‹ Œuvres de Balzac (volume 2)Chapitre 16 sur 55 · Agréez , monsieur le baron , etc · texte numérisé non relu

Agréez , monsieur le baron , etc

M. de Maulincour, la douairière et le vidame, respirèrent avec un plaisir indicible. La bonne femme embrassa son petit-fils, en laissant échapper une larme , et le quitta pour remercier Dieu par une prière. La chère douairière, qui faisait une neuvaine pour le salut d'Auguste, se crut exaucée.

— Eh bien! dit le commandeur, tu peux maintenant te rendre au bal dont tu me parlais; je n'ai plus d'objections à l'opposer...

31. de 3Iaulincour fut d'autant plus empressé d'aller à ce bal que M"'" Jules devait s'y trouver. Cette fêle était donnée par le banquier d'une cour étrangère , chez lequel les deux sociétés de Paris se rencontraient comme sur un terrain neutre. Auguste parcourut les salons sans voir la femme qui exerçait sur sa vie une si grande influence. Il entra dans un boudoir encore désert, où il y avait des tables de jeu toutes dressées qui attendaient les Joueurs, et il s'assit sur un divan, livré aux pensées les plus contradictoires sur M™^ Jules.

Un homme le prit par le bras , et le baron resta stupéfait en voyant le pauvre de la rue Coquillière, leFerragus d'Ida , l'habitant de la rue Soly, le Bourignard de Justin , le forçat de la police, le mort de la veille.

— Monsieur, pas un cri, pas un mot , lui dit Bourignard , dont il reconnut la voix, mais qui certes eût semblé méconnaissable à tout autre. Il était mis élégamment , portait les insignes de l'ordre de la ïoison-d'Or et une plaque à son habit.

Monsieur, reprit-il d'une voix qui sifflait comme celle d'une hyène , vous autorisez toutes mes tentatives en mettant de voire côté la police. Vous périrez, monsieur. Il le faut! Aimez-vous M""» Jules? En étiez-vous aimé? de quel droit vouliez-vous troubler son repos , noircir sa vertu?...

Quelqu'un survint. Ferragus se leva pour sortir.

— Connaissez-vous cet homme?... demanda M. de Maulincour, en saisissant Ferragus au collet, mais Ferragus se dégagea lestement, et prenant M. de Maulincour par les cheveux, il lui secoua railleusement la tête à plusieurs reprises :

— Faut-il donc absolument du plomb pour la rendre sage! dit-il.

— Non pas personnellement, monsieur, répondit le témoin de cette scène, mais je sais que monsieur est M. deFuncal , Portugais fort riche.

M. de Funcal avait disparu. Le baron se mit à sa poursuite sans pouvoir le rejoindre; et, quand il arriva sous le péristyle, il vit, dans un brillant équipage , Ferragus , qui ricanait en le regardant, et parlait au grand trop.

— Monsieur, de grâce , dit Auguste en rentrant dans le boudoir, où 31. de Funcal demeure-t-il?...

— Je l'ignore , mais on vous le dira sans doute

Le baron, ayant questionné le maître du logis, apprit que le comte de Funcal demeurait à l'ambassade de Portugal.

Alors , en ce moment où il croyait encore sentir les doigts glacés de Ferragus dans ses cheveux, il vit 3I™« Jules dans tout l'éclat de sa beauté , fraîche, gracieuse, naïve, resplendissante de cette sainteté féminine dont il s'était épris. Cette créature, infernale pour lui, n'excitait plus dans son cœur que de la haine , et cette haine déborda , sanglante , terrible dans ses regards. Il épia le moment de lui parler sans être entendu de personne, et lui dit :

— Sladame, voici déjà trois fois que vos bt'avi me manquent...

— Que voulez-vous dire, monsieur? réponditelle en rougissant. Je sais qu'il vous est arrivé plusieurs accidents fâcheux , auxquels j'ai pris beaucoup de part ; mais comment puis-je y être pour quelque chose?

— Vous savez donc qu'il y a des 6rar/ dirigés contre moi par l'homme de la rue Soly !

— 31onsieur!...

— 3Iadame, maintenant je ne serai pas seul à vous demander compte , non pas de mon bonheur , mais de mon sang...

En ce moment Jules Desmarets s'approcha:

— Que dites-vous donc à ma femme, monsieur?

— Venez vous en enquérir chez moi , si vous en êtes curieux, monsieur...

Et Maulincour sortit , laissant 31™° Jules pâle, et presque en défaillance.

SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE

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