‹ Œuvres de BaconChapitre 130 sur 170 · L. — Des factions et des partis · texte numérisé non relu

L. — Des factions et des partis

piusieMrs politiques ont av^^ncé ui^e op^nioi^ qui iious paraît dénuée de foi^demenl ; ^elon eux , un prince dans le gouveri^eineali de ses états, ou un grand dans la conduite de se^ affaires, doit mrtout avoir égard aux factions; qui se forment prè3 de )ui. Si WV^ devons les en croire, c'est la partie la plus essentielle de la politique. Il me semble au contraire que la vraie prudence consiste à^ s'occuper plutôt des intérêts communs et à préférer les dispositions et le§ institutions sur lesquelles les différents partis sont d'accord. Je ne dis pe(s toutefois que ces factions ne doivent jamais être prises en considération. L^ personnes d'un ordre inférieur qui veulent s'élever doivent s'attacher à un parti ; mais le plan le plu9 sagQ pour tçs grands et autres personnes qui sont déjà par elles-mêmes assez puissantes, c'est de demeurer neutres et de garder l'équilibre en ne penchant ni d'un côté ni de l'autre. Cependant, si un honaoïe qui n'est pas encore très-avancé et qui s'est attaché à un parti le sert avec as3e? de modération et de ménagement pour ne pas se rendre odieux à l'autre , il se. fraie un chemin plus facile m pas»sant pour ainsi dire entre les çleu^ factions. La faction la plus faible a ordinairei^ent plus d'accord , de constance et d^unité ; et l'on observe presque toujours qu'une faction cpnppoaée d'un petit nombre d'hommes résolus et opiniâtres l'emporte sur une faction plus nombreuse et plus modérée. Quand l'une des deux factions est éteinte, l'autre se divise en deux factions nouvelles : par exemple, tant que la faction de (.ucuUus et des. premiers du sénat put se soutenir contre celle de César et de Pompéç, ces ^eu^ derniers furent étroitement unis; mais lorsque l'autorité du sépat fut entièrement ruinée , la seconde factipn se divisa. Il en fut de mévie de la faction d'Antoine et d'Octave contre Brutus et Cassius; dès que celle-ci fut abattue , Octave et Antoine rompirent ensemble. Ces exemples se rapportent directeinent aux factions qui se font une guerre ouverte ; mais il en est de même de toutes tes factions possibles, quelle que soit leur maijiière de lutter. Celui qui n'^était qi^e le second dans iin parti devient quelquefois le premier quia^d ce parti se divise, quelquefois aussi il perd, entièrement soft oré.dit; car certains hommes ne sont bons qu,e pour la lutte, et dès que cette lutte cesse ils deviennent in^utiles. On voit aussi, a^sez d'boin^s qui, une fois parvenus ay pQste auquel ils aspirai,en,t, abandOjÇiQei^t le parti même (jui les a aidés à s'élever et s'attachent au parli opposé; selon toute apparence, se croyai^t assurés de conserver leurs anciens partisans, ils tâchent d'augmenter leur influence en

se faisant de nouveaux amis. On observe aussi assez souvent qu'un traître , en changeant à propos de parti , s'élève plus vite ; car , lorsque la balance est en équilibre, un seul homme qui change ûh parti la faisant trébucher du côté où il entre, celui-ci lui en k toute l'obligation. La conduite mesurée d'un homme qui se maintieht neutre entre deux factions n'est pas toujours une preuve de modération; ce n'est souvent qu'un manège pour aller à âon but particulier, en tirant avantage des deux factions en même tensps , en se faisant pousser vers son but par les deux partis à la fois. Eh Italie, lorsqu'un pape a souvetat à la bouche ces mots de padfe commune, père œmmun, il devient suspect; et d'après cet indice, on présume qu'il n'emploiera le pouvoir dont il est revêtu qu'à l'agrandissement de sa famille. C'est une faute capitale dans un soQveraih que de se joindre à l'une des factions qui se sont formées dans ses états; elles sont toujours funestes aux monarchies, elles y introduisent en apparence une obligation plus forte que o^ de l'obéissance due au souverain : les membres de la faction où il entre le regardent comme un d'entre eux. C'est ce dont on a vu un exemple frappant dans la fameuse ligue de France. Lorsque dés factions ont trop d'influence et font trop de bruit dans un État, c'e^ un signe assuré de la faiblesse du prince; car rien n'est plus préjudiciaire à ses affaires et à son autorité. Les itaouvements de& factions dans une nionàrchie ne doivent que suivre ceux du prince, qui doit être le premier mobile de tout le système politique. En un mot, pour employer les idées et le langs^ des astronomes, ils doivent être semblables à ceux des astres inférieurs, ()ui, en obéis- "sant à leur mouvement propre, ne laissent pas d'être eïnportéspat le mouvement général et commun du premier mobile.

LL -^ Des manières, de robservation des convenances et de Vuisage

du monde.

Lorsqu'un homme est réduit à son mérite réel et solide, il faul que ce mérite soit d'un grand poids ; comme là pierre doit être bieft nche lorsqu'elle est montée sans feuilles. Pour peu que i'cAi se fasse une juste idée de l'importance des belles manières, on sentira qu'il en est des éloges qu'elles attirent comme des gains : eft effet, suivant le proverbe , ce sont les gains légers qui rendent la bourse pesante; car les petits gains reviennent souvent, an lieo '^e lés grands arrivent rarement. De même ces petites perfectioûà jde détail dont nous parions sont celles qui attirent les plus grands étoges; l'usage en est continuel et elles se font remarqi^er à diàqvre instant^ au lieu qu'on a rarement occasion de mettre en <BQvre

372 ESSAIS DE MORâLë ET DE POLITIQUE.

une grande vertu ou un grand talent. Ainsi ces petites attentions et ces égards qui composent ce qu on appelle l'usage du monde peuvent ajouter beaucoup à notre réputation. Croyons-en sur ce point la reine Isabelle de Castille : a Ces manières polies et engageantes, disait-elle, sont de perpétuelles lettres de recoaunandation pour ceux qui les ont. » Et ce n'est point Une chose si difficile à acquérir, il suffit pour cela de ne la point mépriser, d'être un peu attentif aux manières des autres et, pour le re8t«, de compter un peu sur soi ; car si l'on étudie trop ces petites convenances qui doivent être saisies à la volée , ces belles manières qu'on voudra se donner perdront ce qu'elles ont de plus agréable , le naturel et l'aisance; l'affectation, à cet égard comme à tout autre, étant toujours choquante.

Les manières étudiées de certaines personnes ressemblent aux vers dont toutes les syllabes sont comptées. Manquer d'égards et d'attention pour les autres, c'est leur apprendre à en manquer pour nous et à perdre le respect qu'ils nous doivent. C'est surtout avec les étrangers et les formalistes qu'il ne faut pas se dispenser de ces égards et de ces petites attentions. D'un autre côté , l'air cérémonieux, la politesse excessive est non-seulement fastidieuse, mais môme suspecte , et fait perdre la confiance de ceux avec qui l'on traite. Cet art de s'insinuer dans les esprits et de gagner les cœurs tient à certaines formules de politesse au fond assez communes, mais qui, à la longue, sont d'un grand effet si on sait les saisir et les placer à propos. Comme la familiarité ne s'établit que trop entre personnes du môme rang ou du même âge, c'est surtout avec ses égaux qu'il faut conserver un peu sa dignité ; mais on risque moins à se relâcher un peu plus à cet égard avec ses inférieurs, dont on est toujours maître de se faire respecter. Celui qui veut toujours tenir le dé dans la société ou dans les affaires rassasie de soi et diminue ainsi sa propre valeur. Il est bon d'avoir fréquemment de la déférence pour les autres, en ne faisant que les suivre et les seconder, mais en le faisant de manière à leur faire sentir que ce n'est pas par une excessive facilité, mais par politesse et par égard pour eux. Cependant, en déférant au sentiment ou au goût des autres , il est bon d'ajouter toujours quelque chose du sien : par exemple, si vous vous rendez à leur opinion, modifiez un peu votre assentiment, en y joignant quelques distinctions; si vous acceptez leur conseil , ajoutez vous - même quelques raisons à celles qui vous ont persuadé. Ne soyez pas trop complimenteur; si vous aviez ce défaut, quelque mérite que vous eussiez d'ailleurs, vos envieux ne manqueraient pas d'en profiter pour vous donner un ridicule

£SSâ1S DË MOHALE £T DE POLITIQUE. 373

et vous attacher Tépithèle de flagorneur. Un défaut également nuisible dans les affaires; c'est d'attacher trop d'importance aux petites considérations, d'être trop attentif à saisir les moments et les occasions. Salomon dit à ce sujet : « Celui qui regarde trop aux vents ne sème point, et celui qui regarde trop aux nuages ne moissonne point. » Un homme adroit sait faire naître plus d'occasions qu'il n'en trouverait naturellement : les manières d'un homme, ainsi que ses habits , ne doivent être ni trop recherchées ni trop étroites, mais tout à la fois attentives et assez aisées pour le décorer et le faire valoir sans gêner sa démarche.

LU. — Delà louange.

Les louanges sont les rayons réfléchis de la vertu ; mais comme l'image n'est semblable à l'objet représenté qu'autant que le miroir est fidèle, la gloire qui vient du peuple est ordinairement fausse, son estime étant plutôt le prix d'un certain étalage que d*un vrai mérite. Un mérite transcendant est au-dessus de sa portée; il loue volontiers les vertus du dernier ordre, les vertus moyennes excitent son admiration ou plutôt son étonnement; quant aux vertus sublimes, il n'en a pas même le sentiment. L'apparence du mérite, le simulacre de la vertu , voilà ce qui enlève les suffrages de la multitude. La renommée est semblable à un fleuve qui soulève les corps légers en coulant à fond ceux qui ont plus de poids et de solidité. Mais lorsque les suffrages des hommes distingués par leur naissance ou leur mérite se joignent à ceux de la multitude, alors seulement l'on peut dire avec l'Écriture-Sainte qu'une bonne renommée est semblable aux parfums les plus suaves ; elle s'étend au loin, ne se dissipe jamais; car le parfum des substances onctueuses dont elle parle est de plus longue durée que celui des fleurs. Il entre tant de fausseté dans la plupart des éloges, qu'on ne peut pas y ajouter foi et qu'ils peuvent être justement suspects; souvent c'est pure flagornerie. Si c'est un flatteur ordinaire, il aura des lieux communs qui lui serviront à encenser toutes sortes de personnes indistinctement; mais si c'est un flatteur adroit, sa voix ne sera que l'écho de celle du flatteur par excellence, je veux dire de l'amour-propre de la personne à flatter ; il aura soin de lui attribuer le genre de talent ou de vertu dont elle se pique le plus; il osera vous louer des qualités que vous savez bien vous-même ne pas avoir, et sur les choses dont vous rougissez intérieurement, sans s'embarrasser de ce que vous dit votre propre conscience. Il est d'autres louanges qui sont données à bonne intention et inspirées par le respect. De celle nature sont les homniogos

374 ESSAIS D£ MOllALE ET D£ POLITIQUE.

qu'on doit aux princes et aux grands; c'est ce que les anciens appelaient : « Instruire les personnes par les éloges mômes qu'on leur donne ; » c'est-à*dire lorsqu'on les loue des qualités qu'ils n'ont pas et qu'ils devraient avoir. Il est des hommes qu'on loue malicieusement et à dessein de leur nuire en leur suscitant beau** coup d'envieux : <c Les pires ennemis ce sont ceux qui louent. > Les Grecs avaient un proverbe superstitieux qui disait que, « lorsqu'une personne en louait une autre dans l'intention de lui nuire, il venait une pustule au nez de celle*ci; » ce qui a trait à ce proverbe an* glais : a Si vous mentez, il vous viendra un bouton sur la langue. 9 Il n'est pas douteux que des éloges modérés, donnés à propos et sans éclat, ne contribuent beaucoup à ia réputation de celui qui en est le sujet. Mais Salomon a dit : a Celui qui se lève de grand matin pour louer à hauto voix son ami sera pour lui un sujet de malédiction. » Louer à grand bruit une personne ou une chose , c'est exciter les envieux à contredire ces éloges et à la déprimer. Il ne convient pas de se vanter soi-même , sinon en certains cas assez rares; noais il est permis de louer son emploi ou sa profession, c'est ce qu'on peut Caire de bonne grâce et même avec une sorte de noblesse et de grandeur. Ceux d'entre les cardinaux romains qui sont théologiens, moines ou scoiastiques, usent d'une qualiûca-< tion tout à fait méprisante et injurieuse en parlant des emplois et des offices relatifs aux afifaires temporelles, tels que ceux d'aoïbas^ sadeurs, de ministres, de généraux d'armée, déjuges, de magis* trats, etc. Ils les appellent sbirreie (des sbirreries] ; comme si de telles fonctions n'étaient guère au-dessus de celles de sergent, d'huissier, d'appariteur, etc. Saint Paul en parlant de lui->méme, dit souvent : « Quant à moi , je parle comme un insensé ; » mais en parlant de son ministère il dit : « Je ne craindrai pas d'exalter en toute occasion mon apostolat. »

LUI. — De la vanité ou de la vaine gloire.

Une des fables les plus ingénieuses d'Esope, c'est celle de la mouche qui, étant posée sur l'essieu d'un chariot, s'écrie . « Oh I que de poussière je fais lever ! » Les personnes dont cette mouche est l'emblème sont si vaines 6t si présomptueuses que, lorsqu'une chose va d'elle-même ou par un pouvoir supérieur ; si elles y ont eu la plus petite part, elles s'imaginent qu'elles ont tout fait. Les glorieux sont toujours d'un caractère inquiet et turbulent, car il n'y a point de vanité sans une comparaison de soi-même avec les autres. Il faut de plus qu'ils soient violents pour soutenir leurs fanfa-

ronnades, mais heureusement ils sont incapables de secret; ce qui les rend moins dangereux , comme le dit ce proverbe français qui Jes caractérise : « Beaucoup de paroles, peu d'effet (ou Beaucoup de bruit, peu de fruit). » Cependant, ce défaut même peut quelquefois être utile dans les affaires. Lorsqu'on veut répandre quelque bruit, créer quelque opinion^ acquérir une réputation de talent, de vertu ou de puissance, ce sont d'excellentes trompettes. Ils sont aussi d'un bon service dans tous les cas semblables à celui où se trouvaient Antiochus et les Ëtoliens; car il y a des occasions où des mensonges et des exagérations portées des deux côtés à la fois peuvent être d*un grand effët. Supposons, par exemple, qu'un homme voulant engager deux puissances dans une guerre contre une troisième, exagère, en parlant à chacune, les forces et la puissance de l'autre; cette ruse pourra le faire réussir des deux côtés. Quelquefois encore un homme qui ménage une affaire entre deux particuliers peut, en donnant à chacun une haute idée de son pouvoir sur l'esprit de l'autre, augmenter ainsi son influence sur tous les deux. Dans ce cas, et dans tous les cas semblables, un menteur de cette espèce peut faire quelque chose de rien ; car un mensonge produit une opinion, et cette opinion a des effets très-réels, très substantiels. Il est bon que les gens de guerre soient un peu glorieux et vantards; car, de même qu'un fer aiguise un autre fer, les prouesses et les vanteries des uns aiguisent le courage des autres. Dans toutes les entreprises difficiles» grandes et périlleuses, les glorieux sont nécessaires pour donner le branle et mettre les autres en train, les hommes circonspects et judicieux ayant plus de lest que de voiles. Il en est de même de la gloire d'un homme de lettres; sa renommée ne volera pas si haut si la vanité n'y joint quelques plumes. Les auteurs qui ont écrit sur le mépris de la gloire ont mis leur nom en tête du traité. Socrate, Âristote, Gahen (et même Hippocrate) étaient glorieux. L'expérience prouve que la vanité d'un personnage ne contribue pas peu à perpétuer sa mé^ moire^ et les vertus les plus célébrées en ont eu fhorns obligation à la justice et à la reconnaissance des autres hommes qu'à ellesmêmes. Cerles la réputation de Cicéron, de Sénèque et de Plinele*Jeune eût été bien moins durable sans ce grain de vanité qui entrait dans la composition de leur caractère et de leur génie ; en quoi elle ressemble à ces vernis qui rendent le bois tout è la fois plus luisant et plus durable. Mais le défaut dont je parle ici n'a rien de commun avec cette qualité que Tacite attribue à Mucien : « Ce personnage, dit-il, avait un talent particulier pour faire valoi;' tout ce qu'il avait dit ou fait. » Cependant un talent de ce genre ne

procède pas de vnniti^ mais d'une rare prudence qui, étant une combinaison de grandeur d'ume et de diàcrélion, est non-seulement cx)nvenabie, mais même agréable; car toutes ces excuses qu'un écrivain fait à ses lecteurs, cette déférence qu'il a pour eux, et sa modestie même, qu'est-ce autre chose sinon une adroite ostentation, un certain art de se faire valoir? Or, de tous ces moyens de se faire valoir, le plus judicieux et le plus adroit , c'est celui dont parle PIine~le-Jeune , et qui consiste à louer dans les autres les vertus ou les talents qu'on possède soi-même, a En louant ainsi un autre, dit-il, il est clair que vous vous servez vous-même; car SI, étant inférieur à vous, dans ce genre que vous cultivez tous deux, il ne laisse pas de mériter des éloges, vous en méritez bien davantage, et si, étant supérieur à vous, il ne mente aucun éloge (comme on pourrait le croire, si vous n'aviez soin de le louer], vous en méritez encore moins. » Un glorieux est le jouet des sages, l'idole des sots, la proie des parasites, et l'esclave de sa propre vanité.

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