour se transformer en Dieu et ne plus Toffenser. Autant de fois elle tombe, autant de fois elle s'en repent et revient à Dieu, qui l'unit encore à lui avec amour, et lui rend son premier état. L'âme se trouve ainsi toute changée et toute transformée en Dieu , « qui lui est tout dans tout. »

Préceptes relatifs à la vie unitive.

Ma bien chère sœur en Jésus-Christ, je veux, pour vous faire avancer dans la vie unitive, vous proposer quelques règles spirituelles qui pourront être d'une grande utilité à votre esprit et à votre cœur. Elles aideront à vous retirer de plus en plus de l'animaHté des sens, et à marchera grands pas vers votre félicité suprême.

Que votre vie, votre manière d'être, soit aussi intérieure que vous le pourrez; ne vous montrez pas, ne sortez pas de vous-même par vos paroles, vos actes et vos habitudes. Appliquez-vous au contraire à vous ren-

fermer en vous-même, et à ne paraître que lorsque la vérité le demande, et non la vanité.

Dans tout ce qui vous arrive , ne vous préoccupez pas trop de l'assistance qui vous serait nécessaire , et n'ayez jamais à votre sujet d'inquiétudes exagérées. Plus on cherche avec empressement à se tirer d'embarras, moins on est aidé par la Vérité et par la main de Dieu,

Quand vous serez avec les hommes , bannissez de voire cœur et de votre esprit tout ce que vous voyez et ce que vous entendez; recueillez-vous en vous-même, afin d'être tout entière à Dieu , qui est présent. Cela est facile à celui qui n'aime réellement que Dieu.

Ayez soin que , dans toutes vos actions , ce soit la raison, et non les sens, qui dirige et qui triomphe. Quand les sens dominent l'esprit, le mal a ses entrées libres en nous.

Prenez garde que le plaisir ne vous trompe et ne vous fasse écouter les sens; mais puisez vos consolations en Dieu et dans la Vérité.

Dieu ne veut pas nous priver de toute jouissance; mais il désire être le seul qui nous console dans la pureté de ses ineffables embrassements.

La profonde soumission d'une humilité sainte, le mépris de vous-même et une connaissance véritable de vos bassesses vous feront, non pas monter, mais voler au comble de l'union parfaite avec Dieu.

Celui qui veut habiter au dedans de lui-même doit fuir la multitude et la diversité, en renonçant à tout ce qui est étranger à Dieu, notre unique bien. Car une

seule cliose est nécessaire, disait Jésus- Christ à Madeleine.

Là où la nature s'appuie sur les sens et agit pour leur satisfaction, il n'y a que fatigue, douleur, trouble et obscurité de la raison.

Il n'y a pas de plus grand bonheur que de vivre uni étroitement à Dieu , et d'être guidé par lui seul en toutes choses.

La vie véritable d'une anie qui s'est renoncée en Dieu , est de mourir à elle-même.

Quand vous aimez quelqu'un et que vous vous attachez à cette image sensible , vous aimez les accidents et non la substance ; et c'est là une chose fâcheuse.

Il ne faut pas fuir les images saintes jusqu'à ce qu'elles passent d'elles-mêmes. Souvent ces images pieuses et bonnes naissent naturellement au fond de l'âme, et ce n'est pas leur présence, mais la vertu qu'on aime.

Dès que nous nous détachons de nous et de toutes choses, nous sommes unis à Dieu.

Celui qui sort de lui-même par les sens d'une manière désordonnée , trouvera des croix dans les choses heureuses ou contraires.

Si vous désirez être utile à tout le monde, détachezvous des créatures et donnez-vous à Dieu.

Dans les affaires et les circonstances difficiles, recueillez-vous aussitôt en Dieu, et tout vous deviendra clair et facile.

Craignez de vous distraire de manière à oublier vos jj^inieg résolutions et l'exemple de Jésus-Christ.

La nature se recherche toujours elle-même; il faut, par amour pour Dieu , la soumettre et la mortifier.

Si vous ne voulez pas trouver et conserver en Dieu l'unité et la simplicité , il faudra supporter le fardeau de la multiplicité.

Ayez soin de vous conserver libre et dépouillée de toute image, de toute apparence, de toute pensée, de toute affection, et de tout souvenir des choses terrestres, comme s'il n'y avait dans le monde que vous seule; et alors vous direz à Dieu: Mon Seigneur et mon Maître , je ne puis être pour vous ce que vous êtes pour moi.

Les hommes , pour la plupart , ont une nature lâche, rebelle, immortifiée; ils veulent toujours vivre au dehors , et ne s'aperçoivent pas qu'ils courent les plus grands dangers de pécher. Se recueillir en soi-même donne plus de force dans le danger que toutes les choses extérieures. Prenez garde , car un désordre en fait naître un autre.

Appliquez-vous à ne pas vous laisser entraîner par la nature, et faites que l'homme extérieur soit toujours en rapport avec l'homme intérieur; veillez par-dessus tout sur votre intérieur, car c'est de lui que viendra l'union de l'extérieur.

Le renoncement parfait en Dieu demande que la nature ait un frein avec lequel on puisse la modérer et l'empêcher de sortir de ses bornes. Je sais que vous gémissez de ce que , dans la vie active , vous n'êtes pas toujours assez résignée, assez patiente. Mais ne vous désespérez pas; vous gagnerez beaucoup à être ainsi

inortilice et obligée de faire ce que vous ne voulez pas.

La racine de tout vice et l'obscurcissement de toute vérité viennent de l'amour des cboscs passagères et fugitives. La mort des sens au contraire est la source de la lumière et de la vérité. .

Lorsque les puissances de l'àme perdent leur activité propre, et lorsque les éléments du corps se purifient, nos facultés acquièrent toute leur noblesse, parce qu'elles reviennent à leur principe, qui est Dieu.

L'essence et l'activité de toutes les forces de l'âme n'ont qu'un même but, qui est de satisfaire à Dieu , et de se conformer à l'éternelle Vérité ; aussi , rien n'est plus profitable que de s'abîmer dans l'union de la nature divine, qui est pure et simple.

Beaucoup se sentent appelés et attirés par la grâce divine; mais ils n'obéissent pas à ses inspirations, parce que leur intérieur et leur extérieur sont trop en désaccord.

La nature est sujette aux décisions du libre arbitre : plus l'homme se répand par les sens , plus il vit loin de Dieu ; plus il se retire en lui-même , plus il est proche de Dieu, et plus il lui est agréable. Celui que la grâce de Dieu illumine , dirige ses sens avec une grande prudence, et il accomplit d'une manière parfaite tout ce qu'il doit faire par leur moyen.

Celui qui mortifie la nature et qui la tient soumise dans les limites du Vrai, la dirige bientôt comme il veut, et lui fait exécuter avec droiture et sans faiblesse les choses extérieures; celui au contraire qui se répand

dans les choses temporelles , ne pourra jamais rien faire de bien.

La pureté, l'intelligence et la vertu perfectionnent et enrichissent la nature.

Il arrive souvent qu'en kii ôtant le bonheur et les consolations , les créatures forcent l'homme à s'attacher à Dieu plus saintement, plus intimement.

Qu'est-ce qui excite et pousse les hommes à vouloir ce qui est défendu et à suivre des habitudes coupables, si ce n'est le désir du bien-être? et pourtant, le vrai bonheur se trouve dans l'abandon de soi-même en Dieu, et non pas dans la possession de ce qu'on aime et de ce qu'on désire.

Il n'est pas étonnant qu'une tristesse déréglée s'empare si souvent de l'âme; car nous ne veillons pas assez sur nous-même pour éviter de nous égarer.

La grande victoire des amis de Dieu est d'être accablés d'injures.

Demeurez dans votre intérieur, et si beaucoup de choses se présentent comme nécessaires, sachez qu'elles sont plutôt des excitants de la nature que des besoins indispensables.

Ce n'est pas une petite faute de commencer beaucoup de choses et de n'en finir aucune ; il faut toujours persévérer dans ce qu'on entreprend avec droiture et selon Dieu.

Tâchez, dans votre conduite, d'agir sans intérêt et avec pureté d'intention ; fuyez les motifs extrinsèques et trompeurs.

Un homme qui se renonce véritablement en Dieu,

suivra avec soin ces quatre principes: T Dans sa conduite, il sera grave, honnête et prévenant; tout le bien qu'il fera , viendra de lui naturellement. 2° Il sera calme dans ses sens, et ne recherchera pas les bruits , les nouvelles , les propos des hommes; car celui qui est avide de savoir et de discuter ce qui se ffiit et ce qui se dit, sera toujours rempli d'illusions, d'images terrestres, et ne jouira jamais de ces sens intérieurs dont les vains fantômes ne troublent jamais le saint repos. 3" 11 ne se passionnera pour aucune chose créée , parce qu'il sera convaincu que tout en dehors de Dieu n'est que vanité et néant. 4"* 11 ne disputera ni ne parlera contre personne, mais il se montrera plein d'affection pour tout le monde, surtout pour ceux par lesquels Dieu veut l'éprouver et le détacher de lui-même.

Soyez ferme, constante et toujours intérieure, de manière à agir au dehors sans sortir de vous-même. Examinez-vous avec soin , et voyez si l'amitié que vous avez pour les personnes vertueuses procède de quelque affection ou de quelque plaisir sensible , ou bien d'une source simple et pure. Ne vous donnez beaucoup à personne : celui qui se donne trop , plaît ordinairement peu. Vous devez demeurer en vous-même et vous faire une vie intérieure, si vous ne voulez pas vous égarer comme le font ceux qui n'observent pas leur règle.

Heureux celui qui parle peu; car les paroles produisent des accidents, des nuages et des troubles intérieurs : renfermez-vous en vous-même et n'en sortez pas sans raison ; sans cela , vous ne rencontrerez que des ennuis et des croix.

DE L'AME AVEC blEU. 269

Beaucoup, par l'effet d'une grâce sensible, agissent bien dans la prospérité et dans l'adversité ; mais il n'est jamais permis dans la grâce de se rechercher soi-même. Nos actions ne sont parfaites que dans la soumission , l'humilité et le détachement de soi-même. Ce fut quand Jésus-Christ sur la Croix s'abandonna dans les mains de son Père que l'œuvre de notre rédemption devint parfaite ; il dit : « Mon Père , je remets mon esprit « en vos mains; » puis il ajouta : « Tout est con- « sommé. »

Dans un homme imparfait qui s'écoute, on ne trouve pas Dieu et le démon sur la même ligne ; car Dieu est loin et le démon est proche : renoncez-vous vous-même et abandonnez-vous entièrement à Dieu ; vous verrez la différence.

Que celui qui veut jouir d'une vie calme aime l'adversité comme il aime le succès; et qu'il reste également uni à Dieu dans l'un ou l'autre état.

Celui qui sera pieux à l'extérieur, le sera plus que s'il l'était seulement à l'intérieur. Quand on réunit ces deux sortes de dévotion , on se détache de soi-même , et l'on ne cherche que Dieu avec son corps et avec son âme.

11 y en a beaucoup qui recherchent les jouissances de l'intelligence, et il y en a peu qui soient simples et pieux d'esprit : les premiers ont pour but principal de comprendre et de savoir; les seconds, de s'unir et de se perdre en Dieu. Aussi ne s'embarrassent -ils pas des choses de ce monde.

Que celui qui veut tout gagner s'anéantisse et se dé-

tache de lui et de toute chose. Heureux celui qui persévère dans cette voie ; avec quelle facilité il pourra s'élever aux choses célestes !

Supportez avec patience et avec joie la chute d'Adam et les peines, les misères qui en ont été la suite; car celui qui est véritahlement résigné ne se laisse ahattre par aucune adversité. Celui qui se plaint des malheurs de la vie, donne au contraire une grande preuve d'imperfection; il montre qu'il est l'esclave d'une liberté déréglée qui l'attache à lui-même et à tous ses désirs.

Celui qui s'affranchit de toute occupation utile et raisonnable , tombe dans un coupable repos.

Un homme bien résigné doit être dégagé des frivolités el des images des créatures : il doit imprimer Jésus-Christ dans son cœur et se transformer dans sa Divinité.

Celui qui est mort à lui-même et qui vit de la vie de Jésus-Christ, prend tout en bien et veut que chaque chose suive son ordre naturel ou divin.

Celui qui est recueilli en lui-même s'aperçoit facilement de ses défauts à la lumière de la Vérité. Il connaît l'amour déréglé qu'il a pour les créatures, et les liens qui l'empêchent d'arriver à la perfection. Quand Dieu le reprend intérieurement , il s'humilie avec docilité ; il reconnaît qu'il n'est pas encore libre des créatures et de lui-même, et qu'il ne s'est pas renoncé et anéanti en Dieu.

Si vous me demandez quel but doit se proposer une âme bien résignée , je vous répondrai : se renoncer et mourir à elle-même ; se résigner toujours et en toute

chose , lors mêaie que tout le monde la fuit et l'abandonne. A chaque instant sa volonté se confond avec celle de Dieu, et elle cherche moins ce dont elle a besoin que ce dont elle peut se passer.

L'amour -propre et la volonté empêchent plus l'union avec Dieu que ne le fait la seule pensée.

Quand l'homme veut se recueillir en lui-même et s'unir à la Vérité, il doit s'élever au-dessus de ses sens afin de se transformer en Dieu , examiner s'il n'y a pas quelque obstacle à renverser entre Dieu et son âme; et s'il ne se recherche point encore en quelque chose , il jouira de la divine Essence dans la lumière de son union , et il oubliera tout pour elle. Plus il s'éloignera de lui et des créatures, plus il vivra uni à Dieu, et plus il sera heureux.

Si vous désirez , ma chère sœur, vous renoncer véritablement en Dieu , abandonnez tout ce qui vous appartient; sortez de vous-même afin de vous cacher et de vous abîmer en Dieu ; de quelque manière que Dieu vous traite, ou par lui-même ou par les créatures dans l'adversité comme dans la prospérité , soyez toujours et en tout fidèle et soumise à Dieu. Fermez vos sens à toutes les images et à toutes les formes des créatures ; vivez libre et dégagée de tout ce que choisit ordinairement la raison sous l'influence de l'amour-propre, de la volonté, de la sensualité et du plaisir. Ne vous inquiétez de rien en dehors de Dieu.

Quand les autres se trompent devant vous et font mal , ne vous compromettez pas avec eux et ne vous occupez pas de leurs défauts.

Celui qui habile toujours en lui-même, acquiert une grande force contre toute illusion.

Ne craignez pas , pour le repos de votre corps , de changer d'occupation ; mais restez toujours libre de toute préférence.

Plus vous vous renoncerez et moins vous serez attachée aux créatures , moins elles vous troubleront.

Un de mes amis qui ne s'était pas complètement abandonné à Dieu , éprouvant une fois de grandes douleurs, entendit intérieurement une voix qui lui disait: (( Je veux que tu t'appliques avec soin à moi , (jue tu « te méprises , et que tu saches que je te serai uni lors- « que tu ne feras aucune attention à la manière dont « tu seras traité. »

Quand l'homme résigné se recueille en lui-même , plus il se trouve sans secours et sans protection , plus il souffre; mais aussi, plus il s'exerce à mourir à luimême, plus il triomphe facilement de sa peine.

Si vous vous répandez dans les choses extérieures des sens, vous troublerez la vie intérieure et la ferveur de votre âme ; ne recherchez pas les affaires et les occupations qui distraient. Quand elles vous arrivent, fuyezles le plus que vous pourrez, et revenez promptement à votre recueillement; car on se dissipe naturellement , et il faut rentrer bien vite dans le secret de son cœur. Celui qui renonce et meurt à lui-même, commence une vie céleste et surnaturelle; mais il y en a qui se séparent de Dieu et ne persévèrent pas dans son union.

Aimez le parfait renoncement; embrassez-le , pratiquez-le sans vous permettre un seul désir. Les désirs

qu'on ne réprime pas empêchent l'union de l'âme, et sont un obstacle secret au complet abandon.

Une âme résignée est si libre, qu'elle ne s'occupe jamais d'elle-même, parce qu'elle vit en Dieu, en qui tout est saintement ordonné ; elle s'oublie complètement pour ne plus penser qu'à lui.

Une conversion où l'on se renonce plaît plus à Dieu qu'une persévérance dans le bien où on ne se détache pas parfaitement de soi-même.

Retirez donc votre âme des sens extérieurs et recueillez-vous en vous-même; je vous le dis et je vous le répèlerai sans cesse : Recueillez-vous en vous-même et dans l'unité divine, afin de jouir de Dieu.

Persévérez dans votre renoncement avec courage, et ne soyez satisfaite que lorsque vous serez parvenue, autant que le permettra la fragilité humaine , à cette union éternelle des saints qui est toujours présente, actuelle et divine.

Des joies qu'éprouve l'esprit à méditer ce qu'est Dieu.

Vous m'adressez , ma très-chère sœur, des questions bien élevées , en demandant ce qu'est Dieu ; où il se trouve; comment il est un et triple. Comme Dieu est un être infini , qui surpasse tous sens, toute raison, toute intelligence, je ne saurais vous expliquer ce que vous ne comprenez pas ; mais je vous répondrai d'une manière très- imparfaite , très-indigne de la majesté de Dieu. Voici ce que je vous dirai en peu de mots.

27Zi TRAITE DE L'UNION

De Tordre qui règne dans la nature , des causes secondes, du cours et de l'enchaînement de toutes choses, les philosophes concluent qu'il y a nécessairement un principe, un seigneur de tout' l'univers, que nous appelons Dieu : c'est une substance immortelle, éternelle, simple, sans dépendance, sans changement, sans corps; un esprit existant, dont l'essence est la vie et l'opération, une intelligence active qui en elle-même et par ellemême conçoit et pénètre toutes choses; une essence divine qui trouve en elle sa joie et ses délices; une béatitude surnaturelle et parfaite, qui est sa propre félicité et qui fait celle de tous les bienheureux qui la contemplent.

Apprenez à connaître Dieu par le spectacle admirable de l'univers; contemplez l'étendue des cieux , la beauté , le mouvement rapide des étoiles et des planètes, qui toutes, excepté la lune, sont plus grandes que la terre! Voyez la splendeur et la fécondité du soleil; combien de fleurs, d'herbes, de plantes, il fait naître. Quelle variété surprenante parmi les animaux, les poissons, les oiseaux , les bêtes des forêts et les hommes!

Et , quand vous aurez admiré cette grandeur, cette beauté, cette variété de l'univers, dites-vous à vousmême : Si ce Dieu tout-puissant est si aimable et si bon dans les créatures, combien doit-il être aimable, bon et parfait en lui-même ; puis , vous unissant à toutes les créatures, qui louent et bénissent l'immensité divine qui se trouve en elles ; admirant avec amour cette providence suprême qui conserve , nourrit et gouverne toutes les créatures grandes ou petites, riches ou pauvres, la joie sur le visage, et l'allégresse dans le cœur, louez-le,

adorez-le, embrassez- le au fond de votre âme, et rendezlui des actions de grâces comme à l'unique maître de toutes les créatures. C'est ainsi que vous trouverez le Dieu que vous cherchez.

De cette contemplation naîtra dans votre cœur une joie intime , supérieure, qui vous procurera un bonheur ineffable. Pour vous encourager, je vous dirai un secret de mon âme, que je n'ai jamais révélé à personne. Ce bonheur, j'en ai joui pendant dix années entières, et ces années m'ont semblé une heure. Mon cœur était si heureux, que je ne pouvais trouver une parole. J'étais absorbé en Dieu et dans l'éternelle Sagesse ; j'avais avec mon Créateur des entretiens ravissants oii mon esprit seul parlait ; je gémissais , je soupirais , je pleurais , je riais; il me semblait que j'étais élevé dans l'espace , à travers le Temps et l'Eternité , et que je nageais dans un océan de vérités admirables et divines.

Mon cœur surabondait d'une telle joie , qu'il se brisait dans ma poitrine , et que j'y portais les mains pour le contenir, en disant : 0 mon cœur, quelles secousses tu éprouves aujourd'hui ! Et une fois je vis spirituellement que le cœur de mon Père céleste s'appliquait à mon cœur d'une manière ineffable; oui, j'ai entendu le cœur de Dieu, la divine Sagesse, sans forme et sans image, qui me parlait au fond de mon cœur, et je m'écriais , dans l'ivresse de ma joie : 0 mon bien-aimé, mon unique amour, voici donc que j'embrasse cœur à cœur votre Divinité même ! 0 mon Dieu , plus aimable que tout ce qui est aimable ! celui qui aime reste toujours en aimant distinct de celui qu'il aime; mais vous,

Douceur infinie du véritable amour, vous vous répandez comme un parfum dans le cœur de ceux qui vous aiment; vous pénétrez tout entier dans l'essence de leur âme ; il n'y a plus rien de vous en dehors d'eux; vous les embrassez divinement, et vous leur restez uni dans les liens d'un amour infini.

Je vous avertis , ma très-chère sœur, que cette joie du cœur n'est pas l'état dernier et parfait d'une âme; c'est seulement un appel à une union plus haute , à un abandon plus grand dans l'océan de la Divinité; il faut parvenir du ravissement habituel au ravissement essentiel. Le ravissement essentiel est celui où l'homme, affermi dans la vertu et la perfection , jouit toujours de son bien-aimé, comme le soleil, qui conserve toujours en lui-même sa splendeur. Le ravissement habituel est celui de l'homme dont la vertu imparfaite et variable a des changements comme la lumière de la lune. Dans cette joie de la grâce divine, il s'égare quelquefois, parce qu'il voudrait toujours la posséder; quand la consolation est présente , il se réjouit ; quand il la perd , il se lamente ; quand il en sent la douceur, c'est malgré lui et, pour ainsi dire, de force qu'il s'applique à d'autres choses , même lorsque la volonté de Dieu , la charité ou le devoir le demandent.

Je me rappelle que je refusai une fois de confesser une pauvre affligée qui s'était adressée à moi. A peine eus-je répondu au portier qui m'appelait: Dites à cette personne de s'adresser à un autre, parce que je ne puis l'entendre, que le bonheur de la grâce divine dont je jouissais par la contemplation , disparut tout à coup,

et que mon cœur s'endurcit comme un rocher. Je m'en étonnai et j'en demandai la raison à Dieu , qui me répondit intérieurement : De même que tu délaisses cette pauvre affligée, et que tu la renvoies sans consolation, je t'ai abandonné sur-le-champ, et je t'ai enlevé la douceur de ma grâce et la joie de ma consolation ; je me mis alors à pleurer et à me frapper la poitrine , et je courus à la porte rappeler la personne qui s'en allait. Après l'avoir confessée et consolée, je retournai méditer dans ma cellule, et Dieu, qui est la bonté même , voulut bien me rendre cette joie que j'avais perdue par défaut de complaisance et de renoncement. Il est vrai , ma sœur, que cette joie s'achète par bien des croix; mais, quand il plaît à Dieu, ces croix finissent; la joie reste profonde et presque inaltérable.

De l'immensité incompréhensible de Dieu.

Vous voulez comprendre maintenant, ma chère sœur, où est Dieu. Sachez qu'il n'est dans aucun lieu déterminé, qu'il est partout, et tout en toute chose. Aussi est-il appelé l'Être premier par essence. Appliquez votre esprit à cette divine essence, très-pure et très-simple, libre de toute forme extrinsèque et de tout accident, sans mélange de non-être et source première de tout être. Puis, voyez telle ou telle substance, toutes ces natures particulières qui peuvent être divisées ou du moins séparées de leurs accidents par l'intelli-

gence, tous ces êtres qui peuvent recevoir une forme extrinsèque accidentelle, et ne sont pas simples, mais composés. Vous comprendrez alors que la divine Substance en elle-même est une essence très-pure, qui se trouve dans toutes les essences particulières , et qui les conserve par sa présence.

Nous sommes assez insensés pour ne pas penser à cette présence intime de Dieu dans toutes ses créatures. Voyez la misère et l'aveuglement de l'homme qui ne peut sentir et comprendre la divine Essence, sans laquelle cependant il ne peut ni être, ni comprendre, ni agir. Lorsque l'œil du corps regarde des couleurs différentes, il ne voit pas la lumière par le moyen de laquelle il voit toute chose, ou s'il la voit, il ne la remarque , ne l'observe pas. De même l'œil de notre esprit, quand il s'applique aux substances particulières, ne voit pas, ne connaît, n'observe pas la divine Essence, qui est dans toute nature au-dessus de toute nature , et qui lui donne l'être, l'action, l'intelligence de tout bien. Cela n'est pas étonnant, parce que les substances particulières et divisibles distraient et aveuglent notre esprit, qui ne peut pénétrer cette divine obscurité où se trouve la lumière même.

Courage donc, ma très-chère sœur, que la vue intérieure de votre âme s'attache à cette essence infinie de Dieu, et en contemple la simplicité et la pureté. Vous comprendrez qu'elle ne dépend d'aucun principe; qu'elle n'a rien qui la précède ou qui la suive; qu'elle n'admet ni accident ni changement; mais qu'elle est une substance simple, actuelle, présente, parfaite, en laquelle

on ne peut trouver ni lacune, ni défaut, ni accident, ni altération, étant absolument unique et parfaitement simple. Cela est si vrai, que les intelligences éclairées ne peuvent voir en dehors d'elle que des conséquences et des effets : car, étant l'Essence simple , il faut qu'elle soit première, indépendante, éternelle; étant première, indépendante, éternelle, il est nécessaire de reconnaître qu'elle est toujours présente , toujours parfaite , et qu'on ne peut rien lui ajouter et rien lui retrancher.

Si vous pouvez comprendre un peu ce que je vous dis , vous vous sentirez quelquefois introduite dans la lumière incompréhensible de cette Vérité divine et cachée; vous connaîtrez cette source d'être pur et simple , qui est la cause première et efficace de toutes les choses créées , et qui , par la vertu de sa présence , est le commencement et la fin de ce qui est fait dans le temps. 11 est tout, au dedans et au dehors de tout. Car Dieu est comme un cercle , dont le centre est partout et la circonférence et la limite nulle part (1).

Du mystère de la très-sainte Trinité.

Appliquez -VOUS maintenant, ma chère sœur, au mystère de la très-sainte Trinité. Plus une essence

(1) Totum enim est intra omnia , totum extra omnia. Deus enim est velut circulus quidam, cujus centrum ubique est, et circumferentia et ambitus nusquam.

est simple en elle-même, plus elle est forte et divine dans l'efficacité de sa vertu et de son opération. Ainsi, en Dieu, qui est le souverain Bien , son infinie Bonté l'engage à ne pas rester seul dans sa béatitude, et à se communiquer au dedans et au dehors de lui-même; et parce qu'il est le Bien suprême , présent , intime , substantiel, indépendant, infini et parfait, il est nécessaire qu'il se communique d'une manière supérieure et complète au dedans de lui-même.

La créature ne peut se connnuniquer par substance et par essence , mais seulement par partie , parce qu'elle est une substance particulière , divisible et finie : mais Dieu, qui surpasse infiniment toute con)munication de la créature , se communique en essence, tellement qu'à son infinie et intime communication répond sa substance même communiquée avec distinction de personne.

Contemplez donc la bonté infinie du souverain Bien , qui, dans son essence, est le principe naturel de son intelligence et de son amour, et vous connaîtrez la génération sublime des personnes divines en Dieu ; vous adorerez la sainte Trinité, le Père, le Fils , et le Saint-Esprit. Mais parce que cette communication naît de la suprême bonté de Dieu , il faut que dans la sainte Trinité elle soit étroite, consubstantielle, avec égalité et identité d'essence, et que les personnes divines, dans cette bienheureuse et intime communication, aient la même substance indivisible et inséparable par la vertu et la puissance : le Père dans la Divinité est le principe du Fils et du Saint-Esprit; il se communique au Verbe ineffable , qui est le Fils du

Père éternel; et comme il se communique avec toute l'ardeur de sa volonté au Fils, le Fils retourne au Père avec la même charité. Dieu le Père aime le Fils, le Fils aime le Père, et cet amour réciproque est le Saint- Esprit. C'est ainsi que s'expriment sur la Trinité saint Augustin et saint Denis.

Mais notre docteur angélique, saint Thomas, dit que dans cette émanation du Verbe du cœur du Père , il est nécessaire que Dieu le Père regarde avec son intelligence, et comprenne son être et sa divine essence; sans cela, le Verbe, qu'il conçoit, ne serait pas Dieu^ mais créature; ce qui n'est pas. Mais comme il se comprend lui-même, le Verbe est Dieu de Dieu, et la contemplation de la divine essence par l'intelligence du Père entraîne une égalité positive de l'essence naturelle; autrement le Verbe ne serait pas le Fils du Père; et ainsi, en Dieu est l'unité d'essence et la trinité des personnes. Dieu le Père se connaissant clairement par l'intelligence s'exprime lui-même, et son Verbe exprimé est le Fils du Père ; et comme le Père , connaissant dans sa félicité sa parfaite essence, ressent un amour infini pour lui-même et pour son Fils, le Fils aime du même amour le Père, et cet amour réciproque et infini est le Saint-Esprit, distinct en personne, mais un seul Dieu avec le Père et le Fils en essence. La première communication , parce qu'elle vient de l'intelligence et donne la même nature , s'appelle génération; la seconde, venant de la volonté et de l'amour, s'appelle procession. Ainsi, le Saint-Esprit procédant d'une effusion d'amour du Père et du Verbe,

abîme infini et image parfaite, ne peut être appelé engendré, puisqu'il procède. Il est cet amour intellectuel et spirituel qui réside dans la volonté, comme un attachement, un entraînement divin; c'est le nœud, le lien d'amour de celui qui aime et de celui qui est aimé, et ainsi l'émanation de la volonté divine appartient à la troisième Personne, qui est Charité, et qui s'appelle Esprit saint; c'est en lui que sont transformés ceux qui aiment Dieu, et qui sont attirés vers sa lumière d'une manière si profonde, qu'on ne le sait, qu'on ne le comprend qu'en l'éprouvant.

Venez, ma très-chère sœur, à ce Dieu triple et un ; le Premier, le Très-Haut , le tout-Puissant ; mais venez à lui sans souillure, sans intérêt, avec un amour pur. Car pour les pécheurs c'est un Dieu terrible; pour ceux qui le servent par espoir de récompense , c'est un Dieu libéral, mais tout-puissant et majestueux; pour ceux qui bannissent toute crainte servile et qui l'aiment d'un amour pur, c'est un ami tendre et dévoué, un frère, un époux. Il faut, pour vous unir à lui, préparer votre esprit et votre corps ; il faut renoncer à la chair, à la sensualité , à l'animalité de votre nature ; vous attacher fortement à l'esprit , lui soumettre vos sens , et agir toujours dans le recueillement et la prière; c'est là le moyen d'arriver à l'Esprit supérieur qui est Dieu , et de vous unir à lui.

Alors vous sentirez que cet Esprit divin vous inspire, vous appelle , vous invite, vous attire; il vous éclairera de son incompréhensibilité. Lorsque vous verrez que vous ne pouvez le saisir, vous vous dépouil-

lerez de vous-même; la connaissance de votre incapacité , de votre faiblesse , vous fera renoncer et mourir à vous-même; et vous vous résignerez, vous vous abandonnerez de tout votre cœur en Dieu et en sa vertu; vous vous mépriserez, vous vous haïrez pour vous jeter avec une amoureuse confiance en Dieu, et vous vous ensevelirez en lui; vous vous oublierez et vous vous perdrez toute entière, non pas quanta Tessence de votre esprit, mais quant à la sensualité et à la propriété de votre corps et de votre âme ; et lorsque vous serez ainsi élevée et abîmée dans l'immensité de l'Essence divine, vous serez unie et transformée en un seul esprit avec Dieu , et vous direz avec saint Paul : Je vis, mais ce n'est plus moi, c'est Jésus-Christ qui vit en moi (1).

Du dernier degré d'union avec Dieu.

Ma bien chère sœur, l'âme qui par imitation se trouve avec Jésus-Christ mourant sur la Croix, peut aussi se rencontrer avec lui dans les profondeurs de sa Divinité , puisqu'il lui a été fait cette promesse : « Où « je serai, sera aussi mon serviteur (1). » Le premier rendez-vous est rude et austère , il y a du sang et des croix; mais le second est plein de joie et de bonheur. L'esprit y perd son activité, et disparaît dans l'océan de

(1) Vivo autem, jam non ego, vivil vero in me Cliristus. (Gai., ii, 19.)

(2) Ubi sum ego, illic et minister meus erit. (S. Jean , xii, 26.)

28a TRAITÉ DE L'UINION

la divine Essence; et c'est là justement son salut et sa félicité. Mais apprenez que la divine Essence dans son unité est Torigine de l'émanation intime des Personnes, qui, dans la Divinité, ne sont pas séparées, mais forment son unité essentielle, sa nature, sa substance.

Ainsi la Trinité des Personnes est dans l'unité de nature, et l'unité de nature est dans la Trinité. Et comme les Personnes divines comprennent et embrassent l'Essence divine par l'unité et la substance naturelle, chacune des Personnes est Dieu. Mais comme la Trinité est une même essence dans l'unité de la nature divine, et que tout vient de l'unité, c'est là un mystère ineffable , incompréhensible dans sa profondeur et sa simplicité infinie.

Dans cette Essence divine, où les trois Personnes sont une même nature sans diversité, se trouvent aussi toutes les créatures , selon leur idéal éternel, dans leur forme essentielle, mais non pas accidentelle; elles sont Dieu en Dieu ; c'est la création dans le temps qui leur donne leur nature particulière et les distingue de Dieu.

L'esprit des hommes parfaits peut s'élever à cet abîme de la Divinité, à cet océan de l'intelligible ; il peut s'y plonger et nager dans les profondeurs incompréhensibles de la divine Essence; et là, détaché de toutes pensées vulgaires , rester immobile dans les secrets de la Divinité. L'homme alors se dépouille de l'obscurité de sa lumière naturelle , et se revêt d'une lumière supérieure. Dieu l'attire dans la simplicité de son unité, où il se perd lui-même pour se transformer en Dieu, non par nature , mais par grâce; et dans cette mer infinie

de lumière qui l'environne , il jouit d'un silence qui est la paix et la félicité parfaite. Il comprend le Rien éternel et existant , qui est l'Essence divine et incompréhensible ; le Rien qu'on appelle rien parce qu'il n'est rien des choses créées, et que l'esprit humain ne peut trouver aucune créature qui puisse le contenir; il voit que ce Rien surpasse toute intelligence et qu'il est incompréhensible pour tous.

Lorsque l'esprit commence à se fixer dans les ténèbres de la lumière, il perd toute propriété de lui-même, toute action ; il ne se connaît plus , parce qu'il est absorbé , enseveli en Dieu. Et comme, à cette hauteur de la contemplation , il reçoit dans sa pure substance une lumière qui rayonne de l'unité de la divine Essence et de la trinité des Personnes, son esprit se perd dans ces splendeurs; il meurt à lui-même et à l'emploi de ses forces et de ses facultés ; il est ravi et comme égaré dans une ignorance divine; il est absorbé dans le silence ineffable de la lumière infinie et de l'unité suprême. C'est là le point le plus élevé que puisse atteindre l'esprit de l'homme.

Saint Denis l'Aréopagite appelle cet état : « la hauteur inconnue et lumineuse , les ténèbres profondes d'une splendeur éblouissante, le rayon de l'obscurité divine ; » parce que l'âme s'y unit à la divine Essence, et que dans cet océan de lumière elle la voit, la contemple et la possède; ce qu'elle comprend dans son ravissement, c'est que l'infini surpasse sa raison, et qu'il reste inconnu à toutes les intelligences; mais cet inconnu, elle en jouit à travers l'obscurité et les ténèbres

d'une lumière qui lui découvre rimmensilé et Fincompréhensibilité de Dieu. Saint Denis l'Aréopagite écrit à son Tiniothée , dans le premier chapitre de la Théologie mystique : « Vous, mon bien cher Timothée, appliquez- vous avec ardeur aux contemplations mystiques; quittez pour elles vos pensées, votre raison, les choses sensibles et intelligibles , tout ce qui est et ce qui n'est pas; et faites vos efforts pour vous perdre vous-même, pour vous unir à Celui qui est au-dessus de toute substance et de toute science. Lorsque vous serez affranchi de tout, vous vous envolerez vers ce rayon substantiel du mystère, vers cette hauteur lumineuse et inconnue, vers cette obscurité très- pure dont les ténèbres éblouissent (1). »

Comment l'âme s'élève graduellement et se transforme en Dieu.

Cette union sublime avec Dieu est une obligation pour vous, ma chère sœur, à cause du principe dont vous dépendez. Je vous ai dit que , dans l'impénétrable

(1) Tu vero, Timothée carissime, intentissima contuendis spectaculis mysticis exercitatione , et sensus linguae, et intellectuales operationes, et sensibilium , et intelligibilia omnia , et quae non sunt et quae sunt omnia; et, ut illi jungaris , qui super omnem substantiam, omnemque scientiam est, etignoscere te ipsum, pro viribus intende. Enimveroabs te ipso atque ab omnibus libère et absolute et pure exercendo, ad supersubstantialem caliginis radium, ad incognitum et lucidissimum verticem , ad super liquidissimam caliginem , et ad eum qui in densissimis tenebris plusquam excellentissime splendet , sublatis omnibus, et absolutus ex omnibus evolabis.

abîme de la nature divine, le Père engendre le Verbe, qui , quant à l'essence , reste le même Dieu que le Père; comme si de l'être intime de l'homme sortait une forme semblable à lui qui retournerait sans cesse à son origine. Cette génération spirituelle du Verbe est le motif, la raison parfaite de produire et de créer tous les esprits, toutes les âmes, toutes les créatures.

L'Esprit suprême, qui est Dieu , élè\e Thomme dans sa création en l'éclairant d'une lumière divine et d'une intelligence faite à son image , afin qu'il retourne à Dieu. Mais la plupart des hommes méprisent cette lumière, avilissent la dignité de leur âme, obscurcissent sa divine ressemblance , et s'abandonnent aux plaisirs coupables du monde. Ils vivent dans les jouissances de la chair et poursuivent avec ardeur la satisfaction de leurs sens, jusqu'à ce que la mort, à laquelle ils ne pensaient pas, les renverse, les réduise en poussière , et les fasse disparaître.

Les sages et les prudents , au contraire , suivent celte étoile brillante et divine de leur âme, et s'attachent à ce qui est stable, à ce qui est leur origine ; ils renoncent aux plaisirs des sens, ta toutes les créatures passagères, et s'unissent avec ardeur à l'éternelle Vérité.

Voici en peu de mots par quels degrés l'ànie doit retourner à l'union de Dieu , qui Ta créée ; faites bien attention à mes paroles. Il faut d'abord que l'âme se purifie de tous les vices, et se sépare généreusement de tous les plaisirs du monde, pour s'attacher à Dieu par des prières continuelles, par son isolement de toutes les créatures, et par de saints exercices qui assujettis-

sont sans cesse la chair à l'esprit. Elle doit s'offrir volontairement et avec courage aux douleurs et aux épreuves sans nombre qui peuvent lui venir de Dieu ou des créatures.

Il faut ensuite imprimer dans son cœur la Passion de Jésus-Christ crucifié; graver dans son esprit la douceur de ses préceptes évangéliques, son humilité profonde et la pureté de sa vie, afin de l'aimer, de l'imiter; car c'est dans la compagnie de Jésus qu'on peut aller au delà, et arriver à la vie unitive. Pour entrer dans celte vie, il faut laisser toute occupation extérieure, se renfermer dans une paix silencieuse de l'esprit, se résigner tellement en Dieu, qu'on soit complètement et pour toujours mort à soi-même et à ses volontés; aimer par-dessus tout l'honneur de Jésus-Christ et de son Père, et porter l'affection la plus grande à tous les hommes, amis et ennemis.

L'homme , qui était d'abord , dans la vie active, tout occupé par les sens extérieurs , cesse ces opérations pour s'appliquer aux exercices intérieurs d'une simple contemplation ; et alors l'esprit peu à peu arrive à un abandon des facultés naturelles de son intelligence et de sa volonté. Il commence à éprouver intérieurement une assurance surnaturelle et divine qui le conduit à une perfection plus élevée, son esprit étant affranchi de toute affection propre et de toute activité naturelle d'intelligence et de volonté.

Dans cet état parfait, l'âme, délivrée du poids de ses imperfections , s'élève par la grâce divine à une lumière intérieure où elle goûte sans cesse l'abondance descon-

solations célestes, et où elle apprend à connaître avec sagesse et à exécuter avec prudence tout ce que demandent la raison et Dieu. Alors l'esprit est ravi au delà des temps et de l'espace dans une douce et amoureuse contemplation de Dieu; mais ce n'est pas le degré le plus élevé, parce qu'il se distingue encore de Dieu , et qu'il connaît les créatures par leur nature particulière.

Celui qui sait se détacher davantage de lui-même et pénétrer plus intimement en Dieu, éprouve un ravissement divin , non par sa propre vertu , mais par une grâce supérieure qui entraîne son esprit créé dans l'esprit incréé de Dieu, et lui fait goûter cette extase de saint Paul et des autres saints dont parle saint Bernard. Dans cet état, l'âme ne connaît plus de forme, d'images , de multiplicité; elle se trouve dans l'oubli , dans l'ignorance d'elle-même et de toutes les créatures, parce qu'elle voit, ne connaît, ne ressent que Dieu ; et là , sans aucun effort , sans aucune application, attirée par Dieu seul, et confondue avec lui par sa grâce, elle s'élève au-dessus d'elle-même et se trouve absorbée et ensevelie dans l'abîme de la Divinité, où elle goûte toutes les délices de la béatitude.

Mais, hélas! ma chère sœur, toutes mes paroles ne sont que des figures et des images aussi disproportionnées avec cette union sublime, mystérieuse, au-dessus de toute comparaison , que le soleil est différent de l'obscurité de la nuit.

La religieuse qui reçut ces instructions du bienheureux Henri, parvint à la grâce du renoncement parfait

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