‹ Œuvres de BaconChapitre 131 sur 170 · LIV. — De la gloire et de la réputation · texte numérisé non relu

LIV. — De la gloire et de la réputation

La grande réputation dépend d'un certain art de faire valoir ses talents et ses vertus, de les mettre dans un jour avantageux, mais sans affectation. Ceux qui courent trop ouvertement après la gloire font ordinairement plus parler d'eux qu'ils n*excitent d'admiration sentie. D'autres, au contraire, semblent obscurcir leur propre mérite lorsqu'il faudrait savoir le mettre en vue, et par celte maladresse manquent la réputation à laquelle ils auraient eu droit de prétendre. Lorsqu'un homme vient à bout d'exécuter ce qui n'avait jamais été tenté ou qui l'avait été sans succès, ou enfin ce qui avait été achevé mais porté à un moindre degré de perfection , il acquiert par ce moyen une plus grande réputation que si, en suivant les traces d'un autre, il eût exécuté une entreprise plus difficile ou qui exigeait de plus grands talents ou de plus grandes vertus. Si un homme sait combiner ses actions et les tempérer tellement les unes par les autres que quelques-unes soient agréables à toutes les factions et en général à tous les corps dont FÉtat est composé, le son des éloges qui en seront le prix n'en sera que plus harmonieux; ce sera l'accord parfait. C'est savoir fort mal ménager sa réputation que de s'engager dans une entreprise où un échec est plus honteux que le succès n'est glorieux. La gloire qu'on acquiert en surpassant ses rivaux est ordinairement plus éclatante et peut être comparée à un diamant qui, étant taillé à facettes, en a toujours plus d'éclat. Ainsi, tûchey. de l'emporter sur vos compétiteurs.

en les surpassante s'il est possible, dans leur propre genre. Des do* mesliques, des clients ou des amis discrets contribuent beaucoup à notre réputation, comme le dit cette sentence des anciens: a Toute réputation, bonne ou mauvaise, vient de ceux avec qui nous vivons. » Et le meilleur moyen de prévenir et d'émousser l'envie, c'est de déclarer ouvertement et de prouver par sa conduite même qu'on est plus jaloux de mériter une grande réputation que de l'obtenir; c'est aussi d'attribuer plutôt nos succès à la fortune ou à la divine providence, qu'à nos talents, à nos vertus ou à notre prudence.

Voici quelle idée nous nous faisons des différents degrés de gloire et d'honneur dus aux hommes qui ont sur les autres une souveraine autorité. Au premier rang sont les fondateurs d'empire (soit monarchies, soit républiques), tels que Romulus, Cyrus, César, Othman, Ismaël. Au second sont les législateurs décorés aussi du titre de seconds fondateurs, et qui, commandant encore après leur mort par les lois qu'ils ont laissées , peuvent être regardés comnoe des espèces de princes perpétuels. De ce nombre sont Selon, Ly~ curgue, Justinien, Edgar, Alphonse de Castille, surnommé le Sage, qui a fait les Sieite partidas (les Sept partitions). Au troisième rang sont les libérateurs ou sauveurs, je veux dire ceux qui ont délivré leur patrie de quelque fléau, tels que guerres civiles, tyrans, joug des étrangers, etc. Dans cette classe on peut ranger César-Auguste, Vespasien, Aurélien, Théodore et Henri VU, roi d'Angleterre. Au quatrième rang nous mettrons ceux qui, par des victoires éclatantes, ont reculé les limites du territoire de leur patrie ou l'ont garantie de l'invasion des étrangers. Au dernier rang sont les pères de la patrie ou ceux qui, en gouvernant conformément.aux lois de lajusr tice, font le bonheur de leur patrie durant leur vie. Ceux que nous plaçons à ces deux derniers rangs sont en si grand nombre qu'il est inutile d'en citer des exemples. Quant aux degrés d'honneur et de gloire que méritent les personnages du second ordre, au premier rang sont ceux que les Romains appelaient participes curarum (participants des soins et des soucis du prince), je veux dire ces personnages sur lesquels les souverains se déchargent de la plus grande partie du poids des affaires, et vulgairement appelés leurs bras droits. On doit placer immédiatement après, les grands capitaines, ceux, dis-je, qui n'ont commandé les armées qu'en qualité de lieutenants des souverains , et qui leur ont rendu des services éclatants. Au troisième rang sont les favoris; j'entends seulement ceux qui, en restant à la hauteur oii ils devaient être, se sont contentés d'être agréables au prince et de contribuer à son bonheur par

m ESSAIS DE MORALE Ef DE POLITIQUE.

Une douce Snlimité sans être nnisifoles âu peul>le. Àtt quatrième sotH tes hommes d'Êlat, savoir : ceux qui , étant tévêtus des plus grandes charges, rempli^seut honorablement la tâche qui leur est Imposée, n est un autre gëni^ d*honhéuf t^vce nous pourrions peutêtre ^acer au premier rahg; je veuk parler de celui qui est dû à ceA hommtds, aussi fares que sublimes, qui se dévouent à tine mort certaine pour la gloire où Tutilité de leur patrie : tels fûï^t Ré^ gulùî et tes deux Décfu^.

Page 1