XXVII. -- De Vamitié
« Uh homme qui recherche la solitude est ou une bête sauvage du un dieu. » Celui qui parlait ainsi ne pouvait réunie eti moins de îMots plus de vérités et d'erreurs, car, en premier lieii, il n'est pas douteux que tout homme qui a une aversion naturelle et secrète pour la société des autres hommes tieht un peu de la bêl6 sauvage ; mais il est très-fôux qu'il entre quelque chose de divin dans lé caractère de celui qui montriB un éloignément si marqué pour së^ gemblables^ à moins que cé goût pour la retraite n'ait poUk* [)h'ncipe^ non le plaisir d'être seul, mais lé désib de fuir toute distrëc-^ tion, et de s'entretenir avec soi-même, dans un recueillement plus parfait, sur des sujets relevés , avantage dont quelques païens, tels qu'Épiménide de Crète, Empédocle de Sicile et Apollonius de ihyane, se sont faussement vantés de jouir, et dont ont réellement joui plusieurs d'entre les anciens anachorètes et d'entre les Pères de rÈglise chrétienne. Méis il est peu d'hommes qui compi*ennet1t bien en quoi consiste la vraie solitude et qui en aient une idée assez étendue, car une foule n'est rien moins qu'une société; une multitude de visages n'est tout au plus qu'une galerie de portraits, et nne conversation entre des personnes qui n'ont que de l'indifférence les unes pour les autres n'est guère plus agrénble que le son d'une cymbale. Cet ada^e latin : a Grande ville, grande solitude, » â trait à ce que nous disons; car assez ordinairement dans une grande ville des amis se trouvent écartés les uns des autres et né peuvent se rejoindre que rarement. Quoi qu'il en soit, nous pou-
vons dire qu'il n'est point de solitude plus affreuse que celle de l'homme sans amis, et que sans Taraitié ce monde n'est, à proprement parler, qu'un désert. Ainsi, en ce sens, celui qui est incapable d'amitié tient plus de la bêle sauvage que de l'homme.
Le principal fruit de l'amitié est qu'elle fournit continuellement l'occasion de se décharger du fardeau de ces p^ensées souvent afiligéantes que font naître et renaître sans cesse les passions qui nous rongent; en un mot, de soulager son cœur. On peut prendre de la salsepareille pour les obstructions du foie, des eaux chalybées pour l'opilation de la rate, de la fleur de spufre pour l'affe^îon pulmonique et du castoreum pour fortifier le cerveau ; mais il n'est point de recette plus sûre pour dilater son cœur et le soulager qu'un véritable ami auquel on puisse communiquer ses joies, ses alUictions, ses craintes, ses soupçons, etc., genre de communication qui aquel^ que analogie avec la confession auriculaire.
On est au premier coup d'œil étonné de voir les princes attacher tant de pris à cette sorte d'amitié dont nous parlons, que, pour se l'assurer, ils vont quelquefois jusqu'à exposer leur personne , leur autorité et leur couronne même ; car les princes sont dans une telle élévation qu'ils ne peuvent cueillir ce doux fruit de l'amitié qu'en élevant à leur hauteur quelqu'un de leurs sujets pour en faire en quelque manière leur égal et leur compagnon, ce qui les expose à beaucoup d'inconvénients. Les langues modernes qui désignent les amis du prince par les titres de favoris, de privados, etc., semblent faire entendre, par ces dénominations, que ce n'est de la part du prince qu'une faveur, une grâce ou une simple privauté ; mais l'expression que les Romains employaient à ce sujet en montre beaucoup mieux la véritable cause et la vraie destination. Ils les nommaient parfictpes curarum, participants des soins et des soucis. Et ce sont en effet des communications de cette espèce qui resserrent le plus le nœud de l'amitié entre le prince et son sujet, vérité dont on ne pourra douter si l'on considère que ce ne sont pas seulement les princes faibles et esclaves de leurs passions qui recherchent avec tant d'ardeur cette sorte d'amitié, mais aussi les princes les plus sages, les plus politiques et les plus fermes. Quelques-uns d'entre eux ont favorisé tels de leurs sujets au point de leur donner et de recevoir d'eux le nom même d'ami , voulant aussi que les autres les désignassent tous deux par ce terme, dont on n'use ordinairement que de particulier à particulier.
Lorsque Sylla fut en possession de la souveraine puissance, il éleva Pompée, qui depuis fut décoré du surnom de Grand, à un tel degré d'autorité, que celui-ci osa se vanter dans la suite d'être
plu» puissant que lui ; car Pompée ayant obtenu le consulat pour un de ses amis malgré la brigue de Sylla, et le dictateur lui témoignant avec hauteur son mécontentement à ce sujet, le jeune homme lui imposa silence par cette réponse si fière : « Le soleil levant a plus d'adorateurs que le soleil couchant. » César vivait dans une telle intimité avec Decimus Brutus, que dans son testament il le désigna pour son héritier immédiatement après son neveu (son petitneveu Octave) ; et ce prétendu ami eut assez d'ascendant sur son esprit pour l'attirer au sénat, où les conjurés l'attendaient pour lui donner la mort. Car César, jntimidé par quelques mauvais présages et par un songe de sa femme Caipurnie, étant déterminé à renvoyer le sénat et à ne pas sortir ce jour-là, il le prit par la main en lui disant : « Nous espérons que vous n'attendrez pas pour aller au sénat que votre épouse ait fait de meilleurs rêves. » Et il le détermina ainsi a sortir.
Il jouissait à un tel point de la faveur et de la confiance de Jules- César, qu'Antoine, dans une lettre rapportée mot à mot par Cicéron dans une de ses Philippiques, le qualifiait d'enchanteur et de sorcier, voulant faire entendre qu'il avait comme ensorcelé César. L'histoire rapporte qu'Auguste avait élevé à un si haut degré d'honneur et de puissance Agrippa, homme de basse extraction , qu'ayant un jour consulté Mécène sur le choix d'un époux pour sa fille Julie, il reçut de lui cette réponse : « Il faut la marier à Agrippa ou la faire mourir ; car vous l'avez fait si grand, qu'entre ces deux partis extrêmes il n'y a plus de milieu. » L'amitié de Tibère pour Séjan était si étroite, et il l'avait tellement approché de lui qu'on ne les regardait plus que comme une seule et même personne, et que le prince, dans une lettre qu'il lui écrivait, s'exprimait ainsi : « J'ai cru qu'en considération de notre amitié je ne devais pas vous cacher cela. » Aussi le sénat, voulant consacrer celte amitié si extraordinaire, fit-il ériger un autel à l'Amitié du prince comme à une déesse. On vit régner une amitié au! moins égale entre Septime- Sévère et Plantianus ; liaison si étroite qu'il le soutenait en toute occasion, même contre son propre fils, que cet ami osait quelquefois traiter fort durement, et dans une lettre qu'il écrivit à son sujet au sénat il s'exprimait ainsi : « J'ai une telle affection pour ce personnage, que je souhaite qu'il me survive. » Si ces princes eussent été d'un caractère semblable à celui de Trajan ou de Marc-Aurèle, on pourrait attribuer cette tendresse à un excès de bonté naturelle; mais si Ton considère combien ceux dont nous parlons étaient politiques, fermes, sévères et attachés à leurs propres intérêts, on est forcé d'en conclure que ces princes, quoiquo placés au plus haut point
de grandeur et de puissance auquel un mortel puisse adpirer, auraient jugé leur propre féliciU^ imparfaite si Tacquisition d'un ami ne l'eût complétée. Mais ce qui doit principalement fixer notre atlen* lion, c'est que ces mômes princes avaient une épouse, des enfants, des neveux, etc. Cependant ces objets si chers ne pouvaient leur tenir lieu d'un ami. Nous ne devons pas non plus oublier ici une observation judicieuse de Philippe de domines au sujet de Charlesle-Hardi, duc de Bourgogne, son premier mailre : il ne voulut jamais, dit-il, communiquer ses affaires à qui que ce fût, ni même parler des soucis qui le rongeaient, et moins encore de ses chagrins les plus cuisants. Cette réserve excessive, ajoute-t*il, augmenta encore dans les derniers temps de sa vie, et finit par altérer un peu sa raison. Certes, si Comines l'avait jugé nécessaire, il aurait pu appliquer celte môme observation à Louis XI, roi de France, son second maître, à qui ce caractère sombre et caché servit de bourreau sur la fm de ses jours. Ce précepte symbolique de Pytbagore : « Ne ronge pas ton coeur, » quoiqu'un peu obscur et énigmatique , ne laiëse pas d'être plein de sens; et si Ton ne craignait pas d'user d'une qualiûcation trop dure, on pourrait dire que ceux qui manquent de vrais amis auxquels ils puissent s'ouvrir et se communiquer sont des espèces de cannibales qui dévorent leur propre cœur. Mais une dernière observation à faire sur ce premier fruit de Ta— mitié , c'est que celte libre communication d'un homme avec son ami a deux effets qui, bien qu'opposés, sont égaleihent salutaires, savoir : de redoubler les joies et de diminuer les aOlictions ; car il n'est personne qui, en faisant part de ses succès à son ami, ne sente augmenter sa joie en la communiquant, et qui, au contraire, en répandant pour ainsi dire son âme dans le sein de son ami, et en lui révélant ses chagrins les plus secrets, ne se sente soulagé. Ainsi Ton peut dire avec raison que l'amitié produit dans l'âme humaine des effets analogues à ceux que les alchimistes attribuent à leur pierre philosophale, laquelle, si nous voulons les en croire, produit sur le corps humain des effets qui, bien qu'opposés, lui sont également avantageux. Mais, sans chercher des objets de comparaison dans les opérations mystérieuses de l'alchimie, nous trouvons dans le cours ordinaire de la nature une image sensible des avantages de l'amitié; car nous voyons que dans les composés physiques l'union facilite et renforce les actions naturelles, au lieu qu'elle affaiblit et amortit toute impression violenle : l'union desilmes produit aussi sur elles ce double effet.
Le second fruit de l'amilié n'est pas moins utile pour éclairer l'esprit que le premier Test pour augmenter les plaisirs et diminuer
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les peines du cœur; car, si, d'un côté, ces communications libres et amicales, en dissipant les tempêtes et les orages de$ passions, peuvent ramener dans Tâme humaine le calme et la sérénité, de l'autre, en dissipant la confusion et l'obscurité des pensées, elles répandent une lumière aussi vive que douce dans l'entendement humain : ce qu'il ne faut pas entendre seulement des conseils salutaires et désintéressés qu'on peut par ce mpyen recevoir de son ami; autre avantage dont nous parlerons ci-après, mais d'un effet un peu différent et également avantageux. Tout homme, dis-je, dont l'esprit est agité et comme obscurci par une multitude confuse de pensées qu'il a peine à débrouiller sentirait sa raison se fortifier et ses idées s'éclaircir quand il ne ferait que les communiquer à son ami, et discourir avec lui sur ce qui l'occupe ; car alors il discute ses opinions avec plus de facilité , il range ses idées avec plus d'ordre, enfin il juge mieux de la vérité et de l'utilité de ses pensées quand elles sont exprimées par des paroles. Enfin par ce moyen il devient pour ainsi dire plus prudent, plus sage que luimême, effet qu'il obtiendra plus sûrement par une conversation d'une heure que par une méditation d'un jour entier. Tbémistocle usait d'une comparaison fort juste lorsqu'il disait au roi de Perse que les discours des. hommes étaient semblables à des tapisseries à personnages déroulées et tendues, où l'on voyait nettement les figures qui y étaient représentées ; au lieu que leurs pensées , avant d'être communiquées, ressemblaientà ces mêmes tapisseries encore pliées ou roulées. Or, ce second fruit de l'amitié qui consiste à ouvrir l'esprit et à éclaircir les idées, il ne faut pas croire qu'on ne puisse le cueillir qu'avec des amis d'un esprit supérieur et capables de donner un bon conseil. Un tel interlocuteur sans doute vaudrait mieux. Cependant on s'instruit encore soi-même en produisant ses pensées au dehors, en les communiquant à une personne quelconque, et en aiguisant pour ainsi dire son esprit contre une pierre, qui ne coupe point mais fait couper. En un mot il vaudrait encore mieux parler à une statue ou à un tableau que de ne point parler du tout, et de demeurer dans un silence continuel qui étouffe pour ainsi dire les meilleures pensées.
Actuellement, pour rendre plus complet ce second fruit de l'amitié, ajoutez-y un autre avantage qui est plus sensible et plus généralement connu : je veux dire les conseils salutaires et désintéressés qu'on peut recevoir d'un véritable ami. Heraclite a dit avec raison, dans une de ses énigmes, que la lumière sèche est toujours la meilleure; or il n'est pas douteux que la lumière qu'on reçoit par le conseil d'un ami ne soit plus sèche et plus pure que
celle qu'on peut lirer de son propre cnlendement, et qui est toujours en quelque manière détrempée et teinte par nos passions et nos goùls habituels: en sorte qu'il n'y a pas moins de différence entre le conseil qu'on reçoit d'un ami et celui qu'on se donne à soimême, qu'entre le conseil d'un ami et celui d'un flatteur ; car le plus grand de tous nos flatteurs c'est notre amour-propre, et le plus sûr remède contre celle flatterie est la franchise et la liberté d'un ami. Il est deux sortes de conseils, dont les uns se rapportent aux mœurs, et les autres aux affaires. Quant à ceux de la première espèce, les avis sincères d'un ami sont le plus sûr et le plus doux préservatif pour se conserver un cœur sain. Se demander à soimême un compte exact et sévère est un remède trop pénétrant et trop corrosif. La simple lecture des livres de morale est un remède extrêmement faible. Observer ses propres fautes, et les considérer dans un autre individu comme dans un miroir, est un remède d'autant moins sûr que ce miroir est souvent infidèle et ne rend pas toujours exactement les images. Mais la recette la plus sûre et la plus douce, c'est sans contredit le conseil d'un véritable ami. Les personnes qui n'ont pas en leur disposition un ami qui puisse leur parler librement d'elles-mêmes et leur donner à propos un conseil nécessaire, tombent dans une infinité de fautes et d'inconséquences grossières qui finissent par ruiner leur réputation et leur fortune. On peut leur appliquer ce mot de saint Jacques : « Tel homme, après s'être regardé dans un miroir, oublie aussitôt son visage. » A l'égard des affaires, un proverbe ancien dit que deux yeux voient mieux qu'un; celui qui regarde jouer voit mieux les fautes que celui qui joue. Un homme encore irrité est moins sage que celui qui, après un premier mouvement de colère, a prononcé les vingtquatre lettres de l'alphabet; enfin on tire plus juste en appuyant son mousquet sur une fourchette , qu'en ne l'appuyant que sur le bras. De même un ami sage et fidèle est un secours et un appui continuel pour tout homme qui n'a pas la présomption de croire qu'il sait tout, et que toute la sagesse humaine est dans sa tête. En un mot, le bon conseil est ce qui dirige toutes les affaires en les laissant marcher directement vers le but. Celui qui, au lieu de consulter toujours une même personne d'une sagesse et d'une fidélité reconnue, consulte telle personne sur une affaire et telle autre sur une autre , fait certainement beaucoup mieux que celui qui ne prend conseil de qui que ce soit; mais il s'expose à deux grands inconvénients : l'un est de ne recevoir que des conseils intéressés, car les sincères et désintéressés sont extrêmement rares, et le conseil donné est presque toujours dirigé vers l'intérêt de celui qui le
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donne; l'autre est qu'on recevra souvent des conseils très-nuisibles, ou du moins mêlés d'avantages et d'inconvénients, et qui ne laisseront pas d'être donnés de très-bonne foi. Si vous appelez un médecin expert dans la maladie dont vous êtes atteint, mais qui ne connaisse pas bien votre tempérament, vous courez risque qu'il ne vous ôte la fièvre qu'en vous donnant la colique, et qu'il ne tue la maladie qu'en tuant le malade. Mais vous n'aurez plus un tel risque à courir avec un véritable ami, qui, connaissant à fond votre naturel, vos habitudes et votre situation, ne vous donnera que des remèdes convenables à votre complexion actuelle, et non des palliatifs qui, après vous avoir été un peu utiles, vous seraient trèsnuisibles. Ainsi, ne faites point fond sur les conseils donnés par tant de personnes différentes ; conseils dont l'effet serait plutôt de vous jeter dans l'incertitude et l'irrésolution que de vous diriger et de vous fixer.
A ces deux fruits de l'amitié, qui consistent à calmer et à régler les affections de l'âme, ou à faciliter et à diriger les opérations de Tentendement, se joint le troisième et dernier fruit, que je compare* rais volontiers à une grenade remplie d'une infinité de petits grains ; car l'amitié procure une infinité de petits secours, de petits soulagements dans les différentes actions ou situations de la vie. Pour embrasser d'un seul coup d'oeil les différents avantages attachés à Tamitié, il suffit de considérer combien il est de choses qu'on ne peut bien faire par soi-même ; et alors nous comprendrons que les anciens, en disant qu'un ami est un autre nous-mème, ne disaient pas assez, puisqu'un ami est quelquefois pour nous beaucoup plus que nous-même. Tous les hommes sont mortels, et trop souvent leur vie ne dure pas assez pour qu'ils aient la satisfaction de voir l'entier accomplissement des desseins qu'ils ont eu le plus à cœur ; tels que ceux d'établir leurs enfants, de mettre la dernière main à un ouvrage commencé, etc. Mais celui qui possède un véritable ami peut s'assurer que ce qu'il aura souhaité ne sera pas oublié après lui, et parce moyen il aura pour ainsi dire deux vies en sa disposition. Chaque individu n'a qu'un seul corps, qui est circonscrit dans lejieu qu'il occupe, et n'en peut occuper deux en même temps. Deux amis se doublent pour ainsi dire réciproquement; car ce qu'on ne peut faire par soi-même, on le fait. par son ami. Or, que de choses un homme ne peut avec bienséance dire ou faire lui-même I par exemple, on ne peut, sans blesser la modestie, parler des services qu'on a rendus, et moins encore les exagérer ; on ne saurait quelquefois s'abaisser à demander soi-même une grâce et à supplier, etc.; mais toutes ces mêmes choses, qui seraient peu séantes U. 27
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dans là bouche de celui qu'elles intéressent personnellement, ont toujours bonne grâce dans celle d'un ami. De plus, il n'est personne qui n'ait des relations d'où naissent certaines convenances qu'il ne doit pas oublier et qui le gênent souvent. Par exemple, on est obligé de prendre avec son fils le ton d'un père, avec sa femme le ton d'un mari, avec un ennemi un ton soutenu, etc., au lieu qu'un ami peut prendre le ton et le style qu'exigent les circonstances sans être lié alors par de telles convenances. Mais si je voulais faire rénumération de tous les avantages qu'on peut tirer de l'amitié, cet article serait immense. Tout est compris dans cette règle : Lorsqu'un homme ne peut jouer seul et complètement son personnage, s'il n'a point d'amis il est de toute nécessité qu'il abandonne la partie.
XXVIIL — Des dépenses.
Les richesses ne sont de vrais biens qu'autant qu'on les dépense, et que celte dépense a pour but l'honneur ou de bonnes actions ; mais les dépenses extraordinaires doivent être proportionnées à l'importance des occasions mêmes qui les nécessitent, car il est tel cas où il faut savoir se dépouiller de ses biens, non-seulement pour mériter le ciel, mais aussi pour le service et l'utilité de sa patrie. Quant à la dépense journalière, chacun doit la proportionner à ses propres biens, et la régler uniquement sur ses revenus, en les administrant de manière qti'ils ne soient pas gaspillés par la négligence ou la friponnerie des domestiques. Il est bon aussi de la régler dans son imagination sur un pied beaucoup plus haut que celui où on veut la mettre réellement , afin que le total paraisse toujours au-dessous de ce qu'on avait imaginé. Tout homme qui ne veut pas que sa fortune décroisse et qui veut rester constamment au niveau doit se faire une loi de ne dépenser que la moitié de son revenu, et celui qui veut augmenter son bien ne doit dépenser que le tiers de sa rente. Ce n'est rien moins qu'une bassesse à de grands seigneurs d^entrer dans te détail de leurs affaires; et si la plupart d'entre eux ont tant de répugnance pour les soins de celte espèce , c'est beaucoup moins par négligence que pour ne pas s'exposer au chagrin qu'ils ressentiraient s'Hs les trouvaient fort dérangées. Cependant, pour pouvoir guérir des blessures, il faut commencer par les sonder. Ceux qui ne veulent pas gérer eux-mêmes leurs affaires et veulent s'épargner tout cet embarras- n'ont d'autre ressource que celle de bien choisir les personnes qu'ils chargent de leurs intérêts, avec la précaution de les changer de temps en temps , les nouveaux venus étant plus timides et moins rusés. Celui qui ne peut ou ne y^vA pas donner un certain temps à ses atl'aires doit affermer se$
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biens et mettre toute se dépense ù prix fait. Celui qui dépense beau^ coup sur un article doit être économe sur un autre : par exemple, B'il aime à tenir une bonne table, il doit épargner sur sa toilette; et 8*il ainoe les riches ameublements, il doit mettre la réforme sur fiOQ écurie, et ainsi du reste : car s'il veut dépenser de toute manière il se ruinera infailliblement* Lorsqu'on a dessein de liquider son bien, on peut nuire à sa fortune en le faisant trop vite comme en le faisant trop lentement ou trop tard ; car on ne perd pas moins en se hâtant trop de vendre, qu'en empruntant de l'argent à gros intérêts» Assez ordinairement un grand dépensier, qui ne prend qu'une seule fois le soin de se liquider, s'endette de nouveau , car lorsqu'il se voit hors d'embarras il revient à son naturel ; au lieu que celui qui ne se liquide qtie peu à peu ^ contractant l'habitude de l'ordre et de Téconomie, met ainsi la réforme dans ses mœurs comme dans ses biens et dans ses dépenses. Celui qui a un Vrai désir de rétablir ses affaires ne doit pas négliger les plus petits objets , il est moins honteux de retrancher les petites dépenses que de s'abaisser à de petits gains. A l'égard de la dépense journalière, il faut la régler de façon qu'on puisse toujours la soutenir sur le même pied qu'en commençant ; cependant on peut dans les grandes occasions, qui sont assez rare») se permettre un peu plus de magnificence qu'à l'ordinaire.
XXIX. — De la véritable grandeur des royaumes et des Étais ^,
Il entrait trop de présomption et de vanité dans ce que Thémistocle répondit un jour en parlant de lui-même; mais s*il eût parlé de quelque autre, sa réponse eût été très-estimable. Quoi qu'il en soit, elle peut servit* de matière à de sages réflexions. On le ptia dans un festin de jouer du luth; il répondit qu'il ne savait point jouer de cet instrument, mais que d'un petit bourg il en savait faire une grande ville. Ces paroles peuvent exprimer (par métaphore) deux talents fort différents dans ceux qui sont employés aux affaires d'Ëtat, car, si l'on examine avec attention les conseillers et les ministres des rois, on en trouvera peut-être quelqu'un qui sera capable d'agrandir un petit État, mais qui' ne saura point jouer du luth; et. au contraire, on en trouve beaucoup qui savent jouer du luth et du violon, c'est-à-dire qui sont experts dans les arts de la cour, mais qui ont si peu des capacités nécessaires pour accroître un petit État , qu'il semble même que la nature les ait formés exprès pour ruiner et détruire les États les plus florissants. Certainement ces arts vils et bas, par lesquels les conseillers et les ministres gagnent souvent la faveur de leur maître et une sorte de réputa-
1. La tradxictlon de ect essai est tirée âe réditlon publiée en 1734.
tion parmi le peuple, ne méritent pas un autre titre que celui de ménétriers ou de violons ; car ces sortes de talents sont seulement propres à s'amuser, et plutôt une espèce d'ornement dans celui qui les a, qu'ils ne peuvent être utiles et avantageux pour Tagrandissement d'un État ou d'un royaume. Il est vrai cependant qu'on voit quelquefois des ministres qui ne sont point au-dessous des affaires, qui sont même capables de les bien conduire et d'éviter les dangers et les inconvénients manifestes, et qui, avec tout cela, sont fort éloignés de l'habileté nécessaire pour étendre un petit État. Mais, de quelque espèce que soient les ouvriers, considérons l'ouvrage , et voyons quelle est la véritable grandeur d'un État et quels sont les moyens de le rendre florissant. C'est une chose sur laquelle les princes doivent réfléchir sans cesse , pour ne pas s'engager dans des entreprises vaines et téméraires en présumant trop de leurs forces , et aussi pour ne pas se prêter à des conseils bas et timides en ne présumant pas assez de leur puissance.
A l'égard de l'étendue d'un État, elle ne peut se mesurer; ses finances et ses revenus se calculent, le peuple se dénombre, l'on voit les plans des villes , mais il n'y a rien de plus difficile et de plus sujet à l'erreur que de vouloir juger de l'a véritable force, de la puissance et de la valeur intrinsèque d'un État. Le royaume du ciel est comparé, non pas à une grosse noix, mais à un grain de moutarde, qui est un des plus petits grains; mais il a la propriété de s'élever et de s'étendre en peu de temps. De même il y a des États d'une grandeur considérable qui ne sont point cependant propres à s'accroître, et d'autres, quoique petits, qui peuvent servir de fondement à de très -grands royaumes. Des villes fortes , des arsenaux bien fournis, de bons haras, des chariots, des éléphants, des canons et d'autres machines de guerre ne sont que des moutons couverts de la peau du lion, lorsque la nation n'est point naturellement brave et guerrière; le nombre même ne se doit point considérer si les soldats manquent de courage , car, comme dit Virgile, Lupus numerum pecorum non curât, le loup ne se met pas en peine du grand nombre des moutons. L'armée des Perses se présenta aux Macédoniens dans les plaines d'Arbelles comme une inondation d'hommes, de sorte que les cœurs généreux eux-mêmes étonnés représentèrent à Alexandre le péril où était son armée, et lui conseillèrent d'attaquer les Perses pendant la nuU; mais il répondit qu'il ne voulait pas dérober la victoire, et qu'elle était plus facile qu'ils ne pensaient. Tigrane l'Arménien étant campé sur une hauteur à la tête d'une armée de quatre cent mille hommes, et voyant avancer celle des Romains, qui n'était f n tout que de qua-
torze mille combattants, dit en plaisantant de ce petit nombre : a S*ils viennent pour une ambassade, ils sont trop; si c'est pour combattre, ils sont trop peu. » Cependant avant la nuit il se trouva qu'ils étaient assez pour le mettre en fuite, et faire un grand carnage de ses troupes. Il y a une infinité d'exemples qui font voir que la valeur l'emporte sur le nombre, et l'on doit convenir que le courage du peuple est le point capital de la grandeur d'un État. Il est bien plus ordinaire qu'il n'est vrai de dire que l'argent est le nerf de la guerre. A quoi sert-il quand les nerfs des bras manquent, et que le peuple est efféminé? Selon eut raison de répondre à Crésus, qui lui faisait voir son or : a Si quelqu'un vient qui ait de meilleur fer, il vous enlèvera tout cet or. » Qu'un prince donc ne compte pas sur ses forces si son peuple n'est pas si belliqueux ; et au contraire, si son peuple est guerrier , qu'il sache qu'il est puissant , pourvu qu'il ne se manque pas à lui-même.
A l'égard des troupes auxiliaires, qui sont ordinairement le remède pour une nation qui n'est point aguerrie, tous les exemples montrent que ce qui repose dessus pourra bien pour un temps étendre ses ailes, mais qu'à la fin il perdra de ses plumes.
La bénédiction de Juda et celle d'Issachar ne se trouveront jamais ensemble, c'est-à-dire que le même peuple ne sera jamais à la fois le jeune lion et Tàne sous le fardeau. Un peuple trop chargé de taxes ne sera jamais guerrier; mais celles qui sont mises par le consentement de l'État abattent ihoins son courage que celles qui sont imposées par un pouvoir despotique , comme on peut le remarquer par les accises des Pays-Bas et les subsides d'Angleterre. Je parle du courage et non pas des richesses, car je sais bien que les taxes, étant les mêmes (qu'elles soient mises par le consentement de l'État ou par un pouvoir absolu ] , appauvrissent également ; mais elles feront un effet différent sur l'esprit des sujets , et de là nous pouvons conclure qu'un peuple surchargé d'impôts n'est pas propre à l'empire.
Les royaumes et les États qui aspirent à s'agrandir doivent prendre garde que la noblesse ou les gentilshommes ne se multiplient trop. Le peuple devient trop abattu et esclave, en effet, des gentilshommes. Comme un taillis où l'on a laissé trop de baliveaux ne repousse pas bien et dégénère en buisson, de même dans un Étal, s'il y a trop de gentilshommes, le peuple sera sans force et sans courage. De cent têtes,-pas une ne sera propre pour le casque; surtout pour servir dans l'infanterie, qui est la force d'une armée. Vous aurez donc beaucoup de monde et peu de force. Ce fut avec une sagesse adrhirable que Henri VII , roi d'Angleterre (duque 1
j*ai parlé àa long dans l'histoire que j'ai écrile de son règne), on donna des terres et des maisons d'une valear certaine et tnodérée pour nnaintenir un sujet dans une abondance suffisante et dans une condition qui ne fût pas servile. Il voulut aussi que ce fût le pro-^ priétaire ou du moins l'usufruitier, et non pas (!es métayers qui tinssent la charrue et qui cultivassent le champ. Gela produit dans un État ce que Virgile dit de l'ancienne Italie :
Terra potens armii atque ubere gïebee.
Cette partie du peuple, qui n'est, je crois, qu'en Angleterre et en Pologne, a aussi son utilité pour la guerre et ne doit pas être négligée; je veux dire ce grand nombre de valets qui suivent les nobles ; et sans doute que la magnificence, la splendeur de rhospilalité et un grand cortège de domestiques , comme si c'étaient des gardes (suivant la manière des seigneurs d'Angleterre) , contribue beau* coup à la puissance d'un État militaire, et, an contraire, une manière de vivre obscure et privée parmi la noblesse ternit l'éclat des armes. i
Il faut avoir soih que le tronc de l'arbre de la monarchie de Nabuchodonosor soit assez grand, et qu'il ait assez de force pour porter les branches ; c'est-à-dire que les sujets naturels soient en assez grand nombre pour contenir les étrangers. C'est pour cela que les États qui accordent facilement des lettres de naturalité sont pro^ près pour l'empire. Il serait ridifcule de penser qu'une poignée de gens, quelque capacité et quelque courage qu'ils eussent, pussent retenir sous leur domination une grande étendue de pays, du moins pour long-temps. Les Lacédémoniens accordaient difficilement des lettres de naturalité, ce qui fut cause que pendant que leur État ne s'accrut pas leurs affaires se conservèrent en bon ordre; mais sitôt qu'ils s'étendirent et qu'ils devinrent trop grands pour le nombre des sujets naturels qu'ils avaient, ils tombèrent en décadence. Jamais État n'a naturalisé les étrangers si facilement que les Romains, et leur fortune répondit à cette prudente maxime j puisque leur empire a été le plus grand qui fut jamais. Ils accordaientfaciiement ce qu'on appelle jus civitatis, et dans le plus haut degré, c'est-à-dire, non-seulement jus commercii, jus connubii, jus hœreditatis, mais aussi jus suffragii, et jus petitionis sii)e konorum, le droit des honneurs ; et non-seulement à quelques personnes en particulier, mais à des familles entières, à des villes, et quelquefois à des nations. Ajoutez à cela leur coutume d'envoyer des colonies parmi les autres peuples. Si vous faites attention à ces maximes, vous ne direz plUd que les Romains ont couvert toute la terre, mais
fiSSATS DE MORALE ET DE POLItTQtJe. df9
que toute kt terre s'est couverte de Romains, et c'était la meilleure voie pour «rriver à la grandeur. Je suis souvent étonné comment rEspagne, avec si peu de sujets paternels, pouvait conserver sous «a domination tant d'États et de prûvii^s; mài« i'Ëdpagné est bien plus grande que n'était Sparte dans ses commei^cements, et, quoiqu'il arrive rarement que les Espagnols a<^rdent des lett)*es de naturalité, ils font ce qui en approche davantage, prenant îndïfférémtnent des soldats de toutes les nation et même i^ouvent des généraux étrangers. Il parait, par la pragmatique-sanction publiée oelte année , qu'ils sont fâchés de manquer d'habitants et qu'iîs veulent y remédier.
Il est certain que les arts sédentaires et casaniers qui s'exercent plutôt avec les doigts qu'avec les braâ sont contraires de leur nature à une disposition militaire. Les peuple^ belliqueux aiment ordinairement l'oisiveté, et préfèrent le danger 'àb travail. On ne dblt pas trop réprimer celle inclination si l'on veut conserver lenr courage. C'était un grand avantage à Sparte, à Rome, à Athènes, que la plus grande partie de leurs ouvriers fussent des esclaves ; mais la loi chrétienne a presque aboli cet usage. Ce qui en approché le plus, c'est d'avoir des étrangers pour ces sortes d'ouvrages, de tâcher de les attirer, ou pour le moins de les bien recevoir quartd ils viennent. Mais les sujets naturels doivent être de trois espèces : laboureurs, valets et ouvriers, c'est-à-dlrè ceux qui se servent de leurs bras et leurs forces , comme forgerons , maçons , charpentitdrs, etc.) sans compter les soldats. Surtout rien ne contribue davantage à la grandeur d'une nation que lorsqu'elle est portée aux armes par son inclination, qu'elle les regarde comme son plus grand honneur, qu'elle en fait sa principale occupation et sa première étude; car ce que nous avons dit jusqu'à présent sert seulement; à rendre une nation capable de l'aire la guerre, mais à quoi serveht la capacité et le pouvoir sDns l'inclination et l'action? Les Roumains prétendaient que Romulus, après sa mort, leur dvait envoyé cet oracle et cette instruction : qu'ils s'appliquassent aux armes s0r toutes choses s'ils voulaient, parvenir à l'empire du monde. Toute la constitution du gouvernement de Sparte tendait aussi à ce point: que ses citoyens devinssent guerriers; mais avec uhe intention plus gage que bien dirigée. Celui des Perses et des Macédoniens visait encore pendant quelque temps à ce but. Les Gaulois, leS Allemands, les Scythes, les Saxons, led Normands et quelques autres ont eu durant long-temps la même intention; et les Turcs la témoignetit encore aujourd'hui quoiqu'ils soient fort déchus. Mais dans la chrétienté les Ei^pagnols paraissent les seuls qui y pensent, tl eSt évi-
(lent quo chacun profite dans la chose à laquelle il s'applique le plus, et c'est assez d'avoir fait remarquer que toute nation qui ne s'adonne pas aux armes doit attendre que la grandeur vienne s'offrir, et qu'il est sûr au contraire que les nations qui s'y attachent avec constance font de très-grands progrès, comme on peut le voir par l'exemple des Romains et des Turcs ; et ceux mêmes qui ne se sont adonnés à la guerre que pendant un siècle , sont parvenus à une grandeur qui les a soutenus long-temps après avoir négligé l'exercice des armes. Il est donc nécessaire, suivant ces préceptes, qu'un État ait des lois et des coutumes qui puissent fournir communément de justes occasions ou pour le moins des prétextes plausibles de faire la guerre ; car les hommes ont naturellement de la vénération pour la justice et n'entreprennent pas volontiers la guerre, qui entraîne après elle un si grand nombre de maux, à moins qu'elle ne soit fondée sur un bon ou du moins sur un spécieux prétexte. Les Turcs en ont toujours un quand ils veulent s'en servir, qui est la propagation de leur foi ; et quoique la république romaine accordât de grands honneurs aux généraux qui par leurs victoires donnaient plus d'étendue à son empire, cependant elle n'a jamais, du moins en apparence, entrepris une guerre dans le seul dessein de s'agrandir. Il faut donc qu'une nation qui songe à l'empire soit fort alerte sur les différends qui naîtront à l'égard de ses limites, de son commerce ou du traitement de ses ambassadeurs, et qu'elle ne temporise point quand on la provoque ; il faut aussi qu'elle sbit prompte à envoyer du secours à ses alliés. C'est ainsi que les Romains en ont toujours usé ; si un de leurs alliés était attaqué et qu'il eût aussi une ligue défensive avec d'autres nations,, s'il demandait du secours, les Romains voulaient toujours être les premiers à lui en envoyer, ne se laissant jamais prévenir dans l'honneur du bienfait.
A l'égard des guerres qui se faisaient anciennement en faveur de la conformité des gouvernements et par une correspondance tacite, je ne vois pas sur quels droits elles étaient fondées ; comme celle des Romains pour la liberté de la Grèce , et celle des Lacédémoniens et des Athéniens pour établir ou pour détruire les démocraties et les oligarchies. Telles sont encore celles que font les princes ou les républiques pour délivrer de la tyrannie les sujets d'autrui. Mais il suffit à cet égard d'avertir qu'une nation ne doit pas aspirer à la grandeur, si elle ne se réveille sur toutes les occasions de s armer qui pourront s'offrir.
Nul corps, soit naturel ou politique, ne peut se conserver en sanlé sans exercice. Une guerre juste et honorable est pour un royaume
ou pour un État Texercice le plus salutaire. Une guerre civile est semblable à la chaleur de la fièvre ; mais une guerre étrangère peut se comparer à la chaleur causée par l'exercice qui conserve le corps en santé. Ufie longue paix amollit les courages et corrompt les mœurs. Il est avantageux , je ne dis pas pour la commodité , mais pour la grandeur d*un Ëlat, qu'il soit presque toujours en armes ; et , quoiqu'il en coûte beaucoup pour avoir perpétuellement une armée sur pied , c'est cependant ce qui rend un prince ou un État l'arbitre de ses voisins , ou qui le met pour le moins en une grande estime. L'Espagne eii est une preuve : elle a toujours eu depuis cent vingt ans une armée entretenue d'un côté ou d'un autre.
Celui qui se rend maître sur mer va à la monarchie universelle par le plus court chemin. Cicéron écrivant à Âtticus lui mande au sujet des préparatifs de Pompée contre César : « Consilium Pompei plane Themistocleum est ; putat enim qui mari potitur, eum rerum potiri, » Et sans doute Pompée aurait à la fin lassé César, si, par une confiance trop vaine, il n'eût pas changé son premier plan.
Nous voyons les grands effets des batailles navales par celle d'Actium qui décida de l'empire du monde , et par celle de Lépante qui a arrêté les progrès des Turcs. Il arrive souvent qu'un combat naval met Hn à une guerre, mais c'est quand les puissances ennemies veulent remettre à une bataille la décision de leur querelle; car il est certain que celui qui est le maître de la mer jouit d'une grande liberté et qu'il met à la guerre les bornes qu'il lui plaît, au lieu que par terre celui même qui est supérieur a cependant quelquefois beaucoup de difficultés à surmonter pour en venir à une affaire décisive. La puissance navale de la Grande-Bretagne est aujourd'hui d'une extrême importance pour elle, non-seulement parce que le plus grand nombre des États de l'Europe sont presque environnés de la mer, ou du moins qu'elle les touche de quelque côté, mais aussi par^e que les trésors des Indes paraissent un accessoire à l'empire de la mer. Il semble que les guerres d'à présent soient faites dans l'obscurité en comparaison de toute cette gloire ancienne et de tout cet honneur qui rejaillissait autrefois sur les gens de guerre. Nous n'avons pour exciter le courage que quelques ordres militaires et qu'on a encore rendus communs à la robe et à répée, quelques marques sur les armes et quelques hôpitaux pour les soldats hors d'état de servir par leur âge ou par leurs blessures; mais anciennement les trophées dressés sur les champs de bataille, les oraisons funèbres à la louange de ceux qui avaient été tués et les tombeaux magnifiques qu'on leur élevait, les couronnes civiques et murales , le nom d'empereur que les plus grands rois
ont prid dans ta suite, \es célèbres triomphes des généraux victorieux, les grandes libéralités que l'on faisait aux armées avant q#e de les congédier, toutes ces choses , dis-je , étaient si grandes , en si grand nombre et si brillantes qu'elles suffisaient pour donner du courage et porter à la guerre les cœurs les plus timides. Mais surtout la coutume des triomphes chez les Romains n'était poini un vain spectacle, mais un établissement noble et prudent qui renfermait en lui ces trois points essentiels : la gloire et Thonneur des généraux, l'augmentation du trésor public, et des gratiBcations pour les soldats. Mais peut-être que cet honneur éclatant du triomphe ne convient pas dans les Élats monarchiques, si ce n'est en la peN sonne des rois ou de leurs fils. C'est ainsi que les Romains en usèrent dans le temps des empereurs, qui réservaient à eux seuls et à leurs fils l'honneur du triomphe, pour les guerres qu'ils avaient achevées en personne , et n'accordaient aux généraux que là robe et quelques autres marques de triomphe.
Pour finir ce discours, personne (comme rËcriture-Sninle le dit) ne peut ajouter par ses soins une coudée à sa stature; mais dans la fabrique des royaumes et des États il est au pouvoir des princes et de ceux qui gouvernent d'augmenter et d'étendre leur empire : car en introduisant avec prudence des lois et des coutumes semblables, ou peu différentes de celles que nous avons proposées ici -, il est sûr qu'ils jetteront sur leur postérité une semence de gran~ deur. Mais ordinairement les princes ne pensent pas à ces choses, et laissent à la fortune d'en décider.