‹ Œuvres de BaconChapitre 118 sur 170 · XXXIV. -^ Des richesses · texte numérisé non relu

XXXIV. -^ Des richesses

Si je voulais donner une juste idée des richesses , je les appellerais le bagage de la vertu ; qualification qui serait encore pluâ exacte si je pouvais employer un terme qui répondît exactement au mot impedimenta, par lequel les Romains désignaient le bagage d'une arniiée, les richesses étant pour la vertu ce que le bagage est pour une armée. Il est sans douté trè^nécessaire, mais il embarrasse sa marche, et le soin de le défendre fait souvent perdre des occasions d'où dépend la victoire. Les richesses n'ont d'utilité qu'autant qu'on prend plaisir à les répandre ; tout le reste n'est qu'une vaine opinion et qu'un bonheur idéal. Où se trouve, beaucoup! d'opulence se trouvent aussi beaucoup de gens qui en profitent. Quel avantage, au fond, procure-t-elle à celui qui en est le possesseur? tout au plus celui de voir tout ce ga'spillage, le simple plaisir des yeux. Ainsi, on ne jouit point soi-tnême de la totalité d'une granae fortune. Voici tout le fruit des richesses : la peine de les garder, le soin de les dispenser ou le sot plaisir de les étaler, voilà tout ; mais elles ne procurent au possesseur aucun avantage solide. Savez- vous pourquoi on a attaché un prix imaginaire à cer^ tains câihoùx brillants, et pourquoi on a entrepris tant de fastueux ouvrages ? c'était afin que leâ grandes richesses semblassent être bonnes à quelque chose. Mais , direz-vous , celui qui les possède ne peut-il pas s'en servir pour se racheter , en quelque manière , dès dangers, des peines et des incommodités sans nombre auxquels Ifes pauvres sont exposés? Non, vous répondrai-je; et c'est Salomon lui-même qui me suggère cette réponse. « Le riche, dit-il, en contemplant ses immenses biens, se croit bien fort,- c'est une espèce de forteresse qu'il se bâtit dans son imagination. » Mais ce prince observe avec sa sagesse ordinaire que cette prétendue forteresse n'est que dans l'imagination du riche, et non dans la réalité. En eiïeiy les richesses vendent plus Souvent le pdwesseur qu'elles ne le rachètent et perdent plus de riches qu'elles n'en sauvent. Ainsi gardez-vous d'aspirer à une fastueuse opulence. Et n'est-ce pas assez pour vous d'une fortune que vous puissiez acquérir justement, dispenser judicieuéement, donner gaiement et abandonne!' sans peine? Cependant, n'affectez pas non plus un

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mépris philosophique ou monacal pour les richesses ; apprenez plutôt à en faire un bon usage, à l'exemple de Rabirius Posthumus, dont Cicéron fait Téloge en ces termes : « La nature même des moyens qu'il emploie pour augmenter sa fortune prouve assez qu'en aspirant à l'opulence il n'y cherche pas une proie pour son avarice, mais un instrument pour sa bienfaisance. » Écoutez aussi Salomon , et gardez-vous ensuite de courir aux richesses : « Celui qui court aux richesses, dit-il, ne sera pas long-temps innocent. » Suivant une fiction des poètes, quand Plutus, qui est le dieu des richesses, est envoyé par Jupiter, il vient à petits pas et en boitant; mais quand il est envoyé par Pluton, il court, il vole : allégorie qui signifie que les richesses acquises par un travail utile et par des moyens honnêtes ne viennent qu'à pas lents; au lieu que celles qui viennent par la mort d'autrui , par des successions , des legs, etc., pleuvent et fondent en quelque manière sur ceux auxquels elles tombent en partage. On pourrait aussi , en donnant un autre sens à cette fable et en regardant Pluton comme le démon , en faire une application également juste; car, lorsque les richesses viennent du démon et sont acquises par des moyens frauduleux ou violents, en un mot par des injustices et des voies criminelles, elles semblent accourir.

Il est assez de moyens pour s'enrichir, mais il en est peu d'honnêtes; l'économie est un des plus sûrs. Cependant ce moyen même n'est pas entièrement innocent; il déroge un pjeu aux devoirs qu'imposent l'humanité et la charité. La perfection des méthodes d'agriculture et leur amélioration en ce genre sont la voie la plus naturelle et la plus simple pour s'enrichir; car les présents que fait la terre aux hommes qui savent les mériter par leur travail et leur industrie sont les dons de la mère commune des mortels. Cette voie, à la vérité, est un peu lente; cependant, lorsque des hommes déjà riches appliquent leurs fonds à la culture, leur fortune, à la fin, prend un prodigieux et rapide accroissement. J'ai connu un lord qui avait fait une fortume immense par cette voie; il était riche en troupeaux de gros et de rnenu bétail, en bois, en mines de charbon, de plomb et de fer, en blé, et autres choses de cette nature, en sorte que la terre était pour lui un second océan, qui lui procurait une infinité de biens par une continuelle importation. Quelqu'un observait judicieusement à ce sujet que dans les commencements il en avait coûté à ce seigneur beaucoup de soins et de travaux pour acquérir un bien médiocre, mais qu'ensuite il était parvenu avec beaucoup moins de peine à la plus grande opulence. Car lorsqu'un homme a de grands fonds, il a un avantage

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immense et continuel sur tous les autres: il peut profiter des meilleures occasions, acheter en gros et à meilleur marché, réserver ses denrées pour les temps où elles se vendent le mieux , enfin participer même aux profits de ceux qui, ayant moins de fonds, sont obligés d'emprunter ou d'acheter de lui , tous moyens qui le mettent à même de s'enrichir promptement. Les gains et les émoluments des différentes professions sont honnêtes et légitimes ; les deux causes qui peuvent les augmenter sont la diligence et la réputation de probité acquise par une manière de traiter toujours droite et juste. Mais les proBts du commerce sont d'une nature un peu plus douteuse , surtout lorsqu'on ne les fait qu'en profitant de la détresse des autres; lorsque, pour avoir les marchandises à meilleur compte, on corrompt les domestiques, commis, etc., des vendeurs; lorsqu'on écarte par des moyens frauduleux ceux d'entre les concurrents qui seraient disposés à donner un prix plus haut. Or, quand les hommes de ce caractère achètent pour revendre, ils subornent le courtier pour gagner davantage des deux côtés. Les compagnies ou sociétés de commerce sont encore un moyen pour s'enrichir quand on sait bien choisir ses associés.

L'usure est un des plus faciles moyens pour s'enrichir, mais en même temps un des moins honnêtes; car l'usurier mange son pain à la sueur du front d'autrui et travaille le jour du sabbat. Cependant , quoique cette voie soit assez sûre , elle ne laisse pas d'avoir aussi ses risques ; les notaires et les courtiers exagérant assez souvent, pour leur intérêt particulier, la fortune des emprunteurs, quoiqu'ils n'ignorent pas que les affaires de ces derniers soient réellement fort dérangées. Celui qui invente une chose utile ou très-agréable, ou qui la met le premier en vogue et qui obtient un privilège pour le débit , est quelquefois inondé de richesses , comme l'éprouva le premier qui fii du sucre aux Canaries. Ainsi, lorsqu'un homme a une bonne logique , je veux dire lorsqu'il est tout à la fois très-inventif et très-judicieux, il a en main un moyen pour s'enrichir promptement , surtout si les circonstances lui sont favorables. Mais celui qui ne veut que des profits assurés parvient rarement à une grande fortune , et celui qui aime trop à risquer finit ordinairement par une faillite. Ainsi il faut combiner ensemble les entreprises périlleuses avec celles dont les profits sont plus assurés, afin que les dernières mettent en état de supporter les pertes auxquelles exposent les premières. On s'enrichit encore promptement par les monopoles et les accaparements , ou seulement en achetant en gros pour revendre aux marchands en détail, quand les lois ne mettent pas trop d'entraves aux commerces dq

ce genre , surtout lorsqu'on spécule avec assez de justesse pour prévoir dans quels temps et dans quels lieux la demande de la marchandise qu'on achète sera la plus forte.

Les richesses qu'on acquiert au service des rois ou des grands sont honorables en elles-mêmes; mais si elles sont le prix de la flatterie ou de bas artifices, elles avilissent et dégradent au lieu d'honorer. Cependant, cet art de chasser pour ainsi dire aux soc-* cessions et aux legs des riches, art que Tacite reproche à Sénèque, en disant qu'il semblait prendre au hlet les successions et les hommes riches qui n'avaient point d enfants; cet art, dis-je, est pour . s'enrichir une voie encore plus honteuse que la précédente, et 1 d'autant plus infâme que, dans ce dernier cas, on est obligé de ' flatter et d'abuser des personnes d'un rang bien inférieur. Ne croyez pas trop à ces gens qui affectent de mépriser les richesses ; car ceux qui les méprisent si hautement sont ordinairement ceux qui désespèrent de les acquérir, et vous n'en trouverez point qui y soient plus attachés quand ils les ont une fois acquises.

Ne poussez pas l'économie jusqu'à la lésine : les richesses ont des ailes , quelquefois elles s'envolent d'elles-mêmes pour ne plus revenir ; mais quelquefois aussi il faut les faire voler au loin, afln qu'elles en rapportent d'autres. ' '

Les hommes, en mourant, laissent leurs richesses ou au public, ou à leurs enfants, ou à leurs collatéraux, ou à leurs amis. Lorsque les legs ou les successions de ces différentes espèces sont modérés, ils ont des effets plus avantageux. De grands biens laissés à un héritier sont un appât qui attire les oiseaux de proie autour de lui ; et ils les dévorent en peu de temps, à moins que l'âge et un jugement mûr ne le garantissent de leur avidité. De même les dons magnifiques faits au public par les mourants, et les fastueuses fondations qui font partie de leurs dispositions testamentaires, sont comme des sacrifices sans sel et des aumônes semblables aux sépulcres blanchis qui ne renferment bientôt que corruption. Ainsi , ne mesurez pas vos dons et vos legs par la valeur matérielle de ce que vous donnez, mais par la convenance, et observez en cela comme en toute autre chose les justes proportions. Enfin, ne différez point ces dons jusqu'à l'article de la mort; car, à proprement parler, un mourant donne le bien d'autrui, et non le sien.

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