II. — TYPHON
Cette fable paraît avoir été imaginée pour monlPer les vicissitudes de la destinée des princes, ainsi que les causes et le remède de ces révoltes qui s'élèvent quelquefois dans les monarchies; car c'est avec raison qu'on pense que les rois sont (ou doivent ôtre] unis à leurs peuples comme Jupiter â Junon^ et par une sorte de lien conjugal : mais trop souvent corrompus par la longue habitude du commandement, ils le font dégénérer en tyrannie; ils attirent à eux toute l'autorité, ils foulent aux pieds les privilèges et leâ droits de tous les ordres de TÉtat ; ils dédaignent les avis de leur sénat (du conseil d^état, et en Angleterre ceux du parlement)^ c'est-à-dire qu'ils exercent un pouvoir arbitraire, voulant que leurs ordres les moins réfléchis soient exécutés sur le champ et que leur caprice ait force de loi. Puis les peuples, indignés d'une telle conduite et las de l'oppression , tâchent d'enfanter aussi sans la coopération du prince, se créant d'eux-mêmes quelque chef et lui déférant le corn*mandement; celte instirrectioii a ôrdinairettient pour cause les instigations et les sollicitations des grands ^ qui, une fois coalisés, tentent de soulever le peuple > soulèvement d'où résulte dans l'État une sorte de gonflement figuré dans cette fable par l'enlknce de Typhon. Cette agitation croit et est en quelque manière nourrie par la malignité innée et le mécontentement du peuple, disposition qui est ie serpetit le plus dangereux pour les rois ; puis, lorsque les rebelles ont rassemblé toutes leurs forces et pris toutes lourd mesures, la révolte éclate et dégénère en guerre ouverte. Or, ces insurrec** lions étant la source d'une infinité de maux, soit pour les peuples, soit pour les rois , c'est avec raison qu'elles sont ici représentées par la monstrueuse effigie dé Typhon. Les cent tôles d6 ëé monstre figurent la division et la multiplicité des pouvoirs, ses gueules enflammées désignent les incendies ; ces serpents qui lui servent de ceinture ou de collier indiquent les maladies pestilentielles qui régnent alors, surtout durant les sièges; ses mains de fer se rapportent aut massacres^ les serres d'aigle sont l'image des rapines et des vexations; enfin les plumes dont tout son corps est couvert représentent les bruits inquiétants qui se répandent alors, ainsi que les nouvelles fâcheuses et les vaines terreurs dont ces bruits sont la source. Quelquefois le parti insurgé prend tellement le dessus que les rois, emportés pour ainsi dire par les rebelles, sont forcés d'abandonner le siège de leur empire et leurs principales villes, de rassembler autour d'eux le peu de forces qui leur restent et de se retirer dans quelque province éloignée et peu connue, après avoir perdu leurs trésors et leur autorité, qui sont leurs deux principaux nerfs. Cependant quelque temps après, pour peu qu'ils sup-
portent leur disgrâce avec une sage patience, ils recouvrent leurs nerfs par Tinduslrie et la dextérité de Mercure; je veux dire que par de sages édits, par leur affabilité, par des discours gracieux et populaires, ils regagnent peu à peu Taffeclion de leurs sujets, qui ensuite payent avec joie les contributions, et c*est ainsi que l'autorité du prince reprend une nouvelle vigueur. Cependant les princes les plus prudents et les plus circonspects se gardent bien de tenter souvent la fortune en pareille circonstance et de risquer des batailles; ils tâchent seulement de ruiner la réputation des rebelles par quelque exploit mémorable. Si cette tentative est couronnée par le succès, les rebelles étant découragés et abattus par cette grande blessure et commençant à redouter la vengeance du prince, tout le feu qui leur reste s*exbale en vains murmures, figurés dans cette fable par le sifflement des serpents. Ensuite, désespérant tout-à-fait de leur fortune et perdant entièrement courage, ils commencent à se disperser en fuyant, et alors enfin il est temps pour les rois de les écraser en jetant sur eux le mont Etna, c'està-dire de tomber sur eux avec toute la masse des forces du royaume.