‹ Œuvres de BaconChapitre 166 sur 170 · XXVII. — Les Sirènes, ou la volupté · texte numérisé non relu

XXVII. — Les Sirènes, ou la volupté

On a de tout temps appliqué la fable des Sirènes aux dangereux attraits de la volupté; mais dans l'application qu'on en a faite jusqu'ic^et qui est assez juste quant au fond, on n'a saisi que ce qui se présentait à la première vue. Cette sagesse des anciens peut être comparée à des raisins mal foulés, et dont on a exprimé quelques sucs en y laissant ce qu'il y avait de meilleur.

Les Sirènes étaient filles d'Achéloiis et de Terpsichore, une des neuf Muses. Dans les premiers tetnps elles eurent des ailes ; mais ayant fait aux Muses un téméraire défi, ces ailes leur furent ôtées. De ces plumes qui leur furent arrachées les Muses se firent des espèces, de couronnes, en sorte que depuis cette époque elles ont toutes des ailes à la tète, à l'exception d'une seule, savoir, celle qui était la mère des Sirènes. Ces Sirènes habitaient certaines !les de l'aspect le plus riant; lorsque do la hauteur où elles se tenaient ordinairement elles apercevaient des vaisseaux, elles s'efforçaient de séduire les navigateurs par leurs chants mélodieux, tâchant d'abord de les engager h s'arrêter, puis de les attirer jusqu'à elles, et, lorsqu'elles y réussissaient, après B^ètre saisies d'eux elles les égorgeaient. Leur chant n'était rien moins qu'uniforme et monotone, mais elles savaient en varier le mode, le ton et la mesure, pour l'approprier au naturel et au goût de ceux qu'elles voulaient séduire. Par le moyen de cet art perfide, elles avaient fait périr un si grand nombre d'hommes que la surface des îles qu'elles habitaient paraissait dans l'éloignement d'une blancheur éclatante, à cause des ossements dont elles étaient

couverte^. Cependant on pouvait se garantir de ce fléau par deur genres de moyens, dont i*un fut employé par Ulysse et l'autre par Orphée. Le premier ordonna à tous ses compagnons de se boucher les oreilles avec de la cire. Pour lui , voulant faire l'épreuve des effets de ce chant^ mais sans courir aucun risque, il se fît attacher au mât de son vaisseau en défendant à tous ses compagnons, sous des peines très-sévères, de le détacher dans le cas même où il le leur ordonnerait. Quant à Orphée, jugeant cette précaution inutile, il se mit à chanter les louanges des dieux en s'accompagnant de sa lyre, et d*.un ton si élevé, que sa voix couvrant tout à fait celle des Sirènes, celle-ci ne produisit plus aucun effet.

Cette fable se rapporte visiblement aux mœurs ; et quoique le sens de cette allégorie soit facile à saisir, elle n'en est pas moins ingénieuse. Les voluptés ont pour cause principale l'abondance, Taffluence des biens, avec un sentiment de joie et d'expansion. Lorsque les hommes étaient encore pbngés dans la plus profonde ignorance, ils cédaient au^ premières séductions ; et les voluptés, qui alors avaient des ailes, les entraînaient rapidement; mais dans la suite, la science et l'habitude de réfléchir, qui les mirent en état de réprimer du moins les premiers mouvements de l'âme et de prévoir les conséquences de ces plaisirs auxquels ils étaient tentés de se livrer, ôtèrent aux voluptés leurs ailes; heureux effet des sciences, qui donna aux muses plus de relief et de dignité ; car lorsqu'on se fut assuré, par l'exemple de quelques âmes fortes, que la philosophie pouvait inspirer le mépris des voluptés, elle parut quelque chose de sublime et d'élevé, c'est-à-dire qu'elle parut capable d'élever l'âme audessus du limon terrestre auquel elle semblait être restée attachée jusqu'à cette époque, et de donner pour ainsi dire des ailes à la pensée humaine, dont le siège est la tête. Cette muse qui, suivant la fable, étant mère des Sirènes, fut la seule qui n'eût point d'ailes, représente les sciences et les arts frivoles, qui n'ont pour objet que le simple amusement. Tels étaient ceux dont Pétrone faisait ses délices, et auxquels il attachait tant de prix, qu'après avoir reçu sa sentence de mort et près de la subir, il voulut goûter encore quelques plaisirs; et comme celui que procurent les lettres faisait partie des siens, au lieu de méditer quelque ouvrage qui pût lui inspirer de la fermeté, il ne voulut lire que des poésies légères dans le goût de celles-ci :

« Vivons, aimons, ô ma Lesbie! crois-en ton amant; ces maximes sévères que certains vieillards chagrins rebatlent sans cesse ne valent pas un denier. »

Et celles-ci ; « Abandonnons q de? vieillardsi le soin de chercher

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