XLVI. — Des bâtiments i
Les maisons sont bâties pour y vivre dedans et non pour les regarder au dehors. C'est pourquoi il faut que l'usage en soit préféré à la symétrie, si ce n'est que l'on puisse avoir l'un et l'autre. Ces curiosités superflues qu'on y apporte pour les rendre agréables à l'œil ne sont bonnes que pour les palais enchantés de nos poètes , qui les bâtissent à peu de frais. Celui qui entreprend de faire un beau bâtiment en un lieu incommode, et mal situé, se met lui-môme en prison. Or, vous remarquerez que, par une mauvaise situation, je n'entends pas seulement un lieu où l'air est malsain , mais aussi où il est inégal , comme l'on peut voir en plusieurs belles assiettes jetées sur quelques collines et environnées de hau^ tes montagnes , où la chaleur du soleil aboutit de toutes parts , outre que le vent s'y assemble par tourbillons, ce qui fait que l'on remarque (et cela fort soudainement] d'aussi grandes diversités de chaud et de froid , comme si vous demeuriez en deux lieux différents. Or, si quelque chose rend mauvaise une situation, c'est l'air, sans doute, s'il n'est assez bien tempéré. A quoi vous pouvez ajouter l'éloignement des lieux où s^ tiennent les marchés , et les chemins dont l'abord est difficile. Que si vous consultez avec Momus , vous trouverez qu'un mauvais voisinage est ce qui la fait encore pire. J'omets plusieurs autres choses qui l'incommodent , comme une disette d'eau , de bois , d'ombrage , de fertilité , et un mélange de terre de diverse nature. J'ajoute à cela l'inégalité du pays , qui manque d'un aspect agréable et de lieux propres en quelque distance pour le plaisir du lévrier et de l'oiseau. Il faut prendre garde aussi que la maison ne soit ni trop proche ni trop éloignée de la mer, ou qu'elle ait la commodité de quelque rivière navigable , et qui ne soit point sujette aux débordements. Que si elle est trop éloignée des grandes cités , cela pourra rompre le cours des affaires ; si trop proche , il faudra craindre que toutes les provisions ne soient enlevées ou du moins renchéries. Or, comme il n'est pas possible de trouver ces choses ensemble, ainsi il est bon de les connaître toutes et d'y penser exactement, afin d'en tirer le meilleur. Il est vrai que s'il y a plusieurs départements, il les faudra disposer de telle sorte que ce qui manquera à l'un se retrouve en l'autre. Je dirai à ce propos que Lucullus répondit fort bien à Pompée , lorsqu'admirant en une sienne maison la magnificence de ses galeries et de ses chambres, qui étaient si amples et
1. La traduction de cet essai est de Baudouin, qui a publié avant Lassalle les Estais de Bacon.
si claires qu'on ne pouvait rien voir de plus beau : a Assurément, lui dit-il, voici un excellent lieu pour Tété; mais que faites— vous en hiver? » Ensuite de quoi Lucullus fit cette réponse : « Quoi? ne me croyez-vous pas aussi sage que quelques oiseaux , qui changent toujours de demeures quand le sentiment naturel leur apprend que rbiver approche? » Pour passer maintenant à la situation du lieu de la maison môme , nous imiterons Cicéron, lorsqu'écrivant quelques livres d'éloquence, au premier il en donne les préceptes et au dernier la perfection. Nous décrirons donc un palais de prince et en ferons un petit modèle; car c'est une chose bien étrange de voii maintenant en Europe de si grands bâtiments, tels que sont le Vatican , l'Escurial et quelques autres , sans qu'il s'y trouve à peine une beUe salle. Voilà pourquoi je dis que vous no sauriez rendre un palais parfait si vous n'avez deux départements séparés, l'un pour les festins , comme il est rapporté dans le livre d'Ëstber, et l'autre pour les officiers ou pour les serviteurs domestiques ; si bien que tous deux servent ensemble et pour la magnificence et pour la demeure. Mais j'entends que les deux côtés fassent une. partie du frontispice de la maison, et qu'encore ou'ils soient différents par le dedans, ils ne laissent pas d'être uniformes par le dehors. Avec cela je voudrais qu'il y eût au milieu une belle tour en forme de dôme, et au département réservé pour les festins une grande salle , h^ute d'^environ quarante pieds , et au-^dessous un lieu, propre pour s'habiller et se préparer aux jours de triomphe et de cérémonie. Quant à l'autre côté , où est le département des domestiques , je désire qu'il soit divisé premièrement en une salle et en une chapelle , avec une séparation entre deux. Pour plus grand embellissement , ii faut qu'il y ait au bout deux cabinets : l'un d'hiver et l'autre d'été. Au-dessous de ces départements seront les cuisines , avec les offices de spmmellerie , paneterie , et autres semblables. Pour revenir à la tour, il sera bon qu'elle soit composée de deux étages , chacun desquels ait dix-huit pieds de hauteur, avec un balustre aux environs, où seront mises quelques statues, afin que le bâtiment en paraisse plus agréable. J'approuve fort aussi qu'on divise les départements et que l'escalier par où l'on monte aux chambres d'en haut soit fait ea forme de vis et percé à jour de tous côtés , où Ton pourra mettre à l'entour des statues de bois bronzées ; et au plus haut , de faire quelque belle plate-fiOrme. Gela vous servira de logement au besoin, si ce n'est que vous, destiniez quelqu'un des départements d'en bas pour une salle du commun ; pour ce q^'autrement vous auriez le dlnei; des serviteurs après lé vôtreVcar le flaire des viandes monterait en
l|g»ut copMne par ua fioupiraiK Voilà pour ce qui est du fronliBpice lie la mafêoa, où j'eote&ds que la hauteur du premier escalier soit de swe piedS) qui sera à là hauteur du département d'en bas.
Au delà du frontispice ou do la façade il y doit avoir une belle cour» qui ait à ses quatre coins de beaux escaliers par où Ton monte è de petites tours flanquées en dehors, non dans le rang de tout Téâiiice, et proportionnée au bâtiment le plus bas. Celte cour ne doit point être pavée, de peur d'une trop grande réflexion de chaleur en été et d'une excessive froideur en hiver. Il est vrai qu'aux côtés on y pourra faire quelques allées, et au milieu de petits sentiers qui seront pavés, et les quartiers semés d'herbe, qu'on aura soin de couper également mais non pas trop près. Le département destiné pour les festins et pour les réjouissances doit être compose de galeries magnifiques, où il y ait quantité de fenêtres colorées de diverses sortes d'ouvrages , placée à une égale distance , et qui , par dehors ^ ^'avancent en rond du côté du département des domestiques; il y aura des chambres pour recevoir et entretenir les compagnies , le tout situé de telle sorte que les chambres soient chaudes en hiver et froides en été. Vous verrez quelquefois de belles maisons si ouvertes et si pleines de vitres, que vous ne savez d'abord où vous iQâttre pour vous parer du soleil ou 'du froid. Or, quoique j'approuve fort l'usage des fenêtres courbées , si est-ce que dans les inaisons qui son bâties en la ville les droites me semblent encore meilleures , à cause de l'égalité qu'il faut observer du côté des ruas. Il est vrai que ces autres sont grandement propres pour la conférence, outre qu'elles empêchent l'entrée du vent et du soleih Néanmoins, je ne vaudrais pas qu'il y en eût plus de quatre qui regardassent dans la cour par les côtés seulement.
Au delà de cette première cour, \\ faut qu'il y en ait une autre petite par dedans qui soit d'égale proportion et environnée de beaux jardins. En son enclos elle aura pour la bienséance plusieurs arcades , avec un pavillon pour s'y mettre à l'ombre en été. L'ouverture des fenêtres ne doit être que du côté du jardin, et le pavé si uni qu'il ne soit ni trop rude, ni aussi trop enfoncé, aûn d'éviter toute humidité. Avec cela qu'il y ait au milieu de cette cour une fontaine ou quelque belle statue, et qu'elle soit pavée comme la première. Ces bâtiments des deux côtés pourront servir de logement particuher ^t (es galeries aussi. Que si de hasard le prince ou quelque aulpe personne de qualité tombait m^)f|çl^, l'une de ces g;oleries sep^it fort propice pour y loger ; présupposé qu'il y ait t;put auprès des ch^fnbres, des antichambres, des cabinets et des gafd^rpbies, Vbili^' pp c^\ ^t du secomJ ét^ge, Quant ^ Pf !»i d>u
bas, il faut qu*it y ait une belle galerie ouverte sur des piliers , et au troisième une autre semblable à celle-ci , pour avoir la vue et la fraîcheur du jardin. Aux deux coins du côté qui avance le plus seront deux beaux cabinets gentiment pavés, bien tapissés et vitrés d*un beau cristal. Qu*il y ait aussi une fenêtre en forme de galerie, qui s'avance droit au milieu, où, pour Tembellir, on pourrait mettre toutes sortes de gentillesses. Que si la situation le permettait , ce serait une chose bien agréable qu*il y eût, en la galerie d'en haut, quelque fontaine qui, de la muraille, s'épandît en divers lieux. Voilà tout ce que j'avais à vous dire touchant le modèle de ce palais. Mais , pour l'embellir davantage , je trouverais à propos qu'avant que d'en aborder l'entrée il eût trois cours, la première en forme de pré, environnée d'une simple muraille, la seconde enjolivée de créneaux, et la troisième carrée, sans être enfermée que de terrasses plombées par haut, et par le dedans soutenue de piliers et d'arcades. Touchant les offices , ils doivent être à quelque distance et avoir des galeries basses pour passer au palais.