DEUXIÈME PARTIE
ou RÈGLES VÉRITABLES POUR L'INTERPRÉTATION DE LA NATURE.
Une des plus puissantes causes qui aient arrêté les progrès des sciences et de la philosophie, est la témérité de ceux qu'une excessive confiance dans leur esprit, ou l'ambition et le désir de se distinguer, ont portés à dogmatiser sur la nature comme sur un sujet suffisamment approfondi. La vigueur môme d'esprit et la force d'éloquence qui les mettaient en état d'accréditer leurs opinions, ne les rendaient que plus capables d'éteindre dans leurs disciples toute ardeur pour de nouvelles recherches; et s'ils ont été utiles par les productions de leur propre génie, ils ont été cent fois plus nuisibles en énervant les autres génies ou les détournant de leur vraie direction. Quant à ceux qui , tenant la route opposée , affirmaient qu'on ne peut rien savoir avec certitude, cette opinion décourageante où
1. La pensée de B^con ^tant de donner une nonvelle logique, et d'opposer son Organum k VOrganon d'Aristote, nous avons cru devoir conserver une trace de cette intention en laissant subsister dans la traduction française le mot Organum, qui seul peut rappeler cette dou'ble pensée. — La première série contient la Biographie de Bacon et Tlntroduction de l'éditeur. ED.
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les fit tomber soit leur aversioD pour les anciens sophistes, soit Tincertitude où flottait leur esprit, soit encore une certaine surabondance dUitéee et d« sciences mal digérées, il$ Tappuyaient sans doute par û%» raisons qu'il serait idjuste de mépriser, mais ils n*ont pas su la déduire des vrais principes. Entraînés par la passion et l'envie de briller, ils dépassèrent le but. Les philosophes des premiers temps de la Grèce, dont les ouvrages sont perdus, furent les seuls qui surent garder un sage milieu entre )a jactance affirmative des premiers, et la désespérante acatalepsie * des derniers. Tout en se plaignant sans cesse de la difficulté des recherches, de l'obscurité des choses, tout en donnant de fréquents signes d'impatience, et en rongeait pour ainsi dire leur frein , ils n'ont pas laissé de s'occuper viveiiient de leur dessein et de s'attacher à l'étude de la nature avec une sorte d'opiniâtreté, pensant avec raison que, pour terminer cette question même, et savoir enfin si l'on peut en effet savoir quelque chose, il fallait, au lieu de disputer sur ce point, le décider par l'expérience. Encore ceux-là môme s'abandonnèrent trop à l'impétuosité naturelle de leur entendement, sans aucune règle fixe qui le dirigeât ou le contint : s'imaginant que, pour pénétrer dans les secrets de la nature, il suffisait de méditer avec obstination, de tourner pour ainsi dire son esprit dans tous les sens, et de le maintenir dans une agitation perpétuelle.
Quant à notre méthode , autant elle est difficile à suivre , autant elle est facile à exposer. Il s'agit, en effet, d'établir des degrés de certitude, de donner de Tappui aux aeoa par une réduction des objets, mais en rejetant presque tout le produit des premières opérations de l'esprit qui suivent immédiatement les sensations, la route nouvelle et sûre que notre dessein est de traoer à l'entendement humain devant commencer aux perceptions des sens. Et c'était sans doute ce qu'avaient aussi en vue ces anciens philosophes, qui faisaient jouer un si grand rôle à la dialectique. Par le soin même avec lequel ils traitaient cette science , il parait qu'ils y cherchaient des secours pour rentendement, tenant pour suspects sa marche native et son mouvement spontané. Mais ce remède, ils l'appliquaient trop tard; déjà l'esprit était dépravé par une infinité de mauvaises ha*< bitudes, tout rempli de simples ouï-dire , tout infecté de doctrines mensongères, et obsédé par mille fantômes *; déjà tout était perdu. Ainsi les règles de la dialectique, appliquées tardivement, et ne
1. Voyez, sur le dogme de Vacatalepsie ou de Vincompréhensibilité de toute» choses, soutenu par les disciples d'Ârcésilas, Cicéron, Quest. acad., II, c. 6. ED.
2. Ce mot de fantômes , idoia , déàgne chez Bacon les» préjugés dont l'esprit humain est remp'i. Voy. aph. 38 et suiv. du Nouvel Organum. KD.
rétablissant pas les choses, servent plutôt à fixer les erreurs qu'à découvrir la vérité. Reste donc une seule ressource, un seul moyen de guérisoQ : c'est de recommencer tout ce travail de l'entendement humain, de ne jamais l'abandonner à luinoième, mais de s'emparer de lui dès le commencement, de le diriger à chaque pas, et, pour tout dire, de ne le faire travailler qu'à force de machines. Certes, si les hommes eussent voulu exécuter tous les travaux mécaniques à l'aide de .eurs seules mains, ils n'auraient pu mouvoir que de fort petites masses, et ils n'auraient fait en ce genre rien de grand. Mais faisons ici une courte pause pour contempler dans cet exemple même, comme dans un miroir fidèle, la vanité de nos prétentions et l'inutilité de nos efforts. Supposons qu'on eût dessein de transporter un obélisque d'une grandeur extraordinaire pour servir de déco'ration à un triomphe ou à quelque autre fête de ce genre, et que ceux qui auraient entrepris ce travail voulussent l'exécuter avec leurs seules mains ; un spectateur de sang-froid ne les prendrait-il pas pour une troupe d'insensés? Que si, augmentant le nombre des ouvriers, ils espéraient par ce seul moyen venir à bout de leur dessein, ne lui sembleraient-ils pas encore plus fous? Si encore, faisant un choix dans cette multitude et renvoyant les plus faibles pour n'employer que les plus vigoureux, ils se flattaient d'avoir tout fait par ce choix, ne lui sembleraient-ils pas au comble de la folie? Enfin, si, non contents de tout cela, et recourant à l'art de la gymnastique, ils ordonnaient que chaque ouvrier eût à ne se présenter au travail qu'après avoir enduit ses bras , ses mains et tous ses muscles de ces substances onctueuses dont les athlètes faisaient usage autrefois, et suivi exactement le régime qu'on leur prescrivait, ce spectateur, plus étonné que jamais, ne finirait-il pas par s'écrier : « Voilà des gens qui extravagueut avec une sorte de prudence et de méthode I Que de peine perdue 1. . . » Eh bien ! c'est avec un zèle aussi extravagant et avec des efforts aussi impuissants que les hommes s'attroupent pour exécuter les travaux intellectuels, attendant tout, soit de la multitude et de l'accord des esprits, soit de la pénétration et de la supériorité du génie ; ou encore pour donner à leur esprit plus de nerf et de ressort, recourant à la dialectique, sorte d'art très-analogue à celui des athlètes. Mais cependant, quels que soient le zèle et les efforts qu'ils déploient, on ne peut disconvenir que c'est leur entendement tout nu qu'ils mettent en œuvre. Or il est de toute évidence que» dans toute opération qu'exécute la main de l'homme, si on n'a recours aux instruments et aux machines, on ne pourra ni tendre les forces des individus , ni les faire s'appuyer mutuellement.
Aussi *y d'après tout ce qui précède, nous établirons deux points sur lesquels nous voulons attirer l'attention complète des hommes, de peur qu'ils n'y songent pas eux-mêmes. Le premier, c'est qu'un destin heureux , du moins nous l'estimons tel , fasse en sorte que, pour éteindre les contradictions et apaiser l'orgueil des esprits, nous conservions intact aux anciens Thonneur et le respect qui leur est dû , et que cependant nous puissions accomplir notre dessein, et recueillir le fruit de nôtre modeste ambition. Car, si nous proclamons que notre méthode pour résoudre les problèmes qui ont occupé les anciens est préférable à la leur, nous ne pouvons empêcher, quelle que soit l'habileté' de nos expressions , que cela ne donne lieu à des comparaisons et à des disputes au sujet de leur génie et de leur supériorité; non que ce soient là choses illicites ou nouvelles (pourquoi, en effet, n'aurions-nous pas le droit comme tout le monde de critiquer et d'indiquer les erreurs qu'ils auraient établies ou accréditées?), mais seulement dans de certaines limites : encore nos faibles forces ne nous permettraient-elles guère de soutenir cette discussion. Mais, comme notre but est d'ouvrir à l'entendement une route entièrement nouvelle, que les anciens n'ont ni explorée ni même connue, cela donne une face toute différente à nos prétentions; il n'y a plus lieu à s'enflammer; nous ne prétendons qu'au rôle de guide, ce qui assurément n'est pas viser à une grande autorité, et ce qui suppose plus de bonheur que de talent et de su* périorité. Voilà pour ce qui concerne le rôle que nous avons à jouer personnellement ; voici pour les choses elles-mêmes.
Notre dessein n'est nullement de déposséder la philosophie aujourd'hui en honneur, ou toute autre actuellement existante ou à exister qui pourrait être ou plus exacte ou plus complète; nous n'empêchons pas que les philosophies reçues ne servent à fournir un sujet aux disputes, un texte aux entretiens, ou des méthodes abrévialives et des facilités de toute espèce dans les affaires et dans les différentes professions. Nous devons même déclarer que la philosophie que nous proposons ne serait pas d'un grand service dans le commerce ordinaire de la vie. Ce n'est pas un objet qui soit comme sous la main et que tous puissent saisir aisément. Elle ne flatte point l'esprit humain en se mariant aux préjugés dont il est rempli ; elle ne s'abaissera point à la portée des esprits ordinaires, et ils ne la pourront saisir que par ses effets et son utilité.
Ainsi, pour montrer une égale faveur à ces deux espèces de philosophies, et ménager les intérêts de l'une et de l'autre, distinguons deux sources différentes de philosophie et deux départements des