‹ Œuvres de BaconChapitre 132 sur 170 · LV. — Des devoirs d'un juge · texte numérisé non relu

LV. — Des devoirs d'un juge

Lfes juges ne doivent jamais oublier que leur office est jUs àicere et non JUS daté; c'est-à-dirë d'inlerprélef et d'applîqUeir la loi fet non de la feire, ou, comme ou le dit communément^ de la dontier. Autremetit Vautoritê qu'ils us'urpék'alent deviendrait toute siemblable à celle que s'arroge l'Ê|lise romaine, qtii, soUs prétêite d'expliquer t'ÉGhture-S'ainte, ne Fait pas difficulté d'eh altéfèr le sens, d^ Bjoulef ce (îu'il lui platt, de déclafer article de toi ce (Jumelle n^y a pas trouvé, et d'introduire ainsi, au nom de l'antiquité, dé Vraies nouveautés. Un juge doîlètre plus savant qu'ingénieux, plus vèAè=- Irable que gracieux et populaire, et plus Circonspect que pfésOmp=ttteux. Mais avant tout il doit être Ihtègtie; c'est pour lui une vertu ë'état et la qualité propre à soi) oISce. « Maudit soil, dit la toi, celui qui déplace les bornes destinées à marquer les limites des t)ossésâions ! » Celui qui déplace une simple pierre servant de limite est certaitlement ti'ès-coupablé , mais c'est un juge partial qui se irend coupable de ce crime, au premier chef, et qui déplacé «he InBnité de bornes, en t*endânt une sentence inique par rapport aux terrés et aux autres genres de propriétés. Car une seule sentence itiique amène de plus griands maux qu'un grand nombre de crimes commis par les particuliet-s ; ceux-ci ne tiorrômpent que les ruisseaux, que de simples Rlels d'eati, au lieu que le juge corrompt là source même, comme le dit Salomon : « Un juste perdant sa cause devant Un injuste adversaire^ c'est une calamité comparable à celle d'iitte eau troublée et corrompue dès sa sohrce. » L'office et les de^ voirs d'un juge se rappoi^tenl àuic parties (aux plaideurs)^ aux avocats, &u)c greffiét'fl, aux notaires, scribeâ, clercs et autres miniétres subalterties de la justice ; enfin au prince et au gouvernement dont il relève. 1* Pour cfe qui regarde les causes et les pat^ties, l'Écriture dit : ft II y a des jugés qui convertissent le jugement en absinthe ; » il en est ausssi, âUrait-ellé pu ajouter, qui le convertissent en vinaigre. Car l'itijustice d'une sentence là reftd amère, et elle s'aigrit pët» les délais. Le premier devoir et le principël but de l'office d'un

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juge esl de réprimer îâ violence et la fraude. Or la première est d'autant plus pernicieuse qu'elle est plus ouverte, et la dernière est d'aufeattl plus funeste qu'elle est plus côiivérté et plus cachée. A quoi rt)n peut ajouter les proèè^ trop contentieux (Juè lés cours de justice doiX'etit rejeter comme \ïh aliment indigeste et empoisonné. Un juge doit 8*aplahir les cbemîtts à une jMe Bèrttehce, de la même inanière que Dieu préparie ses voies, je veux dire éû élevant les vallées et en abaissant les collines. Aibsi. quand le jûgô s'aperçoit que l'une des parties â trop dé préponaérance slir Tâutre par la violence et Fâpreté de ^a poursuite, par l'adresse avec laquelle elle preïid ses avantagés, par une cabale qui l'appUie , par la p'roteclioh des hommes en place , par Phabifeté dé soh avocat ou par Ibùte autre cause semblable, c'est alors (Jue le jugé doit donner uue pt^euve sensible de sk sagesse et de son intégrité, eh sachant, malgré ces inégalités, lertîr éhire eux la balance parfaitement égale, ëfiii de J)ouVoir pour ainsi dire asseoiir sa sentence SiiV Utt sol uni et parfaitiement de niveau. « Celui qui se mouché ave'ô trop dé ibrce *e tire du sang, et lorsque le vih est trop foulé il a line sâ^ veur revifehe et il sent la grappiè. » Le ju^é tte èoit doub pas fonder isa àènlèrtce sur urt^ întérprétâliôti trop rigoureuse de la loi hl su^ des cottséquences tinéés de trop loîtt , surtout dans l'ihterprétalioii des lofe pénales; il he dt)it pas faire uh moyéh de rîg;ueur dte ce qui, dans l'ittteutîon du législateur, h'est qu'un moyen de lérréiii^. À\itrément il Voudrait feire tomber éur le peuple cette pliiîiB dont përiè l'Êcrîturê dans ce vérs^ : « Il fera pletiVoi^ sur eux des fitets. » Câi* lorsque te lois péhales sbttt éùlvîés avec Utte excessive riéliedr, oh peut lés cômpai^ér à ufite pluie de filets ôU dé pièges qui tbmbérit sur lés peuples. Ainsi, lorsque ces Ibis pénales ont lohg-temps rformi, ou ne convienttéttt plus att temps présent, il est de là prudence d'uii juge de les restreindre dans leiit* applicalioft; te devoir d'uh jugé étant de corisidét^r noh^élilemerit lés choses méhies, mais «^ussilé temps de chaque chose. Daus les causés léapiiales le jUge doit eh- Visager d'un ideil sévère l'exemple qUe dohné lé délit, et d'Un œil de commisératiou le délihquaht.

Quant aux avocats et au conseil des parties, là gravité et là patience à écouter les plaidoyers sont des élémerits essehtiels de là justice; Un jugé grand pàrleUr et qui coupe fVé(JUemmêht la parole aux avocats n'est qu'une cymbale étourdissante. 11 ne Convient pas non plus à un juge de vouloir faire parade de lu vivhcité dé son tesprit en prévenant ce que l'avocat doit dire et dont il aurait été mieux informé eh se dôHnant la patience d'écoulei-; ïl ne doit donc

pas ihierromptiê, tmper les preuves oH les donclusiotis des bvocais.

ni aller au-devant des informalions par des questions précipitée», en les supposant môme très-pertinentes; en un mot, il doit écouter jusqu'au bout. Les fonctions et les obligations d*un juge à Taudience se réduisent à quatre. IL doit : 4° saisir et marquer la suite et l'enchaînement des preuves; S** modérer la longueur des plaidoyers en élaguant les répétitions inutiles, tout ce qui n*a aucun rapport direct avec Taffaire et qui ne tient point à la cause, les digressions, les écarts ; 3® récapituler, trier, comparer et rassembler les points ]es plus essentiels parmi les moyens allégués de part et d^autre; 4» enfin prononcer la sentence ; tout ce qu'on fait de plus est de trop et a ordinairement pour cause la vanité du juge, la démangeaison de parler , l'impatience à écouter, le défaut de mémoire ou l'impuissance de soutenir et de fixer son attention. On est quelquefois étonné de l'ascendant qu'un avocat audacieux peut prendre sur un juge, qui devrait, pour se rendre semblable à Dieu, qu'il représente lorsqu'il est sur son siège, abaisser les oi^ueilleux et élever les humbles. Mais ce qui est encore plus choquant, c'est que les juges ont des avocats favoris auxquels ils témoignent une prédilection scandaleuse ; partialité qui, en augmentant les honoraires des avocats et les épices du juge, rend celui-ci suspect de corruption et de collusion. Cependant, lorsqu'une cause a été bien plaidée et maniée avec autant de méthode que de netteté, le juge doit quelques éloges à l'avocat, surtout à celui qui a perdu sa cause. Ces éloges ont le double effet de soutenir le crédit de l'avocat auprès de son client, et de faire perdre à celui^i sa prévention en faveur de sa propre cause. L'intérêt public exige aussi que le juge fasse, avec les ménagements convenables, quelques réprimandes aux avocats lorsqu'ils donnent à leurs clients des conseils artificieux, et lorsqu'une négligence visible de leur part rend la défense plus faible, lorsque les faits sont mal exposés et trop peu circonstanciés, lorsque leurs moyens ne sont que de pures chicanes , lorsqu'ils plaident avec une audace offensante pour le juge; enfin, lorsqu'ils défendent une cause visiblement mauvaise. L'avocat ne doit pas étourdir le juge par les éclats de sa voix, ni user d'artifice et de manège pour remettre sur le tapis une cause déjà jugée. Le juge, de son côté, ne doit pas interrompre l'avocat et l'arrêter à moitié chemin, mais lui laisser le temps de s'expliquer, pour ne pas donner lieu à la partie de se plaindre que son avocat et ses preuves n'ont pas été entièrement entendus.

A l'égard des greffiers, des notaires et autres bas officiers, le lieu où l'on rend la justice est un lieu sacré , et non-seulement le tribunal, mais encore les bancs et toute l'enceinte doivent être

pxempts jdé scandale et de corruption. Car, comme le dit l'Écpiture- Saintc : « On ne vendange point parmi les ronces et les épines. » De même la justice ne peut donner ses doux fruits parmi les ronces et les buissons , c*est-à-dire parmi des scribes trop avides et trop cupides. Or, on en trouve au barreau de plus d'une espèce : i^ ceux qui en semant des procès n'engraissent les cours de justice qu'en faisant maigrir les peuples; 2^ ceux qui engagent les cours dans les conQits de juridiction et qui ne sont rien moins que les amis de ces cours (titre dont Jls se targuent ordinairement], mais qui n'en sont que les parasites; qui nourrissent leur orgueil et les excitent par leurs flatteries à passer les limites de leur ressort ; qui enfin font leurs propres affaires aux dépens de la réputation de ceux qu'ils flattent ; 3^^ ceux qu'on peut regarder comme la main gauche des cours; qui, par des détours subtils et de pures chicanes, faisant prendre un mauvais tour aux procédures, entraînent la justice vers des routes tortueuses et dans un vrai labyrinthe ; i^ les exacteurs impitoyables. C'est surtout à eux que s'applique cette comparaison, qu'on fait ordinairement des cours de justice aux buissons ; sous lesquels les brebis trouvent un abri durant l'orage', mais où elles laissent une partie de leur toison. Au contraire un greffier blanchi dans sa profession, d'une probité reconnue, bien au fait des actes déjà passés et des jugements déjà rendus, circonspect dans ceux qu'il couche de nouveau ; expert dans la procédure et bien au courant du tribunal , est un excellent guide pour une cour et montre souvent au juge même la route qu'il doit tenir.

Pour ce qui concerne le prince ou l'État, les juges doivent avant tout se rappeler cette conclusion des douze tables : « Que le salut du peuple soit la suprême loi , » et poser pour principe que : « Si les lois ne tendent pas à ce but , on doit les regarder comme des règles captieuses et de faux oracles. » Ainsi tout marche avec plus d'ordre et d'harmonie dans un État lorsque les princes confèrent souvent avec les juges, et réciproquement lorsque les juges consultent souvent le souverain et le gouvernement; savoir : le prince, lorsqu'une question de droit intervient dans les délibérations politiques ; et les juges, lorsque des considérations qui intéressent l'État même se rencontrent dans des matières de droit. Car il arrive assez souvent qu'une affaire portée en justice, et qui ne roule que sur le tien et le mien, a cependant des conséquences qui peuvent intéresser l'État ; et j'appelle affaires d'État non-seulement ce qui a quelque relation avec les intérêts du souverain, mais mémo tout ce qui peut introduire quelque grande nouveauté ou offrir quelque exemple dangereux, ou enfin ce qui intéresse visiblement une grande partie

Ui ESSAIS DE MORALE ET DE POLlTIQCJE.

de la nation. Que personne ne se laisse abuser par ce faux principe : qu'il y a une incompatibilité naturelle entre des lois justes et la vraie politique ; ces deux choses étant dans le corps politique comme les esprits vitaux et les nerfs où ces esprits se meuvent.

Les juges doivent aussi se souvenir que le trône de Salomon était soutenu par des lions. Ainsi, que les juges soient des lions; mais que ces lions soient sous le trône. Qu'ils veillent continuellement pour empocher qu'on n'attaque les droit« de la souveraineté. Enfin les juges ne doivent pas être assez peu instruits de leurs droits et de leurs prérogatives pour ignorer que leur devoir leur commande et que leur droit leur permet de îéke un prudent usage et une judicieuse application des lois. C'est à ce sens qu'ils doivent s^applîquer ces paroles de l'Apôtre, touchant la loi supérieure a toutes les lo*s humaines : « Nous savons que la loi est bonne pourvu toutefois qu'on en use légitimement. i»

LVL >^ De la colère.

Vouloir étouffer en soi toute semence de colère n'est qu'une fan-* féronnade de stoïcien. Il est un oracle plus sdr qui doit nous guider: a Mettez-vous en colère, dit TÊcriture-Sainte, mais gardex^vous de pécher , que le soleil ne se couche pas sur votre colère ; » ce qui signifie qu'on doit mettre des bornes à sa colère, o'est-à-dire en modérer les mouvements et en abréger la durée. Nous montrerons d'abord comment on peut, en général, modérer et rompre eti soi rinclination et la disposition habituelle à la colère (l'irascibililé) ; 3** comment les mouvements particuliers de cette passion peuvent être réprimés, ou du moins comment on peut empêcher qu'elle n'ait des conséquences trop .funestes ; 8» comment on peut exciter ou apaiser cette passion dans un autre Individu.

Quant au premier point : le meilleur remède est de réfléchir sur les effets que cette passion produit ordinairement, et sur les désor-dres sans nombre qu'elle cause dans la vie humaine. Or le meilleur temps pour ces réflexions, c'est lorsque l'accès de colère est passé. Sénèque a dit avec raison que les effets de la colère ressemblent à la chute d'une maison qui, en tombant sur une autre, se briso elle-même. L'Ëcriture-Sainte nous exhorte à posséder notre âme par la patience; en effet, quiconque perd patience perd alors la possession de son âme. L'homme ne doit pas ressembler à rabeille qui laisse sa vie dons la blessure. La colère est certainement une faiblesse; et on sait que ce sont ordinairement les individus les plus faibles, tels que les enfanls, les femmes, les vieillards, les malades, etc., qui y sont le plus sujets. Quoi qu'il en soit, lorsqu'on

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est en colère, il vaut mieux témoigner du mépris que de la crainte, afin de paraître plutôt au-dessus qu'au-desaous de l'injure et de la personne qui Ta faite; ce qui sera toujours facile pour peu qu'on sache garder des mesures et se posséder dans la colère,

A l'égard du second point , les causes et les motifs de la colère se réduisent à trois : 4^ une trop grande sensibilité aux injures et une excessive susceptibilité de caractère. On ne se met en colère qu'autant qu'on se croit offensé ; aussi les personnes délicates et très-susceptibles par rapport à l'honneur sônt^elles plus irascibles que les autres : il est une infinité de choses qui les blessent et qu*une nature plus forte ne sentirait pas. ^'* La disposition à trouver dans les circonstances de l'injure des signes de mépris ; car le mépris provoque et enflamme la colère autant que l'injure même : aussi les personnes ingénieuses à trouver ces signes de mépris dans tout ce qui peut les choquer s'emportent<-elles plus fréquemment que le? autres. S"* La crainte où est l'offensé que l'injure ne fasse tort à sa réputation. Le vrai remède à tous ces inconvénients, remède indiqué par Gonssalve de Cordoue, c'est d'avoir un honneur sembla*, ble à une toile forte. Mais le meilleur préservatif contre cette passion, c'est de gagner du temps en se persuadant, si l'on peut, que le moment de la vengeance n'est pas encore venu ; qu'on en sera le maître dans un autre temps, et que, n'ayant pas besoin de sa presser, on prend patience.

Quant aux moyens d'empêcher que la colère n'ait des effets dont on ait lieu de se repentir , il est deux précautions à prendre pour parvenir à ce but, La première est de s'abstenir de toute exprès** sion trop dure, de toute personnalité trop piquante; car les invec" tives qu'on peut adresser à toutes sortes de personnes font moins d'impression sur chaque individu. La seconde est de se garder de révéler un secret par un mouvement de colère ; une telle indiscret* tion bannirait pour toujours un homme de la société, dont il de^ viendrait le fléau. Il faut encore, lorsqu'on a quelque affaire en main, avoir l'attention de ne pas la rompre par colère, et, dans le cas même où l'on s'abandonnerait à cette pasolon, ne faire du moins aucune démarche qui ne laisse plus de retour.

Quant aux moyens d'exciter ou de calmer cette passion dans une autre personne, tout dépend de bien choisir les moments. Or, i° une personne qui est déjà de mauvaise humeur est plus facile à irriter; 2° en interprétant les procédés, les discours, etc., d'une personne, de manière à faire croire à celle qui est mécontente d'elle qu'elle y a mis beaucoup de mépris pour elle; moyen conforme à ce que nous avons déjà dit ; et par conôéquenl on pourra

apaiser cette passion par les deux moyens diamétralement opposés; je veux dire que, pour porter à une personne les premières paroles sur une chose qui peut la mettre en colère, il faut choisir les moments où on la voit de bonne humeur, car tout dépend de la première impression. L'autre moyen est une bénigne interprétation de Toffense reçue ; je veux dire qu'il faut tâcher de faire croire à la personne offensée que Toffenseur ne Ta pas fait par mépris pour elle, et attribuer la chose à un malentendu, à la crainte, à la passion, ou à toute autre cause de cette nature.

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