‹ Œuvres de Balzac (volume 2)Chapitre 10 sur 55 · DERNIERE VISION DE UABI&NINE · texte numérisé non relu

DERNIERE VISION DE UABI&NINE

Aussitôt que le Centenaire se fut emparé des jolies mains de Marianine, elle tomba dans le néant, et une nuit, plus profonde que la nuit des cieux, l'envahit avec une promptitude égale à celle de la flèche qui perce la colombe. Alors la jeune fille entra dans le vaste royaume dont le territoire commence où

■ Je n'ai pas l)esoin,je pense, de réitérer, pour ce morceau, l'observation que j'ai consignée dans la note que l'on a dû lire plus haut, lorsque j'ai rapporté le premier songe de Marianine. Ce morceau a été également respecté par l'Editeur , qui n'a pas voulu retrancher un seul mot. {Note de l' Juleur.)

' J'ai mis la narration au présent, comme si l'Éditeur luimême racontait les événements, ou en était le témoin, afin d'éviter la confusion. [Idem)

5 Mon cher A"", c'est la multiplicité des sensations et la pensée humaine qui ont rendu sensible la succession des instants cl ont fait du temps une chose presque palpable ; or, du mo-

finit celui de l'univers , ce domaine où nul ne pénètre sans être à la fois et mort et vivant, où l'homme fait comparaître toute nature en dehorsd'ellc-même, comme si un miroir en réfléchissait les moindres secrets rendus comme matériels; ce domaine où règne un pouvoir qui coupe la terre entière comme avec un rasoir tranchant, et qui en découvre les trésors les plus cachés; où l'on appelle involontairement les plantes et les animaux par leur nom ; où l'on comprend les idées de tous les peuples; où l'on traverse l'univers avec la facilité d'une mouche qui vole d'une chambre dans une autre. Admirable empire, dans lequel on oublie tout, pour ne garder qu'une agréable sensation comparable au charme d'un rêve de bonheur; enfin, où l'homme ne garde de lui-mêtne que la précieuse élaboration qui forme la pensée.

Marianine n'est plus dans le souterrain où elle \ est ^ Son beau corps y reste, il est vrai, mais son âme voltige au gré de la volonté d'un être dont elle ne peut secouer le joug dominateur : il semble qu'il ait la baguette magique dont les Orientaux arment leurs divinités fantastiques, et qu'il manie la nature en se jouant. La jeune tille demeura plongée dans cette nuit funèbre, et sa passibililé devint si profonde, qu'à son dire, le mort couché dans la tombe n'est pas plus inanimé et immobile qu'elle ne l'était.

Cependant, malgré cette épaisse nuit, elle sentait un danger imminent, et il lui semblait vaguement que l'on allait lui causer de la douleur.

Au bout d'un temps indéfini ^ (puisque Marianine ne pouvait avoir aucune idée sur la durée), elle commença à voir jour en elle-même, et, cette fois, Yaurore qui se levait dans son âme eut une teinte blanchàlre, semblable à la lueur que jette une lampe nocturne contenue dans un vase d'albâtre. Elle se mit alors à marcher dans le souterrain qu'elle venait de parcourir avec le vieillard; mais sa marche ne rendait aucun son, son souffle ne faisait point résonner la voûte, et elle eut beau frapper les montagnes d'ossements, elle n'entendit aucun bruit.

Une clarté soudaine la fit s'avancer avec une vitesse incroyable, elle entendit le bruit d'une foule de voix coidùses, et alors elle se dirigea du coté des personnes qucWe j)ressentait venir.

ment où l'on relire cette faculté de modifier l'espace , de le réduire en secondes, en quarts, en heures, le temps d unejournéç devient une unité qui, bien que plus vaste, n'offre pas plus d'espace qu'une minute. Ce problème de métaphysique exigeant plus de développements pour cive prouvé, je ne fais que vous l'énoncer pour l'intelligence de ma lettre ; car au total il était même inutile pour vous : vous me comprenez.

{Note du f/énéral Bérini/keLl.) J'ai respecté cette note que je mets, comme on voit, textuellement. {Note de l'Éditeur.)

LE CENTENAIRE

Pour arriver plus tôt, elle ee pencha (comme pour y puiser plus de force) sur Vombre du Centenaire qu'elle sentait à ses côtés, sans cependant le voir ni l'entendre, quoiqu'elle sût qu'il était là. Ayant acquis ainsi une plus forte dose (ïincorporéUé et une énergie qui ressemblait à celle de Vanimalilé physique, elle vit soudain un tableau qui lui fit jeter des cris de joie ;bien que Marianine employât pour crier toutes ses forces corporelles, il ne s'échappa de son corps aucun son , aucune parole, et sa langue resta attachée à son palais, quoiqu'elle l'ait fait mouvoir.

En effet, le général Béringheld , Lagloire, trois soldats, Véryno, Julie, lecocherdeïullius formaient le groupe aperçu par Marianine : les uns tenaient des flambeaux, et les autres armés de pioches creusaient le plancher de la maison du Centenaire.

<i Courage, les amis !... criait Butmel, saisissez-moi les pioches à la première capucine! le général donne cent louis si c'est fini dans une heure.

— Deux cenls !... s'écriait le général , et trente mille francs si nous sauvons x^larianine. »

A ces paroles, Véryno qui arrivait, conçut le danger de sa fille , et il tomba presque mort eiUre les bras de Julie. Le général, trop occupé des fouilles, ne fit pas allention à l'évanouissement du bon vieillard, il saisit une pioche et se mit à travailler : ce que voyant, Lagloire frisa sa moustache, lâcha un juron, en disant :

— a VA le respect donc, mon général?,..

— Marianine!.. Marianine!... répondit Tullius en déchargeant de tels coups sur le carreau que les murailles parurent en trembler. — Nous n'aurons que son corps! s'écria-t-il.

— 3Ion père se meurt ! cria Marianine de sa douce voix; Tullius, tu creuses à gauche, c'est à droite, il n'y a qu'une grande pierre à soulever... elle est là!... »

V extraordinaire de celle magique vision , c'est que la fille de V'érj no ne se trouvait encore qu'à moitié du chemin des catacombes, qu'elle élait séparée, par une voûte de soixante pieds de terre, du lieu où se passait la scène, et qu'elle la voyait, non pas par la vertu visuelle de Vœil extérieur, mais par une vision interne j de manière que c'est encore un problème à résoudre, de savoir si les lieux s'approchaient et comparaissaient cnellc, ou si c'était elle qui se transportait à cet endroit.

Enfin, elle y arriva , et quand elle fut contre la voûte , elle la traversa comme s'il n'cùl pas existé de barrière enlrc elle et le groupe des travailleurs. Elle jeta un cri de bonheur qui ne fut pas plus entendu que ses autres cris. Elle déposa sur le front de son père un tendre baiser dont il ne parut pas affecté.

Elle eut beau dire : « Bonjour , Julie!... » Elle eut beau se jeter dans les bras de Béringheld et le serrer par une étreinte d'âme remplie d'amour, le général n'en continua pas moins à donner des coups terribles sur les dalles de marbre. — Alors, bien que Marianine eût déjà eu un exemple de celle insensibilité {comme elle n'en avait pas gardé le sotivenir), ce fut comme la première fois, et elle se mit à pleurer à chaudes larmes en s'essuyant avec ses beaux cheveux noirs.

« Bravo! s'écria Lagloire, je tiens le pourquoi ! Général, voici une pierre qui se disjoint. »

Marianine, pleurante et chagrine , ne prit point part à la joie du groupe, elle s'assit à côté de son cher Tullius, et elle se complut dans l'admiration où elle fut plongée en contemplant l'ardeur qu'il mettait à celte fouille. Le général pâlit de bonheur et d'espoir, quand Lagloire lui montra la pierre immense dont chacun tâcha de deviner le secret.

» Enfin , général , s'écria Jacques Butmel , nous allons entrer au quartier général de notre vieux brigand de Cosaque.

— Il doit y avoir un contre-poids ! murmura Véryno, car pour soulever cette masse, je ne crois pas qu'il y ait d'autre moyen.

— Le voici, le voici!... s'écriait Marianine, en saisissant le ressort caché qui faisait pencher le contre-poids; mais elle eut beau le faire mouvoir, la pierre n'en resta pas moins à sa place.

— Au diable le contre-poids! répondit Lagloire; et, fouillant dans les gibernes des soldats, il en retira des cartouches, les ficela, et, les faisant entrer de force aux quatre coins de la pierre, il tira son briquet, sa pipe , son amadou (choses qui ne le quittaient jamais), et, regardant les trois soldats, il leur dit:

— Vous, mes vieux troupiers , vous allez rester avec moi! — Général, papa Véryno, et vous, joli petit fusil de munition , dit- il en s'adrcssaut tour à tour au général à qui il fit une salutation respectueuse, à Véryno et à Julie à qui il passa sa main sous le menton ; vous allez vous retirer dans la rue! lorsque l'explosion sera faite , que nous serons maitres de la place, vous reviendrez !... Allons... général, il faut évacuer la caserne, je commande la manœuvre aujourd'hui, d

Tout le monde se retira, et Eagloirc resta avec les trois camarades qu'il avait rencontrés , il sema de la poudre et y mit le feu, lorsqu'il eut amené la trainée à une distance honnêle, — La pierre sauta, Marianine élait dessus , elle ne ressentit aucune atteinte, et lorsque la itierre laissa un vide, Marianine ne changea pas de place.

Tout le monde revint examiner l'endroit où Marianine pleurait toujours en s'aperccevanl qu'on ne

LE CENTENAIM.

SSI

la voyait point. Une salve de cris de joie s'élança dans les airs quand on reconnut les marches d'un escalier, et Lagioirc, oubliant que le gouvernement avait changé , s'élança dans le souterrain avec les trois grenadiers, en criant : te A la gloire! en avant,

pas de charge, et rn'vc rempercur! de Maroc, »

ajouta-t-il prudemment en entrant dans le souterrain.

Marianine erra encore bien faiblement en les suivant des yeux, mais tout disparut et le tableau devint indistinct par degrés, comme lorsque l'esprit perd la trace d'un souvenir, s'il est possible de comparer un objet matériel aux effets de la pensée....

Enfin, semblable à Eurydice lorsqu'elle échappa en fumée des bras de son époux , son âme n'étant plus éclairée, sembla revenir habiter le beau corps qui gisait dans l'amphithéâtre horrible du vieillard. Néanmoins, 3Iarianine sentit qu'au moment où elle uevitp][is rien, le Centenaire l'abandonnait, et que ses mains glaciales avaient cessé de la parcourir.

Marianine est-elle morte? le Centenaire existe-t-il

encore? l'a t-on revu? Tout ceci n'est-il qu'une

fiction, un délire d'une imagination malade?...

A toutes ces questions , l'éditeur ne peut répondre que par la phrase que Socrate trouvait la plus difficile à prononcer pour l'homme : Je ne sais. Paris, j8 avril 1820.

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