‹ Œuvres de BaconChapitre 125 sur 170 · XLII. — De la beauté · texte numérisé non relu

XLII. — De la beauté

La vertu, semblable à un diamant d^une belle eau, qui a plud de jeu lorsqu'il est mis en œuvre avec élégance et sans ornements, figure atjssi beaucoup mieux dans un corps bien proportionné, mais qui a ^)lûtôt un air de dignité qui imprime le respect qu'une beauté délicate et efféminée qui plaise simplement aux yeux. Rarement les très-belles personnes ont un mérite transcendant, il semble que la nature en les formant ait été plus jalouse de composer un tout régulier (Ju'un tout d'une sublime J3erfeclion. Aussi assez ordinairement sont-elles plutôt sans défaut que distinguées par un génie supérieur ou une âme très-élevée, et plus jalouses de briller par les agréments extérieurs que d'acquérir un mérite i'éel. Mais cette règle ne laisse pas d'avoir des exceptions, entre autres César-Auguste, Titus-Vespasien, Philippe IV, roi de France (surnommé le Bel) ; Edouard IV, roi d'Angleterre; l'Athénien Alcibiadej l^naël, sophi de Perse : tous personnages qui eurent une âme grande

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ek élerée quoiqu'ils fussent les ptus beaux kioniBiea de leor temps. En fait de beauté ou préfère des formes gracieuse» à un beau teinl, ei la grâce dans les mouye^nents du visage et de tout la corps à celle même des formes. Ainsi ce qu'il y a de plus séduisant dan& la beauté, la peinture ne peut Texprimer. Elle n*est pas non plua eii état de rendre cet air animé d'une personne vivante, ni cette viva iœpressioD qu'elle £ait à la première vue. Il n'est poini de beUe personne qui, envisagée en totalité, soit absolument sans défauit. il serait dilficile de dire lequel fut le plus extravagant d'Apelteç ou d*Albert Durer, dont l'un voulait composer une beauté idéale et parfaite à Taide de proportions géométriques, et l'autre en réunis-o s»aat toutes les phis belles parties qu'il aurait pu trouver en défiS^ rents visages.

De telles beautés, je pense, ne plairaient qu'au peintre qui lesi aurait composées, et je ne crois pas que jamais peintre puisse corn* poser ua visage idéal plus beau que tous les visages réels; ou, s'il y réussit, ce sera tout au plus par un heureux hasard, à peu prè& comme un musicien compose un très^bel air sans autre règle que le sentiment et le goût. Pour peu qu'on y £asse attention, on trou-, vera beaucoup de visages dont les parties, prises une à une, ne sont rien moins que belles, et dont l'ensemble ne laisse pas d'être agréable. S'il est vrai que l'élément le plus essentiel de la beauté soit la grâce des mouvements, comme nous le disions plus haut, 'û serait moins étonnant de voir des personnes qui dans un âge mûr sont plus agréables que de jeunes personnes; ce qui est conforme à ce mot d'Euripide : « L'automne des belles personnes est encore beau. » Car les jeunes personnes ne peuvent observer en tout les convenances aussi bien que les personnes mûres; les grâces qu'en leur trouve viennent en partie de ce que leur jeunesse même leur sert d'excuse. La beauté ressemble à ces premiers fruits de l'été qui se corrompent aisément et ne sont point de garde. Les fruits les plus ordinaires de la beauté sont le libertinage dans la jeunesse et le repentir dans la vieillesse. Cependant, lorsqu'elle est ce qu'elle doit être, elle fait briller les vertus et rougir les vices.

XLIIL — Delà laideur ^t de la difformité.

Les personnes laides ou difformes sont ordinairement au pair avec la nature ; elle les a maltraitées, elles la maltraitent à leur tour et lui rendent lo change : car assez ordinairement, comme le dit l'Écriture même, elles n'ont point de naturel. Il est certain qu'il y a une corrélation naturelle entre le corps et l'âme ; et lorsque la nature a erré dans l'un, il est à craindre qu'elle n'ait aussi erré dans

Tautre. Mais rhomme ayant la liberté du choix par rapport à la forme de son âme, quoiqu'il soit nécessité relativement à celle de son corps, les inclinations naturelles peuvent être efifacées par la vive lumière de la science et de la vertu, comme la faible lueur des étoiles Test par Téclat du soleil. On ne doit donc pas regarder la laideur ou la difformité comme un signe assuré d'un mauvais naturel, mais seulement comme une cause qui manque rarement son effet. Quiconque se connaît un défaut personnel qu'il ne peut s*ôter, et qui l'expose sans cesse au mépris, a par cela môme un aiguillon qui l'excite continuellement à faire des efforts pour se garantir de ce mépris. Aussi les personnes laides sontroUes ordinairement très-hardies, d'abord pour leur propre défense, puis par habitude, cette même cause les rendant aussi plus intelligentes et leur donnant surtout une vue perçante pour découvrir les défauts des autres, afin d'avoir autant de prise sur eux et de prendre leur revanche. De plus leur difformité même les garantit de la jalousie des personnes qui ont sur elles un avantage naturel à cet égard, et qui s'imaginent qu'elles seront toujours à même de les mépriser quand elles le voudront. Leur désavantage naturel endort leurs rivaux et leurs émules , qui les croient dans l'impossibilité de s'élever jusqu'à un certain point, et qui ne sont bien persuadés du contraire qu'au moment où ils les voient en possession d'un poste élevé. Ainsi la difformité est dans un génie supérieur un moyen pour s'élever et un avantage réel. Les rois avaient autrefois et ont encore aujourd'hui, dans certains pays, beaucoup de confiance aux eunuques, parce que les individus souvent exposés au mépris général ont ordinairement plus de fidélité pour celui qui est leur unique défense ; mais cette confiance qu'on a pour eux ne se rapporte qu'à de viles fonctions, on les regarde plutôt comme de bons espions et d'adroits rapporteurs que comme des ministres d'une grande capacité ou de bons officiers. Il en est de même des personnes laides, et, par la même raison, par la raison, dis-je, que nous avons déjà exposée, parce que, lorsqu'elles ont de l'âme et du ressort, elles n'épargnent aucun soin pour se délivrer du mépris, soit par la vertu, soit par le crime. Ainsi il n'est pas étonnant que ces personnes disgraciées par la nature deviennent quelquefois de grands hommes, comme Agésilas, Zongir (Zéhangir), fils de Soliman; Ésope, Guasca, président du Pérou : personnages auxquels on pourrait peut-être ajouter Socrate ainsi que beaucoup d'autres.

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