LA FEMME ACCUSÉE
Il y a bien peu de femmes qui ne se soient trouvées, une fois dans leur vie, à [)ropos d'un f;iit incontestable, en face d'une interrogalion précise, aiguë, tranchante, une de ces questions impitoyablement faites par leurs maris, et dont la seule appréhension donne un léger froid , dont le premier mot entre dans le cœur comme y entrerait l'acier d'un poignard. De là cet axiome : // «y a pas de femme qui n'ait mcnli. Mensonge officieux , mensonge véniel , mensonge sublime, mensonge horrible ; mais mensonge, mais obligation de mentir. Puis, celle obligation admise, ne faut-il pas savoir bien mentir? Or les femmes mentent admirablement en France. Nos mœurs leur apprennent si bien l'imposlure ! Enfin , la femme est si naïvement impertinente, si jolie, si gracieuse, si vraie dans le mensonge ; elle en reconnaît si bien l'utilité pour éviter, dans la vie sociale, les chocs violents auxquels le bonheur ne résisterait pas, qu'il leur est nécessaire comme la ouate où elles meltent leurs perles. Le mensonge devient donc pour elles le fond de la langue , et la vérité n'est plus qu'une exception ; elles la disent, comme elles sont vertueuses, par caprice ou par spéculation. Puis, selon leur caractère, certaines femmes rient en mentant ; celles-ci pleurent, celles-là deviennent graves; quelques-unes se fâchent. Après avoir commencé dans la vie par feindre de l'insensibilité pour les hommages qui les flattaient le plus, elles finissent souvent par se mentir à elles-mêmes.
Qui n'a pas admiré leur apparence de supériorité au moment où elles tremblent pour les mystérieux trésors de leur amour? Qui n'a pas étudié leur aisance, leur facilité, leur liberté d'esprit dans les plus grands embarras de la vie? Alors, chez elles, rien d'emprunté: la tromperie coule comme la neige tombe du ciel. Puis, avec quel art elles découvrent le vrai dans autrui! Avec quelle finesse elles emploient la logique, à propos de la question passionnée qui leur livre toujours quelque secret de cœur chez un homme assez naïf pour procéder près d'elles par interrogation? Questionner une femme, n'est-ce pas se livrer à elle? N'apprendra-t-elle pas tout ce qu'on veut lui cacher? et ne saura-t-elle pas se taire en parlant? Et quelques hommes ont la prétention de lutter avec la femme de Paris t avec une femme qui sait se mettre au-dessus des coups de poignard , en disant :
— Qn'est-ce que cela vous fait? Pourquoi voulezvotis le savoir? Ah! vous êtes jaloux! Et si je ne roulais pas vous répondre?
Dr r.u.zKC. T. IV.
Enfin avec une femme qui possède cent trentesept mille manières de dire NON, et d'incomniensurables variations pour dire OUI! Le traité du non et du oui n'est-il pas une des plus belles œuvres diplomatiques, philosophiques, logographiques et morales qui nous restent à faire? Mais, pour accomplir cette œuvre diabolique, ne faudrait-il pas un génie androgync? aussi ne sera-t-elle jamais tentée. Puis, de tous les ouvrages inédits n'est-il pas le plus connu, le mieux pratiqué par les femmes? Avez-vous jamais éludié l'allure, la pose, la disinvoltura d'un mensonge? Examinez!
31me Desmarets élait assise dans le coin droit de sa voiture, et son mari dans le coin gauche. Ayant su se remettre de son émotion, en sortant du bal, M*»*^ Jules affectait une contenance calme. Son mari ne lui avait rien dit, et ne lui disait rien encore. Jules regardait par la portière les pans noirs des maisons silencieuses devant lesquelles il passait; mais tout à coup, comme poussé par une pensée déterminante, en tournant un coin de rue, il examina sa femme qui semblait avoir froid, malgré la pelisse doublée de fourrure dont elle élait enveloppée. Il lui trouva un air pensif, et peut-être élait-elle réellement pensive. De toutes les choses qui se communiquent, la réflexion et la gravité sont les plus contagieuses.
— (^)u'est-ce que M. de Maulincour a donc pu te dire pour t'afl'ecler aussi vivement? demanda Jules. Et que veut-il donc que j'aille apprendre chez lui?
— Mais il ne pourra rien te dire chez lui que je ne te dise maintenant, répondit-elle.
Puis, avec cette finesse féminine qui déshonore toujours un peu la vertu, M"" Jules attendit une autre question.
Le mari retourna la tête vers les maisons et continua ses études sur les portes cochères. Une interrogation de plus n'était-elle pas un soupçon, une défiance? Or soupçonner une femme est un crime en amour. Jules avait déjà tué un homme sans avoir douté de sa femme.
Clémence ne savait pas tout ce qu'il y avait de passion vraie, de réflexions profondes dans le silence de son mari , comme Jules ignorait le drame admirable qui serrait le cœur de sa Clémence. Et la voiture d'aller dans Paris silencieux, emportant deux époux, deux amants qui s'idolâtraient, et qui, doucement appuyés, réunis sur des coussins de soie, étaient néanmoins séparés par un abime. Dans ces élégants coupés qui reviennent du bal, entre minuit et deux heures du matin, que de scènes bizarres ne se passe-t-il pas, en s'en tenant aux coupés dont les lanternes éclairent et la rue et la voiture; ceux dont les glaces sont claires; enfin les coupés de l'amour légitime, où les couples peuvent se quereller
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sans avoir peur d'être vus par les passants, parce que l'état civil donne le droit de bouder, de battre, d'embrasser une femme en voiture et ailleurs, partout. Aussi combien de secrets ne se révèle-t-il pas aux fantassins nocturnes, à ces jeunes gens venus au bal en voiture, mais obligés, par quelque cause que ce soit, de s'en aller à pied !
C'était la première fois que Jules et Clémence se trouvaient ainsi chacun dans leur coin. Le mari se pressait ordinairement près de sa femme.
— Il fait bien froid... dit M™« Jules.
Mais le mari n'entendit point, il étudiait toutes les enseignes noires au-dessus des boutiques.
— Clémence, dit-il enfin, pardonne-moi la question que je vais t'adrcsscr.
Et il se rapprocha, la saisit par la taille et la ramena près de lui.
— Mon Dieu, nous y voici!... pensa la pauvre femme.
— Eh bien ! reprit-elle en allant au-devant de la question, tu veux apprendre ce que me disait 31. de Maulincour? Je te le dirai, Jules; mais ce ne sera point sans terreur. Est-ce que nous pouvons avoir des secrets l'un pour l'autre? Depuis un moment je te vois luttant entre la conscience de notre amour et des craintes vagues : notre conscience n'est-elle pas claire et tes soupçons ne te semblent-ils pas bien ténébreux? Pourquoi ne pas rester dans la clarté qui plaît? Quand je t'aurai tout raconté, lu désireras en savoir davantage; et cependant je ne sais moi-même ce que cachent les étranges paroles de cet homme. Eh bien! peut-être y aura-t-il alors entre vous deux quelque fatale affaire. J'aimerais bien mieux que nous oubliassions tous deux ce mauvais moment. Mais, dans tous les cas, juremoi d'attendre que cette singulière aventure s'explique naturellement. M. de Maulincour m'a déclaré que les trois accidents dont tu as entendu parler : la pierre tombée sur son domestique, sa chute en cabriolet, et son duel à propos de M^^ de Serizy, étaient relTet d'une conjuration que j'avais tramée contre lui. Puis il m'a menacée de l'expliquer l'intérêt qui me porterait à l'assassiner. Comprends-tu quelque chose à tout cela? Mon trouble est venu de l'impression que m'ont causée la vue de sa figure empreinte de folie, ses yeux hagards et ses paroles violemment entrecoupées par une émotion intérieure. Je l'ai cru fou. Voilà tout. Maintenant je ne serais pas femme si je ne m'étais point aperçue que, depuis un an, je suis devenue, comme on dit, la passion de M. de .Maulincour. Il ne m'a jamais vue qu'au bal, il ne m'a jamais parlé qu'au bal, et ses propos étaient insignifiants, comme tous ceux que l'on tient au bal. Peut-être veut-il nous désumr pour me trouver un jour seule et sans défense! Tu vois
bien? Déjà les sourcils se froncent! Oh ! je hais cordialement le monde. Nous sommes si heureux sans lui, pourquoi donc l'aller chercher? Jules, je l'en supplie, promets-moi d'oublier tout ceci. Demain, nous apprendrons sans doute que M. de Maulincour est devenu fou.
— Quelle singulière chose!... se dit Jules en descendant de voiture sous le péristyle deson escalier.
Il tendit les bras à sa femme, et tous deux montèrent dans leurs appartements.
Pour développer cette histoire dans toute la vérité de ses détails, pour en suivre le cours dans toutes ses sinuosités, il faut ici divulguer quelques secrets de l'amour, se glisser sous les lambris d'une chambre à coucher, non pas effrontément, mais à la manière duïrilbydeCliarlesNodier, n'effaroucher ni Dougal, ni Jeannie, n'effaroucher personne, être aussi chaste que veut l'être notre noble langue française, aussi hardi que l'a été le pinceau de Gérard dans son tableau de Daphnis et Chloé : problème difficile à qui n'a jamais manié la brosse, à qui connaît peu la langue française.
La chambre à coucher de M°" Jules était un lieu sacré. Elle, son mari, la femme de chambre pouvaient seuls y entrer. L'opulence a de beaux privilèges, et les plus enviables sont ceux qui permettent de développer les sentiments dans toute leur étendue; de les féconder par l'accomplissement de leurs mille caprices; de les environner de cet éclat qui les agrandit, de ces recherches qui les purifient, de ces délicatesses qui les rendent plus attrayants.
Si vous haïssez les dîners sur l'herbe et les repas mal servis; si vous éprouvez quelque plaisir à voir une nappe damassée éblouissante de blancheur, un couvert de vermeil, des porcelaines d'une exquise pureté, une table bordée d'or, riche de ciselures, éclairée par des bougies diaphanes; puis, sous des globes d'argent armoriés, les miracles de la cuisine la plus recherchée; alors, pour être conséquent, vous devez laisser la mansarde en haut des maisons, lesgrisettes dans la rue; abandonner les mansardes, les grisettes, les parapluies, les socques articulés aux gens qui paient leur dîner avec des cachets; puis, vous devez comprendre l'amour comme un principe qui ne se développe dans toute sa grâce que sur les tapis de la Savonnerie, sous la lueur d'opale d'une lampe marmorine, entre des murailles discrètes et revêtues de soie, devant un foyer doré, dans une chambre garantie du bruit des voisins, de la rue, de tout par des persiennes, par des volets, par d'ondoyants rideaux. Il vous faut des glaces dans lesquelles les formes se jouent, et qui répèlent à l'infini la femme que l'on voudrait multiple, et que l'amour multiplie souvent; puis des divans bien bas; puis un lit qui, semblable à un secret, se laisse
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deviner sans être montré ; puis, dans celle chambre haute d'étage, des fourrures pour les pieds nus, des bougies sous verre au milieu des mousselines drapées, pour h're à loulc heure de nuit; et des (leurs qui n'enlèlent pas, el des toiles dont Anne d'Autriche se serait contentée.
M""» Jules avait réalise ce délicieux programme, mais ce n'était rien. Toute femme de goût pouvait en faire autant, quoique, néanmoins, il y ait dans Tarrangemenlde ces choses un cachet de personnalité qui donne à tel ornement, à tel détail, un caractère inimitable. Aujourd'hui, plus que jamais, règne le fanatisme de l'individualité. Plus nos lois tendront à une impossible égalité, plus nous nous en écarterons par les mœurs. Aussi les personnes riches commencent-elles, en France, à devenir plus exclusives dans leurs goûts etdans les choses qui leur appartiennent, qu'elles ne l'ont été depuis trente ans.
M'»'= Jules savait à quoi l'engageait ce programme, et avait tout mis chez elle en harmonie avec un luxe qui allait si bien à l'amour. Car les quinze cents francs et ma Sophie, ou la passion dans la chaumière, sont des propos d'affamés auxquels le pain bis suffit d'abord, mais qui, devenus gourmets s'ils aiment réellement, finissent par regretter les richesses de la gastronomie. L'amour a le travail et la misère en horreur. Il aime mieux mourir que de vivoter.
La plupart des femmes, en rentrant du bal, impatientes de se coucher, jettent autour d'elles leurs robes, leurs fleurs fanées, des bouquels dont l'odeur s'est Uétrie; elles laissent leurs petits souliers sous un fauteuil, marchent sur les cothurnes flollanls; ôtent leurs peignes, déroulent leurs tresses sans soin d'elles-mêmes. Peu leur importe que leurs maris voient les agrafes, les doubles épingles, les artificieux" crochets qui soutenaient les élégants édifices de la coiffure ou de la parure. Alors plus de mystères, tout tombe devant le mari; plus de fard pour le mari ; le corset, la plupart du temps, corset plein de précautions, reste là, si la femme de chambre trop endormie oublie de l'emporter. Enfin les bouffants de baleine, les entournures garnies de taffetas gommé, les chiffons menteurs, les cheveux vendus par le coiffeur, toute la fausse femme est là, éparse. Disjecta niembra poetœ, la poésie artificielle tant admirée par ceux pour qui elle avait été conçue, élaborée, embarrasse tous les coins. Alors, à l'amour d'un mari qui bâille, se présente une femme vraie qui bâille aussi, qui vient dans un désordre sans élégance, coiffée de nuit avec un bonnet fripé, celui de la veille, celui du lendemain.
— Car , après tout , monsieur , si vous voulez un joli bonnet de nuit à chiffonner tous les soirs, augmentez ma pension.
Et voilà la vie telle qu'elle est. Une femme est |
toujours vieille cl déplaisante à son mari , mais toujours pimpante, élégante et parée pour l'autre, pour le rival de tous les maris, pour le monde qui calomnie ou déchire toutes les femmes.
Inspirée par un amour vrai, car l'amour a, comme Icsautresélrcs, l'instinct desa conservation, 31"'" Jules agissait tout autrement, et trouvait, dans les constants bénéfices de son bonheur, la force nécessaire d'accomplir ces devoirs minutieux dont il ne faut jamais se relâcher, parce qu'ils perpétuent l'amour. Ces soins, ces devoirs, ne procèdent-ils pas d'ailleurs d'une dignité personnelle qui sied à ravir? Ne sont-ce pas des flatteries? N'est-ce pas respecter en soi l'être aimé? Donc M™" Jules avait interdit à son mari l'entrée du cabinet où elle quittait sa toilette de bal, et n'en sortait que vêtue pour la nuit, mystérieusement parée pour les mystérieuses fêtes de son cœur.
En venant dans cette chambre, toujours élégante et gracieuse, Jules y voyait une femme coquettement enveloppée dans un élégant peignoir, les cheveux simplement tordus en grosses tresses sur la tête, car, n'en redoutant pas le désordre, elle n'en ravissait à l'amour ni la vue, ni le toucher; une femme toujours plus simple, plus belle alors qu'elle ne l'était pour le monde; une femme qui s'était ranimée dans l'eau , et dont tout l'artifice consistait à être plus blanche que ses mousselines, plus fraîche que le plus frais parfum, plus séduisante que la plus habile courtisane, enfin toujours tendre, et partant, toujours aimée.
Cette admirable entente du métier de femme fut le grand secret de l'impératrice Joséphine pour, plaire à Napoléon, comme il avait été jadis celui de Césonie pour Caïus Caligula, de Diane de Poitiers pour Henri II. Mais s'il fut largement productif pour les femmes qui comptaient sept ou huit lustres , quelle arme entre les mains de jeunes femmes! Alors un mari subit avec délices tous les bonheurs de sa fidélité.
Or, en rentrant après celle conversation, qui l'avait glacée d'effroi , et qui lui donnait encore les plus vives inquiétudes, 31""" Jules prit un soin particulier de sa toilette de nuit. Elle voulut se faire et se; fit ravissante. Elle avait serré la batiste du peignoir, enlr'ouvcrt son corsage, laissé tomber ses cheveux noirs sur ses épaules rebondies; son bain parfumé lui donnait une senteur enivrante; ses pieds nus étaient dans des pantoufles de velours violet. Forte de ses avantages, elle vint à pas menus, mit ses mains sur les yeux de Jules, qu'elle trouva pensif, en robe de chambre, le coude appuyé sur la cheminée, un pied sur la barre; puis elle lui dit à l'oreille en l'échauffant de son haleine, et le touchant du bout des dents :
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— A quoi pensez-vous?
Et le serrant avec adresse, elle l'enveloppa de ses bras, pour l'arrachera ses mauvaises pensées; car la femme qui aime a toute l'intelligence de son pouvoir; et, plus elle est vertueuse, plus agissantes sont ses coquetteries.
— A loi!... répondil-il.
— A moi seule ?
— Oui...
— Oh ! voilà un oui bien hasardé.
Puis ils se couchèrent.
En s'endormant, M'"^ Jules se dit :
— Décidément M. de Maulincour sera la cause de quelque malheur !... Jules est préoccupé, disirait, et garde des pensées qu'il ne me dit pas...
Il était environ trois heures du matin lorsque M™e Jules fut réveillée par un pressentiment qui l'avait frappée au cœur pendant son sommeil. Elle eut une perception à la fois physique et morale de l'absence de son mari. Elle ne sentait plus là le bras que Jules lui passait sous la léle, ce bras dans lequel elle dormait heureuse, paisible, depuis cinq années, et qu'elle ne fatiguait jamais.
Puis une voix lui avait dit : — Jules souffre, Jules pleure...
Elle leva la tête , se mit sur son séant, trouva la place de son mari froide , et l'aperçut assis devant le feu, les pieds sur le garde-cendre, la tête appuyée sur le dos d'un grand fauteuil. 11 avait des larmes sur les joues.
Elle se jeta vivement à bas du lit, et sauta d'un bond sur les genoux de son mari.
— Jules, qu'as-tu?... souffres- tu?., parle!., dis! dis-moi !
En un moment elle lui jeta cent paroles qui exprimaient la tendresse la plus profonde. Jules se mit aux pieds de sa femme, lui baisa les genoux, les mains, et lui répondit, en laissant échapper de nouvelles larmes :
— Machère Clémence,jesuis bien malheureux!... Ce n'est pas aimer que de se défier de sa maîtresse, et tu es ma maîtresse : je l'adore en le soupçonnant... Les paroles que cet homme m'a dites ce soir m'ont frappé au cœur; elles y sont restées malgré moi pour me bouleverser. II y a là-dessous quelque mystère. Enfin, j'en rougis, tes explications ne m'ont pas satisfait. Ma raison me jette des lueurs que mon amour me fait repousser... C'est un affreux combat. Pouvais-je rester là, près de loi , tenant ta tète en y soupçonnant des pensées qui me seraient inconnues ?
— Oh ! je te crois ! je te crois ! lui cria-t-il vivement en la voyant sourire avec tristesse , et ouvrir la bouche pour parler. Ne me dis rien, ne me reproche rien ! De toi , la moindre parole me tuerait.
D'ailleurs pourrais-tu me dire une seule chose que je ne me sois dite depuis trois heures? Oui, depuis trois heures, je suis là, te regardant dormir, si calme , si belle ! admirant ton front si pur et si paisible. Oh ! oui , lu m'as toujours dit toutes les pensées, n'est-ce pas ? Je suis seul dans ton âme ?... En te contemplant, en plongeant mes yeux dans les tiens , j'y vois bien tout. Ta vie est toujours aussi pure que ton regard est clair. Non, il n'y a pas de secret derrière cet œil si transparent.
Il se souleva , et la baisa sur les yeux.
— Laisse-moi l'avouer que depuis cinq ans ce qui grandissait chaque jour mon bonheur , c'était de ne te savoir aucune de ces affections naturelles qui prennent toujours un peu sur l'amour. ïu n'avais ni sœur , ni père , ni mère , ni compagne , et je n'étais alors ni au-dessus , ni au-dessous de personne, dans ton cœur : j'y étais seul. Clémence, répèle-moi toutes les douceurs d'âme que tu m'as si souvent dites, ne me gronde pas, console-moi , je suis malheureux. J'ai certes un soupçon odieux à me reprocher, et toi lu n'as rien dans le cœur qui le brûle! 31a bicn-aimée , dis , pouvais-je rester ainsi près de loi ? Comment deux lêles qui sont si bien unies demeurcraicnl-elk'S sur le même oreiller quand l'une d'elles souffre et que l'autre est tranquille....
— A quoi penses-lu donc? s'écria-l-il brusquement en voyant Clémence songeuse, interdite, et qui ne pouvait retenir des larmes.
— Je pense à ma mère !... répondit-elle d'un ton grave. Tu ne connais pas, Jules, la douleur d'une femme obligée de se souvenir des adieux mortuaires de sa mère, en entendant la voix, la plus douce des musiques, et de songer à la solennelle pression de ses mains glacées en sentant la caresse des tiennes en un moment où tu m'accables des témoinages de ton délicieux amour.
Elle releva son mari, le prit, l'élreignit avec une force nerveuse bien supérieure à celle d'un homme, lui baisa les cheveux, et le couvrit de larmes...
— Ah ! je voudrais être hachée vivante pour loi ! Dis-moi bien que je te rends heureux , que je suis, pour toi, la plus belle des femmes, que je suis mille femmes pour toi!... Mais lu es aimé comme nul homme ne le sera jamais.... Je ne sais pas ce que veulent dire les mots devoir et vertu; je l'aime pour loi , je suis heureuse de l'aimer, et je t'aimerai toujours, jusqu'à mon dernier souffle. J'ai quelque orgueil de mon amour; je me crois destinée à n'éprouver qu'un senliment dans ma vie. Ce que je vais te dire est affreux , peut-être, mais je suis contente de ne pas avoir d'enfant, et je n'en souhaite pas. Je me sens plus épouse que mère. Eh bien ! as-tu des craintes ? Ecoule-moi, mon amour, promels-moi d'où-
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blicr, non pas cette heure mêlée de tendresse et de doutes, mais les paroles de ce fou. Jules, je le veux : promets-moi de ne le point voir, de ne point aller chez lui. J'ai la conviction que si lu fais un seul [)as de plus dans ce dédale, nous roulerons dans un abîme, où je périrai , mais en ayant ton nom sur les lèvres, et ton cœur dans mon coeur. Pourquoi me mets-tu donc si haut dans ton cœur, et si bas en réalité? Comment! toi qui fais crédit à tant de gens de leur fortune, tu ne me ferais pas l'aumône d'un soupçon, et pour la première occasion dans ta vie où tu peux me prouver une foi sans bornes , tu me détrônerais de ton cœur! Entre un fou et moi , c'est le fou que lu crois. Oh! Jules !...
Elle s'arrêta , chassa ses cheveux qui retombaient sur son front et son cou; puis, d'un accent déchirant, elle ajouta :
— J'en ai trop dit, un mot devait suffire. Si ton âme et ton front conservent un nuage, quelque léger qu'il puisse être, sache-le bien... j'en mourrais!...
Elle ne put réprimer un frémissement, et pâlit.
— Oh ! je tuerai cet homme!... se dit Jules en saisissant sa femme et la portant dans son lit :
— Dormons en paix, mon ange, reprit il, j'ai tout oublié, je te le jure...
Clémence s'endormit sur cette douce parole, plus doucement répétée. Puis, Jules, la regardant endormie, se dit :
— Elle a raison, quand l'amour est si pur, un soupçon le flétrit. Pour cette âme si fraîche, pour cette fleur si tendre, une flétrissure, oui, ce doit être la mort...
Quand enlredeux êtres pleins d'affection l'un pour l'autre , et dont la vie s'échange à tout moment , un nuage est survenu ; quoique ce nuage se dissipe, il laisse dans les âmes quelques traces de son passage. Alors , ou la tendresse devient plus vive , comme la terre est plus belle après la pluie; ou la secousse retentit encore , comme un lointain tonnerre dans un ciel pur : il est impossible de se retrouver dans sa vie antérieure , et il faut que l'amour croisse ou diminue.
Au déjeuner, M. et M™« Jules eurent l'un pour l'autre de ces soins dans lesquels il entre un peu d'affectation. C'étaientde ces regards pleins d'une gaieté presque forcée, et qui semblent être l'effort de gens empressés à se tromper eux-mêmes. Jules avait des doutes involontaires ; et sa femme, des craintes certaines. Néanmoins, sûrs l'un de l'autre, ils avaient dormi. Cet état de gêne était-il dû à un défaut de foi, au souvenirde leur scène nocturne? Ils ne le savaient pas eux-mêmes. Mais ils s'étaient aimés, ils s'aimaient trop purement pour que l'impression, à la fois cruelle et bienfaisante, de celle nuit ne laissât pas quelques traces dans leurs âmes ; alors , ja-
loux tous deux de les faire disparaître et voulant revenir tous les deux le premier l'un à l'autre, ils ne pouvaient s'empêcher de songer à la cause première d'un premier désaccord.
Pour des âmes aimantes , ce ne sont pas des chagrins ; la peine est loin encore ; mais c'est une sorte de deuil dilïïcileà peindre. S'il y a des rapports entre les couleurs et les agitations de l'âme, si, comme l'a dit l'aveugle de I-ocke, l'écarlalc doit produire à la vue les effets produits dans l'ouïe [)ar une faidare, il peut être permis de comparer à des teintes grises cette mélancolie de contre-coup. Jlais l'amour attristé , l'amour auquel il reste un sentimcnl vrai de son bonheur momentanément troublé, donne des voluptés qui, tenant à la peine et à la joie , sont toutes nouvelles. Jules étudiait la voix de sa femme, il en épiait les regards avec le sentiment jeune qui l'animait dans les premiers moments de sa passion pour elle. Alors les souvenirs de cinq atinées tout heureuses, la beauté de Clémence, la naïveté de son amour, effacèrent promptement les derniers vertiges d'une intolérable douleur.
Ce lendemain était un dimanche, jour où il n'y avait ni Bourse, ni affaires, et alors les deux époux passèrent lajournée ensemble, se mettant plus avant au cœur l'un de l'autre qu'ils n'y avaient jamais été, semblables à deux enfants qui, dans un moment de peur, se serrent, se pressent et se lieiment, s'unissanl ainsi par instinct. Il y a dans la vie à deux de ces journées complètement heureuses, dues au hasard, et qui ne se rallachent ni à la veille ni au lendemain, fleurs éphémères. Jules et Clémence en jouirent délicieusement, comme s'ils eussent pressenti que c'était la dernière journée de leur vie amoureuse.
Quel nom donner à celle puissance inconnue qui fait hâter le pas des voyageurs sans que l'orage se soit encore manifesté ; qui fait resplendir de vie et de beauté le mourant quelques jours avant sa mort, et lui inspire les plus riants projets; qui conseille au savant de hausser sa lampe nocturne au moment où elle i'éclaire parfaitement ; qui fait craindre à une mère le regard trop profond jeté sur son enfant par un homme perspicace?.... Nous subissons tous cette influence, dans les pelites comme dans les grandes catastrophes de notre vie, et nous ne l'avons encore ni nommée ni étudiée; c'est plus que le pressentiment et ce n'est pas la vision.
Tout alla bien jusqu'au lendemain.
Le lundi, Jules Desmarels, obligé d'élreà la Bourse à son heure accoutumée, ne sortit pas sans aller, suivant son habitude, demander à sa femme si elle voulait protiter de sa voiture.
— Non, dit-elle, il fait trop mauvais temps pour se promener.
SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE
En effet, il pleuvait à verse.
Il était environ deux heures et demie quand M. Desmarets se rendit au parquet et au trésor.
A quatre heures, en sortant de la Bourse, il se trouva nez à nez devant M. de 3Iaulincour, qui l'attendait là avec la pertinacité que donnait la haine et la vengeance.
— Monsieur, j'ai des renseignements importants à vous communiquer, dit rolTicier prenant l'agent de change par le bras. Écoutez, je suis un homme trop loyal pour avoir recours à des lettres anonymes qui troubleraient votre repos, j'ai préféré vous parler. Enfin, croyez que s'il ne s'agissait pas de ma vie, je ne m'immiscerais, certes, en aucune mar)ière dans les affaires d'un ménage, quand même je pourrais m'en croire le droit.
— Si ce que vous avez à me dire concerne M™^ Desmarets, répondit Jules, je vous prierai, monsieur, de vous taire.
— Si je me taisais, monsieur, vous pourriez voir avant peu M'"^ Jules sur les bancs de la cour d'assises, à côté d'un forçat! Faut-il me taire maintenant?...
Jules pâlit, mais sa belle figure reprit prompfement un calme faux ; et entraînant l'ofïîcier sous un des auvents de la Bourse provisoire où ils se trouvaient alors, il lui dit d'une voix que voilait une profonde émotion intérieure :
— Monsieur, je vous écouterai ; mais il y aura entre nous un duel à mort, si...
— Oh ! j'y consens ! s'écria M. de Blaulincour, car j'ai pour vous la plus grande estime. Vous parlez de mort, monsieur? vous ignorez sans doute que votre femme m'a peut-être fait empoisonner samedi soir; car, depuis avant-hier, il se passe en moi quelque chose d'extraordinaire : mes cheveux me distillent intérieurement, à travers le crâne, et la fièvre, et une langueur mortelle; or, je sais qui a touché à mes cheveux pendant le bal.
Alors M, de Maulincour raconta, sans en omettre un seul fait, et son amour platonique pour 31"" Jules, et les détails de l'aventure contenue dans les deux premiers chapitres de cette histoire.
Tout le monde Teùt écoutée avec autant d'attention que l'agent de change; mais le mari de M™'= Jules avait le droit d'en être plus étonné que qui que ce soit au monde. Là se déploya son caractère : il fut plus surpris qu'abattu. Devenu juge, et juge d'une femme adorée, il trouva dans son âme la droiture du juge, comme il en prit l'inflexibilité. Amant encore, il songea moins à sa vie brisée qu'à celte femme; il écouta, non sa propre douleur, mais la voix lointaine qui lui criait :
Clémence ne saurait mentir! Pourquoi te trahirait-elle?
— Monsieur, dit l'officier aux gardes en terminant, certain d'avoir reconnu, samedi soir, dans M. de Funcal,ce Ferragus que la police croit mort, j'ai mis aussitôt sur ses traces un homme intelligent. En revenant chez moi, je me suis souvenu, par un heureux hasard, dunomdeJI'^'^^Ieynardie, cilédans la lettre de cette Ida, la maîtresse présumée démon persécuteur; et, muni de ce seul renseignement, mon émissaire me rendra promplemenl compte de cette épouvantable aventure, car il est plus habile à découvrir la vérité que ne l'est la police elle-même.
— Monsieur, répondit l'agent de change, je ne saurais vous remercier de cette confidence. Vous m'armoncez des preuves, des témoins, je les attendrai. Je poursuivrai courageusement la vérité dans cette affaire étrange, mais vous me permettrez de douter jusqu'à ce que l'évidence des faits me soit prouvée. En tout cas, vous aurez satisfaction, car vous devez comprendre qu'il nous en faut une.
M. Jules revint chez lui.
— Qu'as tu, Jules? lui dit sa femme, tu es pâle à faire peur !...
— Le temps est froid, dit-il en marchant d'un pas lent dans cette chambre où tout parlait de bonheur et d'amour, cette chambre si calme, où se préparait une tempête meurtrière.
— Tu n'es pas sortie aujourd'hui?... reprit-il machinalement en apparence, mais poussé sans doute à faire cette question par la dernière des mille pensécsqui s'étaient secrètement enroulées dans une méditation lucide, quoique précipitamment activée par la jalousie.
— Non, répondit-elle avecun faux accent de candeur.
En ce moment Jules aperçut dans le cabinet de toilette de sa femme quelques gouttes d'eau sur le chapeau de velours qu'elle mettait le matin. M, Jules était un homme violent, mais aussi plein de délicatesse, et il lui répugna de placer sa femme en face d'un démenti : dans une telle situation, tout doit être fini pour la vie entre certains êtres. Cependant ces gouttes d'eau furent comme une lueur qui lui déchira la cervelle. Il sortit de sa chambre, descendit à la loge, et dit à son concierge, après s'être assuré qu'il était seul :
— Fouquereau, cent écus de renie si tu dis vrai, chassé si tu me trompes, et rien si, m'ayant dit la vérité, tu parles de ma question et de la réponse.
Il s'arrêta pour bien voir son concierge qu'il attira sous le jour de la fenêtre, et reprit ;
— Madame est-elle sortie ce malin?...
— Madameesl sortie à trois heures moins un quart, et je crois l'avoir vue rentrer il y a une demi-heure.
— Cela est vrai, sur ton honneur ?
— Oui, monsieur.
SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE
— Tu auras la renie que je l'ai prorjiisc; cl si lu parles, souviens-toi de ma promesse; alors, lu perdrais loul.
Jules revinl chez sa femme.
— CIcinoncc, lui dil-il, j'ai besoin de mettre un peu d'ordre dans mes comptes de maison, ne t'ofl'ense donc pas de ce que je vais te demander. Ne t'ai-je pas remis quarante mille francs depuis le commencement de l'année ?
— Plus, dit-elle. Quarante-sept.
— En trouverais-tu bien l'emploi ?
— Mais oui, dit-elle, j'avais à payer plusieurs mémoires de l'année dernière...
— Je ne saurai rien ainsi, se dit-il, je m'y prends mal.
En ce momenlle valet de chambre de Jules entra, et lui remit une lettre.
11 l'ouvrit par contenance, et la lut avec avidité lorsqu'il eut jeté les yeux sur la signature.
te Monsieur,
« Dans l'intérêt de votre repos et du nôtre, j'ai
»! pris le parti de vous écrire sans avoir l'avantage
« d'être comme de vous; mais ma position, mon
«1 âge, et la crainte de quelque malheur me forcent
« à vous prier d'avoir de l'indulgence dans une con-
« joncture fâcheuse où se trouve notre famille déso-
« lée. M. Auguste de Maulincour nous a donné
<t depuis quelques jours des preuves d'aliénation
« mentale, et nous craignons qu'il ne trouble le
«t bonheur dont vous jouissez par des chimèresdont
«1 il nous a entretenus , monsieur le commandeur
<( de Pamiers et moi, pendant un premier accès de
« fièvre. Nous vous prévenons donc de sa maladie,
« sans doute guérissable encore. Elle a des effets si
Il graves et si importants pour l'honneur de notre
a famille et l'avenir de mon petit-fils, que je compte
o sur votre entière discrétion. Si monsieur le com-
»t mandeur ou moi, monsieur, avions pu nous trans-
a porter chez vous , nous nous serions dispensés
« de vous écrire; mais je ne doute pas que vous
tt n'ayez égard à la prière qui vous est faite ici par
it une mère de brûler cette lettre.
« Agréez l'assurance de ma parfaite considéra-
« lion ,
u. Barosne ue Maulincobr, née de Riecx. »
— Que de tortures! s'écria Jules.
— Mais que se passe-t-il donc en toi? dit sa femme en témoignant une vive anxiété.
— J'en suis arrivé, répondit Jules, âme demander si c'est loi qui me fais parvenir cet avis pour dissiper mes soupçons, reprit-il en lui jetant la lettre. Ainsi juge de mes souffrances!...
— Le malheureux!... dit M""' Jules, en laissant tomber le papier. Je le plains, quoiqu'il me fasse bien du mal.
— Tu sais donc qu'il m'a parlé?
— Ah! tu l'as été voir malgré ta parole! dit-elle frappée de terreur.
— Clémence, notre amour est en danger de périr, et nous sommes en dehors de toutes les lois ordinaires de la vie, laissons dune les [»etites considéralions au milieu des grands périls. Écoule! dis-moi pourquoi lu es surliece matin. Les femmes se croient le droit de nous faire quelquefois de petits mensonges. Ne se plaisent-elles pas souvent à nous cacher des plaisirs qu'elles nous préparent? Tout à l'heure, tu m'as dit un mot pour un autre, sans doule; un non pour un oui !...
Il entra dans le cabinet de toilette, et en rapporta le chapeau.
— Tiens, vois! Sans vouloir faire le Bartholo, le jaloux, ton chapeau t'a trahie. Ces taches ne sontelles pas des gouttes de pluie? Donc tu es sortie en fiacre, et tu as reçu ces gouttes d'eau, soit en allant chercher une voiture, soit en entrant dans la maison où tu as élé, soit en la quittant. Mais une femme peut sortir de chez elle fort innocemment, même après avoir dit à son mari qu'elle ne sortirait pas. Il ya tant de raisons pour changer d'avis ! Avoir des caprices, n'est-ce pas un de vos droits? Vous n'êtes pas obligées à être conséquentes avec vous-mêmes. Tu auras oublié quelque chose : un service à rendre, une visite, ou quelque bonne action à faire. Mais rien n'empêche une femme de dire à son mari ce qu'elle a fait. On ne rougit jamais dans le sein d'un ami. Eh bien! ce n'est pas le mari jaloux qui te parle, ma Clémence, c'est l'amant , c'est l'ami, le frère.
Il se jeta passionnément à ses pieds.
— Parle, non pour te justifier, mais pour calmer d'horribles souffrances ! Je sais que lu es sortie ! Eh bien! qu'as-tu fait? où as-tu été?
— Oui, je suis sortie, Jules, répondit-elle d'une voix altérée, quoique son visage fût calme. Mais ne me demande rien de plus. Attends avec confiance, sans quoi tu te créeras des remords éternels. Jules, mon Jules, la confiance est la vertu de l'amour! Je te l'avoue, en ce moment je suis trop troublée pour te répondre, mais je ne suis point une femme artificieuse, et je t'aime ; tu le sais !
— Au milieu de tout ce qui peut ébranler la foi d'un homme, en éveiller la jalousie, car je ne suis donc pas le premier dans ion cœur, je ne suis donc pas toi-même... Eh bien, Clémence, j'aime encore mieux te croire, croire en ta voix, croireen les yeux! Si lu me trompes, tu mériterais...
— Oh! mille morts, dit-elle en l'interrompant.
SCENES DE LA VIE PARISIENNE
— Moi je ne te cache aucune de mes pensées, et toi, tu...
— Chut ! dit-elle, notre bonheur dépend de notre mutuel silence.
— Ah! je veux tout savoir! s'écria-t-il dans un violent accès de rage.
En ce moment des cris de femme se firent entendre, et les glapissements de cette petite voix aigre arrivèrent de l'antichambre jusqu'aux deux époux.
— J'entrerai, je vous dis! criait-on. Oui, j'entrerai, je veux la voir, je la verrai !..,
Jules et Clémence se précipitèrent dans le salon et ils en virent bientôt les portes s'ouvrir avec violence. Puis, une jeune femme se montra tout à coup, suivie de deux domestiques, qui dirent à 31. Jules :
— 3Ionsieur, cette femme veut entrer ici malgré nous. Nous lui avons déjà dit que madame n'y était pas. Elle nous a répondu qu'elle savait bien que madame avait sorti, mais qu'elle venait de la voir rentrer; et elle nous menace de rester à la porte de l'hôtel jusqu'à ce qu'elle ait parlé à madame.
— Retirez-vous, dit M. Desmarets à ses gens.
— Que voulez-vous, mademoiselle?ajoula-t-il en se tournant vers l'inconnue.
Cette demoiselle était le type d'une nature de femme qui ne se rencontre qu'à Paris. Elle se fait à Paris, comme la boue, comme le pavé de Paris, comme l'eau de la Seine se fabrique à Paris, dans de grands réservoirs à travers lesquels Ducommun la filtre dix fois avant de la livrer aux carafes à facettes où elle scintille et claire et pure, defangeusequ'elle était : aussi est-ce une créature véritablement originale. Vingt fois saisie par les crayons du peintre, par le pinceau d'Henri Monnier, par la plombagine de Géniole, elle échappe à toutes les analyses, parce qu'elle est insaisissable dans tous ses modes, comme l'est la nature, comme l'est Paris. En effet, elle ne tient au vice que par un rayon, et s'en éloigne par les mille autres points de la circonférence sociale. D'ailleurs elle ne laisse deviner qu'un trait de son caractère, et c'est le seul qui la rend blâmable : ses belles vertus sont cachées; son naïf dévergondage, elle en fait gloire. Aussi parlout incomplète, même dans l'Ane mort et la Femme guillotinée, où elle a été mise en scène avec toutes ses poésies, ne scra-l-clle jamais vraie que dans son grenier, parce qu'elle sera toujours,autrepart,ou calomniée ou flattée; riche, elle se vicie; pauvre, eileest incomprise. Et cela ne saurait èlre autrement ! Elle a trop de vices et trop de bonnes qualités; elle est trop près d'une asphyxie sublime ou d'un rire flétrissant; elle est trop belle et trop hideuse: elle personnifie trop bien Paris auquel elle fournil des portières édentées, des laveuses de linge, des balayeuses, des mendiantes; parfois des comtesses impertinentes, des actrices admirées, des
cantatrices applaudies; elle a même donné jadis deux quasi-reines à la monarchie.
C'était enfin la grisetle de Paris, mais la grisette dans toute sa splendeur : la grisette en fiacre, heureuse, jeune, belle, fraîche; mais grisette, et grisette à griffes, à ciseaux, hardie comme une Espagnole, hargneuse comme une prude anglaise réclamant ses droits conjugaux; coquette comme une grande dame, plus franche et prêle à tout; une véritable lionne sortie du petit appartement dont elle avait tant de fois rêvé les rideaux de calicot rouge, le meuble en velours d'LTtrecht, la table à thé, le cabaret de porcelaine à sujets peints, la causeuse, le petit lapis de moquette, la pendule d'albâtre et les flambeaux sous verre ; la chambre jaune, le mol édredon ; bref, toutes les joies de la vie des grisetles : la femme de ménage, ancienne grisette elle-même, mais griselte à moustaches et à chevrons, les parties de spectacle , les marro/is à discrétion, les robes de soie et les chapeaux à gâcher; enfin toutes les félicités calculées au comptoir des modistes, moins l'équipage, qui n'apparaît dans les imaginations du comptoir que comme un bâton de maréchal dans les rêves du soldai. Oui, celle grisclie avait tout cela pour une affection vraie ou malgré raffcctiou vraie, comme quelques autres l'obtiennent souvent pour une heure par jour, espèce d'impôt insouciamment acquitté.
La jeune femme qui se trouvait en présence de M. et ftl""" Jules avait le pied si découvert dans sa chaussure qu'à peine voyait-on une légère ligne noire entre le tapis et son bas blanc. Cette chaussure, dont Cavarni sait si bien rendre le trait, est une grâce parliculière à la grisette parisienne ; mais elle se trahit encore mieux aux yeux de l'observateur parle soin avec lequel ses vêtements adhèrent à ses formes, qu'ils dessinent nettement. Aussi l'inconnue était-elle, pour ne pas perdre l'expression pittoresque créée par le soldat français, ficelée dans une robe verte, à guimpe, qui laissait deviner la beauté de son corsage, alors parfaitement visible; car son châle de cachemire Ternaux, tombant à terre, n'était plus retenu que par les deux bouts qu'elle gardait presque entoriillés dans ses poignets. Elle avait une figure fine, desjoues roses, un teint blanc, des yeux gris élincelanls, un front bombé, trèsproéminent, des cheveux soigneusement lissés, qui s'échappaient de son petit chapeau, en grosses boucles sur son cou.
— Je me nomme Ida, monsieur. Et si c'est là M°"= Jules, à laquelle j'ai l'avantage de parler, je venais pour lui dire tout ce que j'ai sur le cœur contre elle. C'est très-mal quand on a son affaire faite, et qu'on est comme vous êtes ici, de vouloir enlever à une pauvre fille un homme aveclequel j'ai contracté
SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE
un mariage moral, et qui parle de réparer ses torts en m'cpousant à la miicipalité. Il y a bien assez de jolis jeunes gens dans le monde, pas vrai, monsieur?...
M'"« Jules se tourna vers son mari.
— Vous me permettrez, monsieur, de ne pas en entendre davantage...
Et elle rentra dans sa chambre.
— Si cotte dame est avec vous, j'ai fait des brioches, à ce que je vois; mais tant pire. Pourquoi vientelle voir M. Ferragus tous les jours?
— Vous vous trompez, mademoiselle, dit Jules stupéfait. Ma femme est incapable...
— Ah ! vous êtes donc mariés vous devsse! dit la grisette en manifestant quelque surprise. C'est alors bien plus mal, monsieur, pas vrai, à une femme qui a le bonheur d'être mariée en légitime mariage, d'avoir des rapports avec un homme d'âge ; car enfin Henri...
— Mais quoi, Henri?... dit M. Jules en prenant Ida, et l'entraînant dans une pièce voisine pour que sa femme n'entendit plus rien.
— Eh bien ! Ferragus...
— Mais il est mort!... dit Jules.
— C'ie farce! J'ai été à Franconi avec lui hier au soir, et il m'a ramenée, comme cela se doit. D'ailleurs votre dame peut vous en donner des nouvelles? Ne ra-l-elic pas été voira trois heures? je le sais bien: je l'ai attendue dans la rue, rapporta ce qu'un aimable homme, M. Justin, que vous connaissez peut-être, un petit vieux qui a des breloques, et qui porte un corset, m'avait prévenue que j'avais une M'»^ Jules pour rivale. Ce nom-là, monsieur, est bien connu parmi les noms de guerre. Excusez, puisque c'est le vôtre; mais quand M^o Jules serait ime duchesse de la cour, Henri est si riche qu'il peut satisfaire toutes ses fantaisies. MonalTaire est de défendre mon bien, et j'en ai le droit; car, moi, je l'aime, Henri! C'est ma /rem/ève inclination, et il y va de mon amour et de mon sort à venir. Je ne crains rien, monsieur; je suis honnête, et je n'ai jamais menti, ni volé le bien de qui que ce soit. Ce serait une impératrice qui serait ma rivale, que j'irais à elle tout droit; et si elle m'enlevait mon mari futur, je me sens capable de la tuer, tout impératrice qu'elle est, parce que toutes les belles femmes sont égales, monsieur...
— Assez ! assez ! dit Jules. Où demeurez-vous ?
— Rue de la Corderie-du-Temple, n° 14, monsieur. Ida Gruget, couturière en corsets, pour vous servir, car nous en faisons beaucoup pour les messieurs.
— Et où demeure l'homme que vous nommez Ferragus?
— Mais, monsieur, dit-elle en se pinçant les lè-
vres, ce n'est d'abonl pas un homme. C'est un monsieur plus riche que vous ne l'êtes peut-être. Mais pourqiioiestco que vous me demandez son adresse quand volro feunno lu sait ? H m'a dit de ne point la donner. Est-ce que je suis obligée de vous répondre? Je ne suis, Dieu merci, ni au confessionnal ni à la police, et je ne dépends que de moi.
— Et si je vous olVrais vinj^t. Ironie, quarante mille francs pour me diie où demeure M. Ferragus?
— Ah! n, i, ni, mon petit ami, c'est fini ! dit-elle en joignant à cette singulière réponse un geste populaire. Il n'y a pas de somme qui me fasse dire cela. — J'ai l'honneur de vous saluer. — Par où s'en vat-on donc d'ici ?...
Jules atterré laissa parlir Ida, sans songer à elle. Le monde entier semblait s'écrouler sous lui; et, au-dessus de lui, le ciel tombait en éclats.
— Monsieur est servi!... lui dit son valet de chambre.
Le valetdechambre et le valet d'office attendirent dans la salle à manger pendant environ un quart d'heure, sans voir arriver leurs maîtres.
— Madame ne dînera pas, vint dire la fennne de chambre.
— Qu'y a-t-il donc, Joséphine ? demanda le valet.
— Je ne sais pas, répondit-elle. Madame pleure et va se mollre au lit. Monsieur avait sans doute une inclination en ville, et cela s'est découvert dans un bien mauvais moment, entendez-vous?... Je ne répondrais pas de la vie de madame. Tous les hommes sont si gauches! Ils vous font toujours des scènes sans aucune précaution.
— Pas du tout, reprit le valet de chambre à voix basse, c'est, au contraire, madame qui... enfin vous comprenez. Quel temps aurait donc monsieur pour aller en ville, lui qui depuis cinq ans n'a pas couché une seule fois hors de la chambre de madame, qui descend à son cabinet à dix heures, et n'en sort qu'à midi pour déjeuner? Enfin, sa vie est connue, elle est régulière, au lieu que madame file presque tous les jours à trois heures, on ne sait où.
— Et monsieur aussi.
— Mais il va à la Bourse, monsieur. Voilà pourtant trois fois que je l'avertis qu'il est servi, reprit le valet de chambre après une pause, et c'est comme si l'on parlait à un terme.
M. Jules entra.
— Où est madame?...
— Madame va se coucher, elle a la migraine, répondit la femme de chambre en prenant un air important.
M. Jules dit alors avec beaucoup de sang-froid en s'adressant à ses gens :
— Vous pouvez desservir ; je vais tenir compagnie à madame.
SCENES DE LA VIE PARISIENNE
Et il rentra chez sa femme qu'il trouva pleurant, mais étouffant ses sanglots dans un mouchoir.
— Pourquoi pleurez-vous? lui dit Jules; vous n'avez à attendre de moi ni violences ni reproches. Pourquoi me vengerais-je ? Si vous n'avez pas été fidèle à mon amour, c'est que vous n'en étiez pas digne...
— Pas digne !
Ces mots répétés s'entendirent à travers les sanglots, et l'accent avec lequel ils furent prononcés eut attendri tout autre homme que Jules.
— Pour vous tuer, il faudrait aimer plus que je n'aime peut-être, dit-il en continuant; mais je n'en aurais pas le courage, je me tuerais plutôt, moi, vous laissant à votre... bonheur, et à... à qui?
Il n'acheva pas.
— Se tuer!... cria Clémence en se jetant aux pieds de Jules et les tenant embrassés.
Mais, lui, voulut se débarrasser de celte étreinte et secoua sa femme en la traînant jusqu'à son lit.
— Laissez-moi!... dit-il.
— Non, non, Jules ! criait-elle. Si tu ne m'aimes plus, je mourrai... Veux-tu tout savoir?
— Oui!...
— Alors il la prit, la serra violemment, s'assit sur ie bord du lit, la retint entre ses jambes; puis, regardant d'un œil sec cette belle tête devenue couleur de feu, mais toute sillonnée de larmes :
— Allons, dis...
Les sanglots recommencèrent.
— Non, c'est un secret de vie et de mort ; et si je le disais, je... Non, je ne puis pas ! Grâce, Jules !
— Tu me trompes toujours...
— Ah! il n'y a plus de vous.'... dit-elle. Oui, Jules, lu peux croire que je te trompe; mais bientôt tu sauras tout...
— Mais ce Ferragus , ce forçat que tu vas voir, cet homme enrichi par des crimes, s'il n'est pas à toi, si lu ne lui appartiens...
— Oh ! Jules!...
— Eh bien ! est-ce ton bienfaiteur inconnu ? rhomme auquel nous devrions notre fortune, comme on l'a déjà dit ?
— Qui a dit cela ?
— Un homme que j'ai tué en duel.
— Oh Dieu!...
— Si ce n'est pas ton protecteur, s'il ne te donne pas de l'or, si c'est loi qui lui en porles ? Voyons ! est-ce ton frère?...
— Eh bien, dit-elle, si cela était?...
M. Desmarets se croisa les bras.
— Pourquoi me l'aurait-on caché?... reprit-il. Vous m'auriez donc trompé la mère et toi?... D'ailleurs, va-t on chez son frère tous les jours, ou presque tous les jours ? hein ?
Sa femme était évanouie à ses pieds.
— Morte !... dit il. Et si j'avais tort ?...
Il sauta sur les cordons de sonnette, appela Joséphine et mit Clémence sur le lit.
— J'en mourrai, dit M"« Jules en revenant à elle.
— Joséphine, cria 31. Desmarets, allez chercher le docteur Méo. Puis vous irez après chez mon frère, en le priant de venir le plus tôt possible.
— Pourquoi votre frère? dit Clémence.
Jules était déjà sorti.
Pour la première fois depuis cinq ans, M™^ Jules se coucha seule dans son lit, et fut contrainte de laisser entrer un médecin dans sa chambre sacrée. Ce furent deux peines bien vives. Le médecin trouva M™"^ Jules fort mal. Jamais émotion violente n'avait été plus intempestive. Il ne voulut rien préjuger, et remit au lendemain à donner son avis , après avoir ordonné quelques prescriptions qui ne furent point exécutées , les intérêts du cœur ayant fait oublier tous les soins physiques.
Vers le matin, Clémence n'avait pas encore dormi. Elle était préoccupée par le sourd murmure d'une conversation qui durait depuis plusieurs heures entre les deux frères; mais l'épaisseur des murs ne laissait arriver à son oreille aucun mot qui pût lui trahir l'objet de celte longue conférence.
M. Desmarets, le notaire, s'en alla bientôt. Alors, le calme de la nuit, puis la singulière activité de sens que donne la passion, permirent à Clémence d'entendre le cri d'une plume, et les mouvements involontaires d'un homme occupé à écrire. Ceux qui passent habituellement les nuits, et qui ont observé les différents effets de l'acoustique par un profond silence, savent que souvent un léger retentissement est facile à percevoir dans les mêmes lieux où des murmures égaux et conliims n'avaient rien de dislinctible.
A quatre heures le bruit cessa.
Clémence se leva inquiète et tremblante. Puis, pieds nus, sans peignoir, ne pensant ni à sa moiteur, ni à l'état dans lequel elle se trouvait, la pauvre femme ouvrit heureusement la porte de communication sans la faire crier. Alors elle vit son mari une plume à la main , tout endormi dans son fauteuil. Les bougies brûlaient dans les bobèches.
Elle s'avança lentement, et lut sur une enveloppe déjà cachetée :