CONCLUSION
LETTRE DE M. DE SAINT- Ai'BlN LAINE, A M. JAMES GORDON.
Paris...
t! Mon cher ami, il y a plus d'adeptes que nous ' Pseudonyme de H. de Balzac.
LE CENTENxURE.
ne le croyons , et J'ai une peur effroyable que les pouvoirs que nous avons conquis ne deviennent la proie de chacun. Ecoute ce qui m'est arrivé.
Hier, après l'avoir quitté, j'ai été à l'assemblée de Jeannesqui, tu sais, demeure au bout du monde. Tout ce que nous eûmes à faire nous prit bien plus de temps que nous ne l'avions cru, et minuit arriva bientôt. Je revenais à près de deux heures du matin, et j'étais, je crois, à six cents pas de distance de l'hospice des Enfants-Trouvés, lorsque j'entendis des cris perçants ; je me dirigeai vers l'endroit d'où je présumais qu'ils parlaient , et je vis sortir de cet enclos que je t'ai fait remarquer souvent, un homme portant une femme dans ses bras... je crus que c'était un enlèvement , parce que, la lueur de la lune ne laissant pas bien distinguer les objets, je ne vis pas parfaitement le visage de la femme, dont les cheveux épars , la contenance, me donnèrent lieu de penser que les cris que j'avais entendus étaient jetés par elle. Soudain, je m'élançai, et saisissant viuleniment le ravisseur, je lui enlevai sa proie en me dirigeant vers la maison d'un boulanger, chez lequel je voyais de la lumière.
Aussitôt que j'eus cette femme entre les bras, elle se mit à gémir d'une singulière façon. Je fus forcé de la rendre, car l'incoimu qui la tenait m'arréla dans ma course et me la redemanda avec un ton et des manières qui me prouvèrent que ce n'était point un malfaiteur. Alorsjei'aidaiàtransportercettejeune femme évanouie, jusque dans une maison devant laquelle un équipage était arrêté.
Là, nous entrâmes dans la loge d'un concierge qui paraissait tout en émoi , comme si un événement extraordinaire avait eu lieu dans le quartier. On déposa le corps de la jeune fennne sur un lit, et quand elle y fut, le jeune homme, examinant sa pâleur, la crut murte. Aiurs il se livra au plus affreux désespoir auquel un homme puisse être en proie , mais je le calmai soudain, car après avoir tàté le pouls de celle qu'il appelait sa c7iè/e Marianine , je lui dis qu'elle vivait cncure : il me regarda d'un air étonné, et purta pendant longtemps ses yeux sur moi, et sur la jeune femme.
— Ceci, dis-je, est bien extraordinaire... Soudain, je pris une lumière et faisant rougir un fil de laiton, je le mis tout rouge dans la main de Marianine. L'incumm frissonna, mais il fut stupéfait en voyant l'immobilité de Marianine, qui ne poussa pas une plainte, bien que sa peau fut brûlée par le fil de laiton.
Alors , prenant la main de rinconnu , je lui dis : <i Monsieur, je vous réponds de celte jeune fille , et bénissez le hasard qui a voulu que nous nous rencontrassions , car elle serait morte de faim , sans pouvoir sortir de la lélhurgic où vuus la voyez plongée.
Aussitôt , je la réveillai : elle jeta son œil étoimé sur moi, mais quand elle vit l'inconnu, son œil ne fut plus terni par les nuages du sommeil, il brûla d'une lumière presque surnaturelle, et elle s'écria d'un son de voix charmant : u Tullius !... »
A ce mot, l'inconnu, comme fanatisé, la prit dans ses bras , sortit rapidement, la jeta dans la voiture , en criant à son domestique : » Laurent , cent louis si tu nous emportes comme le vent à la poste aux chevaux. Tu ne rencontreras pas de voitures, ainsi , au grand galop ! »
Je l'arrélai, et le priai , pour toute récompense, de m'envoyer la relation de l'aventure smgulière par laquelle la jeune fllle avait été endormie ; je lui donnai mon adresse ou plutôt je la lui jetai , car sa voiture partit comme un éclair; et au moment où elle partit, je les vis s'embrasser et la jeune fille poser sa tète sur l'épaule de son amant.
Tu sauras qu'elle était belle comme une statue antique , je n'ai jamais entrevu de formes plus suaves, et malgré son extrême pâleur et sa maigreur, elle était encore parfaite.
Attendu que j'étais extrêmement fatigué, je suis renlré, en disant au vieux concierge que je reviendrais le lendemain savoir de lui les incidents dont il voulait me l'aire le récit.
Tu vois, mon cher Salvalor, que nous ne sommes pas les seuls à nous occuper de cette science , dont les prodiges surpassent les miracles d'autrefois.
Le lendemain je suis revenu : j'ai appris que l'inconnu était le général Béringheld, et que Irois heures après mon départ, on avait entendu d'effroyables cris partir d'une maison située sur le terrain dont je t'ai parlé plus haut; que le père de la jeune fille, une femme de chambre et un vieux soldat en étaient sortis, en y laissant, ont-ils dit, trois grenadiers aux prises avec le démon.
Voilà ce que j'ai extrait de plus clair de tout le bavardage du vieux portier : lorsque j'aurai reçu des nouvelles de mon géjiéral, je t'en dirai plus long sur toute cette aventure, et en attendant je suis ton dévoué, etc. •
LETTRE DU GÉNÉRAL COMTE DE BÉRINGHELD, A M. VICTOR DE SAi>T-.\i;Ei?r l'aîsé, MÉDECI.\.
3L3nsieur, vous m'avez fait promettre de vous expliquer par quelle aventure singulière la jeune fille que j'ai si rapidement enlevée , avait pu se trouver dans l'état dont vous l'avez tirée.
Si je vous ai quitté si brusquement après avoir reçu de vous un service que dix millions n'acquit-
LE CENTENAIRE
leraicnl pas , je vous prie de me laisser commencer celle lollre par vous exprimer une reconnaissance sans bornes, et je vous offre avec plaisir mon crédit, mon cœur et ma bourse.
Pour peu que vous connaissiez le cœur humain , au moral , vous devez juger que lorsque vous avez rendu à la vie ma chère 3Iarianine . que quand ses yeux se sont tournes vers moi , qu'elle m'a appelé : Tullius!... en jetant dans ce mot tout l'amour qui l'anime depuis si longtemps, le premier mouvement d'unhonmie qui aime (et, monsieur, il n'y en a pas beaucoup qui aiment), est de saisir un femme aussi adorable , aussi adorée , et de la soustraire à toutes les malignes influences <Jeje ne sais quels démons qui nous ont toujours entourés depuis la guerre de Russie.
Le peu de mots que nous avons échangés m'ont prouvé que vous vous occupiez beaucoup des sciences, et Viiiconcevable service que vous m'avez rendu m'a fait entrevoir que vous possédiez un des secrets de l'être extraordinaire dont j'ignore encore le sort.
Reportez-vous, monsieur, à celte nuit de terreur et de souffrance! et voyez-moi, suivi de quatre vieux militaires , m'élancer dans l'immense abîme des catacombes, pour y chercher celle qui, depuis longtemps , y avait été entraînée par un vieillard, sur lequel je vous donnerai plus tard des renseignements qui vous feront connaître toute l'horreur de la position dans laquelle je me trouvais ; qu'il vous suffise, pour le moment, d'apprendre que ce vieillard l'y avait emmenée jwur la faire périr.
Nous errâmes longtemps dans ces souterrains ; mais l'ardeur qui nous animait, et je ne sais quel esprit qui voltige entre les amants , m'a conduit à suivre obstinément la même route.
Ah! monsieur, quel spectacle ! au fond des catacombes, après avoir parcouru toutes ces montagnes d'ossements, nous arrivons à une grotte, dont nous brisons la porte, et je vois ma chère Marianine dans l'état où vous l'avez vue , prêle à être jetée , par ce vieillard , au milieu d'un appareil qu'une cloche d'airain allait recouvrir... Je m'élance, et, surmontant une terreur invincible en approchant le vieillard , je lui ravis sa proie , pendant que trois de mes soldats le tiennent en respect en le couchant en joue.
Alors, une peur affreuse se manifesta sur le visage de cet être extraordinaire, et il me cria pendant que je m'enfuyais : — <; 3Ioii filsl... vion fils!... » Je n'en entendis pas davantage , et je parvins à m'échapper. Je puis me vanter d'avoir, comme Orphée, et plus heureux que lui , élc chercher mon épouse aux enfers.
Comme je n'ai point revu M. Vcryno ni mon sol-
dat , je ne puis pas vous donner d'autres détails. Ouant à vous instruire de l'aventure qui mit Marianine au pouvoir du ('cntenaire, je vous enverrai sous peu des papiers qui vous donneront lieu de penser.
Apprenez que depuis trois jours je suis réuni à ma chère Marianine, et que j'ai dépêché un courrier à son père, pour qu'il vienne être témoin de notre bonheur.
Signé BÉRixcnELO.
P. S. Quand vous voudrez nous faire l'honneur de venir à Béringheld, vous y serez bien reçu et je vous avoue que je serais curieux de causer avec vous sur l'immense carrière qui s'offre à mes regards.
EXTRAIT d'i>'E RÉPONSE DE M. DE SAINT-ArBITJ l'aIÎVÉ, AU GÉNÉRAL DE BÉRINGHELD.
Général,
Je me suis transporté sur le terrain où le Centenaire avait sa maison , et après la plus exacte recherche, je n'ai trouvé, pour tout vestige, qu'un manteau très-vaste, de couleur carmélite.