‹ Œuvres de BaconChapitre 115 sur 170 · XXX. — De la manière de conserver sa santé · texte numérisé non relu

XXX. — De la manière de conserver sa santé

Il est à cet égard , pour chaque individu , une sprte de prudence qui ne se rapporte qu'à soi, et qui eét plus sûre que toutes les règles générales de la médecine ; elle est toute comorise dans cette seule règle : Remarquez avec •soin, en vous observant vous-même , ce qui vous est salutaire et ce qui vous est nuisible. Telle est la plus sûre méthode pour conserver se santé, et la meilleure espèce de médecine préservative. Cependant ce premier raisonnement : Telle chose ne convient pas à mon tempérament , ainsi je dois ces^ ser d'en faire usage ; est mieux fondé que celui-ci : Telle chose ne me nuit point, ainsi je puis, sans inconvénient, continuer d'en faire usage. Car la vigueur qui est propre à la jeunesse remédie d'abord à une infinité de petits excès qu'on se permet , mais ce sont des espèces de dettes qu'on paye dans un âge plus avancé. Considérez, à mesure que vous avancez en âge, que la diminution de vos forces exige des ménagements et ne vous permet plus de flaire les mêmes

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choses*, car on ne brave pas impunément la vieillesse. Ne faites aucun changement subit dans les parties essentielles de votre régime ; et si la nécessité vous y oblige, ayez soin d'y approprier tout le reste de votre manière de vivre. Car une maxime un peu mystérieuse, et qui n'en est pas moins vraie, c'est celle-ci : Dans le oorps humain, ainsi que dans le corps politique, un grand nombre de changements faits tous à la fois sont moins dangereux qu'un seul , s'il est considérable. Ainsi , examinez toutes les différentes parties de votre régime, comme aliments, sommeil, exercices, vêtement, logement, etcr; et si vous y trouvez quelque «hose qui vous soit nuisible, tâchez de vous en déshabituer peu à peu : mais si ce changement vous nuit , revenez à vos premières habitudes ; car il vous serait très-difficile de bien distinguer ce qui est généra* lement salutaire, de ce qui ne convient qu'à votre constitution individuelle. Avoir l'esprit libre et l'humeur enjouée aux heures des repas et du sommeil est un des préceptes dont la pratique contribue le plus à la prolongation de la vie. Quant aux passions et aux affections de l'âme, évitez avec soin l'envie, les craintes accompagnées d'anxiétés, la rancune, les afflictions profondes, les occupations qui exigent des recherches subtiles, épineuses, contentieuses, etc., les joies immodérées, la tristesse concentrée et sans communication ; nourrissez en vous l'espérance et la bonne humeur plutôt que la joie excessive ; variez vos plaisirs au lieu de vous en rassasier ; excitez fréquemment en vous le sentiment de l'admiration et de la surprise par le moyen de la nouveauté; préférez les études qui présentent à l'imagination des objets nobles, grands et relevés, comme Thisloire, la fable, le spectacle de la nature. Si vous vous abstenez de toute espèce de médicament tant que vous êtes en santé, votre oorps aura peine à en supporter les effets lorsqu'une maladie ou une incommodité vous obligera d'en faire usage» Si, au contraire, vous vous y accoutumé trop dans l'état de santé ; lorsque ensuite une maladie les rendra nécessaires, le corps n'éprouvant alors aucune impression extraordinaire, ils n'auront pas assez d'ef* fet. La diète, renouvelée périodiquement dans certaines saisons et pendant un certain temps, me paraît préférable au fréquent usage des médicaments ; elle est plus altérante, mais elle occasionne moins d'agitations et fatigue moins les organes.

Lorsque le corps éprouve quelque dérangement extraordinaire ^ ne le négligez point; mais consultez à ce sujet un homme de l'art. Dans l'état de maladie, occupez-vous principalement de votre santé; mais dans l'état de santé, agissez, allez hardiment, et sans trop vous occuper de votre corps. Car toute personne qui aura ac*

coulumé son corps à soutenir des chocs fréquents, pourra, dans ses maladies (à l'exception toutefois des maladies aiguës), se guérir à Faide de la seule diète et d'un régime un peu plus doux. Ceise donne à ce sujet un conseil qu'il n'eût pas été en état de donner comme médecin, s'il n'eût été en même temps un personnage d'une prudence consommée : selon lui, la méthode qui contribue le plus sûrement à la conservation de la santé et à la prolongation de la vie est celle qui consiste à varier son régime alimentaire, ses exercices et ses occupations, en combinant ensemble les contraires et en se portant vers les deux extrêmes alternativement, mais un peu plus fréquemment vers l'extrême le plus doux : par exemple il faut s'accoutumer aux veilles et au long sommeil alternativement, mais en donnant un peu plus au sommeil excessif qu'aux veilles excessives ; ou encore faire diète dans certains temps et dans d'autres temps d'amples repas, mais en péchant à cet égard un peu plus souvent par excès que par défaut ; enfin mener une vie très-active et une vie plus sédentaire alternativement, mais plus souvent une vie active : c'est le moyen de donner à la nature ce qui peut la flatter, et en même temps assez de vigueur pour exécuter ou supporter les choses les plus difficiles et les plus pénibles. Parmi les médecins, les uns, trop indulgents pour leur malade et se prêtant excessivement à ses fantaisies, s'écartent trop aisément et trop souvent des lois d'un traitement régulier et méthodique ; or, en flattant le malade ils flattent aussi la maladie. D'autres, au contraire, trop rigt— des et trop esclaves des règles de Tari , ne voulant point s'en écarter dans le traitement, ne donnent point assez au tempérament indi* viduel, à la situation ou à des positions particulières du malade. Appelez un médecin dont la marche tienne le milieu entre ces deux extrêmes, ou, si vous ne pouvez en trouver un de ce genre, combinez ensemble les deux opposés. Mais en consultant l'un ou l'autre, n'ayez pas moins de confiance en celui qui connaît bien votre tempérament qu'en celui qui a la plus grande réputation d'habileté.

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