Oeuvres de Balzac
Va, cours, douce et folle imagination, le charme de ma vie, la source de tous mes plaisirs ! vole, papillonne, cours; récompense-toi d'un moment de captivité ! Va, ma fille, je ne te retiens plus ; badine, voltige à gauche, à droite, au centre, par monts et par vaux; deci, delà; aval, amont; à l'orient, au nord; dans les cieux, chez les morts, ici-bas!... partout!... Oui, tout est ton domaine, depuis le passé jusqu'au présent : tu peux même embrasser le néant, et dessiner tes tableaux fugitifs sur le voile qui cache l'avenir! 0 ma tendre amie, la seule fidèle malgré ton inconstance, ne te garde que d'une
seule chose, d'un seul écueil funeste le bon
sens!...
Hélas ! n'y brise pas notre légère nacelle si chargée de mousse, de vent et de fictions riantes ! D'aussi loin que tu verras cette île de la raison et de la vérité, ce rocher si désert habité par cinq ou six hommes de génie, fuis !... fuis d'une aile rapide comme
la pensée ; enfin, fuis avec la vitesse du vulgaire et des grands ; mais sois plus charmante et plus originale en ta fuite, tournoie dans les airs comme le fils de Dédale... Hélas! ne péris pas en tombant; j'ai besoin de ton délire, ne souffre pas que les feux de la vérité t'enlèvent jamais tes ailes diaprées... De même que le monde, je préfère une brillante illusion à de tristes réalités : charme donc mes soucis ! couvre d'un voile menteur le passé, l'avenir, et tresse une couronne de fleurs pour embellir la minute présente.... Que tout me sourie, je le veux! enivremoi, j'aime l'ivresse del'àme et le trop de plaisir!... Lecteur, tout à moi!...
De l'aimalile Momus je saisis les grelots ;
Beau Juif, sors de ta presse et loin de nous les sots.
0 mon petit livret, livret mon ami, qui m'as fait passer tant d'heures cruelles, puisses-tu procurer une heure de plaisir à qui te lira! je serai content !
DE BALZAC, T. lY.
in 2010 with funding from
University of Ottawa
http://www.archive.org/details/oeuvresdebalzac04balz
CLOTILDE DE LUSIGNAN
0 mon fils! que te? jours coûtent cher à ta mère! Raci!ïk . Andromaque.
Jamais rien de plus beau ne parut sous les cîeux, Et seule elle ignorait le pouvoir de ses yeux; Elle entrait dans cet âge , hélas ! trop redoutable, Qui rend des passions le joug inévitable.
VoiTAiRï, Henriade ; variantes du ch. IX.
La féodalité, qu'il ne m'appartient pas de juger, attendu que je suis vilain au premier chef, a semé la France de monuments dont l'ensemble, vraiment romantique, excite une foule de souvenirs. On éprouve en les voyant le charme qui saisit le captif lorsqu'il visite la prison où jadis il s'était presque habitué. Ces anciens châteaux offrent les lieux des plus belles scènes du drame que la France joue depuis longtemps, sans pouvoir arriver à un dénouementqui plaise au parterre, comme aux loges et aux
acteurs souvent siffles! Et qu'ils ne s'en fâchent
pas !
C'est un droit qu'au budget on achète en payant.
Ces châteaux, dis-je, sont pour l'histoire du sol français ce que les quipos sont pour les Péruviens: aussi, par toutes ces raisons et une foule d'autres qu'il vous plaira suppléer, je ressens une peine infinie quand j'apprends qu'ils disparaissen l sous le marteau des spéculateurs. J'avouerai même, à ma honte, que j'aimerais à posséder un de ces tombeaux de
l'ancienne France, pourvu qu'il fût bien et dûment entouré d'un millier d'arpents de terres , loués cinquante francs l'arpent, et ce, par un bon bail notarié. Hélas!... je ne serais pas effrayé de la charge d'en rendre hommage au suzerain d'aujourd'hui ; mais à la condition qu'il ne changera pas trop souvent. Je me trouverais, dans ce vaste monument, mille fois plus à l'aise que dans nos petites maisons de campagne étriquées : je crois même que je deviendrais plus qu'ultra dans le manoir d'un ancien baron chrétien! et qui sait si je ne finirais pas par redevenir noble, et parlant remplir un rôle très-comique ! enfin monter avec audace sur le premier bâton de l'échelle des dignités, en me faisant nommermaire!... Alors, qui serait assez ennemide lui-même pour borner ma carrière, dans un siècle où l'on récompense toute espèce de talent?... 3Iunito, malgré sa fidélité pour son maître, n'a-t-il pas acquis une brillante fortune?...
Ce mélange de réflexions canino-hisloriques m'est inspiré par le trépas du château dont vous avez à subir la description, et je rends grâce aux Camaldules de la Provence de n'être pas restés oisifs, à dater du jour où ils en firent l'histoire.
J'ignore quand cedit castel fut démoli; mais ce que je sais parfaitement bien, et ce qui doit vous suffire, c'est qu'en 1440 la Provence s'enorgueillissait du château de Casin-Grandes, et certes ce n'est pas sans raison ! . . . Soyez-en j uges , chers et précieux lecteurs; surtout, ne vous endormez pas! ou dormez si vous gardez le titre de juges.
CLOTILDE DE LUSIGNAN
Il existe sur les eûtes de Provence, et ce, près de Jonquicres, un endroit qu'heureusement l'on n'a pas pu détruire : vous irez le voir si c'est votre bon plaisir. Il est assez curieux par la singularité des récifs et des falaises que la capricieuse nature y plaça de ses mains. L'on présume qu'ils sont les débris de quelque volcan éteint, et les grottes souterraines de la côte en donnent une espèce de preuve. Ces écueils forment trois promontoires dont celui du milieu présente une plate-forme charmante ; à sa droite et à sa gauche s'élèvent les masses imposantes des deux autres, qui sont arides et montueux. L'espace de côte remplis par ces trois berges est inabordable, à cause des écueils qui se prolongentdans la mer : son onde ne laisse jamais le chemin libre en bas des falaises; et elles sont tellement inégales et rocailleuses qu'elles offrent au voyageur les moyens de prouver son courage.
On ne connaît encore qu'un seul homme,... un enragé chimiste qui , depuis cette époque , s'y soit hasardé; ce fut pour démontrer que ces rocs contenaient de la lave semblable à celle du Vésuve. Que ne peut l'amour des sciences! allez-vous dire... Pas du tout : il n'avait pas un sou, et cette démonstration lui valut une place qu'il sollicitait.
Le promontoire à droite est plus élevé que celui de gauche, et il porte le nom de lu Coquette. Dans cette étroite vallée, qui se trouve entre eux, c'est-àdire , sur l'esplanade formée par la berge du milieu, un habile architecte construisit le château de Casin- Grandes, par l'ordre de Guy de Lusignan. Ce fut en 1303, lorsquellugues XIII de Lusignan , son frère, donna par testament le comté de la Jlarche à Philippe le-Bel , pour en frustrer Guy. Ce dernier défendit son héritage, mais la force l'emporta. Casin-Grandes devint alors l'apanage de ceux de la famille de Lusignan qui ne régnaient pas en Chypre. Leur race s'éteignit bientôt, et Casin-Grandes appartint aux rois de Chypre, qui gouvernèrent ce domaine par des intendants.
La façade du côté de la mer est d'un genre trèsnoble, et lorsqu'un vaisseau passe elle rappelle aux marins les magnifiques palais de la reine amphibie de l'Adriatique. Deux vastesailes du château longent et dominent les deux montagnes dont elles ne sont séparées que par un sentier d'environ vingt pieds de large ; et ce sentier est fermé du côté de la terre par deux masses de granit qui servent d'embellissement, tant leur disposition est extraordinaire et pittoresque; elles ont l'air de deux énormes pierres tombées des mains des géants quand Jupiter les foudroya. Celte habitation, ainsi défendue par la nature, est inexpugnable du côté de la terre , au nioyen d'un fossé de quarante pieds de largeur et par des tours crénelées placées de cinquante en cinquante
pieds. Elles décorent très-bien la façade d'entrée et donnent à cette demeure un air de puissance qui , du temps du roi Charles VII , imposait encore assez pour que les vilains , mes confrères, n'osassent pas remuer. Le portail, de forme ogive, passait pour un des plus beaux morceaux de l'architecture féodale. Une allée majestueuse, plantée par Guy de Lusignan, conduit au pont-levis. A droite et à gauche, les deux montagnes finissent en pente douce, et celte pente est garnie d'oliviers, de romarins, de palmiers, de safran, d'orangers, de myrtes et d'autres arbres remarquables par leur beauté. Le parc se trouve donc de chaque côté du fort et le précède. Appuyé sur ces deux roches, ce château centenaire s'élève majestueusement au milieu de ce site romantique, en ayant, d'un côté, la vue de l'immensité de la mer , et de l'autre celle des gais accidents de la Provence. En effet , la vallée est riante ; une route la traverse et par delà cette route, on a l'aspect des terres qui dépendent de ce fief. Le charme de ce paysage unique résulte principalement de l'opposition que présentent la mer, ce château l'ouvrage des hommes , ces arides falaises ouvrage du hasard, les bois du parc, la verte prairie et les villages au loin. Mais ce charme est doublé par la transparence du ciel et le délicieux climat de cette Italie de la France.
Une femme seule animait alors par sa présence ce gracieux vallon... La disposition de sa chevelure et ses vêtements étrangers annoncent une Grecque. Il règne dans sa personne un désordre portant une trop forte empreinte d'habitude, pour être l'effet du hasard. Cette femme, d'une maigreur presque hideuse, roulant des yeux hagards, le visage sillonné de rides venues avant le temps, et produites sans doule par son rire forcé, conservait encore sur sa figure des vestiges de jeunesse et de beauté.
Tel est le portrait de la nourrice de Clolilde, la fille unique de Jean II de Lusignan, roi de Chypre, détrôné pour le moment comme tant d'autres, et réfugié dans le château de Casin-Grandes, avec tous les trésors qu'il put dérober aux mains rapaces des Vénitiens , ses vainqueurs.
La sueur inondait les joues creuses et pâles de la nourrice, mais sa fatigue et la chaleur ne l'empêchaient pas de continuer son travail. Elle creuse une fosse. De temps en temps ses yeux égarés , en errant sur la campagne, paraissent redouter des témoins de son œuvre funèbre; et tantôt, posant un pied sur sa bêche , elle rit aux éclats , ou verse une larme arrachée par l'horreur, en contemplant un tronc d'arbre dont la disposition originale ressemblait assez à un cadavre.
— Va!... mon fils !.... tu ne seras pas sans sépulture ! Pauvre enfant !je l'ai nourri de mon lait...
CLOTILDE DE LUSIGNAN
lléias!... les douleurs de renfantemcnt durent loule la vie!.... Mais poussant un grand éciul de rire, elle ajouta : Te voilà bien drôle !..
Pour comprendre ces mots, il faut dire que Marie Stoub perdit la raison en voyant percer son fils d'un coup d'cpée, lorsque les Vénitiens emportèrent d'assaut Nicosie , la capitale du royaume de Chypre. C'est ce qui la lit surnommer l'Innocente. Sa folie avait cela de particulier, qu'aussitôt qu'elle fixait la princesse , Marie , songeant à l'enfance de Clotildo , scrappelaitccllcde son fils. Alors une lueur déraison lui faisant sentir son malheur, clic pleurait, en gardant un silence plus terrible que le gai bavardage de sa folie, souvent touchante.
Après avoir regardé ce tronc d'arbre avec l'expression de la douleur devant laquelle toutes les autres se taisent, celle d'une mère qui pleure son fils , elle reprit son travail avec une effrayante activité. La tombe était presque finie , lorsque sur le haut d'une petite éminencc, appelée la collùie des J niants, parut une jeune fille en jupon court, car de tout temps les Provençales en ont porté. Cette enfant, à la taille souple et déliée comme un jonc , tient un mouchoir à la main , et les douces et gracieuses ondulations qu'elle lui imprime trahissent de tendres adieux. A cet instant le bruit d'un cheval galopant en deçà de l'éminence se fit entendre, et l'Innocente, ayant promplemcnt levé la tête, aperçut la jeune fille balançant encore son mouchoir. Alors la figure de cette femme prit une expression de finesse malicieuse , elle mit en souriant son doigt surses lèvres; mais, voyantla Provençale se retourner et venir, elle se pencha sur sa bêche , en feignant de ne pas l'apercevoir.
Cette jeune enfant , nommée Josette , était la fille de l'intendant que le roi de Chypre avait envoyé régir le domaine de Casin-Grandes. Hercule Bombans, son père , succéda dans cette charge à un intendant, prétendu concussionnaire, qui fut tellement noirci dans l'esprit du roi de Chypre Jamis , que ce prince crut faire un acte de clémence , en se contentant de lui donner un successeur. Cet intendant destitué se trouvait par hasard un homme intègre, il était chéri des habitants; aussi le comte de Provence le nomma bailli de Monlyrat... Ce passage prouve évidemment qu'il exista des délateurs dans les temps de la chevalerie!... Consolons-nous donc!...
Quoi qu'il en soit, Hercule Bombans , le père de la gentille Josette, exerçant depuis vingt ans cette place lucrative, ne fut pas épargné par l'envie, qui s'attache aux fonctionnaires publics, et sous les coups de laquelle son prédécesseur avait succombé. Cependant, malgré ses détracteurs, il réussit, à l'arrivée du prince fugitif, à faire nommer sa fille de-
moiselle de la princesse, et les méchants osèrent publier qu'on ne la promut à cette dignité que parce que Josette Iloinbans se trouvait la seule en état de servir Clolilde!... Mais peut-on empêcher la médisance?...
Ea jeune et jolie Provençale arriva, rouge comme une grenade, près de rinnoccnte; et l'accostant d'un air assez embarrassé :
— Comment, lui dit-elle, avez-vous fait, ma pauvre Marie, pour vous échapper du château?...
— Comme toi!... quand tu as quitté ta maltresse pour aller courir l'aiguillette !...
— 11 n'y a rien de bon à gagner avec les fous, murmura tout bas Josette, dont l'incarnat était devenu plus vif. Mais que creusez- vous là? reprit-elle tout haut, en s'asseyant sur le tronc de l'arbre.
— Mauvaise!... respect aux morts!... Tu l'assieds sur la poitrine de mon fils !... Mon Gis !... mon cher fils... Jean, que fais-tu là? Pourquoi ne te relèves-tu pas comme les roseaux, après avoir plié?...
La jeune fille, épouvantée des cris de l'Innocente et de l'expression de son visage, se leva précipitamment.
— Tiens, continua-t-elle, vois comme ils l'ont blessé! En prononçant ces mots, elle montrait à Josette une fente rouge , où la sève de l'orme avait coulé. Mais, reprit-£lle, j"ai retrouvé son corps!... //s l'ont laissé là... sans le couvrir d'un peu de terre! Elle se tut un moment, une larme roula dans son œil , et montrant à Josette ce bois informe, que sa tendre pensée animait, elle ajouta d'un ton qui faifait mal : Ma fille!... tu Taurais aimé, si tu l'avais connu!... tu le pleurerais au muins!... Et moi, qui l'ai porté dans mon sein et perdu... je vis!... Elle se tordit les bras , puis poussant un éclat de rire à gorge déployée, elle se mit à sauter et danser au tour de la tombe.
Josette, énme de pitié, laissa couler une larme. I/Innocente la vit , et lui serrant la main avec force elle lui dit d'un ton de voix qui partait du cœur : Tu seras mère!... Puis, revenant à sa folie, elle lui prit avec adresse son mouchoir, et imitant la pose de la jeune fille, elle l'agita comme elle, en ayant l'air de la narguer.
En ce moment, Josette seule aperçut au bout de l'avenue d'ormes la princesse Clolilde , entourée de quelques personnes. La nourrice n'en continua pas moins sa danse grecque , avec toute la frénésie d'une Bacchante que le vin a momentanément privée de sa raison; elle chantait des vers grecs; et ne s'inquiétant pas du désordre de ses vêlements et des lambeaux qui s'en détachaient, elle prit Josette et voulut la faire danser.
Le corlége de la fille de Jean II se réduisait à quatre hommes, les seuls grands personnages dont so;i
CLOTILDE DE LUSIGNAN
père ait voulu se voir accompagné dans sa fuite. Il laissa dans son royaume une foule de partisans qui brûlaient du désir de le suivre, car il était adoré de ses sujets. Le langage qu'il tint en leur ordonnant de rester en Chypre est trop rare de nos jours pour n'être pas rapporté.
it Un citoyen, s'écria-t-il en quittant son palais «1 ensanglanté, doit préférer sa famille à lui-même; « son prince à sa famille ; mais rien ne peut se prête férer à la patrie , si ce n'est le genre humain. Ne « quittez donc pas votre pays et comptez qu'en le « servant, même sous les Vénitiens, c'est me servir u moi-même : votre courage y brillera bien plus que « dans un exil qui ne convient désormais qu'à voire t; prince... Il ne doit pas habiter les lieux témoins 11 de sa chute... Adieu donc... »
Jean II, presque aveugle, ne put voir les larmes dont les yeux furent inondés à son départ. Un monarque ainsi détrôné peut être sûr de régner toujours... Il ne put même empêcher quelques seigneurs de venir le rejoindre.
Les quatre personnages auxquels Lusignan accorda les honneurs de son exil, accompagnaient Clotilde dans sa promenade. Cette charmanle princesse parait, au milieu d'eux, comme une jeune fleur pleine de coloris et d'élégance, qui se trouve entre des ronces et des arbustes dépouillés de feuilles. Naïve comme l'enfance, simple comme la nature, il résidait en elle un charme inexprimable, qui la rendait un spectacle ravissant pour la vieillesse , et pour les jeunes un sujet d'extase. De beaux yeux bleus tout humides et fendus en amande semblent loger l'amour et dire : Esclaves, protégez moi ! Une bouche de corail, sur laquelle se jouent le plus charmant sourire et des nichées d'Amours, attire le baiser... Sa figure et son organe sont doux comme ceux d'une sirène, et ses mouvements pétillants de grâces comme ceux d'un jeune cygne, dont elle possède la taille élégante, les voluptueux contours, la démarche, l'éclat et la blancheur; certes, elle n'avait pas besoin, pour séduire, de sa délicieuse parure. Vêtue à la grecque, elle portait sur une robe blanche comme la neige une précieuse tunique bleue, terminée par des glands d'argent; une espèce de cothurne rouge chausse un pied mignon large de deux doigts ; ses cheveux noirs sont retenus par des bandelettes blanches , qui , mêlées à ses tresses , en font valoir l'ébène.
Pour se garantir du soleil , Clotilde avait entouré sa tête charmante dune gaze légère, qui lui donnait celte grâce aérienne que notre imagination prête aux divinités mythologiques. La nature avait dit pour elle: Faisons un chef d'œuvre !,.. Il fut complet: les attraits de Clotilde n'étaient que la divine enseigne d'une ànie plus divine encore !... Enlln .
belle de cette beauté rêvée chez toutes les nations, ignorant l'amour et s'ignorant elle-même , elle ressemblait à la rose vierge encore des baisers du zéphire , ou plutôt à cette admirable statue égyptienne qui , pour résonner, attendait une caresse du soleil.
J'avoue que, pour mon usage personnel , je regrette, ainsi que vous, lecteur, que Clotilde ne soit qu'une cendre égarée dans la nature... et, comme vouloir la retrouver... c'est tenter la chose impossible de La Fontaine, il faut nous contenter de nos femmes !... hélas !
Oui, princesse, rÉternel a faille net des Parias pareil à celui des Bramines , il n'a pas distingué entre eux.... Pourquoi rbomme ne rimite-t-il pas ?...
Saadi , trad. de M, L...
L'amour qui nait subitement est le plus long à guérir.
La BmiYÈBE, du Cœur.
Clotilde, apercevant sa pauvre nourrice, se dirigea de ce côté. Pendant qu'elle s'avance, examinez un peu, je vous prie, à quatre pas derrière la princesse, un farouche soldat qui marche en silence. C'est un homme court, trapu, d'une figure africaine: lèvres épaisses, bouche fendue, et nez plat soufflant du feu. Son œil annonce la férocité; sa barbe touffue, la force; sa démarche, l'homme qui n'a jamais peur; et ses traits grossiers, une origine commune. Pour toute arme défensive, il avait un casque sur la tête ; mais il portrait à sa ceinture un sabre lurctrès-recourbé, dont il caressait souvent la brillante poignée. — Castriot l'Albanais fut, de la garde du prince, le seul qui survécut à la prise de Nicosie. Elle mourut dans le palais, et chaque soldat gardait de son corps la place assignée par le chef. — Ils ne dirent point dans les rues de Nicosie : Nous périrons pour la défense du roi! — Ils moururent! On leur fit, dans la suite, un magnifique service par les soins de Monestan, le premier ministre, que vous allez bientôt connaître.
Castriot peut servir de modèle aux fanatiques présents et à venir. Sa cervelle albanaise n'enfanta qu'une seule idée sans cesse présente : elle consistait à lui faire anéantir tout ce qui nuisait ou qu'il supposait devoir nuire à son prince et à sa fille. Ce dévouement, fils de sa reconnaissance, était tout son code et sa religion A genoux, ingrats! à genoux devant Castriot !...
Entre Castriot et la princesse, un homme grand ,
CLOTILDE DE LUSIGNAN
sec, maigre, chauve, à nez aquilin en forme de laite de couteau, gémissait en lui-mèinc d'aller à pied. — Ce personnage était le connétahie comte Kélaiein; il n'avait pas encore pu se consoler de la perte de SCS chevaux, dont il ne sauva que Vol-auvent, son favori.— Certes, Vol-au-vent méritait bien cette faveur! Je croirais volontiers qu'il était un de ceux qui jadis ont charrié le soleil dans les cieux, et qui revinrent sur la terre lorsque les faux dieux et leurs équipages disparurent devant la croix. Parmi les regrets de Kéfalcin, il faut compter celui de ne plus commander la cavalerie cypriote. En outre, ce digne chevalier aimait assez à raconter ses anciens exploits. Pour achever son portrait, nous aurons le courage de dire qu'on l'accusa toujours de manquer de bon sens, et l'on présume que Kéfalein fut un sobriquet ironique qui lui resta... enfin il vola le baptême.
Mais la belle Clolilde est entre deux personnages beaucoup plus importants. Celui de droite était le comte Ludovic de Monestan, ministre de Jean II. Ce vieillard à cheveux blancs, simple et doux, avait une bonhomie rare, même chez un ministre; une éloquence naïve, chose encore plus rare; et un cœur droit qui l'eût rendu le phénix des ministres, s'il n'eut pas été dominé par un zèle démesuré pour la religion; tandis que le second, Ililarion d'Aosti, l'évèque de Nicosie, l'aumônier du prince, possédait toute l'ardeur d'un jeune guerrier, la ruse d'un diplomate et la science ministérielle. Sa figure altière respirait les combats, et ne pouvant satisfaire cette envie dans les camps, il s'en dédommageait, pour le moment, dans la polémique : aussi, lorsque la princesse fut aperçue par Josette, une grave discussion se débattait entre Ililarion et Monestan.
— Je le répète, disait ce dernier, nous n'avons perdu le royaume que parce que les préceptes de la religion mis en oubli, les mœurs dissolues, nous ont fait retirer la protection de l'Éternel.
— ^Ah! monsieur, répondait l'évèque, si nous avions eu trente mille hommes de bonnes troupes, l'Éternel aurait été pour nous!... il aime les gros bataillons; les croisades qui nous ont donné Chypre et Jérusalem le prouvent bien.
— Monsieur, avouez cependant qu'on négligeait le service divin?
— M. le comte, Nicosie n'était pas assez bien fortifiée !...
— Oui!... contre les mauvaises doctrines qui nous ont envahis bien avant les Vénitiens, interrompit le ministre; c'est la religion qui forme les bons soldats en les rendant pieux et soumis au prince, et si les églises avaient été pleines nous n'eussions pas succombé ; le Dieu fort nous aurait accompagnés.
— Non, monsieur, permettez ; nous succombâmes parce qu'il nous manquait trente mille hommes, voilà le fait... .Monsieur, trente mille hommes sont la base nécessaire de toute résistance, de toute oppression, de toute entreprise, de tout royaume à défendre, à envahir, à conserver... ensuite de[)ui:s longtemps l'on négligeait les relations diplomatiques avec les états européens. Que cela nous serve d'exemple à l'avenir; n'est-ce pas, madame?...
A cette interrogation du prélat vindicatif, Clotilde garda le silence, en faisant la plus jolie petite moue qu'il fût possible de voir, et elle s'avança plus rapidement vers sa nourrice et sa demoiselle d'honneur.
Monestan, se trouvant attaqué gravement, saisit l'évèque par sa ceinture, et, tout en doublant le pas pour suivre la princesse, il dit au prélat avec la chaleur de rinnocence accusée :
— M. l'évèque, trente mille hommes ne peuvent rien là où les mauvaises mœurs ont abâtardi le courage ; trente mille hommes sans religion ne valent pas la légion Ihébaine; et quant aux relations diplomatiques, qui vous ditqvi'elles n'ont pas été entretenues? Pensez-vous à vos paroles? pour en parler connaissez-vous bien l'état de l'Europe? Quel secours pouvions-nous attendre du roi de France qui , dans ce moment même , a la moitié de son royaume à conquérir? et comment a-t-il conquis la première moitié? C'est avec l'envoyée du Seigneur, cette vierge dont la force vient d'en-haut et qui a rempli sa mission en sacrant son roi: elle n'est morte que parce que Dieu l'a rappelée, voulant laisser faire les hommes. — L'Angleterre pouvait-elle penser à nous, quand elle ne conserve pas ses conquêtes attaquées, et que des factions s'apprêtent dans son sein et servent la France plus puissamment que le courage de Dunois? Le roi René, dont nous habitons le comté , ne soutient-il pas une guerre ruineuse en Italie avec l'Aragon ? L'Aragon lui-même est en guerre avec les Maures, ainsi que le Portugal : et, de tous ces malheurs , le plus grand , et que vous ignorez sans doute, c'est l'état de la cour de Rome.... A peine remise des secousses éprouvées au concile de Constance, elle a vu chasser le véritable pape!... le vicaire de Jésus-Christ! Eugène IV!... Les Turcs attaquent l'Allemagne, déjà attaquée par les Hussites ; Constantinople est aux abois ; Jérusalem a succombé! Le tombeau de Jésus est aux
infidèles !... Au milieu de ces chocs des masses premières , lorsque les grandes puissances croulent, se reconstruisent de leurs débris, pour crouler encore et s'entre-déchirer; lorsque Dieu, pour punir la terre , a déchaîné son ange exterminateur, quel secours l'Europe pouvait-elle donner à un petit royaume attaqué par une petite république? Quand on ne
CLOTTLDE DE LUSIGNAN.
fait pas attention au siège de Constantinople , devait-on regarder Chypre? lorsque les lions se battent , s'arrêtent-ils pour séparer les écureuils? Attendez la paciflcation générale , et l'on nous rétablira!
L'évêque , atterré par ce discours ab irato , resta quelques moments sans répondre : mais vous connaissez bien peu la persévérance sacerdotale si vous le croyez abattu.
— Si la Pucelle triompha, répondit-il, elle avait presque trente bons mille hommes que l'originalité du chef d'armée fanatisait... Ici, continua-t-il en regardant -Monestan d'un air goguenard, il faut rendre justice à la haute politique de la cour de France , et je suis bien fâché d'ignorer le nom de celui qui trouva ce nouvel expédient pour ranimer l'ardeur
des soldats 3Iais brisons là-dessus, ajoutat-il en
voyant l'effroi de Monestan ; je persiste à dire que si nous avions trente mille hommes, cela nous vaudrait mieux que d'attendre votre pacification, et je réponds qu'en les faisant débarquer sur la pointe orientale de Nisastro, car c'est la partie la plus faible de l'ile que j'ai observée plusieurs fois, on viendrait à bout des Vénitiens.
— Ilélas . dit Kéfalein , nous fûmes vaincus parce que nous n'avions pas assez de cavalerie.
— Et vous, Castriot, demanda la princesse en riant, que pensez-vous ?
— S'il y avait eu deux mille hommes comme moi , vous seriez encore à Nicosie. Au reste, il ne s'agit plus de savoir comment on a perdu Chypre, mais bien comment on la reprendra.
— Tu as raison, Castriot, dit l'évêque, tu es le modèle des soldats : courage et dévouement.
— C'est vrai, reprit Moiiestan; mais il manque de religion.
— Voilà ma croyance et mon Dieu , s'écria le soldat en tirant à moitié son sabre ; hors mon service, ma tête et le dedans ne regardent personne.
Ainsi, chacun parlait sa langue en voulant la faire parler aux autres, et cette toute petite cour avait encore ses intrigues : partout où se trouveront trois hommes et un pouvoir , vous en verrez !...
En ce moment la princesse arriva près de sa nourrice et de Josette. Aussitôt que l'Innocente l'aperçoit, elle cesse ses extravagances, sa figure se contracte, elle est muette et pleure !
— Pourquoi donc avoir quitté le château, ma bonne Marie? vous savez que j'aime mieux vous y voir que dans la campagne, où il peut vous arriver malheur.
L'Innocente, ses petits yeux noirs fixés sur Clotildc, pleura plus fort en entendant cette voix dont clic eut les prémices : elle se tut, et marchant lentement, elle s'alla mettre à côté de Castriot qu'elle
recherchait volontiers par reconnaissance. Il défendit son fils !...
— Josette, dit la princesse d'une voix douce,
vous m'avez quittée? je n'ai qu'à vous louer si
ce fut pour veiller sur Marie; cependant, commeni lui laissâtes-vous faire cette fosse?
Josette rougit et balbutia : Madame! je
— Écoutez, mon enfant, vous avez tort de vous promener seule; quoique vous soyez du pays, il est en proie à des brigands qui ne vous en tiendront pas compte, car ils ne sont d'aucun pays. Vous devez savoir que le comte Engucrry-le-Mécréant court la campagne et la pille, ses soldats se permettent tout!
Josette rougit encore davantage; et la princesse , en examinant cette rougeur croissante au nomd'En-
guerry et de ses soldats , devint toute pensive
Alors la folle chanta deux vers grecs d'une chanson moderne dont voici le sens :
Je la vis sur la montagne Embrasser son tendre amant , Puis revenir tristement Au travers de la campagne.
La princesse , entendant ces vers , regarda sa demoiselle avec un air inquisiteur , qu'elle eût voulu rendre grave , comme si une jeune fille pouvait
l'être! Clotilde avait parlé d'Enguerry-le-Mé-
créant; alors l'aumônier lança son dernier trait au comte de Monestan en lui disant :
— Il faudra songer à nous fortifier contre ce furieux qui lève des contributions , pille , massacre et profite pour faire trembler la Provence de ce que le fils de Kené-le-Bon n'est pas encore arrivé.
— Il n'a ni foi ni loi , ne croit ni à Dieu ni au Diable, répondit le comte. — Castriot s'avança et dit avec un affreux sourire: «Quand il en sera temps, qu'on me dise : Va... et vous ne le craindrez plus. » 11 fit avec sa main un geste qui indiquait énergiquement son dessein.
— Nous n'assassinons personne, reprit Monestan d'un ton grave ; la loi divine
— A-t-il de la cavalerie? demanda Kéfalein.
— On dit son château très-bien fortifié, repartit l'évêque.
— Je gage qu'il n'y a pas de chapelle , s'écria Ludovic.
Le groupe s'était arrêté pour attendre que Clotilde continuât sa promenade : en ce moment la fulle , voyant sur la colline une belle tête d'homme, se prit à rire en indiquant du doigt la place où Josette avait fait ses adieux. L'on eut beau y regarder, on n'y aperçut rien. On prit cela pour un trait d'extravagance, ce qui fâcha Marie, et elle se mit à
CLOTILUE DE LUSIGNAN.
murmurer. Tout à coup l'on cntemlit le bruit des pas d'un homme courant avec vitesse ; tous les yeux se tournèrent vers l'endroit où la route faisait un coude avec la colline des Amants et d'où le bruit partait; alors Castriot se mit en avant, la main sur son sabre.
Un sentiment mixte qui tient le milieu entre l'inquiétude et la curiosité rendit chacun immobile; le bruit s'approcha par degrés et le pauvre fugitif ne tarda pas à paraître. C'était un jeune homme enveloppé d'un manteau. Quand il se montra , l'on vit au-dessus de sa têle , et dans le ciel , une lueur rougcâlre dont l'éclat sinistre eiïaça celui du jour, une fumée noire, des étincelles et des pailles enflammées, voltigeant dans les airs, indiquaient un grand incendie, et tout, excepté l'Albanais et l'Innocente, fut saisi de terreur. L'inconnu s'avançant toujours , Castriot tira son sabre et se mit sur la défensive. L'étranger ne se trouva bientôt plus qu'à cinquante pas de la princesse de Chypre. Objet de tous les regards inquiets , il fut examiné avec l'attention qu'il est bien naturel d'avoir lorsqu'on rencontre un étranger, et qu'il peut donner des éclaircissements sur ce qu'on ignore. On remarqua donc ses cheveux bouclés, noirs comme du jais , et rendus plus éclatants par une peau trèsblanche ; son visage annonçait un grand effroi , et ses vêtements en désordre , une fuite bien précipitée. A la faveur de ce désordre, chacun, et principalement Clotilde , admira les belles proportions de l'étranger. Il tenait à la main un mauvais bonnet vert appuyé sur son cœur, où il pressait en même temps son manteau , avec lequel il semblait cacher quelque chose. Certes, la beauté est un avantage qui prévient toujours en faveur des gens qui en sont doués, et il n'y avait au monde que Castriot ou un gendarme du 19» siècle capables d'arrêter sur une route un beau jeune homme , par ces mots prononcés d'un Ion brusque.
— D'où venez-vous ?
— De Montyrat.
— Où allez-vous ?
— Pourquoi ?
— Regardez cette lueur....
— Hé bien ?... demanda la princesse effrayée.
— Ce beau village est brûlé
— Est-il du domaine? interrompit Monestan.
— Non, monsieur, il dépend de l'apanage de Gaston II , fils du comte de Provence. J'y avais une modeste demeure , elle est détruite et je fuis le terrible Enguerry-le-Mécréant. Hier, il vint demander les contributions qu'il imposa la veille. On fut dans l'impossibilité de le satisfaire. Il marqua le village d'une croix rouge, et depuis ce matin ses soldats le
pillent. Ces flammes annoncent que tout est terminé. Je suis sans patrie et sans asile ! on ne m'en refusera pas un chez Jean de Lusignan !...
— Et pourquoi? demanda Kéfalein qui parut sortir d'un songe.
— Parce qu'il connaît le malheur !
Les accents de cette voix enchanteresse furent pour Clotilde la plus délicieuse musique qu'elle eût entendue. Elle était sous le charme , immobile, et regardait l'inconnu de toutes les forces de son œil ; elle se sentait entraînée vers lui par une attraction sympathique si violente, qu'on ne peut la comparer qu'à celte lascinalion qui contraint l'oiseau à s'avancer lentement vers le serpent. De son côté l'étranger ne regarde qu'elle et ses yeux avides semblent dévorer ses attraits ; ils errent sur le sein blanc et ferme de la princesse avec tant d'ardeur , que l'intellect de Castriot en fut chiffonné. S'indignant de ce qu'un étranger eût l'audace de prendre du plaisir à l'aspect de la princesse de Chypre, il lui dit brutalement.
— Pourquoi ne parles-tu plus?
— Parce que l'admiration est muette !... répondit-il d'une voix entrecoupée.
— Mon cher, dit cavalièrement le prélat, malgré vos phrases vous sentez que l'on ne peut pas accueillir un inconnu sans savoir...
— Ah! monsieur l'évêque, reprit le ministre, vous avez bien peu de charité !...
— Voyons, qui es-tu? lui cria Castriot. — L'étranger ne répondait rien, l'Albanais commença à brandir son sabre. La princesse n'entendait rien; et Josette, que toutes les soubrettes devront avoir devant les yeux, si elles veulent briller dans leur carrière , remarqua fort bien l'émotion de sa maîtresse.
— Qui que vous soyez, dit enfin Clotilde , je puis, sans être démentie par mon père, vous accorder un asile dans ses États. Quanta savoir qui vous êtes.... son hospitalité perdrait tout son prix : les mesures de sûreté ne regardent que ses ministres.
Lorsque Clotilde eut fait connaître sa bienveillance, on s'approcha de l'étranger et chacun s'apprêtait à le féliciter, quand il répondit avec la voix de l'âme:
— Que les hommes aient une étoile aux cieux, la mienne est désormais sur la terre !... 0 ma bienfaitrice!... ma reconnaissance seule suffîra-t-elle?... Je me consacre à vous, comme au culte d'une déesse. Vous fûtes aujourd'hui ma Providence, soyez-la toujours!... En finissant avec énergie ces paroles exaltées, il voulut tendre ses mains à la princesse, et par ce mouvement il laissa tomber le manteau protecteur dont il était couvert. Le groupe recula d'épouvante comme si la foudre eût tombé, et cette clameur terrible fut unanime.
— Un juif!. ..Le seul Monestan dit: Un damné !...
CLOTILDE DE LUSIGNAN
Le taciturne Albanais décrivit avec son sabre une courbe turque qui aurait promptement fait voler la tête du vil animal, si, plus prompte encore, la princesse effrayée n'eût crié : Castriot !... Son accent disait tout; le damas s'arrêta à deux lignes du beau col de risraélite, et Clolilde s'évanouit dans les bras de Josette et de Moncstan. Kéfaloin et l'évêque la soutinrent, en montrant une vive inquiétude.
(;e qui produisit ce mouvement de dégoût, c'est qu'en làcbant son manteau, le malheureux découvrit la roue de drap jaune, de la largeur d'un blanc tournois, que les juifs étaient forcés de porter sur le côté gauche de leur habit, par l'ordonnance de Louis X; de plus, on aperçut sur son bonnet vert les deux cornes rouges que l'arrêt de Philippc-le-Hardi y plaça.
Le Juif, immobile et pâle, ressemblait à la statue d'un Lapithe pélrilié par la têlc de 31éduse. Les restes infortunés de cette nation éternelle, que l'on croyait alors écrasée sous le poids de la colère céleste , étaient repoussés par toutes les justices et toutes les religions. La pitié ne les regarda jamais , ils furent les parias de l'Europe..., eurent le monde pour patrie, le déshonneur pour cachet, l'injure et les avanies pour nourriture, la lèpre et l'indignation générale pour compagne, les supplices pour consolation ; ils eurent le courage de s'envelopper froidement dans leur infortune et de tenir à la vie, par cela même qu'à chaque instant le dernier des vilains pouvait lalcurôtersans rien craindre. Courbés sous le faix de l'exécration publique, les restes de leur vertu succombant à ce poids, force leur était de se rendre nécessaires à leurs tyrans par des richesses acquises dans une usure si âpre , qu'elle justifiait en quelque sorte la haine de la terre. Contraints de déguiscrleur opulence, ils inventèrent les Ictlres-de-change et les billets; de manière que, semblable à Hias, un juif portait en tous lieux une invisible fortune. Bannis sous le règne précédent, ils venaient de rentrer en France, pour y pressurer les grands obérés par la guerre, au risque de tout perdre et d'être encore chassés et torturés, au moindre prétexte plausible.
Lorsque l'Albanais se fut assuré que la princesse objet de tous les regards reprenait ses sens, il dit au Juif brièvement, comme s'il eut eu de la répugnance à lui parler.
— Ton nom?
— NephtalyJaffa.
— Ton pays ?
— Venise.
— Juif et Vénitien, c'en est trop !... meurs.
— Je ne veux pas que l'on égorge un homme devant moi ! . . . s'écria la princesse ; la présence des rois ne doit pas être fatale!...
— Est-ce un homme? demanda l'aumônier.
— J'espère qu'il est moins qu'un cheval, ditKéfalein.
L'Innocente se mit à rire et à sauter autour du Juif, comme un cannibale devant sa victime, en criant : J'ai fait sa fosse, Castriot mon ami, tuons !... brûlons cet ennemi de Dieu! ...
— Marie ! dit Clolilde avec douceur.
La nourrice resta la bouche béante: — Puis-je prononcer le mot tuer?,.. Mon ami, dit-elle au Juif, nous nous ressemblons, nous sommes hors de l'humanité, viens dans ma loge, je t'y soignerai!...
Castriot guettait le moment où Clotildc se retournerait, pour débarrasser le beau Juif de sa tête; mais Clotilde, regardant toujours l'Israélite à la dérobée, ne lui en laissa pas le loisir. Celui-ci, sans faire un seul pas pour se garantir du sabre de l'Albanais, faisait briller une joie pure dans ses yeux noirs, en voyant les roses succéder aux lis sur les joues de sa bienfaitrice.
— Fuis donc, au moins ! s'écria l'aumônier d'une voix colérique, retourne d'où tu sors! Va te faire pendre ailleurs!... Déicide, rebut des hommes, ne salis plus notre vue, ne souille plus notre air. Fade^ Satana!...
— Vous pourriez le lui dire avec plus de douceur ! dit le comte Ludovic.
— Et va-t'en à pied, ne déshonore pas un cheval ?... continua le connétable sur le même ton que l'évêque.
— Messieurs, reprit Clotilde, je vous prie de ne plus tourmenter ce... cet...
— Cet animal bipède, dit Kéfalein.
— Je le prends sous ma protection, continua la princesse. Qu'il reste en ces lieux, jusqu'à ce que j'aie demandé à mon père de lui permettre d'habiter ses domaines ; si mon père me refuse, alors il les quittera. Mais qu'on ne le maltraite pas !... Et, s'apercevant du dessein de Castriot, elle ajouta : Gardez-vous de lui faire aucun mal !
— C'est bien votre volonté ? demanda le farouche Albanais.
■ — Je vous le commande.
— Soit... Vis donc, animal immonde! Et le soldat remit avec humeur son sabre dans le fourreau, en lançant un regard très-équivoque au Juif. L'Albanais lui montra la terre du doigt, en fronçant de gros sourcils noirs de manière à lui faire comprendre qu'il eût à remercier la princesse.
Cette pensée ne fut pas assez clairement exprimée pour que l'infortuné la conçût. Alors Castriot, le jetant par terre d'un vigoureux coup de poing, lui cria : « A genoux. Judas, et baise la poussière de ses pas !... »
Clolilde gémit et se rclourna promptement, comme
CLOTILDE DE LUSIGNAN
pour ne pas être témoin d'une chose pénible. Marie poussa les petits cris d'un enfant auquel on prend un joujou, quand Josette lui arracha le bonnet vert et rouge du Juif, dont elle s'amusait.
— Tiens, Juif!... dit hi soubrette en tendant les deux cornes rouges à l'Israélite immobile. Et voyant qu'il ne faisait aucun mouvement pour le reprendre, elle le lui jeta au nez.
— Allons, venez, Marie, ajouta-t-elic en emmenant l'Innocente, qui ne cessaitde regarder Nephtaly en lui faisant des grimaces.
— Et c'est un juif !... dit involontairement Clotilde en s'éloignant suivie de son cortège.
— On pourra lui imposer des contributions, s'il est riche, répondit l'évèque.
— Elle tuer s'il ne les paie pas, répliqua Castriot.
— L'on essaiera de le convertir, dit le premier ministre.
Josette, s'étant déjà retournée pour examiner l'Israélite, observa très-judicieusement à sa belle maîtresse, qu'il gardait toujours la même posture, et qu'il baisait la marque du cothurne de Clotilde, en la suivant d'un œil enflammé!...
— C'est un juif!... répliqua Clotilde ; et le préjugé agissant dans toute sa force, alors qu'elle ne voyait plus la figure suave de l'Israélite, elle eut un léger frisson, en songeant qu'elle venait d'approcher de trois pas un être aussi immonde
Je dois donner des renseignements exacts sur les héros et les faits historiques qui forment la base de cet ouvrage , car bien des personnes pourraient croire qu'ils sont imaginaires ou crayonnés à dessein pour représenter des personnages du temps présent.
Le roi Jean II est effectivement le dernier des rois de Chypre et de Jérusalem, Vauyuslule des empires créés parles croisades. Voici l'époque de la fondation du royaume de Chypre.
Lorsque la grande croisade suscitée par Richard-Cœur-de- Lion et Philippe-Auguste eut lieu , le trône de Jérusalem , fondé par Godefroi-de-Bouillon , était vacant. Deux compétiteurs se présentaient. L'un, Guy-de-Lusignan, comte d'Ascalon et de Juppé, se prétendait roi par Syhille de Montferrat, sœur de Baudouin IV. L'autre était Henri , comte de Ciiampagne, qui avait épousé Isabelle, deuxième fille d'Amaury b^, un des premiers rois de la Terre-Sainte.
Ce dernier femporta. Mais Richard-Cœur-de-Lion, qui soutenait Guy-de-Lusignan, le couronna roi de Chypre, après avoir tué Isaac Comnène, dernier roi latin de celle ile. Quelques auteurs prétendent que Richard-Cœur-de-Lion vendit cette couronne. Je laisse à deviner quelle est la véritable version.
Ainsi, Guy-de-Lusignan fut, en iiga, le premier roi de Chypre. Voici la liste de tous les rois qui réunirent souvent le troue de la Judée à celui delà Chypre :
.\maury, iifj'i.
Hugues, iao5.
Henri l", H19.
Hugues il , ia53.
Hugues-le-Grand, IÏ67.
Jean I", 1284.
Henri II, ia85.
Hugues IV, i324.
Pétrin, iSUg.
Jacques , iSSa.
Janus , i3(|8.
Auquel notre roi Jean II succéda en l'jSa.
Ce fut en 1439 que les Vénitiens firent la conquête de Chypre, sous le doge Foscari. On ne sait où se réfugia le roi Jean II, qui , alors, n'avait plus pour héritier qu'une fille.
En 1458, Charlotte et Louis de Savoie furent reconnus, en Europe seulement , rois de Chypre , car en l 'iCtç) le soudan d'Egypte s'en empara.
Mais en 1464 Jacques H fut rétabli. Ce Jacques H était la postérité de la fille tle Jean II.
En 1473 , Jacques III lui succéda, et en 1489 , les Vénitiens rentrèrent dans la possession de l'île de Chypre, qui ne tarda pas à leur être enlevée par les Turcs.
Tel est le sommaire de l'histoire cypriote, à laquelle il ne manque qu'un habile historien pour la rendre intéressante. On y trouverait, comme dans toutes les histoires du monde, le jeu des passions humaines, des traits de courage, des actions infâmes, et toutes les richesses de la politique, déployées pour la possession de l'île de Chypre, comme pour celle de la France.
Le caractère du roi Jean H n'est point une fantaisie ; d'après les recherches que j'ai faites dans les historiens qui parlent de lui , il était à peu près ce que je l'ai peint.
Le connétable kéfalein n'est pas nommé dans les historiens, mais il paraît que ce fut par limpéritie d'un général que Chypre fut conquise. — Du reste, si quelque critique prétendait que les caractères de Monestan, de l'évèque et de Kéfalein sont forcés , je consigne ici l'aveu que notre siècle en offre les originaux.
Celui de Michel l'Ange est le portrait exact d'un ministre des sourdes vengeances d'un prince qui s'est rendu célèbre dans nos annales, Charles-le-Mauvais,
Siro, grâce !
, grâce ! . . . .
[Opéra du Condamné.)
Allons, donne-moi ton or I
( Shas.ksfe\ke.)
L'Amour, par tyrannie, obtient ce qu'il demande; S'il parle, il faut céder; obéir, s'il commande; Et ce dieu , tout aveugle et tout enfant qu'il est. Dispose de nos cœurs quand et comme il lui plait. (CoR\EiLi.E, Tiag.)
Jusqu'ici , lecteur, l'usage étant de se ranger du côté de la majorité , nous sommes forcés de laisser le beau Juif à la colline des Amants, et de suivre les sept personnages qui s'en retournent au château.
La belle princesse était pensive, et la route se serait achevée en silence, si le guerroyant évèque n'eut dit à Monestan :
— Je prétendais donc que rien n'est plus facile que de reprendre l'île de Chypre, et voici comme...
CLOTILDE LE LUSIGNAN
Alors il s'engagea une conversation très-animée, dont le lecteur doit savoir le résultat, c'est-à-dire, que ^'icosie ne fut pas reprise, malgré la cavalerie de Kéfalein, les trente mille hommes de l'évéque, et les étendards que Monestan faisait bénir par le Saint-Père.
La princesse, toujours préoccupée, ne disait mot, et tant qu'elle fut sur la roule, elle marcha très-lentement, sans toutefois se retourner.
Arrivée près de l'avenue , elle s'arrangea pour pouvoir, en y entrant, donner un coup d'oeil sur l'endroit où était Nephtaly. Josette se trouva par malheur à ses côtés... Jamais la pauvre soubrette ne sut comment Clotilde avait pu faire un faux pas sur un sable uni comme une glace ; et surtout pourquoi la princesse, en s'appuyant sur elle, la poussa avec tant de violence.
Quoiqu'alors la fille de Jean II n'eut lancé sur le Juif qu'une fugitive œillade, elle n'en vit pas moins ce dernier embrasser un gland détaché de sa tunique et le mettre dans son sein....
Ce que la vérité historique force à dire, c'est que du moment qu'il fut impossible à la princesse d'apercevoir Nephtaly, elle s'avança vers le château avec trop de rapidité pour que Monestan , l'évéque et le connétable, pussent la suivre.
Sa course s'interrompit par un obstacle. Cet obstacle était la rencontre d'un petit homme gros et court, dont le centre, c'est-à-dire le ventre, se présentait avant l'homme même, tant cette partie semblait, par son volume, faire un être à part. 11 sortit de cette machine vêtue de noir, une petite voix clairette comme celle d'un flageolet.
— Madame, la colonne d'air atmosphérique aurait-elle attaque votre système nerveux ? je vous trouve la figure altérée ! Ah ! vous aurez trop pensé. Je le répète pourtant assez, les émotions du cœur et de l'esprit sont les plus grands fléaux de la santé; moi, par exemple, si je me porte bien, c'est que je ne pense jamais... La vie est tout, et chacun la gaspille...
— 3Iais je vous assure, maître Trousse, que mon système nerveux, répondit-elle en souriant, n'a pas souffert de ma promenade.
— Alors , madame , mes fonctions de médecin cessent, et je vais m'acquitter de celles d'huissier du roi, en vous prévenant qu'il m'envoie savoir quel accident vous retarde si longtemps dans votre promenade : et comme on ne sait ni qui vit ni qui meurt, je m'étais chargé de mes instruments de chirurgie, en cas de malheur; car, moi, je prévois tout et j'opère fort bien, et c'est bien naturel, j'ai étudié à Grenade...
Cette observation fit marcher Clotilde encore plus vite : elle laissa son cortège en chemin. Josette,
Castriot et la nourrice, seuls, la suivirent. — Au moment où elle entra, l'Albanais voulut s'esquiver. Ayant fourré dans sa cervelle , pendant la route , qu'il commettait un crime de lèse-majesté, en laissant vivre un Juif vénitien, coupable d'avoir regardé la princesse avec concupiscence, il courait le tuer. Castriot, semblable à cette bête féroce apprivoisée par Androclès , ne connaissait que Clotilde et son père ; il eût assassiné Monestan , tout le premier, s'il se fût imaginé que le prince en était mécontent. La princesse le rappela, il vint à pas lents et la tète baissée.
— Castriot, dit-elle, jurez, par ma vie, que vous respecterez celle de Nephtaly Jaffa. L'Albanais, comme un renard pris au piège, prononça le serment en rechignant. Ce serment était solennel pour lui , il le tenait avec la même fidélité que les dieux d'Homère , celui du Styx.
Ainsi rassurée, la belle Clotilde traversa les cours, aux sons du cor, et au milieu de la haie respectueuse formée par la foule des domestiques et des Cypriotes de la maison. Son passage peu fréquent donnait lieu à des acclamations et à des cris de joie. Plusieurs lui parlèrent; contre son ordinaire, elle ne leur répondit rien , et ces pauvres gens furent étonnés de ne pas entendre sa douce voix et les mots pleins de bienveillance qu'elle leur adressait toujours.
Parvenue à la dernière cour et au corps-de-logis dont la façade donnait sur le bord de la mer, elle monta avec empressement aux appartements du roi.
Jean de Lusignan , ayant choisi pour demeure le premier de cette somptueuse façade, s'y trouvait entouré d'une magnificence royale. Une vaste salle des gardes , bâtie par Guy pour contenir ses chevaliers, impose par son air guerrier. Elle est ornée de trophées , d'armures et de tous les portraits des rois de Chypre sauvés du pillage de Nicosie par Kéfalein; le salon d'audience vient après, il est décoré par des étoffes précieuses du Levant, et un dais rouge et le trône y brillent malgré les autres meubles précieux qui les garnissent, la balustrade du trône est en or pur. Le cabinet royal vient ensuite ; puis, la chambre du monarque se trouve la dernière : elle est ornée d'un tapis de Perse et d'un mobilier gothique , mais éclatant par un rare travail. La chaise grossière de la fameuse 3Iélusine forme par sa présence un contraste assez singulier.
Le prince, vêtu d'une dalmatique garnie de menuvair, mais encore mieux décoré par ses vénérables cheveux blancs, qui rendaient plus touchant l'air de bonté répandu sur son visage , était alors dans cette chambre. Rassemblant les forces de sa vue éteinte, il fatiguait ses yeux paralysés en cherchant à découvrir sa fille , dans le groupe qu'il entrevoyait comme une masse dans les cours.
CLOTILDE DE LUSIGNAN
Toul à coup le vieillard quille sa fcnèlre , prête l'oreille, et complant sur son reste de vue, se dirige vers la porte, en heurtant tous les meubles qu'il rencontre, (".lolilde n'est encore que dans le salon rouge, et déjà ce bon père entend les pas légers de sa fdic. Sa (igure presque morte s'anime de tout l'incarnat qui peut nuancer la pâleur de la vieillesse, et lorsque Clotilde entre, elle trouve son père qui lui tetid les bras.
— C'est vous, ma fille, je ne vous ai pas encore vue d'aujourd'hui!... Et le vieillard l'embrassa sur le front, sans se tromper. — Vous êtes émue, car j'entends battre votre cœur, qu'avez-vous?... Est-ce le bonheur ou d'autres infortunes qui causent votre trouble? y at-ilde mauvaises nouvelles?... Enguerry aurait-il connaissance de nos trésors ?...Ces derniers mots furent prononcés à voix basse.
— Non, mon bien aimé père; si je suis émue, c'est que je viens implorer la bonté du roi, sans être sure de réussir.
— Vous êtes donc du complot, ma fille? L'on veut me faire croire que je règne toujours !...
— Uélas , mon père , je vous présente la requête d'un pauvre Juif...
— Un Juif!... s'écria le monarque; ma fille, un Juif vous aurait-il approchée?... Il s'en trouverait dans mon royaume!... que dis-je?... dans mon domaine!... Oubliez-vous que Henri !<='" a péri de la main d'un de ces ennemis du Sauveur?...
Clotilde fut presque heureuse de ce que son père ne put voir la rougeur de son front.
— 0 mon père, reprit-elle en caressant le vieillard et en prenant les plus douces inflexions de sa voix, si vous connaissiez ses malheurs , vous en seriez touché. Enguerry-le-Mécréant a brûlé , ce matin, sa demeure, il est sans asile, et ne demande que d'habiter votre domaine. Voici la première fois que je vous implore.... me refuserez-vous ?...
— Petite sirène, un rocher s'attendrirait à votre voix !... où est-il ce protégé?
— A la colline des Amants !... Il y est peut-être encore!... ajouta-t-elle entre ses dents.
— Comment savez-vous qu'il y est resté, reprit Jean II dont l'ouïe , par sa finesse, compensait la cécité.
Clotilde embarrassée garda le silence.
— De quel pays est-il?...
— De Venise, répondit-elle en tremblant.
— 0 ma fille!... c'est admettre un serpent! s'écria le méfiant vieillard ; Venise, continua-t-il avec cette chaleur guerrière, apanage des Lusignans; Venise ne l'a-t-elle pas chargé de détruire une dynastie qui, tant qu'elle existera, ne la laissera pas tranquille dans sa possession ?... Je ne tremble que pour vous, ma fille!.,. Un Lusignan , trop vieux pour
reconquérir le trône qu'il a perdu, peut se regarder comme dans la tombe!...
— 11 mourra donc, l'infortuné!... Ee vieillard s'émut. — Le Mécréant le fera périr!... ajouta la jeune fille. — Alors le monarque chercha sur sa table d'ébène son sifflet d'or : l'empressée Clotilde l'eut bientôt poussé sous sa main , et Jean remua la tête, en signe de mécontentement, pendatit qu'il siffla deux coups. — Bientôt l'on en lendit les pas pesants de mailre Trousse.
— Faites venir Hercule Dombans.
L'intendant ne tarda pas à montrer sa figure soucieuse. Si l'avarice n'y avait pas éclaté , par les protubérances si savamment décrites par Gall, seshabils hors d'âge l'eussent certainement indiquée. Toutes les fois qu'il paraissait devant le prince, sa visible anxiété n'annonçait pas une conscience très-nette. Il se rassura donc en entendant ces paroles:
— Allez à la colline des Amants, vous y trouverez un Juif: dites-lui, que Jean de Lusignan lui accorde un asile , à la condition qu'il n'approchera jamais du château ; si on le trouve à dix pieds de distance il sera pendu,.. L'intendant frémit involontairement à ce mot.
— Avertissez, continua le prince, Castriot et les gens de celte circonstance. Bombans sortit.
— Etes-vous contente? dit le vieillard à sa fille.
Pour toute réponse, elle embrassa ses yeux privés de lumière; elle tint compagnie au bon vieillard , joua du luth toute la soirée , chanta des romances du temps, en choisissant de préférence celles qui parlaient d'amour ; enfin elle donna mille petits signes d'une joie intérieure, dont Lusignan ne comprit pas le motif... Je le crois, la jeune fille l'ignorait encore !... mais elle était contente !...
L'intendant, monté sur un vieux cheval qui lui fut donné par un fermier arriéré, s'empressa d'exécuter les ordres du roi , en essayant de faire trotter le pauvre animal vers la colline des Amants , et par habitude il regardait autour de lui, comme s'il eût craint les voleurs.
Au milieu de l'avenue , il se mit à réfléchir combien il devenait de plus en plus dilïïcile de faire les comptes; qu'il serait prudent de mettre en sûreté son petit trésor, en quitlanl le service du prince.... N'avait-il pas, lui Bombans, gagné loyalement son argent?... H est vrai qu'il interpréta toujours les choses en sa faveur; mais le système interprétatif n'est-il pas admis?... L'argent que j'ai en ma possession , tant qu'on ne me prouve pas qu'il n'est pas à moi, est à moi !... Il le comptait et recomptait déjà dans sa pensée, lorsqu'une voix retentissante, des cris de guerre et le pas d'une cavalerie se font entendre.
— Chargez... xi, xi, mes amis, courage, voilà l'ennemi !...