‹ Œuvres de BaconChapitre 135 sur 170 · PRÉFACE DE L'AUTEUR · texte numérisé non relu

PRÉFACE DE L'AUTEUR

sœur posthume, se rapporte à ces murmures et à ces bruits sédi* lieux qui, après qu'une révolte a été assoupie et presque entière^ ment étouffée , se répandent et voltigent encore pendant quelque temps, ou qui, en lisant dans les poètes que le géant Typhon, ayant coupé les nerfs à Jupiter, les emporta, et qu'ensuite Mercure les ayant dérobés les rendit à ce dieu , ne reconnaisse aussitôt que cette fable représente allégoriquement ces violentes insurrections qui coupent aux rois les deux principaux nerfs, savoir, ceux de l'argent et de l'autorité, de manière toutefois qu'à Taide de discours gracieux et populaires ou de sages édits ils recouvrent pour ainsi dire furtivement et en très-peu de temps Taffection de leurs sujets et la force qui en dérive; ou qui enfin, en lisant dans les auteurs fabuleux que dans cette expédition si mémorable des géants l'ane de Silène/ qui ne cessa de braire durant le combat, contribua beaucoup à la défaite de ces enfants de la Terre, ne voie au premier coup d'oeil que cette fiction désigne ces immenses coalitions de rebelles qu'on voit le plus souvent dissipées par des nouvelles hasardées et de vains bruits qui répandent la terreur parmi eux. De même, qui ne voit aisément dans plusieurs de ces fictions l'analogie de certains noms avec les personnes ou les choses qu'ils dé* signent? Par exemple, le nom. de Métis, l'une des épouses de Jupiter, signifie proprement le con^il, la prudence; celui de Typhon les gonfiements, les soulèvements ou les insurrections; celui de Pan l'univers entier, le grand tout ; celui de Némésis la vengeance, etc. On ne doit pas non plus être étonné de voir les poètes mêler quelquefois à leurs fictions des faits historiques, ou y faire d'autres additions pour rendre la narration plus agréable, ou confondre les temps, ou enfin transporter une partie de telle fable dans telle autre pour former du tout une nouvelle allégorie. Ces variations n'ébranlent point notre sentiment et sont d'autant moins étonnantes que les inventeurs de ces fables n ont ni vécu dans les mêmes temps, ni visé aux mêmes buts, quelques-unes de ces fictions étant fort anciennes et les autres beaucoup plus modernes, les unes servant de voile à des principes ou à des systèmes de physique et les autres à des maximes de morale ou de politique. Ajoutez que dans quelques-unes de ces fables la narration est quelquefois si ridicule et si absurde que cette absurdité même démontre leur destination et leur sens allégorique; car lorsque la narration d'une fable n'a rien d'invraisemblable ni de choquant, on peut présumer qu'on ne l'a inventée qde pour le simple amusement, et que dans cette vue on a tâché de donner au récit la vraisemblance historié que. Mais lorsqu'on y voit des choses que personne pe se serait

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jamais avisé de raconter ni même d'imaginer, on ficut en inrérer qu'elle» avaient une autre destination. De ce dernier genre est la suivante. Jupiter, disent les poètes, épousa Métis; sitôt qu'il la vit enceinte, Il la dévora ; il eut ensuite lui-même une sorte de grosiesse, et, au terme ordinaire de raccouchënient, Pallas sortit de son cerveau tout armée. Il est clair qu'un conte si monstrueux, si extravagant et si éloigné de toutes les voies de la pensée humaine ne se serait pas présenté de lui-même â l'esprit mortel, pas môme en songe. Une des considérations qui ont le plus contribué à coo^ firmer notre sentiment sur Ce point, c*est que la plupart des ftibles dont nous parlons n'étaient pas de l'invention des poètes qui les ont publiées ou rendues célèbres, tels que HoméVé, Hésiode, etc. ; car s'il était bien prouvé que ces fictions appartenaient réellement auî poètes dont nous les tenons, une telle origine (alitant que nous pouvons le présumer) ne nous annoncerait ni de grandes vdeSj ni un but fort élevé. Mais, pour peu qu'on les lise avec quelque attention, on reconnaîtra aisément que ces poètes les rapportent comme ayant été adoptées et reçues dans des temps plus anciens « non comme nouvelles et comme étant de leur invention. De plus, des auteurs contemporains les tins des autres les rapportant de difilrentes manières, on doit en Inférer que ce qu'elles ont de commun vient des temps pltis anciens, et que leurs difiérences et leurs va>^ Hâtions viennent des additions que les différents auteurs auront jugé à propos d'y flaire pour les embellir et les rendre plus agréables; ce serait même cette dernière considération qui leur donnerait plus de prix à nos yeux, et qui nous déterminerait à les regarder, non comme des proiductions de ces poètes mêmes qui nous les ont transmises ni de leurs contemporains, mais comme d'augtistes dé^bris d'un siècle plus éclairé et comme une sorte de souffle léger qui, des traditions de quelques nations beaucoup plus anciennes, est venu pour ainsi dire tomber dans les trompettes et les flûtes des Grecs. Cependant si quelqu'un s^obstinait encore â soutenir que le sens allégorique de ces fables y a été mis après coup et non dès l'origine, nous lui laisserions volontiers son opinion sur ce point, et nous l'abandonnerions â cette sévérité de jugement qu'il affecte dans cette question ; mais, pour peu qu'il provoque et mérite ntie réplique, nous lui livrerons un nouvel assaut en lui opposant une considération encore plus importante et plus frappante. Les paraboles, lui dirons-nous, ont été dans tous les temps employées à deux usages de nature très-différente, et ont même eu souvent ûem destinations opposées ; car ces allégories dont on revêt certaines vérités peuvent servir et servent en .effet tantôt â les voiler, tantôt

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à iei Maîrcir. MaU laissant pour ie moment la pFemièr^ de cesi deux destinptlong afin d'éviter toute discussion sur ce siyet, et en accordant même que les fables les plus anciennes n'étaient que des fictions vagues çt sans objet, n'ayant pour but que le ^mple amu^ sementt toujours esMI certain que les fictions inventées daas les temps ultérieurs ont eu la seconde de ces deux destjnatiops, et il n'est point d'homme un peu éclairé qui ne les regarde comme une invention fort judicieuse, très^solide, très^utile aui^ sciences, et môme d'une nécessité absolue pour remplir ce second objet dont nous venons de parler, je veux dire pour mettre à la portée des moindres esprits les vérités récemment découvertes, mais trop éloi« gnées des opinions vulgaires, et les pensées trop abstraites, Aussi, dans ces premiers siècles, temps où li^s inventions et les déductions de la raison humaine, môme celles qui aujourd'hui ^ont triviales et, rebattues, étaient encore nouvelles et paraissaient étranges, tous les écrits et les discours étaient remplis de fables, d'apologues, de paraboles, d'énigmes, d'emblèmes, d'allégories et de similitudes de toute espèce. A celte époque, ce langage 6guré n'était pas encore un moyen destiné à envelopper des vérités qui, bien qu'utiles, ont besoin d'être un peu voilées, mais une simple méthode d'enseignement; car alors les esprits, encore faibles et grossiers, repoussant toute pensée trop subtile ou trop abstraite, ne pouvaient encore saisir que les vérités sensibles.^Comme l'invention des hiéroglyphes est plus ancienne que celle des lettres de l'alphabet, l'invention de ces paraboles a aussi précédé celle des arguments, et, même de nos jours, tout homme qui veut éclairer les esprits en ménageant leur faiblesse est encore obligé de suivre la môme méthode et de recourir fréquemment aux similitudes. Ainsi, terminant ce préambule par une vérité importante, la sagesse des premiers siècles, dirons-nous, fut ou très-grande ou très-heureuse : très-grande si les premiers sages inventèrent à dessein ces figures et ces allégories; très-heureuse si, en visant à un autre but, ils eurent du moins te mérite de fournir une matière, une occasion et un moyen pour donner tant d'élévation et de dignité aux contemplations humaines. Quoi qu'il en soit, nous espérons que nos méditations sur ce sujet ne seront pas tout à fait inutiles, et que nous remplirons du moins l'un ou l'autre des deux objets indiqués; car, à l'aide de ces interprétations des antiques paraboles, nous répandrons quelque jour sur les obscurs écrits de quelques anciens ou sur les choses mêmes. Cependant, s'il nous est permis d'exposer notre sentiment sur ce point avec une liberté philosophique et sans témoigner de mépris pour ceux qui nous ont précédé dans cette carrière , nous

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ne craindrons pas de dire que les productions en ce genre publiées jusqu'ici se réduisent presqu*à rien ; et quoique des écrivains trèslaborieux aient traité fort amplement celte matière, le genre même est tombé dans une sorte d'avilissement, parce que ces premières tentatives pour expliquer les fables les plus anciennes ont été faites par des hommes peu éclairés, dont la science s'élevait à peine audessus des lieux communs, et qui, n'ayant appliqué ces allégories qu'9 des opinions vulgaires, ont manqué le vrai but et n'ont fait qu'effleurer cet important sujet. Pour nous, abandonnant aux écrivains dont nous venons de parler les faciles découvertes qu'ils ont pu faire en ce genre, nous tâcherons de pénétrer plus avant dans ces profondeurs de l'antiquité et de saisir ces vérités plus fécondes que les premiers sages couvrirent du voile mystérieux de la fable et de l'allégorie.

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