‹ Œuvres de BaconChapitre 139 sur 170 · IV. — Narcisse, du Vhomme amoureux de lui-même · texte numérisé non relu

IV. — Narcisse, du Vhomme amoureux de lui-même

Narcisse, suivant les poètes, devint célèbre par ses grâces et sa beauté ; mais Téclat de ses avantages extérieurs était terni par de continuels dédains et par un orgueil insupportable. Ainsi, n'aimant que lui-même, il menait une vie solitaire, parcourant les forêts et ne s'adonnant qu'à la chasse avec un fort petit nombre de compagnons auxquels il tenait lieu de tout. La nymphe Écho le suivait aussi en tous lieux. Un jour, las de la chasse et poussé par sa destinée, il vint se reposer, vers le milieu du jour, près d'une fontaine dont les eaux étaient claires et limpides; y ayant aperçu sa propre image, il ne se tassait point de la considérer, et il en devint tellement amoureux que, forcé de tenir ses regards fixés sur cet objet si cher, il s'affaiblit peu à peu et tomba dans un mortel engourdissement. Après sa mort les dieux le métamorphosèrent en cette fleur qui porte son nom , qui parait s'épanouir au commencement du printemps et qui est consacrée aux dieux infernaux, tels que Pluton, Proserpine et les Euménides.

Cette fable paraît avoir pour objet le tour d'esprit de ces individus qui, infatués de leur beauté ou de quelque autre avantage qu'ils doivent à la seule nature et non à leur propre industrie, s'ai-

ment etcessîvement et sont pour ainsi dire amoureux d'edx-mêrnes. Assez ordinairement les hommes de ce caractère n'aimefit point a paraître en public et ont de Téloignement pour les affaires; 6a^ dans la société et dans utie vie plus active, ils auraient à essuyer ou des affronts, ou des négligences, toutes disgrâces qui pourraient les troubler et les décourager. Aussi mènent-ils presque toujours «fae vie retirée , timide et solitaire , contents d'une petite société toute composée de personnes qui les cajolent, qui défèreât toujours à leur sentiment, applaudissent à tous leurs discours et sont éominè leurs échos. MaiSj enflés de ces continuels applaudissements, gâtés pai- ces cajoleries et rendus t)resque immobiles par cette àdmiratioù qu'ils ont pour eux-mêmes, ils deviennent excessivement pàrèssëtt^ et tombent dans une sorte d'engourdissement qui les rend Incapables de toute entreprise dont Téxécutioti demande un peu dé vigueur et d'activité. C'est avec autant dé jugeinëUt qu0 d'élêgâtieë qbe les poètes ont choisi Une fleur printatiière pour image d^ individus dont uobs (tarions. En efifëtj les hommes de eë caractère oht ùiiè certaine fleur de talent et acquièrent un peu dé célébrité dtirant leur jeunesse; mais dans l'âge inûr ils trompent l'dttente de leurs adtâirateurs et ces grandes espérance^ qu'on avait Coriçues d'eux. C'est dans le même esprit que les poètes ont feint que eétie fleur est consacrée aux dieux infernaux , les hommes atteints de cette maladie n'étant propres à rien. Or, tout ce qui dé soi-même ne dbnne aucUn fruit, mais pdsse et s'efface â l'instant comilie la trace du vaisseau qui sillonne les ondes, était consacré par lés anclëhs aux ombres et au^ diétix infernaux.

Y; ^^ Le StycO) ou les promesse», ks conventions et les truites.

Dans ùti grand nombre de fables oii de Actions poétiques, il est fait mention dé ce serment uilique par lequel lés dieux se liaieiit lorsqu'ils voulaient faire Uhé promesse irrévocable. Eh faisaiii ce serment, ils n'attestaient aucune puissance céleste et ne Jurafeht par aucun deS attributs divins, mais seulemeht par le Styi, Oeuve des enfers qui, faisant plusieurs révolutions autôUr dU noirerh^ire dé Pluton, l'environnait comme une ceinture â plusieurs doublés. Cette formule dé serment était toujours employée Seule, et on Hé lô jbignait jamais à aticurie iàùtré pour hii donner plus de fbrce et la rendre inviolable; car la péiHé dépernée contre ceux qui la violaient étant celle que les dieux redoutaient le plus, satbir, celle d'être exclus du bariquet deâ dieux pendant Un certain i^oînbre d'années, elle formait une sdhfction suffisante.

Cette fable paraît avoir pour objet les conventions él lés tHiités

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des princes; car on est matheureusément trop fondé â observer à ce sujet que ces traités, quelque solennels qu^iis puissent être et de quelque serment qu'ils soient appuyés, ont si peu de stabilité qu'on doit plutôt regarder ces serments cortime une espèce de cérémonial et de formalité destinée â en imposer au vulgaire, qUe comme une sûreté et une garantie qui puisse assurer l'exécution de ces traités. Osons dire plus : dans les cas mêmes où les liens de la parenté (qui sont comme la sanction de la nature) et des services mutuels se joignent â ces serments , le tout paraît â la plupart des princes insuffisant pour balancer leurs ambitieuses prétentions et pour ne pas céder aux prérogatives licencieuses de la souveraineté.

Ce qui est d'autant moins étonnant, qu'il est toujours facile aux princes de pallier par une infinité de prétextes spécieux leur cupidité , leur ambition et leur mauvaise foi , attendu qu'ils ne voient au-dessus d'eux aucune puissance â laquelle ils soient forcés de rendre compte de leurs actions. Aussi a-t^on raison de dire que la garantie proprement dite et la vraie sanction de ces traités n'est rien moins qu'une puissance céleste, mais la nécessité (la seule qui soit respectée des puissances de ce monde), lé danger imminent de leurs États et l'utilité réciproque; car là plus élégante image de la nécessité, c'est le Styx, fleuve redoutable que tout mortel doit passer et ne repassera jamais. Ce fut aussi la seule divinité que l'Athénien Iphicrale voulut avoir poUr garant d'un traité; et comnle cet illustre persohnage est le seul qui ait osé dire hautement ce que taht d'autres pensaient secrètement, il ne sera pas inutile de rapporter ici ses proptes paroles. Voyant les Lacédémoniens imaginer et proposer une induite de précautions et de sanctions pour assuret* l'ekécutioh d'un traité : « Vous ne pouvez, leur dit-il, ô Lacédémoniens! vous donner des liens assez forts et .nous donner une sûreté suffisante qu'en nous faisant voir clairement que vous nous avez mis entre les rnains des moyens suffisônts pour vous mettre hors d'état de nous nuire dians le cas même où vous seriez tentés de lie faire, h Ainsi, soit qu^ôn Ôte aux princes la faculté de nuire, soit qu'ils fcourent Hsque de se perdre tout à fait eu violarit leurs traités, soit enfin qu'ils craignent que la diminution de leur territoire, de leurs revenus, du produit de leiirs douanes bU despensioUs que leur payent d'autres princes soit une conséquence de ces infractions; dëns tous ces Cas, dis^je, on peut regarder leurs traités comme garantis par une âanctiou'auési forteque sIÎb juraient par le Styx : car alors ils craignent véritablement d'être exclud de la tabte des dieux, figure que les anciens employaient pour t^eprésent^r leé droits, les bontieUrSj he^avântages et les prérogatives de la sbuveirâineté, tels

que TalQuence des biens de toute espèce et le bonheur qui y sont naturellement attachés.

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