‹ Œuvres de BaconChapitre 167 sur 170 · XXVII. — LES SIRÈNES · texte numérisé non relu

XXVII. — LES SIRÈNES

quels sont nos droits respectifs, de pâlir sur le juste et Tinjuste, et de garder tristement Timmense dépôt des lois. »

£n effet , les productions de ce genre semblent vouloir arracher aux Muses les plumes dont leurs couronnes sont formées, pour les rendre aux Sirènes.

Il est dit dans cette fable que les Sirènes faisaient leur résidence dans des îles, parce qu'en effet les voluptés cherchent ordinairement des lieux écartés et tâchent de se dérober aux regards des hommes. Le chant des Sirènes, son pernicieux effet et cet art perfide» avec lequel elles le variaient sont des choses dont Tapplication est assez connue et qui désormais n'ont plus besoin d'explication. Mais la blancheur de ces iles, occasionnée par la grande quantité d'ossements dont elles étaient couvertes, est une circonstance qui renferme un sens plus caché et plus profond. Cette partie de la fable paraît destinée à faire entendre que les exemples, aussi frappants que multipliés, des malheurs auxquels on s'expose en se livrant trop aux voluptés, sont des avertissements presque toujours insuffisants et très-rarement écoutés.

Reste à expliquer cette partie de la fable qui indique les remèdes, et qui , bien que facile à expliquer, n'en est pas moins judicieuse et ne mérite pas moins de. fixer notre attention. Or, ces préservatifs contre le poison de la volupté se réduisent à trois ; la philosophie fournit les deux premiers et la religion le troisième. Le premier est de remonter à la source du mal en évitant avec le plus grand soin toutes les occasions tentatrices et les objets trop séduisants, comme le firent les compagnons d'Ulysse, conformément à l'ordre de leur chef, remède toutefois qui ne convient et qui n'est absolument nécessaire qu'aux âmes faibles et vulgaires représentées dans cette fable par les compagnons d'Ulysse; car les âmes plus élevées, armées d'une ferme résolution , peuvent braver la volupté et même s'exposer impunément aux tentations les plus dangereuses; disons plus, elles aiment à faire ainsi l'épreuve de leur vertu et l'essai de leurs forces ; elles ne dédaignent même pas de s'instruire de tous ces détails frivoles qui concernent les voluptés, non pour s'y livrer, mais seulement pour mieux les connaître. C'était ce que Salomon disait de lui-même, après avoir fait l'énumération très-détaillée de tous les plaisirs dont il jouissait ou pouvait jouir ; énumération qu'il termine ainsi : « Et la sagesse n'a pas laissé de demeurer avec moi.» Ainsi les héros de cette classe entassez de force pour demeurer en quelque manière immobiles au milieu des objets les plus séduisants, et s'arrêter sur le penchant même du précipice; la seule précaution qu'ils prennent, à l'exemple d'Ulysse, c'est d'interdire à ceux

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qui les environnent les conseils pernicieux et ces lâches oomplaîsances qui amollissent et ébranlent l'âme la plus ferme. Mais le plus puissant et le plus sûr de tous les remèdes, c'est celui d'Orphée, qui, en chantant les louanges des dieux sur un ton très-élevé, couvrit la voix enchanteresse des Sirènes et en prévint ainsi les dangereux effets; car les profondes méditations sur les dioses divines remportent sur les voluptés, non-seulement par leurs puissants effets, mais môme par les plaisirs auasi vifs que purs qui en dérivent.

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