LIVRE DEUXIÈME
qui ne se marient pas toujours aisément ensemble , sinon par ies yoies ordinaires et fréquentées de la nature. Quoi qu'il en soit, nous devons dire que la manière d'opérer qui envisage les natures simples, même dans un corps concret, procède d'après la considé-* ration de ce qu'il y a d'éternel, d'immuable et d'universel dans la nature ; qu'elle agrandit prodigieusement les voies de la puissance humaine ; et son avantage à cet égard est si grand, que, dans l'état actuel des sciences, les hommes auraient peine à s'en faire une idée.
Le deuxième genre d'axiomes (qui dépend de la découverte du progrès caché , ne procède plus par la considération des natures simples, mais par l'observation des corps concrets et tels qu'ils se trouvent dans la nature abandonnée à son cours ordinaire. Supposons, par exemple, que Tobjet de la recherche soit de savoir par quels principes ou premières causes, de quelle manière, par quelle espèce d'action progressive s'opère la génération de l'or, de tout autre métal ou de la pierre, à prendre l'une ou l'autre de ces substances depuis ses premières menstrues ou rudiments jusqu'à l'état de mine parfaite, ou encore par quelle sorte d'action graduelle et continue se forme l'herbe, à partir des premières concrétions des sucs dans le sein de la terre ou de son état de semence jusqu'au moment ou la plante est entièrement formée ; sans oublier toutes les suites de mouvements, tous les efforts graduels et continus par lesquels la nature conduit son œuvre jusqu'à la fin ; il en est de môme de la génération des animaux observée et décrite dans la totalité de son cours, depuis Tiustajut où ils s'accouplent jusqu'à celui où ils mettent bas; et, en un mot, de tous les autres corps.
En effet, la recherche dont nous parlons n'a pas simplement pour objet la génération des corps, mais aussi les autres mouvements et les autres opérations de la nature. Par exemple, pour connaître toute cette suite non interrompue d'actions, tout ce progrès caché et continu d'où résulte l'alimentation, à partir du moment où l'animal reçoit Tahment jusqu'à celui de la parfaite assimilation ; et, de même, s'il s'agit du mouvement volontaire dans les animaux, il faut prendre depuis les impressions reçues par l'imagination et les efforts continus de l'esprit, jusqu'aux mouvements des muscles fléchisseurs ou extenseurs : il en faut dire autant du mouvement développé de la langue, des lèvres, et des autres instruments de la parole , jusqu'à l'émission des sons articulés ; car ces sortes de recherches se rapportent aussi aux natures concrètes ou combinées ensemble et considérées dans cet état d'agrégation; mais alors on les envisage comme des habitudes
particulières, spéciales de la nature, non comme des lois générales et fondamentales qui constituent les formes. Cependant, il faut Tavouer, cette seconde méthode étant plus expéditive, plus à notre portée, nous laisse plus d'espérance de succès que la première.
Or la partie active, qui répond à cette partie spéculative, peut bien étendre les opérations de l'homme de celles qu'on observe ordinairement dans la nature à celles qui les avoisinent , ou tout au plus à d'autres qui ne s'éloignent pas beaucoup de ces dernières; mais toute opération profonde et radicale sur les corps naturels dépend des axiomes du premier ordre. Je dirai plus : lorsque, l'exécution n'étant pas au pouvoir de l'homme , il est forcé de se contenter de la simple connaissance, comme dans toute recherche . sur les corps célestes (car il n'est pas donné à l'homme de pouvoir agir sur les corps célestes les changer ou les transformer) , alors la recherche du fait même, de la simple vérité ou réalité de la chose, ne se rapporte pas moins que la connaissance des causes et des correspondances d'actions à ces axiomes primaires et universels qui ont pour objet les natures simples, telles que la nature de rotation spontanée , celle de l'attraction ou vertu magnétique, et autres semblables, qui sont bien plus communes que les corps célestes eux-mêmes ; car, tant qu'on ne connaîtra pas bien la nature de la rotation spontanée , en vain espérerait-on se mettre en état de décider quelle est la cause du mouvement diurne ; si c'est la révolution de la terre sur elle-même, ou le mouvement des cieux.
VI. Ce que nous entendons par le progrès caché est tout autre chose que ce qu'imagineront d'abord les hommes, abusés comme ils le sont par certaines préventions ; car ce que nous désignons par ces mots, ce ne sont rien moins que certaines mesures, certains signes, certaines graduations ou échelles d'action visibles dans les corps, mais une action tout à fait continue et considérée dans toute sa continuité, qui échappe presque entièrement aux sens.
Par exemple, dans toute génération et transformation de corps, il faut tâcher de démêler ce qui s'exhale et se perd d'avec ce qui reste ou vient du dehors, ce qui se dilate d'avec ce qui se contracte, ce qui s'unit d'avec ce qui se sépare, ce qui est continu d'avec ce qui est entrecoupé, ce qui donne l'impulsion d'avec ce qui gêne ou empêche le mouvement, ce qui domine d'avec ce qui est dominé, et une inBnité d'autres différences de cette nature.
Et ces différences, ces circonstances, ce n'est pas seulement dans la génération ou la transformation des corps qu'il faut tâcher de les déterminer ; mais, de plus, dans toutes les autres espèces d*alliTalions ot de mouvements , il faut tâcher de distinguer ce qui
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précède et ce qui suit, ce qui a plus de vitesse ou de lenleur, d'activité ou d'inertie, ce qui imprime le mouvement et ce qui le règle , etc. , toutes différences mal déterminées et même tout à fait négligées dans les sciences reçues, qui sont comme une étoffe grossière tissue par l'inexpérience ; car toute action naturelle s'exécutant par parties infiniment petites, ou du moins si petites qu'ell*^ échappent aux sens, en vain se flatterait-on de pouvoir gouverner la nature et transformer le produit de ces opérations avant d'avoir bien saisi et bien marqué toutes ces différences.
VU. La recherche et la découverte de la texture cachée des différents corps est un objet tout aussi neuf que la découverte du progrès caché et de la forme. Nous ne sommes encore qu'à l'entrée du sanctuaire de la nature, et nous ne savons pas nous ouvrir un passage pour pénétrer dans Tintérieur ; cependant en vain se flatterait-on de pouvoir, avec succès et à propos, douer d'une nouvelle nature un corps donné ou le transformer en un corps d'une autre espèce, si au préalable on n'a une parfaite connaissance de la manière de transformer ou d'altérer les corps. Autrement on tombera dans des procédés insuffisants, inexacts, ou tout au moins difficiles et nullement appropriés à la nature du corps sur lequel on veut opérer ; ainsi il faut encore frayer la route vers ce dernier but.
Ce n'est pas sans raison qu'on s'est attaché avec tant d'ardeur et de constance à l'anatomie des corps organiques, tels que ceux de l'homme et des animaux ; genre d'observations aussi utiles que délicates, et judicieuse méthode pour approfondir la nature. Cependant ce genre d'anatomie n'envisage que des objets visibles, sensibles, et n'est applicable qu'aux corps organiques. Enfin, de tels objets sont comme sous la main, une telle étude est bien facile en comparaison de cet autre genre d'anatomie qui a pour objet la* texture cachée dans les différents corps qu'on regarde comme similaires, surtout dans les corps d'une espèce déterminée et dans leurs parties, comme dans le fer, la pierre, etc.; ainsi que dans les parties similaires de la plante ou de l'animal, telles que la racine, la feuille, la fleur, la chair, le sang, les os, etc. On peut dire même que, sur ce dernier point, les hommes n'ont manqué ni d'intelligence ni d'activité ; car c'est à ce but même que tend le soin avec lequel les chimistes analysent les corps similaires, par le moyen des distillations et des différents procédés de décomposition, afin que, par la réunion des parties homogènes, l'hétérogénéité du composé devienne plus sensible. Rien de plus nécessaire que de telles analyses, et elles remplissent en partie notre objet. Cependant trop souvent cette méthode même est trompeuse ; car il est
une infinité de natures qu'on s'imagine n'avoir fait que séparer dee autres, supposant qu'elles existaient dans le corps mixte avant sa décomposition, mais qui, dans lé fait, ont été produites par le feu môme ou les autres agents de décomposition. Mais ce ne serait eiw core là que la moindre partie du travail nécessaire pour découvrir la texture cachée dans un composé quelconque ; texture qui est trop subtile et trop profonde, et que le feu ne peut que dianger ou détruire, loin de la rendre plus sensible.
Ainsi, cette analyse et cette décomposition des corps, ce n'est point à l'aide du feu qu'il faut la faire, mais à l^aide de la raison et de la véritable induction, par le moyen de certaines expériences auxiliaires, par la comparaison de ces corps avec d'autres, en ra-^ menant enfin leurs propriétés composées aux natures simples et à leurs formes qui sont combinées et entrelacées dans les composés. £n un mot, il faut, en quelque manière, quitter Yulcain pour Minerve, pour peu qu'on ait à cœur de rendre sensible, de placer dans une vive lumière la vraie structure ou texture des corps; texture d'où dépend toute qualité secrète, ou, pour nous servir d'une expression fort usitée, toute propriété spécifique. C'est de cette même source que découle la véritable règle de toute puifr^ santé altération ou transformation.
Par exemple, il faut, dans chaque corps, déterminer tout ce qu'il y a, soit d'esprit^, soit d'essence tangible; puis, quant à cet esprit même, s'assurer s'il est en grande ou en petite quantité , dans l'état de dilatation ou de contraction, délié ou épais, s'il tient plus de la nature de l'air ou de celle du feu, s'il est actif ou inerte, faible ou vigoureux, dans l'état progressif ou rétrograde, continu ou entrecoupé, en harmonie ou en conflit avec tout ce qui l'environne , etc. Il faut analyser de môme l'essence du corps tangible, qui n'est pas susceptible d'un moindre nombre de différences que l'esprit; il faut, dis-je, analyser sa texture et l'éplucher, pour ainsi dire, fibre à fibre. Ce n'est pas tout : la manière dont cet esprit est logé et répandu dans la ma!^ du corps proposé, ses pores, ses conduits, ses cellules, ses ébauches et ses tentatives de corps organique , voilà aussi ce qui doit être le sujet de la même recherche ; mais dans cette recherche même et dans celle de toute texture cachée, la lumière la plus vive, la vraie lumière, c'est celle qui jaillit des axiomes du premier ordre : c'est celle-là seule qui , dans une analyse aussi fine et aussi difficile, peut dissiper tous les nuages et éclairer toutes les parties du sujet.
1. Esprit ici veut dire la partie volatile des corps, que Bacon distingue de leur ^tLttiB tangible, ED.
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VIII. Et nous n'irons pas pour cela nous perdre dans les atomes, dont Texistence suppose le vide et une matière immuable (deux hypothèses absolument fausses) ; mais notre marche ne nous conduira qu'aux particules véritables de la matière et telles que nous les trouvons dans la nature. Il ne faut pas non plus se laisser trop aisément rebuter fpar les difficultés d'une analyse si délicate et si détaillée, mais au contraire se bien persuader que plus, dans ce genre d'étude, on tourne son attention vers les natures simples i plus aussi tout s'éclaircit et s'aplanit, puisqu'alors on passe du composé au simple, de l'incommensurable au commensurable, des raisons sourdes aux raisons déterminables, des notions vagues et indéfinies aux notions définies et certaines; comme on fait lorsqu'on apprenant à lire on épelle» ou lorsqu'on étudiant un concerto on le décompose en ses tons élémentaires; car l'étude de la nature marche fort bien lorsque la partie physique, çn finissant, vient tomber dans les mathématiques. Il ne faut pas non plus avoir peur des grands nombres ni des fractions ; dans tout problème qu'on ne peut résoudre qu'à l'aide des nombres, il est aussi aisé de poser ou de concevoir un million qu'une unité, ou un millième qu'un entier.
IX. Des deux genres d'axiomes ou de principes que nous avons posés ci-dessus se tire la vraie division des sciences et de la philosophie S en attachant à ceux d'entre les termes reçus qui rendent le moins mal notre pensée la signification précise que nous y attachons nous-mêmes : en sorte que la recherche des formes qui sont, quant à leur marche et à leur loi, éternelles et immuables, constitue la métaphysique; et la recherche tant des catAses matérielles et efficientes que du progrès caché et de la texture secrète (lesquelles choses ont trait au cours ordinaire de la nature, et non à ses lois fondamentales et éternelles] constitue la physique. A ces deux parties théoriques sont subordonnées deux parties pratiques, savoir : à la physique la mécanique^ et à la métaphysique la magie (en prenant ce nom dans le sens philosophique) ; parce qu'elle ouvre à l'homme des routes plus spacieuses, et l'élève à un plus grand empire sur la nature.
X. Ainsi, le but de la véritable science étant désormais bien fixé, il faut passer aux préceptes, et cela sans troublet ni renverser l'ordre naturel.
Or les indications qui doivent nous diriger dans Vinterprétatton de la nature comprennent en tout deux parties. Le but de la première est de déduire ou extraire de l'expérience les axiomes; et
1. Voyez pour cette division le De augmenlis, lib. III, c. 4^ S.
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celui de la seconde, de déduire et de faire dériver de ces axiomes de nouvelles expériences.
La première partie se subdivise en trois autres, qu'on peut re— garder comme trois espèces de services; savoir : service pour les sens, service pour la mémoire, enfin service pour l'esprit ou la raison.
En effet, la première chose dont il faut se pourvoir, c'est une histoire naturelle et expérimentale d'un bon choix et assez complète ; ce qui est la vraie base de tout l'édifice, car il ne s'agit nullement ici d'imaginer et de deviner, mais de découvrir, de voir ce que la nature fait ou laisse faire.
Or les matériaux de l'histoire naturelle et -expérimentale sont si variés et si épars que l'entendement, excessivement partagé et comme tiraillé en tout sens par cette multitude confuse d'objets, finira par s'y perdre, si on ne l'arrête, pour ainsi dire, pour les faire comparaître devant lui dans l'ordre convenable. Ainsi, il faut dresser des tables ou coordinations d^eoœmples disposées de telle manière que Tentendement puisse travailler dessus avec facilité.
Mais, ces. tables fussent-elles très-bien rédigées, l'entendement abandonné à lui-même et opérant par son seul mouvement naturel n'en est pas moins incompétent et inhabile à la confection des axiomes, si l'on n'a soin de lui donner des directions et de l'appui. Ainsi, en troisième lieu, il faut faire usage de la vraie induction , qui est la clef même de Y interprétation. Nous traiterons d'abord ce dernier sujet; puis, en suivant l'ordre rétrograde, nous passerons aux autres parties.
XI. La recherche des formes procède ainsi : sur une nature donnée on commence par soumettre à l'intelligence la série de tous les eocemples connus qui s'appliquent à cette même nature, quoiqu'elle existe dans des matières dissemblables. Cette collection de faits doit s'exécuter d'une manière historique; et pour cela il ne faut pas mettre trop de précipitation dans l'adoption des faits, et il est besoin de beaucoup de sagacité dans ce premier choix. Supposons qu'il s'agisse d'une recherche sur la forme de la chaleur.