‹ Œuvres de BaconChapitre 119 sur 170 · XXXV. — Sur les prophéties et autres prédictions · texte numérisé non relu

XXXV. — Sur les prophéties et autres prédictions

Nous ne parlerons dans cet article ni des prophéties sacrées et déposées dans les livres saints, ni des oracles des païens, ni des prédictions naturelles, mais seulement des prophéties qui ont eu un

ESSAIS DE MORALE ET DE POLITIQUE. d]&

cerlain renom et dont les sources sont tout à fait inconnues. Par exemple , on lit dans l'ancien Testament que la Pylhonisse, consultée par Saiil, lui dit : « Demain, toi et ton fila vous serez avec moi. » On trouve dans Virgile des vers imités d'Homère, et qui disent en substance : « Un jour les enfants d'Énée régneront sur toutes les nations de l'univers ; à cet empire succéderont leurs descendants , et la postérité même de leur postérité , sans fin et sans terme , » prophétie qui semble désigner l'empire romain. On connaît aussi ces vers de Sénèque le tragique : « Un jour et dans les siècles les plus reculés des navigateurs audacieux , se frayant une route nouvelle à travers l'océan , découvriront une terre immense qu'il embrasse dans son vaste sein ; alors un monde nouveau paraîtra aux yeux des mortels étonnés, et Thulé (l'Islande) ne ^era plus la dernière limite du monde connu. » Cette prophétie semble annoncer la découverte de rAmérique. La fille de Polycrate, tyran de Samos, vit en songe son père baigné par Jupiter, et recevant l'onction par le ministère d'Apollon. En effet, peu de temps après, ce tyran ayant été mis en croix dans un lieu découvert , son corps , exposé à un soleil très-ardent, se couvrit de sueur, et fut ensuite baigné par la pluie. Philippe, roi de Macédoine, rôva qu'il apposait son sceau sur le ventre de son épouse, et, en expliquant ce songe à' sa manière , s'imagina que son épouse était stérile; mais Aristandre, son devin , lui dit qu'au contraire son épouse était enceinte, attendu qu'ordinairement on ne cachetait pas les vaisseaux vides. Le fantéme qui apparut à Brutusdanssa tente lui dit :« Tu me reverras à Philippes.» Tibère dit un jour à Galba : « £t toi aussi. Galba, tu goûteras un peu de la souveraine puissance. » Lorsque Yespasien était encore en Judée , une prophétie très-répandue dans les contrées orientales annonçait que celui qui , en partant de la Judée, marcherait vers ritalie obtiendrait l'empire de l'univers ; prophétie qu'on pourrait appliquer au Sauveur du monde, mais que Tacite , qui l'a rapportée, appliquait à Yespasien. Domitien, idans la nuit qui précéda le jour où il fut tué , vit en songe une tète d'or naissant de la nuque de son cou. En effet, les princes qui lui succédèrent firent, du temps de leur règne, un nouveau siècle d'or. Henri VI, roi d'Angleterre, dit un jour, en se lavant les mains et en montrant un jeune seigneur qui tenait l'aiguière et qui régna depuis sous le nom de Henri VU : « Ce sera ce jeune homme qui à la fin deviendra possesseur de cette couronne que nous nous disputons aujourd'hui, v Je me souviens d'avoir ouï dire au docteur Pena , lorsque j'étais en France, que, la reine-mère Catherine de Médicis, qui croyait à l'astrologie, ayant fait tirer l'horoscope de Henri H , îK>n éjKJUx ,

mais en ne donnant que Tlieui^e de la naissance de ce prince et en lui supposant un autre nom, l'astrologue, après avoir fait son calcul , répondit à celte princesse que son époux serait tué en duel. A cette réponse la reine se mit à rire, se croyant bien assurée que son époux, dans le rang élevé où il était , ne pouvait être exposé à un malheur de cette espèce. Mais le fait est que Henri II fut tué dans un tournoi ; car ce prince joutant avec le comte de Montgommery, et la lance de son adversaire s'étant brisée, le tronçon Tatteignit à la visière et , entrant dans Toeil , le blessa mortellement. On connaît aussi cette prédiction de l'astronome Reggiomontanus (Jean Muller) : « L'année 88 sera une année mémorable. » On jugea que cette prédiction s'accomplissait lorsque Philippe II, roi d'Espagne, envoya contre l'Angleterre cette flotte si formidable que les Espagnols appelaient Yinvincible armada, la plus grande qui eût jamais paru en mer, sinon quant au nombre des vaisseaux , du moins quant à leur force. A l'égard du songe de Cléon, on peut croire que ce n'était qu'une plaisanterie : il rêva qu'un dragon d'une longueur prodigieuse le dévorait, et il fut très-effrayé par l'explication qu'un charcutier lui donna de ce songe.

Les prédictions de cette espèce sont en très-grand nombre, surtout si l'on y joint celles des astrologues et les songes prophétiques. J'ai cru devoir m'en tenir ici aux plus connus et aux plus accrédités, qui pourront du moins servir. Ces prétendues prophéties doivent être toutes également méprisées , et peuvent tout au plus tenir lieu de ces contes dont on berce les bonnes gens auprès du feu durant les longues nuits de l'hiver : mais lorsque je dis méprisées , je veux dire seulement qu'elles ne méritent pas qu'on y ajoute foi ; car , d'ailleurs , le soin que certaines gens prennent de les publier, de les répandre et de les accréditer mérite d'autant plus l'attention d'un gouvernement qu'elles ont quelquefois causé de grands malheurs. Je vois même en plusieurs lieux des lois expresses et très-sévères établies pour les supprimer. Mais actuellement on peut me demander comment des prédictions si hasardées ont pu s'accréditer ainsi. C'est ce qu'on peut attribuer à trois causes : 1® lorsque l'événement prédit est conforme à la prédiction , les hommes remarquent cette conformité; mais dans le cas opposé ils ne remarquent point du tout le défaut d'accord : genre de méprise oîi ils tombent également par rapport aux songes et à tout autre genre de prédiction superstitieuse. 2° Souvent des conjectures assez probables ou d'obscures traditions se convertissent en prophéties; l'homme, abusé par un

penchant inné pour tout ce qui tient de la divination et un vif désir de connaître l'avenir, s'imaginant trop aisément qu'il peut prédire hardiment ce qu'au fond il ne peut que conjecturer, explication qu'on peut appliquer aux vers prophétiques de Sénèque-le- Tragique ; car les terres connues de son temps ne formant alors qu'une très-petite partie de la surface du globe , il était aisé de concevoir qu'il devait y avoir au delà de l'océan Atlantique des terres d'une grande étendue , et il n'était nullement probable que tout cet espace ne fût qu'une vaste mer sans continent et sans île, raisonnement qui , étant encore appuyé de cette antique tradition qu'on trouve dans le limée de Platon et sur ce qu'il dit de son Atlantide, put fort bien enhardir le poète à convertir la conjecture en prophétie. 3^ La dernière et la principale cause est que la plupart de ces prédictions , dont le nombre est infini , et qui sont un fruit de l'imposture ou de la folie, ont été faites après coup.

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