XV. — CUPIDON
que le vrai stimulus (aiguillon ou principe du mouvement) de la nialière est la privation , se réduit à des mots qui semblent désigner quelque chose , et qui dans le fait ne désignent rien du tout. Quant à ceux qui rapportent tout à Dieu , c*est avec raison qu'ils le font; car tout doit se terminer là ; mais, au lieu de s'élever par degrés comme ils le devraient; ils sautent pour ainsi dire à la cause première. Il n'est pas douteux que la loi sommaire et unique dont toutes les autres ne sont que des cas particuliers, et qui, par son universalité, constitue la véritable unité de la nature, ne soit subordonnée à Dieu. C'est cette loi même dont nous parlions plus haut, et qui est comprise dans ce peu de mots : l'œuvre que Dieu a exécutée depuis le commencement jusqu'à la fin. Quant à Démocrite, qui remonte plus haut que tous les autres philosophes ; après avoir donné à l'atome un commencement de dimension et une figure, il ne lui attribue qu'un seul Cupidon , c'est-à-dire qu'un seul mouvement primitif et absolu , auquel il joint un mouvement relatif : car son sentiment est que tous les atomes, en vertu de leur mouvement propre , tendent à se porter vers le centre du monde ; mais que ceux qui ont plus de masse , se portant avec plus de vitesse vers ce centre et frappant ceux qui en ont moins, les déplacent, et les forcent ainsi à se mouvoir en sens contraire, c'est-à-dire vers la circonférence. Mais cette hypothèse , n'embrassant que la moindre partie des considérations nécessaires , nous parait étroite et superficielle; car ni le mouvement circulaire des corps célestes, ni les mouvements , soit expansifs , soit contractifs , qu'on observe dans une infinité de corps , ne peuvent être ramenés à ce principe unique, et il paraît impossible de les concilier avec un tel mouvement. Quant au mouvement de déclinaison et à la fortuite agitation de l'atome imaginés par Épicure , ce n'est qu'une supposition gratuite , une opinion aussi frivole qu'absurde , et un aveu indirect de son ignorance sur ce point. Ainsi il parait que ce Cupidon est enveloppé d'une nuit profonde, et beaucoup plus difficile à découvrir qu'il ne serait à souhaiter. Ainsi donc, abandonnant pour le moment la recherche de sa nature , passons à celle de ses attributs. Rien de plus ingénieux que cette fiction qui suppose que Cupidon est dans une éternelle enfance ; car les composés qui ont un certain volume sont sujets à vieillir, au lieu que les premières semences des choses, les atomes, dis-je^ étant infiniment petits, demeurent pour ainsi dire dans une perpétuelle enfance. C'est aussi avec d'autant plus de fondement qu'on le suppose nu , qu'aux yeux de tout homme qui se fait une juste idée des composés ils paraissent con^me vêtus et mastjués. A proprement parler, il
n'est dans la nature rien de nu sinon les éléments de la matière. La supposition de l'aveuglement de Cupidon est aussi une très-judicieuse allégorie ; car ce Cupidon , de quelque nature qu*il puisse être, semble être totalement dépourvu de providence (d'intelligence ) , son mouvement et sa direction dépendant uniquement des corps qui Tavoisinent et dont il sent l'action. Il se meut pour ainsi dire à tâtons, comme les aveugles; ce qui doit nous donner une I^us haute idée de cette Providence divine et souveraine qui de ces atomes tout à fait dépourvus de providence (d'intelligence) et comme aveugles, mais nécessités par une loi fixe et émanée d'elle, a su tirer ce bel ordre et cette harmonie que nous admirons dans l'univers. Le dernier attribut de Cupidon , je veux dire son arc et ses flèches, signifle que cette force qu'il représente est de nature è pouvoir agir à distance; car ce qui agit à distance semble lancer des flèches. Or, tout philosophe qui suppose les atomes et le vide est par cela seul forcé de supposer que la force de Tatome peut agir à distance. Sans une action de cette espèce (vu le vide Interposé ), aucun mouvement ne pourrait être excité ni communiqué: tout s'engourdirait et demeurerait immobile. Quant au plus jeune des deux Cupidons , les poètes le regardent avec raison comme le plus jeune des dieux ; car, avant la formation des espèces, il devait encore être sans énergie et sans vigueur. Dans la description que 1^ poètes en font, l'allégorie se rapporte en partie aux mœurs et s'y applique aisément. Cependant la dernière a plus d'un rap|[>ort avec la première; car Vénus produit un appétit (un désir vague) pour l'union des corps et la génération. Cupidon, son flls, détermine ceitte aflèction et l'applique à tel individu. Ainsi c'est Vénus qui est le principe de la disposition générale , et Cupidon celui des sympathies plus particulières. Le premier dépend de causes plus prochaines ( et plus faciles à découvrir) , et le dernier de causes plus élevées , d'une sorte de fatalité, et en quelque manière de cet ancien Cupidon qui est le vrai principe de toutô sympathie individuelle.