‹ Œuvres de BaconChapitre 63 sur 170 · LIVRE DEUXIÈME. l5ft · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME. l5ft

régler de manière que l'une n*aille pas plus vite que l*àutrë; placez ensuite l'horloge à poids sur le faîte de quelque édifice fort élevé et laissez l'autre en bas, puis observez exactement si l'horloge placée en haut ne marche pas plus lentement qu'à son ordinaire, ce qui annoncerait que la force du poids est diminuée. Tentez la même expérience dans les mines les plus profondes, afin de savoir si une horloge de cette espèce n'y marche pas plus vite qu'à l'ordinaire par l'augmentetion de la force du poids qui lui sert de moteur. Cela posé, si l'on trouve que cette force diminue sur les lieux élevés et augmente dans les souterrains, il faudra regarder comme la véritable cause de la pesanteur l'attraction exercée par la masse corporelle de la terre.

De même, soit la nature donnée la direction vers les pôles d'une aiguille de fer aimantée; il se présente aussi sur celte nature deux suppositions à faire , car il faut de deux choses l'une : ou que l'aimant avec lequel on touche le fer lui communique par soi-même la direction vers les pôles , ou qu'il excite et dispose seulement ce métal à recevoir cette propriété, et qu'ensuite le mouvement môme d'où résulte la direction vers les pôles lui soit communiqué par la présence de la terre , comme le pense Gilbert , qui accumule les preuves pour établir cette assertion ; car c'est proprement à ce but que tendent toutes les recherches qu'il a faites sur ce sujet avec tant de sagacité et de dextérité. Selon lui , une cheville de fer qui est restée fort long-temps dans la direction du nord au sud contracte insensiblement la propriété de tourner vers les pôles sans avoir été touchée par l'aimant ; ce qui porterait à penser que la terre elle-même, qui , à cause de sa distance, n'a qu'une action très-faible sur ce fer (car il prétend que la surface, la croûte extérieure du globe est destituée de toute vertu magnétique) , que la terre, dis-je, suppléant au défaut du contact de l'aimant par la longue durée et la continuité de son action, excite d'abord le fer, et après l'avoir excité lui donne la conformation requise et la direction , qui n'en est qu'une conséquence. Il prétend de plus que si après avoir chauffé jusqu'à l'incandescence une verge de fer on la place dans la direction du nord au sud au moment même où on l'éteint, elle contracte aussi la propriété de se tourner vers les pôles sans qu'on l'ait aimantée. Il semble que dans cette expérience les parties du fer d'abord mises en mouvement par l'ignition, puis venant à se resserrer tout à coup dans l'instant même de l'extinction, deviennent ainsi plus susceptibles de cette vertu qui émane de la terre , et en quelque manière plus sensibles à son action que dans toute autre disposition; en un mot, qu'elles sont comme éveil-

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lées par celte opération. Mais toutes ces observatkms, quoique bien laites, ne sont rien moins que suffisantes pour établir son seoti' ment sur ce point.

Voici quel êocemph de la croix Ton pourrait se procurer sur ce même sujet. Prenez une petite sphère d'aimant que vous pourrez regarder comme représentant en petit le globe terrestre, et marquez ses pôles pour les reconnaître. Placez les pôles de ce petit globe dans la direction de l'est à l'ouest et 6iez-le dans cette situation , mettez ensuite sur ce globe une aiguille de fer non aimantée et laissez les choses en place pendant six ou sept jours. Cela posé, l'aiguille (et il n'y a aucun doute sur ce point), tant qu'elle demeurera sur le petit globe, abandonnant les pôles du monde, tournera ses extrémités vers les pôles de cet aimant, c'est-à-dire qu'elle restera dans la direction de l'est à l'ouest. Si ensuite Ton observe que cette aiguille, ayant été ôlée de dessus l'aimant et replacée sur son pivot, se tourne aussitôt vers le nord et le sud, ou à peu près, il faudra regarder comme la véritable cause de la pro~ priélé de se tourner vers les pôles la présence de la terre. Mais si elle se tourne comme auparavant vers l'est et l'ouest, ou perd sa propriété , il faudra tenir pour suspecte cette supposition et faire de nouvelles recherches sur ce sujet.

De môme encore soit la nature en question la substance corporelle de la lune , et supposons qu'il s agisse de savoir si la lune est une substance ténue et analogue à celle de la flamme ou de l'air, comme l'ont pensé un assez grand nombre de philosophes anciens, ou si c'est un corps dense et solide , comme le pensent Gilbert et plusieurs modernes, d'accord sur ce point avec quelques anciens. La principale raison sur laquelle est fondé ce dernier sentiment, c'est que la lune réfléchit les rayons du soleil et que les corps solides semblent être les seuls qui puissent réfléchir les rayons lumineux.

Nous aurons donc ici pour exemple de la croix (si toutefois il peut y en avoir de tels sur ce sujet] les faits qui démontrent qu'un corps ténu tel que la flamme peut réfléchir les rayons lumineux, pourvu qu'il soit d'une épaisseur suffisante. Il est hors de doute que les rayons du soleil , réfléchis par la partie la plus élevée de l'atmosphère , sont la véritable cause du crépuscule. De plus nous voyons que sur le soir les rayons solaires, réfléchis par le bord des nuages ôpais, ont plus d'éclat et de splendeur que ceux mêmes qui sont rcHltVhis par le corps de la lune, et cependant il n'est pas certain (|ue ces niiages aient acquis une densité égale à celle de Peau. Noii:» voyons encore que, durant la nuit, l'air obsciir qui est dcr-

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rière une fenôlre réfléchit la lumière d'une bougie tout aussi bien que le pourrait faire un corps dense. Mais une autre expérience qu'il faudrait tenter, ce serait de faire passer un rayon solaire par un trou pratiqué à un volet fermé, et de le faire tomber sur quelque flamme roussâtre ou bleuâtre. On sait que les rayons solaires tombant sur des flammes un peu faibles semblent les amortir et les éteindre à tel point qu'elles ont plutôt Tair de fumées blanches que de vraies flammes. Voila, en fait d'observations pro*. près pour servir d'exemples de la croix sur cette question, ce qui pour le moment se présente à notre esprit, et nous ne doutons nullement qu'on ne puisse en trouver de meilleurs. Quoi qu'il en soit, on ne doit pas s'attendre à voir une flamme réfléchir tes rayons lumineux; à moins qu'elle ne soit d'une certaine épaisseur, sans quoi elle serait demi-transparente. Ainsi l'on doit tenir pour certain que tout corps d'une texture régulière et uniforme , ou réfléchit les rayons lumineux , ou les reçoit dans son intérieur et les transmet.

Soit encore la nature en question le mouvement des armes de trait, et en général des corps lancés en l'air, tels que dards, flèches, balles de mousquet, boulets de canon , etc. Ce mouvement, l'école, à son ordinaire , l'explique d'une manière tout à fait superficielle et ridicule. Sitôt que , par la dénomination de mouvement violent, elle a pu le distinguer de cet autre mouvement qu'elle qualifle de naturel , et que , pour rendre raison de la première percussion ou impulsion elle a su le ramener à cet axiome : « Deux corps ne peuvent exister en même temps dans le même lieu , autrement leurs dimensions se pénétreraient réciproquement; » dès qu'elle a ainsi parlé , tout est dit ; la voilà contente de son explication et d'ellemême; elle ne s'embarrasse plus du progrès continu de ce mouvement. Il est pourtant deux suppositions à faire sur ce sujet : ou ce mouvement, peut-on dire, a pour cause l'air déférant (qui sert de véhicule) et qui se ramasse derrière le corps lancé, à peu près comme le fait l'eau d'un fleuve à i'égard d'un bateau, et le vent à l'égard des pailles et autres corps légers ; ou l'on peut dire que les parties du corps pressé ou choqué ne pouvant soutenir l'impression du corps pressant ou choquant, se portent en avant pour s'en délivrer. Le premier de. ces deux sentiments est celui de Fracastor et de tous ceux qui ont porté dans cette recherche un peu de pénétration et de sagacité. Nul doute que l'air ne joue ici quelque rôle ; mais l'autre mouvement nous paraît avoir plus d'influence et de réalité, commn le prouvent une infinité d'expériences. Entre autres faits relatifs à cette question , en voici un qui suffit pour la décider.

Si, tenant entre le pouce et Tindex une lame ou un fil de fer un peu raide et élastique , ou même un simple tuyau de plume divisé par la moitié, on l'abandonne à lui-même, il saute et s'élance loin de la main. Or, il est clair que dans cette expérience on ne peut attribuer le mouvement à l'air qui se ramasse derrière le corps lancé ; attendu que le principe de ce mouvement est au milieu de la lame ou de la plume, et non à ses extrémités. , De même encore, soit la nature en question cette soudaine et puissante expansion qui a lieu dans la poudre à canon lorsqu'elle prend feu, force expansive qui la met en état de renverser les plus épaisses fortifications et de lancer au loin des corps d'un si grand poids, comme on en voit des exemples dans les effets prodigieux des grandes mines et des grosses pièces d'artillerie. Voici la double supposition qui se présente sur ce sujet. Ce mouvement a pour cause ou la simple tendance du corps en question à se dilater après son inflammation, ou bien la tendance mixte de l'esprit cru ^ lequel fuit avec rapidité le feu dont il est environné et s'en échappe comme d'une prison. Or, l'école ainsi que l'opinion commune s'en tiennent à la première de ces deux tendances ; car il est tel écrivain qui s'imagine raisonner très-philosophiquement sur ce sujet en disant que la flamme, en conséquence de la forme même d'un élément de sa nature , est douée d'une certaine nécessité qui la force à occuper un espace plus grand que celui qu'occupait la substance inflammable lorsqu'elle était sous la forme de poudre à canon, et que c'est là justement la raison de ce mouvement d'expansion. Mais en raisonnant ainsi ils ne s'aperçoivent pas qu'à une première supposition assez gratuite ils en ajoutent une seconde, savoir, que la flamme est déjà engendrée. Ainsi, quand on leur accorderait la première ils n'en seraient pas plus avancés : puisque ces grandes masses dont nous parlions pourraient encore, par une forte compression, empêcher totalement la génération même de la flamme; en sorte que cette nécessité qu'ils supposent n'est rien moins que suffisante pour rendre raison de l'expansion à expliquer. £u effet, qu'il y ait ici nécessairement expansion et que de cette expansion s'ensuive la projection ou le renversement du corps qui fait obstacle, c'est avec raison] qu'ils le pensent. Mais, cette nécessité, on révite, on l'ôte tout à fait à Taide de cette masse solide qui, en comprimant la substance inflammable , empêche la génération de la flamme. Et nous voyons que cette flamme, dans le premier instant où elle se forme, est faible et peu active ; qu'elle a besom

1. Suivant Lassalle , Bacon appelle esprit cru, les substances aériformes analogues à l*eau, par opposition aux substances inflammables. ED.

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