LIVRE PREMIER
fiance de nous-môme , et , en attendant , de jeter à la postérité quelques semences de vérités plus pures , et de n*avoir épargné aucun soin pour ébaucher une aussi grande entreprise.
CXVI(. Par la même raison que nous ne sommes point fondateur de secte, nous ne sommes non plus ni donneur ni prometteur de procédés particuliers, de petites recettes. Il est toutefois ici deux objections qu'on voudra peut-être' tourner contre nous, qui parlons si souvent de pratique , d'exécution , et qui rebattons sans cesse ce sujet«-là. Vous-même, nous dira-t-^-on, donnez-nous donc quelque nouveau moyen d'une utilité frappante , et qui soit une sorte de garantie de vos promesses. Noire méthode, répondrons -nous, notre véritable marche (comme nous l'avons si clairement, si sou-* vent dit, et comme nous aimons à le redire) n'est rien moins que d'extraire des procédés déjà connus d'autres procédés, des expé-* riences déjà faites d'autres expériences, à la manière des empiri-ques ; mais de déduire d'abord des. expériences et .des procédés déjà connus les causes et les axiomes , puis , de ces axiomes et de ces causes , de nouvelles expériences et 'de nouveaux procédés , seule marche qui convienne à de légitimes interprètes de la nature.
Et quoique dans ces tables d'invention (dont est composée la quatrième partie de notre Restauration) ainsi que parmi ces faits particuliers qui nous servent d'exemples (dans la seconde) , enfin parmi ces observations, que nous avons fait entrer dans notre histoire naturelle (et qui forment la troisième partie), il soit facile, avec un peu de pénétration et d'intelligence, d'apercevoir un assez grand nombre d'indications de procédés utiles et de pratiques importantes ; cependant, nous le confessons ingénument, cette histoire naturelle qui est entre nos mains, soit que nous l'ayons puisée dans les livres ou que nous la devions à nos propres recherches, ne nous paraît ni assez complète ni assez vérifiée pour suffire ou aider à une légitime interprétation de la nature.
Si quelqu'un, pour ne s'être encore familiarisé qu'avec la seule expérience, se sent plus de goût, d'aptitude et de sagacité pour, cette recherche des procédés nouveaux, nous lui abandonnons volontiers cette sorte d'industrie; il peut, s'il lui plaît, dans notre histoire et dans nos tables, glaner en passant bien des observations et des vues utiles, s'en saisir pour les appliquer aussitôt à la pratique, et s'en contenter comme d'une acquisition provisoire et d'une sorte de gage , en attendant que nos ressources soient plus multipliées. Pour nous, qui tendons à un plus grand but, nous condamnons tout délai, toute pause prématurée dans des applications de cette nature, les regardant comme les pommes d'Atalante, aux-
quelles nous les copparons si souvent ; cor nous, peu susceptible de ce puéril empressement , ce n^est poinl après des pommes d*or que nous courons, mais, metlant tout dans la victoire, et voulant que l'art vemporte sur la nature le prix de la course, au Keu de nous hâtier de cueillir de ta mousse ou de moissonner le blé avant qu'il soii mùr nous attendons une véritable moisson et dans son temps.
CXVIIl. li est encore une autre objection qu'on ne manquera pas de nous faire. En lisant attentivement notre histoire naturette et nos tables d'invention , et venant à rencontrer parmi les expériences mêmes quelques faits moins certains que les autres et même absolument faux, on se dira peut-être que nos découvertes ne sont appuyées que sur des fondements et des principes de même nature ; mais, au fond, ces petites erreurs ne doivent point nous arrêter , et dans les commencements elles sont inévitables. C^est à peu près comme si, dans un ouvrage manuscrit ou imprimé , une lettre ou deux par hasard se trouvaient, mal placées ; cela n'arrêterait guère un lecteur exercé, le sentiment corrigeant aisément ces petites fautes. C'est dans le même esprit qu'on doit se dire que , si certaines observations fausses ou douteuses se sont d'abord glissées dans l'histoire naturelle, parce qu'y ayant ajouté foi trop aisé- Baent on n'a pas eu la précaution de les vérifier, cet inconvénient est d'autant plus léger que, redressé peu de temps après par la connaissance des causes et des axiomes, on est à même d'effacer ou de corriger ces petites erreurs. Il faut convenir pourtant que si, dans une histoire naturelle, ces fautes étaient considérables, fré^ quentes, continuelles, il n'y aurait ni art assez puissant, ni génie assez heureux pour les corriger entièrement. Si donc , dans notre histoire naturelle, vérifiée et rédigée avec tant de soin, de scru-^ pule, je dirais presque de religion, il s'est glissé quelque peu d'erreur ou d'inexactitude , que faut- il donc penser de l'histoire naturelle ordinaire qui, en comparaison de la nôtre, a été composée avec tant de négligence et de crédulité, ou de la philosophie et des sciences fondées sur ces sables mouvants? Ainsi ces légères erreurs de notre histoire naturelle ne doivent point inquiéter.
CXIX. On rencontrera aussi dans notre histoire naturelle , et parmi les expériences qui en font partie , bien des choses dont les unes paraîtront communes et de peu d'importance ; d'autres basses même et grossières; d'autres enfin trop subtiles, purement spéculatives et de fort peu d'usage ; tous objets qui , ainsi envisagés , poi^rront détourner les hommes de leurs études en ce genre, et à la longue les en dégoûter.
Quant aux observations qui paraissent triviales, que les hommes
LIVHK Pfi£Ml£fi. 71
réfléchiâsent à leur conduite haliituelle : lorsqu'ils r^ncotitreAt éeè faits rares, ils veulent ab^uroent les expliquer en les rapporiaut et les assimilant aux faits les plus communs; quant à ces faits si communs, ils ne sont point du tout curieux d'en connaître ies causes^ mais ils lès admettent parement et simplement comme autant de points accordés et convenus.
Aussi ne cherchent-ils jamais les causes ni de la pesanteur, m du mouvement de rotation des corps célestes , ni de la chaleur, m du froid, ni de la lumière, ni de la dureté, ni de la mollesse, ni de la ténuité, ni de la densité, ni de la liquidité, ni de la solidité, ni de la nature des corps imimés ou inanimés, ni de celle <des parties similaires ou dissimilaires, ni enfin de celle du corps organisé; mais Us admettent tout cela comme autant de vérités évidentes et généralement reçues, se contentant de disputer et de porter un jugement sur les autres phénomènes qui sont moins fréquente et moins familiers.
Pour nous, n'ignorant pas qu'il est impossible de porter un jur gement sur les choses rares et remarquables, et qu'on peut encore moins faire de vraies découvertes sans avoir au préalable cherché et trouvé les causes des choses plus communes et les causes de ces qiuses , nous sommes en conséquence obligé de donnée place dans notre histoire à des choses très-vulgaires. Nous voyons même que rien n'a plus nui à la philosophie que cette disposition naturelle qui, fait que les choses fréquentes et familières n'ont pas le pouvoir d'éveiller et de fixer l'attention des hommes, et qu'ils les regardent comme en passant, peu curieux d'eutconnaitre les causes; en sorte qu'on a beaucoup moins souvent besoin de les exciter à s'instruire de ce qu'Us ignorent qu'à fixer leur attention sur les choses connues.
CXX. Quant aux objets qu'on traite de vils et de bas, objets pourtant auxquels Pline veut qu'on commence par rendre hommage , ils ne méritent pas moins que les plus brillants et les plus précieux de trouver place dans une histoire naturelle, et celte hisioire ne contracte pour cela aucune souillure; de mêmd que le soleil pénètre dans les cloaques ainsi que dans les palais, et n'en est point souillé. Pour nous, notre dessein n'étant point d'élever une sorte de pyramide ou de fastueux monument à l'orgueil de l'homme, mais de jeter dans son esprit les fondements d'un temple consacré à l'utilité commune et bâti sur le modèle de l'univers même; quelque ot^jet que nous puissions décrire, nous ne faisons 'en cela que copier fidèlement l'original : car tout ce qui est digne de l'existence est aussi digne de la science, qui est l'image de la
1i NOtJVEL ORGANUM.
réalité. Or les plus vils objets existent tout aussi réellement que les plus nobles. Disons plus : de môme que de certaines matières putrides, telles que le musc et la civelte, s'exhalent des odeurs très-suaves, de même c'est souvent des objets les plus vils et les plus repoussants que jaillit la lumière la plus pure et que découlent les connaissances- les plus exactes. Mais en voilà beaucoup trop sur ce sujet, un dégoût de cette espèce n'étant pardonnable qu*à des femmes ou à des enfants.
CXXL Mais il se présente une autre objection qui demande un peu plus de discussion. Telles observations et telles vues que nous avons insérées dans notre histoire naturelle, offertes à un esprit vulgaire, et même a toute espèce d'esprits trop accoutumés aux sciences reçues, pourront paraître d*une subtilité recherchée, et plus curieuses qu'utiles. Aussi est-ce à cette objection que nous avons d'abord répondu , et que nous allons répondre encore. Or, cette réponse, la voici : ce que nous cherchons dans les commencements et seulement pour un temps, ce sont les expériences lumi^ neuses, et non les expériences fructueuses; imitant en cela, comme nous l'avons dit aussi , la marche de l'auteur des choses , qui le premier jour de la création ne produisit que la Jumière , consacra à cette œuvre ce jour tout entier, et ne s'abaissa à aucun ouvrage grossier.
Qu'on ne dise donc plus que ces observations si fines ne sont d'aucun usage; autant vaudrait, de ce que la lumière n'est point un corps solide ou composé d'une substance grossière, inférer qu'elle est inutile. Disons au contraire que la connaissance des natures simples j bien analysées et bien définies, est semblable à la lumière ; qu'en nous frayant la route dans les profondeurs de la pratique, et nous montrant les sources des principes les plus lumi^ tieux, elle embrasse ainsi, par une certaine puissance qui lui est propre, et traitie après soi des multitudes et comme des légions de procédés utiles et de nouveau! moyens , quoiqu'en elle-même elle ne soit pas d'un fort grand usage. De même les lettres de l'alphabet, prises en elles-mêmes et considérées une à une, ne signifient rien et sont presque inutiles , ce sont elles pourtant qui composent tout l'appareil du discours; elles en sont les éléments, et comme la matière première. C'est encore ainsi que les semences des choses, dont l'action est si puissante, ne sont d'aucune utilité, sinon au moment où, déployant cette action, elles opèrent le développement des corps. Enfin , quand les rayons de la lumière elle-même sont dispersés ; si Ton ne sait les réunir, on ne jouit point de ses heureux effets.
Livré i>RÉMÎEft. 73
Si Ton est choqué de ces subtilités spéculatives, que dira-l-on des scolastiques qui se sont si étrangement infatués de subtilités d'une tout autre espèce; lesquelles, loin d*ayoir une base dans la nature et la réalité des choses , étaient toutes dans les mots ou dans des notions vulgaires (ce qui ne vaut guère mieux), et destituées de toute utilité, non-seulement dans les principes, mais même dans les conséquences? Ce n'était rien moins que des subtilités de la nature de celles dont nous parlons ici , et qui , n'étant à la vérité d'aucun usage pour le moment, sont pour la suite d'une utilité infinie. Au reste que Jes hommes tiennent pour certain que toute analyse très-exacte, et toute discussion très-approfondie, qui n'a lieu qu'après la découverte des axiomes ne vient qu'après coup^ et qu'il est alors fort tard ; que le véritable ou du moins le principal temps où ces observations si fines sont nécessaires, c^est lorsqu'il s'agit de peser l'expérience et d'en extraire les axiomes î mais ceux qui se complaisent dans cet autre genre de subtilités voudraient aussi embrasser, saisir la nature; mais, quoi qu'ils puissent faire, elle leur échappe, et l'on peut appliquer à la nature ce qu'on a dit de l'occasion et de la fortune , qu'elle est chevelue par-devant et chauve par-derrière.
Enfin, à ce dédain que témoignent certaines gens pour les chosed très-communes, ou basses, ou trop subtiles et inutiles dans le principe, dans Thistoire naturelle, c'est assez d'opposer le mot de cette vieille à un prince superbe *■ qui rejetait dédaigneusement sa requête , la jugeant au-dessous de la majesté souveraine : « Cessé donc d'être roi, » dit-elle. Et en effet il n^est pas douteux que cet empire sur la nature dépend beaucoup de ces détails qui parais^ sent si minutieux, et sans lesquels on ne peut ni obtenir ni bien exercer cet empire.
CXXII. N'est-il pas étrange , nous dira-t-on encore , et même Choquant, de vous voir ainsi écarter, jeter de côté les sciences et leurs inventeurs, tous à la fois, d'un seul coup, et cela sans vous appuyer de l'autorité d'un seul ancien, mais avec vos seules forced et seul de votre parti?
Nous n'ignorons pas , répondrons-nous , que si nous eussionâ voulu procéder avec moins de candeur et de sincérité , il ne noua eût pas été fort difficile de trouver , ou dans les temps si ancien^ qui précédèrent la période des Grecs , temps où les sciences florissaient peut-être davantage , mais dans un plus grand silence , qu'à l'époque où elles tombèrent, pour ainsi dire, dans les trompettes et dans les flûtes des Grecs, ou bien encore quelque philoso-