‹ Œuvres de BaconChapitre 27 sur 170 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

les rencontrer beaucoup plus tôt, sur le champ même, les saisir toutes ensemble et avant le temps.

ex. Mais on aperçoit telles autres découvertes qui sont de nature à faire croire que le genre humain peut manquer les plus belles inventions faute de voir ce qui est, pour ainsi dire, à ses pieds, et passer outre sans le remarquer : car, après tout, ces inventions de la poudre à canon, de la boussole, de la soie, du sucre et du papier avaient nécessairement des relations quelconques à certaines propriétés naturelles ; mais on ne peut disconvenir que Fart de Timprimerie était quelque chose d'assez facile à imaginer, et presque sous la main. Néanmoins, faute d'avoir considéré que, si les caractères typographiques sont plus difficiles à arranger que les lettres à tracer par le seul mouvement de la main, il y a pourtant entre ces deux espèces de caractères celte différence essentielle qu'à Taide des caractères typographiques une fois placés on tire en fort peu de temps une infinité de copies, au lieu que l'écriture à la main n'en fournit qu'une seule ; faute aussi d'avoir compris qu'il est possible de donner à l'encre un tel degré de consistance qu'en cessant d'être coulante elle puisse encore teindre, sans compter l'attention de tourner les caractères en haut et d'imprimer en dessus : c'est pourtant, dis-je, faute de ces considérations si simples que tant de siècles ont été privés d'une invention si utile, et qui contribue si puissam* ment à la propagation des sciences.

L'esprit humain, dans cette carrière des inventions, est presque toujours si gauche et si mal disposé qu'il commence par se défier de ses propres forces, et bientôt après se méprise lui-même. Avant que certaines choses aient été découvertes, la possibilité d'une telle invention lui semble incroyable ; mais sont-elles inventées , il lui semble au contraire incroyable qu'elles aient pu si long-temps échapper aux hommes. Or, c'est cette inconséquence même qui est pour nous une raison d'espérer qu'il reste encore une infinité de découvertes à faire soit en saisissant certaines propriétés encore inconnues, soir en transportant d'un genre dans l'autre et en appliquant, à l'aide de celte méthode expérimentale que nous désignons sous le nom d'expérience lettrée,, les propriétés déjà connues.

CXI. Voici encore un autre motif d'espérance qu'il ne faut pas oublier. Que les hommes daignent songer à l'énorme dépense de génie, de temps, de facultés, de moyens de toute espèce qu'ils ont faite jusqu'ici, le tout pour des études sans prix et sans utilité ; qu'ils considèrent de plus que, si de telles études eussent été mieux dirigées et tournées vers des objets plus, solides, il n'est point de difficultés qu'ils n'eussent pu surmonter ainsi. Nous ne pouvons nous

6S NOUVEL OROANIAf.

dispenser d^ajooter ici celte réflexion, étant forcé d^ayoïier que le projet d'une histoire naturelle et expérimentale ayant toutes les conditions nécessaires, et telle que nous l'embrassons dans notre pensée, est une entreprise vraiment grande, pénible, dispendieuse, et presque royale.

CXH. Cependant il ne faut pas se laisser trop effrayer par la multitude des flaits, qui au fond serait plutôt pour nous un nouveau motif d'espérance; car les phénomènes particuliers de la nature et des arts, une fois éloignés des yeux du corps et détachés, par abstraction, de la masse des choses, ne se présentent plus aux yeux de l'esprit que comme une poignée. Enfin cette route-ci a du moins un terme et est presque à côté de nous , au lieu que Tautre est sans issue et l'on s'y embarrasse de plus en phis. Les hommes n^ont encore fait dans Texpérienoe que de très-courtes pauses, ils n*ont fait que l'efileurer; ils ont perdu un temps infini dans de simples Biéditatiens , et dans les pures opérations de leur esprit. Mais s'il existait parmi nous un seul homme qui fût en état de répondre avec justesse sur fo fait de la nature , la découverte des causes et rinvention des axiomes seraient l'affëire d'un petit nombre d'annéeâi.

CXTIl. Nous pensons qu'on pourrait encore trouver quelque motif d*espérance dans l'exemple que nous donnons nous-mème ; et ce n'est pas par vanité que nous parlons ainsi, mais, ce que nous disons, il est utile de le dire. Si donc^ quelqu'un manque de confiance et de courage, qu'il jette les yeux sur moi, un des hommes de mon temps les plus occupés des affaires publiques, d'une santé quelquefois chancelante (ce qui entraîne avec soi une grande perle de temps) , qui dans cette entreprise marche le premier et ne suis les traces de qui que ce soit, qui ne communique à aucun mortel ces nouvelles idées, et qui pourtant, ayant eu le courage de soumettre mon esprit aux choses et d'entrer dans la véritable route, n'ai pas laissé, je pense, d'y faire quelques pas : que toutes ces circonstances, dis-je, mûrement pesées, il considère ce que pourraient, dirigés par les indications mêmes que nous venons de donner, un certain nombre d'hommes jouissant de tout le loisir nécessaire et concertant leurs travaux, surtout le temps même, le temps seul, et dans une roule qui n'est pas uniquement accessible pour tels ou tels individus d'élite, comme la méthode rationnelle dont nous avons parlé ; mais qui l'est pour tous, et où tous les travaux, toutes les tâches , principalement celles dont l'objet est de^ rassembler des expériences , pourraient être d'abord sagement distribuées , puis réunies pour concourir à un même but. Quand les hoipmes , las

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