‹ Œuvres de BaconChapitre 162 sur 170 · XXV. — LE SPHINX · texte numérisé non relu

XXV. — LE SPHINX

participait de celle de plusieurs animaux. Il avait le visage et la voix d'une jeune fille , les ailes d'un oiseau et les serres d'un griffon. Il se tenait ordinairement sur une montagne de la Béotie, poste d'où il infestait les chemins : s'y tenant en embuscade , il se jetait tout à coup sur les passants et, après s'être saisi d'eux, il leur proposait des questions très-obscures et très-difficiles à résoudre ; en un mot, des énigmes que les Muses lui avaient apprises. Lorsque ces pauvres captifs , ne pouvant résoudre ces questions , ni deviner le mot de ces énigmes , demeuraient muets et confus , il les mettait en pièces. La Béotie ayant été long-temps affligée de ce fléau , les Thébains proposèrent pour prix la couronne de Thèbes à celui qui pourrait expliquer les énigmes du Sphinx. OËdipe, homme d'une grande pénétration (mais dont les pieds, qui avaient été percés durant sa première enfance, étaient encore enflés) , tenté et excité par la grandeur du prix, accepta la condition proposée , et voulut courir les risques de l'essai. Plein de courage, et comptant beaucoup sur lui-même, il se présenta devant le Sphinx, qui lui proposa celte énigme ; « Quel est l'animal qui marche d'abord à quatre pieds, puis à deux , ensuite à trois, enfin à quatre une seconde fois? » CEdipe, qui avait l'esprit très-présent, répondit surle-champ et sans hésiter : o Cet animal , c'est l'homme même ; car immédiatement après sa naissance il se traîne sur quatre pieds , et alors il semble ramper; quelque temps après, ayant plus de force , il se tient dans une attitude droite et marche à deux pieds ; dans sa vieillesse, obligé de se servir d'un bâton pour se soutenir, il a pour ainsi dire trois pieds; enfin, dans la vieillesse décrépite, il est forcé dé garder le lit , et redevient en quelque manière un animal à quatre pieds. » Ainsi Œdipe , ayant remporté la victoire par la justesâe de cette réponse , tua le Sphinx ; puis , ayant mis sur un âne le corps de ce monstre , il le mena en triomphe à Thèbes. Il fut aussitôt proclamé roi , conformément au décret qui Tavait excité à tenter la fortune.

Cette fable ingénieuse et pleine de sens paraît figurer allégoriquement la science , surtout lorsque la pratique y est jointe à la théorie. En effet , on peut regarder la science comme une sorte de monstre; attendu qu'elle excite l'admiration ou plutôt le stupide étonnement des ignorants, qui la regardent comme une espèce de prodige. Il est dit que la forme du Sphinx participait de celle de différentes espèces d'animaux , à cause de l'étonnante diversité des êtres qui peuvent être les objets des contemplations humaines. Ce visage et cette voix de jeune fille représentent les discours agréables des savants , qui , pour le dire en passani ^ sont aiissi un peu

442 SAGESSE m^ ASiCltlSS.

bavards. Les ailes du Sphinx signifient que les sciences et les myjenlioQS se répaadent aussitôt et volent en tous lieux; car la acience :8e conunjunique aussi aisément que la lumière, et un seul ûambeau suffit pour eu allumer un grand nombre d*autr«s. C'est auesi avec raison qu'on donne au Spbinx des ongles Ifès-aigus et recourbés; car les principes et les arguments des scleooes pénètrent i' esprit, s'en saisissent, et le maîtrisent à tel point qu'il resta subjugué par ]a force des raisons , et ne peut résister à la conviction. C'est une obseryatiop qu'a faite Saloroon lui-même : « Les paroles du sage» dit-il , sont comme autant d'aiguillons ou de clous enfoncés profondément. » Or, toute science semble être placée sur une montagne escarpée. C'est avec fondement qu'on la regarde comme quelque chose de sublime et d'élevé ; car de cette hauteur où la science est placée elle semble abaisser ses regards sur l'ignorance, et les promener sur l'espace immense qui l'environne, comme on le peut faire du sommet d'une montagne très^levée. On ajoute que le Sphinx infestait les chemins , parce que dans le pèlerinage de cette vie l'homme trouve partout l'occasion de s'instruire et des sujets de méditation. Le Sphinx propose aux passants des questions obscures, des énigmes difficiles à expliquer , et que les Muses lui ont apprises. Cependant , tant que ces énigmes ne sont connues que des Muses , il ne s'y joint aucune teinte de cruauté ; car, tant que le but des méditations et des recherches se borne au seul plaisir de savoir, de s'instruire , l'entendement est à son aise; et aucune nécessité ne le presse. Il ne fait alors qu'errer et pour ainsi dire se promener en toute liberté; la diversité des sujets qu'il médite est agréable , et ses doutes mêmes ne sont pas sans plaisir. Mais sitôt que les énigmes passeqt des Muses au Sphinx, c'est-à-dire lorsqu'il faut appliquer la théorie à la pratique , faire un choix entre plusieurs moyens , former une résolution fixe , prendre son parti sur-le-champ, et passer aussitôt a l'exécution, alors ces énigmes ne sont plus^uA amusement, et, si l'on n'en trouve le mot, elles deviennent une source d'inquiétudes; l'esprit est tiraillé en tout sens et l'âme est déchirée , c'est un vrai supplice. En conséquence , à ces éoigmes proposées par le Sphinx sont jointes deux conditions de natures bien opposées. Celui qui ne peut les résoudre est conduit au supplice de l'incertitude et de l'irrésolution , au lieu que celui qui les résout obtient une couronne : car tout homme qui ne se mêle que des affaires qu'il entend arrive à son but, ou, ce qui est la même chose, il est couronné par le succès , et tout habile ouvrier commande à son ouvrage ; il est maître et comme roi de la chose. Or, ces énigapes du Sjphinx sont de deux espèces, les unes ayant pour objet la

XXT. — LE SPHmX. 443

nature des choses, et les autres la nature humaine. Et ceux qui parviennent à résoudre les énigmes de Tune ou de l'autre espèce obtiennent aossï l'un oti Fantre de ces deux prrx , l'empire sur la naftarer 0€ Fempire sur leors s(»»btable8. Le but propre et la fin dernière de la rraie philosophie , c'est de régner snr tous les êtres, sur les corps natorel», sur les remèdes, sur les machines, sur le» &ùmmsx, les hettoies , etc., quoique l'école ( le troupeau des seo^ lastiques], contente d'un petit nombre de moyens déjà inventés, qa'eHe troinre,sous sa main , et de quelques mots fastueux , néglige tirot à Sait les choses mêmes et l'exécution, qu'elle semble quelque* feia rejeter entièrement et dédaigner. Mais l'énigme propbsée à Œdipe, et dont la solution le pMça sur le trône , avait pour objet la nature de l'homme. En effet, teut homme qui a su approfondir la Datsre humaine peut toujours être l'artisem de sa propre fortune et est né po»r le eommanëement. C'esl une observation qne Vir^ giiea fente e» indiquant les talents et les arts qu'il jugeait propres aux Romains :

«f Et toi, Romafn^ souviens-tor que ton partage est de régner sur les nations; tels seront tes seuls talents et ta seule science. »

U» autre fait qui s'applique avec beaucoup de justesse à cette dernière observation, c'est que César-Aoguste, soit par hasard, soit à dessein, avait fait graver sur son sceau la figure d'un sphinx ; car il dut l'eflfpire à sa profonde politique. Durant le cours d'une longue vie, ii sut résoudre avec autant de promptitude que de justesse uw grand; nombre d'énigmes sur la nature humaine ; et ces énigmes, dans une iofinUé d'occasions, étaient si importantes que, s'il n'en eût trouvé la solution scH'-le-champ, il eât été perdu presque sans ressource. La fable ajoute que le corps du Sphinx vaincu fut mis s«r un âne, addition très-judicieuse ; car lorsque les vérités les plus abstrases sont une fors bien éclaircies et ensuite publiées, l'esprit le ph» médiœre est en état de les comprendre, de les saisir et eti (Quelque mamièrede les porter. Une autre circonstance qu'il ne temt pas oublier, c'est que ce même homme qui fut vainqueur du Sphinx avait les pieds enHés et peu d'aplitude pour la course. En efi'et, lorsque les hommes veulent résoudre les énigmes du Sphinx, leur précipitation et leur impatience leur font manquer la solution, et aiers, le Sphinx demeurant victorieux, ils éprouvent ce tiraillement et ce déchirement d'esprit qui est l'effet ordinaire des dispute» auxquelles ils se livrent; au lieu de régner par les oeuvres' et le* effets, comme ceux qui savent endurer les longueurs d'une méditatrou soutenue.

444 SAGESSE D£S AKClËiNS.

Page 1