‹ Œuvres de BaconChapitre 136 sur 170 · I. — Cassandrej ou de Vexcessive liberté dans les discours · texte numérisé non relu

I. — Cassandrej ou de Vexcessive liberté dans les discours

Cassandre, selon les poètes, fut aimée d'Apollon, et, tout en éludant les désirs de ce dieu, elle ne laissa pas d'entretenir ses espérances, jusqu'à ce qu'elle eût extorqué de lui le don de la divina** tion (la faculté de prédire l'avenir) ; mais sitôt qu'elle fut en pos-^ session de ce qu'elle avait voulu obtenir par cette longue dissimulation, elle rejeta toutes ses prières et le rebuta ouvertement. Le dieu, ne pouvant révoquer le don qu'il lui avait fait, mais indigné d'avoir été joué par cette femme artificieuse, et brûlant du désir de se venger, y joignit une condition qui en fit pour elle un vrai châtiment; car, en lui laissant la faculté de prédire avec justesse, il lui ôta celle de persuader : en sorte que, depuis cette époque, malgré la vérité de ces prédictions, personne n'y ajoutait foi ; disgrâce qu'elle éprouva dans une infinité d'occasions, et surtout relativement à la ruine de sa patrie, qu'elle avait su prédire sans que personne eût daigné l'écouter ou la croire.

Celte fable parait avoir été imaginée pour montrer l'inutilité des conseils les plus sages, donnés avec une généreuse liberté, mais mal à propos et sans les ménagements nécessaires. Elle semble dé-* signer ces individus d'un caractère âpre, difficile et opiniâtre, qui ne veulent point se soumettre à Apollon ou au dieu de l'harmonie , ne prenant ni le ton, ni le mode, ni la mesure des personnes et des choses (qui dans leurs discours ne savent régler ni leur ton ni leur style sur la disposition des auditeurs); en un mot, qui ne savent point chanter sur un ton pour les oreilles savantes et sur un autre ton pour les oreilles novices, qui enfin semblent ignorer qu'il est un temps pour parler et un temps pour se taire : car quoique les gens de ce caractère aient toutes les connaissances et toute l'énergie requises pour donner un conseil salutaire et courageux, cependant, malgré tous leurs talents et tout leur zèle, comme ils manquent de la dextérité nécessaire pour manier les esprits, rarement ils réus-

398 SAGESSE D£S ATtClENS

sissent à persuader ce qu'ils conseillent et ils ont peu (Inaptitude pour les affaires. Ils sont même nuisibles à ceux avec qui ils se lient et dont ils se font écouter ; ils hâtent la ruine de leurs amis, et alors enfin, je veux dire lorsque le mal auquel ils ont eux-mêmes contribué par la raideur et Tdpretè de leur caractère est consommé et sans remède, ils passent pour des oracles, pour de grands prophètes^ pour des hommes qui ont la vue longue. C'est ce dont on vit un exemple frappant en la personne de Caton d'Utique. Ce Romain prévit que la ruine de sa patrie serait Teffet de deux causes, savoir : d'abord la conspiration de César et de Pompée, puis leur mésintelligence. Son génie élevé vit cette catastrophe Ipng-tçmps avant l'événement, et sa prédiction fut une espèce d*oracIe ; mais c(9 malheur qu'il sut prévoir de si loin, il ne mi pas le prévenir : il fut même asseï imprudent pour y contribuer, et son âpreté hâta la ruine de $sa patrie ; observation judicieuse qu'a faite Cioéron luimême, avec cette élégance qui lui était propre* « Caton, disait-ril, est un per^nnage d'un grand sens, eependant il ne laisse pas de nuire quelquefois à la république ; il nous parle comme si nous vi-r viens dans la république de Platon, et non dans cette lie (ce atarc) de Romulus.

IL — Typhon , ou les révoltes.

Junoq, indignée de ce que Jupiter avait engendré) de luir-méme et sans le concours de son épouse, Pallas, qui était sortie tout armée de ^on cerveau, fatigua long-temps par n)s prières toui» les dieu$ $i toutes les déesses, afin^qu'ils la missent aussi en état d'enfanter sans la coopération de Jupiter, Les dieUK, vaincus p^ir ses importuQités , ayant consenti à sa demanda, elle ébranla la terre jusque dans se$ fondement, secousse qui donna naissance à Typhon, monstre d'une statwre immense et de l'aspect le plup ter-, rjble; un serpent fut chargé de le nourrir. Lorsqu'il fut grand, il déclara aussitôt la guerre à Jupiter, Dans ce combat le diei} fut vaincu et tomba au pouvoir du géant , qui , l'ayant mis sur ses épaules, le porta dans une région obscure et fort éloignée; puis il lui coupa tous les nerfs des pieds et des mains et, après l'avoir ainsi mutilé > il |e laissa dans ce triste état, mais ensuite Mercure eut l'adresse de dérober au géant le^ perfs de Jupiter et les rendit à ce dieu. Jupiter^ ayant ainsi recouvré toutes ses forces, attaqua de nouveau le monstre, il le blessa d'abord d'un coup de foudre, et du sang qui coula de la blessure qu'il lui fit naquirent quantité de serpents; alors enfip il lança contre lui le mont Etna et, l'écra-^ sant de cette masse énorme, il le tint immobile, étal où il est encore.

Page 1