‹ Œuvres de BaconChapitre 143 sur 170 · IX. — Orphée, ou la philosophie · texte numérisé non relu

IX. — Orphée, ou la philosophie

Cett0 fable, dont Orphée est le sujet et qui est 9ssez connue» mms. qiii n'a pas encore été interprétée avec asseï d'exactitude dans toutes ses parties, paraît être l'image de In philosophie prido en totalité ; car tout co qui concerne ce personnage vraiment divin, versé d^ns tous les genres d'hormoqie, {^ttipant etsubjugant tout par la douceur de ses accords, s'applique naturellement à la philosophie. En effet, les trqvnux d'Orphée l'emportent sur ceux d'Her-». cule, comme les œuvres de la S3gesse sur celles de la valeur, par l'importance, l'étendue et la durée de leurs effets.

Orphée, dit cette fable, ne pouvant se consoler de In perte d'une épouse tendrement aimée qui avait été enlevée par une morl prématurée, et se fiant au pouvoir de sa lyre, conçut le hardi de»« sein de descendre aux enfers pour supplier les naânes (les divini-^ tés du noir séjour) de lui rendre sa compagne, et son espérance m fut pas trompée ; car, Orphée aynnt npaisô les mânes par la suave mélodie de ses chants et de sa lyre, il lui fut permis d'emmener son épouse, mais à condition qu'elle le suivrait par derrière, e| qu'avant d'arriver aux limites communes du noir empire et de celui do la lumière il aurait l'attention de ne la pas regarder, Mai# Orphée, vaincu par son amour et son inquiétude nu moment où la condition était près d'être remplie , ayant eu l'imprudence de ^ retourner, son épouse fut ^^len|3^ précipitamment dsms les enfers» et il la perdit pour toujours. Dès cet instant, s'abandonnent à te mélancolie et prenant toutes les femmes en aversion , il se retire dans des lieux soljtaires, où, ses chants et sa lyre produisant d'aussi puissants effets que dans les enfers, il attira d'abord à lui les ani-maux de toute espèce, même les plus féroces, en sorte que, dé-ipouillant leur instinct^ perdant leur férocité et leur avidité, le désir de l'accouplement, en un mot tous leurs appétits naturels, et sub- . jugués par la douce mélodie de ses chants et de sa lyre, ils se rassemblaient autour de lui comme des spectateurs eur un théâtre et se tenaient ensemble paisiblement, attentifs seulement à aies sone enchanteurs. Ce ne fut pas tout ; tel fut dans ces lieu}^ le pouvoir et l'influence de la musique que les arbres et les pierres mêmes,, ^'ébranlant et se mettant en mouvement , vinrent se poser et ^ rnnger autour de lui dans le plus bel ordre. Il excita par ^es bril-". liants succès l'admiration de tous ses contemporains; mais ensuite les femmes de Thrace, pleines de Tesprit du dieu Bacchus et poua* sées par une religieuse fureur, accourant dans ces mêmes lioux v embouchèrent leur terrible cornet dont les ^ns rauqups et cela-

tants couvrirent ceux de la lyre d'Orphée et en détruisirent tout l'effet. Alors l'harmonie, qui était l'unique lien de cet ordre adnairable et de cette société universelle, étant tout à fait troublée et tous les animaux retournant à leur naturel, ils recommencèrent à se poursuivre et à se combattre les uns les autres, tandis que les arbres et les rochers , abandonnant ces places où ils s'étaient posés avec ordre, se dispersaient également. En6n Orphée lui-môme fut mis en pièces par ces femmes furieuses, et ses membres furent dispersés dans les champs. L'Hélicon, fleuve consacré aux Muses, fut si affligé de cette mort, que, dérobant ses eaux à la lumière , il prit son cours sous terre et ne reparut que dans d'autres lieux.

Voici quel parait être le vrai sens de cette fable. On doit observer d'abord que les chants d'Orphée et les sons de sa lyre ont deux effets et deux buts différents : l'un d'apaiser les mânes , l'autre d'attirer les animaux , les arbres , etc. ; le premier se rapportant visiblement à la philosophie naturelle et le dernier à la philosophie morale et politique. Car le but le plus élevé de la philosophie est de rétablir entièrement les choses corrompues en les ramenant à leur premier état , ou de les conserver dans leur état actuel en les préservant de toute dissolution, ou du moins en retardant leur putréfaction , ce qu'on peut regarder comme le premier et le plus faible degré de l'effet à produire. Or, si une telle entreprise n'est pas impossible, il est évident qu'on ne peut l'exécuter que par une judicieuse combinaison des substances et des forces contraires de la nature habilement tempérées les unes par les autres, combinaison élégamment figurée par les doux accords et la savante harmonie de la lyre d'Orphée. Cependant une telle entreprise étant toute hérissée de difficultés, rarement les tentatives en ce genre sont heureuses. La cause de ces mauvais succès n'est autre, selon toute apparence, que la précipitation, la minutieuse exactitude, la pesante assiduité et le désir excessif d'être instruit avant le temps; d'où il arrive que la philosophie, après avoir ainsi manqué le but, affligée avec raison de l'impuissance de ses efforts, se tourne vers les choses humaines, et, subjuguant les âmes par la douceur de l'éloquence et par la force de la persuasion, y insinue l'amour de la vertu, de la justice et de la paix, engage les hommes à se réunir pour ne plus former qu'un seul corps, à subir le joug sacré des lois, à se soujnettre à l'autorité d'un gouvernement, à réprimer la violence de leurs passions, à écouter les sages maximes que la philosophie leur enseigne et à les suivre pour leur propre utilité. Lorsque ces leçons de la philosophie fructifient, des édifices s'élèvent, des villes sont fondées, dies

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