‹ Œuvres de BaconChapitre 110 sur 170 · Psaume de David · texte numérisé non relu

Psaume de David

XXIL — De la ruse et de la finesse.

Par ce mot de ruse ou de finesse nous entendons une fausse et criminelle prudence qui ne marche que par des voies obliques et tortueuses. Il y a certes une différence infinie entre un homme fin et un homme prudent, non-seulement par rapport à l'honnêteté, mais même par rapport à Thablleté ; et tel qui sait mêler les cartes n'en joue pas mieux. De même on voit assez de cabaleurs qui peuvent jouer un rôle parmi les factieux , et qui n'en sont pas moins des hommes sans talents. Connaître les hommes et conifôître les affaires sont deux genres de connaissances très-différents et qui ne se trouvent pas toujours réunis dans les mêmes personnes; car on en voit assez qui savent saisir le faible de chaque individu ou les moments de faiblesse des personnes d'un caractère plus soutenu , et qui ne laissent pas de manquer de capacité relativement à la partie réelle et substantielle des affaires. C'est le caractère distinctif de ceux qui ont plus étudié les hommes que les livres. Les hommes de cette trempe ont plus d'aptitude pour la pratique que pour la spéculation, et pour l'exécution que pour les délibérations. Ils peuvent être de quelque service dans les routes qu'ils connaissent le mieux ; mais si, les éloignant un peu de leur routine, vous les mettez avec d'autres hommes, ils n'y sont plus et toutes leurs ruses sont en défaut. « Voulez-vous connaître la différence qui se trouve entre un homme sage et un insensé , disait un ancien philosophe ; envoyez-les tous deux en pays étranger, et vous verrez. » Cette règle, appliquée aux hommes dont nous parlons, montrerait bientôt leur peu de fond. Comme ces hommes si fins sont assez semblables aux petits merciers, il ne sera pas inutile de mettre au grand jour le fonds de leur boutique.

Une méthode familière aux hommes rusés , c'est de considérer' attentivement le visage de leurs interlocuteurs ; comme les Jésuites, qui en ont fait un précepte, le recommandent, et comme ils le font eux-mêmes ; car on voit assez d'hommes prudents, circonspects, et dont le cœur est pour ainsi dire opaque , mais dont le visage est comme transparent et dont la physionomie se démonte aisément ; bien entendu que celui qui regarde fixement son interlocuteur aura l'attention de baisser de temps en temps les yeux, comme le font aussi les Jésuites.

Une autre ruse du même genre qu'on peut employer pour obtenir plus aisément et plus promptement ce qu'on veut demander à une personne, c'est de l'entretenir sur quelque autre sujet qui l'intéresse avant de lui faire la demande ; ce qui , en détournant ou parta-

géant son attention, la met hors d*état de voir tous les inconvénients de ce qu'on lui propose et de faire des objections. Un personnage de ma connaissance, qui était conseiller et secrétaire d'état sous le règne d'Elisabeth, employait souvent cette ruse pour obtenir d'elle ce qu'il voulait. Lorsqu'il se rendait auprès de cette princesse pour lui faire signer quelque bill , il commençait par l'entretenir sur quelque affaire très-importante, pour la distraire et empêcher qu'elle ne fit trop d'attention à ce bill.

On peut encore obtenir par surprise le consentement d'une personne, en lui faisant la demande au moment où on la voit occupée d'une affaire très-pressée, qui l'intéresse vivement, et où elle n'a pas le temps de faire une attention suffisante à ce qu'on veut lui proposer.

Un des plus sûrs moyens pour faire manquer un projet qu'une autre personne pourrait faire adopter en le proposant avec autant de dextérité que de bonne foi, c'est de se charger soi-même de la proposition, en feignant d'avoir l'affaire à coçur, et de la proposer de manière à la faire rejeter.

S'interrompre au milieu de son discours, comme si l'on s'apercevait qu'on a parlé mal à propos, est un moyen pour tenir en appétit l'interlocuteur , et lui faire naître le désir d'entendre la suite du discours commencé.

Pe plus : comme ce que vous dites est toujours plus intéressant et fait un meilleur effet lorsque vous êtes invité par une question à le dire, que si vous le disiez de vous-même et l'offriez pour ainsi dire sans qu'on vous le demandât ; vous pouvez provoquer cette question en changeant de visage et de contenance, alin d'exciter l'interlocuteur à vous demander quelle est la cause de votre émotion. Tel fut l'expédient que Néhémias employa pour exciter Tat- .tention de son souverain ; et à la question que le prince lui fit à ce sujet , il répondit : a C'est la première fois que mon visage parait triste devant le roi. »

Lorsqu'on est obligé d'apprendre à un roi ou à tout autre supérieur upe nouvelle affligeante, et en général de lui dire des choses désagréables, il faut employer, pour rompre la glace sur ce sujet, un subalterne dont les paroles aient moins de poids, et réserver le principal mot pour une personne plus considérée, de manière cependant que ce mot étant la réponse naturelle à une question provoquée par ce qu'aura dit la première . la seconde semble le dire seulement par occasion et n'être qu'auxiliaire; expédient que Narcisse eut la prudence d'employer pour apprendre à l'empereur Claude l'étrange nouvelle du mariage de Messaline sa femme avec Silius.

ESSAIS DE MORALE ET DE POLITIQUE. iuO

Quand on veut répandre une nouvelle ou une opinion sans en paraître Fauteur, et en général sans attirer sur soi l'attention publique; on peut, dans cette vue, ^employer les formules suivantes:

On prétend que , Le bruit court que , Avez- vous ouï dire

que , etc.

Certain homme de ma connaissance, lorsqu'il écrivait une lettre f)our quelque affaire qu'il avait fort à cœur, ne parlait point dans le corps de cette lettre de ce qui l'intéressait le plus, mais le mettait dans le post-scriptum comme une chose oubliée et presque indifférente.

Un autre homme de ma connaissance employait une ruse à peu près semblable lorsqu'il allait trouver une personne pour l'entretenir sur une affaire qu'il avait à cœur ; il mettait la conversation sur d'autres sujets et ne parlait point du tout de ce qui l'intéressait le plus, puis il s'en allait, mais ensuite il revenait sur ses pas et lui parlait de l'affaire comme d'une chose ^u'il avait presque oubliée.

D'autres, à l'heure où il est probable qu'une personne à laquelle ils veulent parler d'une affaire viendra les trouver, s'arrangent pour qu'elle les trouve tenant à la main une lettre relative à cette affaire ou se livrant à quelque occupation extraordinaire qui s'y rapporte, afin que cette personne, à son arrivée, croyant les surprendre en leur faisant des questions à ce sujet, leur fournisse ainsi Toccasion de s'expliquer sur ce qui les intéresse et d'en parler comme par hasard.

Une autre ruse comparable aux précédentes, mais d'un genre plus odieux, c'est de lâcher à dessein des paroles un peu hardies devant un homme sujet à s'approprier l'esprit des autres, et de les laisser comme toml^er afin qu'il les ramasse, et qu'en les répétant ailleurs il se fasse du tort à lui-même. Deux hommes de ma connaissance , sous le règne d'Elisabeth , briguaient en même temps l'office de secrétaire. Quoiqu'ils fussent concurrents, ils ne laissaient pas de vivre ensemble assez amicalement , et leur concurrence même était quelquefois le sujet de leur conversation. Un jour l'un des deux dit à l'autre : « Briguer l'emploi de seci;étaire lorsque le souverain est sur son déclin , c'est s'exposer beaucoup ; pour moi, je n'ambitionne point du tout un tel honneur. » L'autre se saisit de ce propos lâché à dessein, et, dans un entretien fort libre avec quelques amis, eut l'imprudence de dire que pour lui il n'était point du tout ambitieux de devenir secrétaire lorsque le souverain était sur son déclin. Le premier, ayant su cela, manœuvra de manière que ce propos fut redit â la reine , mais attribué £h

son adversaire. Cette princesse, qui se croyait encore dans la vigueur de Fâge , en sut si mauvais gré à ce dernier, que depois elle ne lui permit jamais de ^reparler de l'emploi auquel il aspirait.

Il est une autre ruse du même genre, que les Anglais désignent assez ridiculement par cette expression proverbiale : retourner le chat dans la poêle, et qui consiste à attribuer à une autre personne ce qu'on lui a dit soi-même dans le tête-à-tête. Or il est trèsfacile d'en imposer aux autres sur ce point ; car lorsque ces paroles ont été dites dans une conversation entre deux personnes seulement, comment les autres pourraient-ils savoir laquelle des deux les a dites et prouver que c'est Tune plutôt que l'autre ? Souvent même les deux interlocuteurs ne pourraient dire ce qu'il en est.

Un autre moyen non moins perfide, c'est d^accuser indirectement son adversaire en se justifiant soi-même par des propositions négatives; en disant, par exemple : Moi je ne fais pas telle chose; moyen que Tigellinus employait pour rendre Burrhus suspect à Néron. « Pour moi, disait-il, on ne me voit pas faire des projets pour un autre règne ; mon unique ambition est de voir l'empereur jouir d'une santé prospère et régner long-temps. »

Il y a des personnes qui ont une telle provision de contes et d'historiettes qu'ils ont toujours sous la main un apologue dont ils enveloppent tout ce qu'ils veulent faire entendre et insinuer ; ce qui leur sert en même temps à ne point donner de prise par des assertions positives et à faire goûter davantage toiit ce qu'ils ont à dire.

Lorsqu'on veut faire une demande à une autre personne, il est bon d'exprimer cet e demande de manière que la réponse même qu'on veut obtenir s'y trouve énoncée en propres termes ; ce qui lui épargne de l'embarras, et l'aide à se décidef.

Il est des personnes qui dans la conversation attendent pendant un temps infini l'occasion de pouvoir hasarder ce qu'elles ont à vous dire. Combien de circuits elles font autour de ce point auquel à la fin elles en veulent venir 1 et combien de sujets différents elles traitent avant d'en venir là ! C'est un art qui exige beaucoup de patience, mais qui ne laisse pas d'avoir son utilité.

Une question hardie et imprévue' suffit quelquefois pour étourdir l'homme le plus attentif sur lui-mênie et le surprendre au point de le forcer à se découvrir. Ce fut ce qui arriva il y a quelques années à un homme qui, ayant été banni de Londres et y étant revenu, avait changé de nom pour être moins aisément reconnu. Tandis qu'il se promenait dans l'église de Saint-Paul, une personne

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qui étail derrière lui s étant avisée de l'appeler tout à coup par son vrai nom, il se retourna involontairement et se décela ainsi.

Au reste, toutes ces ruses, vraiment dignes d'un petit mercier, sont en grand nombre, et il ne serait pas inutile d'en faire une collection ; car rien n'est plus nuisible dans un État que cette erreur qui fait si souvent confondre la finesse avec la prudence.

Cependant il est beaucoup de gens qui dans une affaire ne sont bons qu'au départ et à l'arrivée, mais qui dans le cours du voyage ne sont d'aucun service. Us ressemblent à ces maisons qui ont une fort belle porte et un magnifique escalier, mais où l'on ne trouverait pas un appartement passable. Aussi, lorsqu'une affaire est à sa fin, trouveront-ils quelquefois une heureuse issue et un bon résultat ; mais dans la discussion et le débat ils ne sont bons à rien. Cependant ils savent quelquefois tirer avantage de ce défaut même de talents, et acquérir par ce moyen une certaine réputation. S'il faut les en croire, ils ne sont pas nés pour disputer, mais seulement pour décider et pour diriger les autres. Certains hommes aiment mieux bâtir leur fortune et leur réputation sur les pièges qu'ils tendent aux autres, que sur des moyens justes et solides. Us doivent s'appliquer cette sentence de Salomon : «. Le sage se contente d'être attentif sur lui-même, et de veiller sur ses propres démarches; l'insensé se détourne du droit chemin, et se jette dans les tortueux sentiers de la ruse. »

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