VII. — La sœur des géants , ou la Renommée
Les géants , qui étaient enfants de la Terre , firent la guerre à Jupiter et aux autres dieux , mais ils furent vaincus et écrasés par la foudre. Puis la Terre, irritée par l'effet de la colère même des dieux, et voulant tirer vengeance de la défaite de ses fils, enfanta la Renommée, qui doit en conséquence être legardée comme leur sœur puînée et posthume, suivant cette fiction d'un poète célèbre :
« La Terre, irritée par la colère des dieux, l'enfanta, dit-on, après Gée et Encelade. »
Voici quel paraît être le sens de cette fable. La Terre représente la nature séditieuse du vulgaire ou du peuple qui, étant presque toujours mécontent de ceux qui gouvernent, soupire après les innovations. Cette mauvaise disposition, lorsque l'occasion paraît favorable, enfante pour ainsi dire les rebelles et les séditieux qui trament des complots , et se coalisent pour attaquer les souverains et les détrôner. Puis , lorsque le parti insurgé est battu et la révolte étouffée, celte même nature de la populace, qui applaudit en secret aux perturbateurs des États, et qui ne peut endurer le repos, enfante des bruits séditieux, des murmures, des médisances, des plaintes et des libelles qui circulent pour décréditer le gouvernement et le rendre odieux ; en sorte que les discours et les déportements des rebelles semblent être d'une même extraction, d'une même race, et ne différer tout au plus que par le sexe, les actions étant mâles et les paroles femelles.
Vin. — Actéon et Penthée, ou l'homme trop curieux.
Cette indiscrète curiosité , qui va épiant les secrets d'autrui , et . qui, assez ordinairement, est peu scrupuleuse dans le choix des moyens qu'elle emploie pour les découvrir, est allégoriquenient figurée dans deux fables inventées par les anciens, savoir : dans la fable d'Acléon et dans celle do Penthée. Actéon éfant survenu par
hasard lorsque Difltie était au bein, et Tayant vue tout à Mi nue, elle le métamorphosa en cerf, et il fut mis en piècœ par les chiens mêmes qu'il avait nourris. Penthée, voulant voir par ses propres yeux les sacrifices secrets et les orgies de Bacchtis , monta sur on arbre pour satisfaire sa curiosité , en punition de laquelle il fut attaqué de frénésie. Or la démence de Penthée était de telle nature que, tous les objets lui paraissant doubles, il voyait deuit soleils, deux villes de Thèbes, etc., en sorte que lorsqu'il voulait aller à Thèbes il croyait voir d'un autre côté une autre ville de Thèbes, ce qui le faisait revenir sur ses pas; et trompé par cette illusion il ne faisait qu'aller et venir, monter et descendre, n'ayant plus ni de but fixe ni de repos. C'est ce que dit le poète Horace ;
« Semblable à Penthée apercevant la troupe des Ëuméoides, et voyant deux soleils, deux Thèbes, » etc.
La première de ces deux fables a pour objet les secrets des princes, et la seconde les mystères de la religion; car ceux qui sont parvenus à découvrir les secrets des princes sans avoir été admis dans leur conseil et contre leur volonté sont assurés de leur devenir odieux. Aussi, n'ignorant pas que leur maître, indisposé contre eux, épie les occasions et cherche des prétextes pour les perdre, ils mènent une vie timide, comme les cerfs, et tout leur fait ombrage. Trop souvent aussi leurs propres domestiques, pour faire leur cour au prince, les accusent et contribuent à leUr perte. Car lorsque, un homme ayant encouru la haine du prince, sa disgrâce devient publique, il trouve dans ses propres domestiques autant de traîtres qui se joignent à ses ennemis et il éprouve le sort d'Actéon. Le malheur de t'enthée est d'une autre nature : lorsque Thoinme, prenant un essor téméraire et oubliant trop aisément sa condition de mortel, peut, du haut de la nature et de la philosophie (hauteur représentée dans cette fable par cet arbre sur lequel Penthée monta), découvrir les divins mystères, sa témérité est punie par une incertitude et une irrésolution perpétuelles ; car la lumière de la nature et la lumière divine étant très-différentes, les hommfê dont nous parlons croient voir deux soleils. En quoi ils ressemblent à Penthée s'imaginant voir deux villes de Thèbes ; Car Thèbes, dans la fable que nous expliquons, représente les buts, les fins des actions humaines, cette ville étant alors la résidence, Tasile de Penthée : d'où il arrive qu'en toutes circonstances, flottant dans une incertitude et une irrésolution perpétuelles, *ils ne savent de quel côté tourner leurs pas, et ne font que tournoyer ou aller et venir en s'abandonnant sans réflexion aux soudaines impulsions de leur esprit et en cédant toujours à l'impression du moment.