‹ Œuvres de BaconChapitre 164 sur 170 · XXVI. — PROSËRPIKË · texte numérisé non relu

XXVI. — PROSËRPIKË

exerce son action dans le sein de la terre , qui est le principe du développement et de raccroîssement des végétaux, et dans lequel ils se résolvent après leur décomposition ; car les anciens désignaient par le nom de Proserpine cet esprit émané des cieux et précipité de la sphère supérieure, lequel est renfermé et retenu dans le sein de la terre, représentée par Pluton, hypothèse dont certain poète donne ainsi une assez juste idée : ' « Soit que la terre, alors récemment détachée de la sphère supérieure et comme neuve, retînt encore les semences émanées du ciel, avec lequel elle avait été naguère confondue. »

Il est dit que cet esprit avait été ravi par la terre , parce qu'on ne peut le retenir et le fixer dans les corps par une opération lente et qui lui laisse le temps de s*exhaler , mais seulement en ly renfermant brusquement et en resserrant aussitôt les parties solides qui l'environnent, à peu près comme on ne peut mêler l'eau avec l'air qu'en agitant ensemble et très-violemment ces deux fluides; et c'est en effet par ce moyen même qu'ils se trouvent réunis dans l'écume, l'air alors étant pour ainsi dire ravi par l'eau. C'est aussi avec raison qu'on ajoute dans cette fable que Proserpine fut enlevée au moment oii elle cueillait des fleurs de narcisse dans les vallées , car ce mot narcisse signifie stupeur et engourdissement; et les circonstances où l'esprit est le plus disposé à être enlevé par la matière terrestre, c'est lorsqu'il commence à se coaguler et à contracter une sorte d'engourdissement. C'est encore avec fondement que dans cette fiction le poète attribue à Proserpine un honneur dont l'épouse d'aucun autre dieu n*a jamais joui : je veux dire celui d'être la reine des enfers ; car c'est cet esprit dont nous parlons qui gouverne la matière et qui fait tout dans ces régions souterraines, Pluton y étant comme stupide (purement passif) et ne s'y mêlant de rien. Or, ce même esprit, Téther ou les corps céleâtes, représentes ici par Cérès, font continuellement effort pour Tatlirer à eux et s'en ressaisir. Quant à ce flambeau des cieux ou à cette torche ardente que la fable met entre les mains de Cérès, elle désigne visiblement le soleil dont la fonction est d'éclairer toute la surface de la terre ; et s'il était possible de recouvrer Proserpine , ce ne pourrait être que par le secours de cet astre : cependant elle demeure fixée et comme confinée dans la région inférieure. Or, ces deux conventions de Jupiter et de Cérès dont il est parlé ensuite donnent une juste idée des causes de celte fixation. En effet, il n'est pas douteux que ces esprits dont nous venons de parler ne puissent être retenus par deux espèces de causes dans une matière solide et terrestre : i" par toute cause qui resserre les parties taogibles des composés^ II. 38

44o SA6i£SS£ 0£S ANCIENS.

et par le moyen de toute substance qui obetrue leurs pores; ce qui répond à l'emprisonnement violent (de Proserpioe) ; 2° par Taddilion d'un aliment de nature analogue à la sienne, genre de fixation représenté par le séjour volontaire de Proserpine aux enfers. Car, une fois que Tesprit renfermé dans un corps a commencé à s'emparer de sa substance et à s'en nourrir, il ne tend plus avec auteot de force à s'exhaler, mais il y fixe son séjour comme dans le domaine qui lui est propre. Voilà quel est le sens de cette partie de la fable où il est dit que Proserpine avait avalé quelques pépins de grenade : autrement Cérès, en parcourant toute la terre son flambeau à la main^ aurait pu dès long-temps la recouvrer et remmener avec elle ; car l'esprit qui réside dans les métaux et autres substances minérales peut y être fixé et retenu principalement par la solidité de la masse, au lieu que ceux qui sont renfermés dans les plantes et les animaux sont logés dans des corps trôs-poreux où ils trouvent une infinité d'issues par lesquelles ils s'édiapperaient bientôt s'ils n'y étaient pour ainsi dire volontairement fixés par cet aliment qu'ils y trouvent. Le second accord ou traité, en v^rtu duqael Proserpine doit demeurer six mois avec son époux et six autres mois avec sa mère, n'est qu'un ingénieux emblème de la distribution de l'année, cet esprit qui est répandu dans la masse du globe terrestre restant durant les six mois d'été dans la région supérieure, où il opère le développement des végétaux ; puis retournant dans le sein de la terre, où il reste fixé durant les six mois d'hiver.

Pour ce qui est de la téméraire entreprise formée par Thésée et Pirilhous pour enlever Proserpine, voici ce qu'elle signifie. Ces esprits subtils qui se portent de la région céleste vers la terre, où ils se logent dans une infinité de corps, au lieu de pomper l'esprit souterrain, de se l'assimiler, de s'en emparer et de l'entraîner avec eux en s'exhalant , se coagulent dans ces corps , et ne retouroent plus dans la région céleste; en sorte qu'ils augmentent ainsi le nombre des sujets de Proserpine, et restent soumis à son empire.

Quant au rameau d'or, il nous serait difficile de soutenir les vio' lents assauts des chimistes (des alchimistes), s'ils nous attaquaient sur ce point , car ils ont une si haute idée de leur pierre philoso* phale que, lorsqu'ils l'auront trouvée, outre les montagnes d'or qu'ils nous promettent et qu'alors ils nous donneront, la restauration complète du corps humain et de tout autre corps en sera aussi le fruit; mais nous sommes intimement persuadé que toute leur théorie sur ce double sujet est dénuée de fondement, et nous soupçonnons même que leur pratique est également illusoire. Ainsi, laissait de côté cette pierre merveilleuse et ceux qui la cherchent.

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