‹ Œuvres de Balzac (volume 2)Chapitre 22 sur 55 · I.\ l'AIlOlSSE 1)K S\I>T-THOMA.S-U AQlilîT · texte numérisé non relu

I.\ l'AIlOlSSE 1)K S\I>T-THOMA.S-U AQlilîT

Mnllicur h celle dont le ))r(Mnicr nttiicliciiiCMt est mniiiK l'cfTet du scnliinciil et du yiiùl, ijuc celui de rcïTervcHceucc et du caprice.

Sans la peur du diable, Corinne eût ctc une I.aîs le seul respect liumain ne l'cû'l pas eonlcnue.

(Doctes sur hiffére^ites oPlSlo^s iif-çtes daxs r.A

sociÉTii, par mademoiselle do Suttiviery.)

Ce que l'on nomme en France le faubourg Saint- Germain n'est ni un quartier ni une secte, ni une inslitulion, ni rien qui se puisse nettement exprimer. La place Royale, le faubourg Saint-llonoré, la Chaussée-d'Anlin possèdent également des hôtels où se respire l'air du faubourg Saint-Germain. Ainsi, déjà tout le faubourg n'est pas dans le faubourg. Des personnes nées fort loin de son influence peuvent la ressentir, et s'agréger à ce monde, tandis que certaines autres qui y sont nées peuvent en être à jamais bannies. Les manières, le parler, en un mot la tradition faubourg Saint-Germain est, à Paris, depuis environ quarante ans, ce que la Cour y était jadis; ce qu'était l'hôtel Saint-Paul, dans le quatorzième siècle; le Louvre, au quinzième; le Palais, l'hôtel Rambouillet, la place Royale, au seizième; puis Versailles au dix-septième et au dix-huitième siècle.

A toutes les phases de l'histoire, le Paris de la haute classe et de la noblesse a eu son centre, comme le Paris vulgaire aura toujours le sien. Celte singularité périodique offre une ample matière aux réflexions de ceux qui veulent observer ou peindre les différentes zones sociales; et peut-être ne doit-on pas en rechercher les causes seulemenlpourjustifîer le caractère de cette aventure, mais aussi pour servir à de graves intérêts, plus vivaces dans Tavcnir que dans le présent, si toutefois l'expérience n'est pas un non-sens pour les partis comme pour la jeunesse.

Les grands seigneurs, et les gens riches qui singeront toujours les grands seigneurs, ont, à toutes les époques, éloigné leurs maisons des endroits très-habités. Si le duc d'Uzès se bâtit, sous le règne de ]^ouis aIV, le bel hôtel à la porte duquel il mit la fontaine de la rue Montmartre, acte de bienfaisance qui le rendit, cuire ses vertus, l'objet d'une vénération si populaire que le quartier suivit en masse son convoi , ce coin de Paris était alors désert. Alais aussitôt que les fortifications s'abattirent, que les marais, situés au delà des boulevards, s'emplirent de maisons, la famille

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d'Uzès quitta ce bel hôtel , habité de nos jours par un banquier. Puis, la noblesse, compromise au milieu des boutiques, abandonna la place Royale, les alentours du centre parisien, et passa la rivière afin de pouvoir respirer à son aise dans le faubourg Saint-Germain, où déjà des palais s'étaient élevés autour de l'hôtel bâti par Louis XIV au duc du Maine, le benjamin de ses légilimés.

Pour les gens accoutumés aux splendeurs de la vie, esl-il, en effet, rien de plus ignoble que le tumulte, la boue, les cris, la mauvaise odeur, l'étroilesse des rues populeuses? Les habitudes d'un quartier marchand eu manufacturier ne sont-elles pas constamment en désaccord avec les habitudes des Grands? Le Commerce et le Travail se couchent au moment où l'Aristocratie songe à dîner; les uns s'agitent bruyamment quand l'autre se repose, leurs calculs ne se rencontrent jamais; les uns sont la recette et l'autre est la dépense. De là , des mœurs diamétralement opposées. Cette observation n'a rien de dédaigneux. Une aristocratie est en quelque sorte la penséee d'une société, comme la bourgeoisie et les prolétaires en sont l'organisme et l'action. De là, des sièges différents pour ces forces; et, de leur antagonisme, vient une antipathie apparente que produit la diversité de mouvements faits dans un but commun. Ces discordances sociales résultent si logiquement de toute charte constitutionnelle, que le libéral le plus disposé à s'en plaindre comme d'un attentat envers les sublimes idées sous lesquelles les ambitieux des classes inférieures cachent leurs desseins, trouverait prodigieusement ridicule à 31. le prince de Montmorency de demeurer rue Saint-Martin, au coin de la rue qui porte son nom, ou à M. le duc de Fitz-James, le descendant de la race royale écossaise, d'avoir son hôtel rue Marie- Stuart, au coin de la rue Monlorgueil. Sint ut sint, aut non sint, ces belles paroles pontificales peuvent servir de devise aux Grands de tous les pays.

Ce fait patent à chaque époque, et toujours accepté par le peuple, porte en lui des raisons d'État: il est à la fois un effet et une cause, un principe et une loi. Les masses ont un bon sens qu'elles ne désertent qu'au moment où les gens de mauvaise foi les passionnent. Ce bon sens repose sur des vérités d'un ordre général, vraies à Moscou comme à Londres; vraies à Genève comme à Calcutta, Partout, lorsque vous rassemblez des familles d'inégale fortune sur un espace donné , vous verrez se former des cercles supérieurs, des patriciens, des première, seconde et troisième sociétés. L'égalité sera peutêtre un droit, mais aucune puissance humaine ne saura la convertir en fait. Il serait bien utile pour !e bonheur de la France de populariser celte pensée.

Aux masses les moins intelligentes se révèlent '

encore les bienfaits de l'harmonie politique. L'harmonie est la poésie de l'ordre, et les peuples ont un vif besoin d'ordre. La concordance des choses entre elles, l'unité, pour tout dire en un mot, n'estelle pas la plus simple expression de l'ordre? L'architecture, la musique, la poésie, tout dans la France s'appuie, plus qu'en aucun autre pays, sur ce principe, qui, d'ailleurs, est écrit au fond de son clair et pur langage , et la langue sera toujours la plus infaillible formule d'une nation. Aussi voyezvous le peuple adopter les airs les plus poétiques, les mieux modulés; s'attacher aux idées les plus simples ; aimer les mots incisifs qui contiennent le plus de pensées. La France est le seul pays où une petite phrase puisse faire une grande révolution. Les masses ne s'y sont jamais révoltées que pour essayer de mettre d'accord les hommes, les choses et les principes. Or, nulle autre nation ne sent mieux la pensée d'unité qui doit exister dans la vie aristocratique, peut-être parce que nulle autre n'a mieux compris les nécessités politiques : l'histoire ne la trouvera jamais en arrière ; elle est souvent trompée, mais comme une femme l'est, par des idées généreuses, par des sentiments chaleureux dont elle ne sait pas tout d'abord calculer la portée.

Ainsi déjà, pour premier trait caractéristique, le faubourg Saint-Germain a la splendeur de ses hôtels, ses grands jardins, leur silence, jadis en harmonie avec la magnificence de ses fortunes territoriales. Cet espace mis entre une classe et toute une capitale n'est-il pas une consécration matérielle des distances morales qui doivent les séparer? Dans toutes les créations, la tète a sa place marquée. Si, par hasard, une nation fait tomber son chef à ses pieds, elle s'aperçoit, tôt ou tard, qu'elle s'est suicidée. Alors, comme les nations ne veulent pas mourir, elles travaillent à se refaire une tête. Quand la nation n'en a plus la force, elle périt comme ont péri Rome, Venise et tant d'autres.

La distinction introduite par la différence des mœurs, entre les autres sphères d'activité sociale et la sphère supérieure, implique nécessairement une valeur réelle, capitale chez les sommités aristocratiques. Or dès qu'en tout Etat, sous quelque forme qu'affecte le gouvernement, les patriciens manquent à leurs conditions de supériorité complète, ils deviennent sans force, et le peuple les renverse aussitôt, car le peuple veut toujours leur voir, aux mains, au cœur et à la tête, la fortune, le pouvoir et l'action; la parole, l'intelligence et la gloire. Sans cette triple puissance, tout privilège s'évanouit. Les peuples, comme les femmes, aiment la force en qui les gouverne, et leur amour ne va pas- sans le respect : ils n'accordent point leur obéissance à qui ne leur impose pas. Une aristocratie mésestimée est

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comme un roi fainéant, un mari en jupon; elle est nulle avant de n'èlre rien. Ainsi, la séparation des Grands, leurs mœurs Irancliéos, en un mot, le costume général des castes patriciennes est tout à la fois le symbole d'une puissance réelle, et les raisons de leur mort quand elles ont perdu leur puissance.

Le faubourg Saiiil-dormain s'est laissé momentanément abattre, pour n'avoir pas voulu reconnaître les obligations de son existence qu'il lui était encore facile de perpétuer, en ayant la bonne foi de voir, à temps, comme le vit l'aristocratie anglaise, que les institutions ont leurs années climalériques où les mêmes mots n'ont plus les mêmes significations, où les idées prennent d'autres vêtements, et où les conditions de la vie politique changent totalement de forme, sans que le fond soit essentiellement altéré. Ces idées veulent des développements qui appartiennent essentiellement à cette aventure dans laquelle ils entrent, et comme définition des causes, et comme explication des faits.

Le grandiose des châteaux et des palais aristocratiques, le luxe de leurs détails, la somptuosité constante des ameublements, Vaire dans laquelle s'y meut sans gêne, et sans éprouver de froissement, l'heureux propriétaire, riche avant de naître; puis l'habitude de ne jamais descendre au calcul des intérêts journaliers et mesquins de l'existence , le temps dont il dispose, l'instruction supérieure qu'il peut prématurément acquérir ; enfin les traditions patriciennes qui lui donnent des forces sociales que ses adversaires compensent à peine par des éludes, par une volonté , par une vocation tenaces, tout devrait élever l'âme de l'homme qui, dès le jeune âge , possède de tels privilèges, lui imprimer ce haut respect de lui-même dont la moindre conséquence est une noblesse de nom. Cela est vrai pour quelques familles. Çà et là, dans le faubourg Saint-Germain , se rencontrent de beaux caractères, exceptions qui prouvent contre l'égoïsme général qui a causé la perte de ce monde à part.

Ces avantages sont acquis à l'aristocratie française, comme à toutes les efflorescences patriciales qui se produiront à la surface des nations, aussi longtemps qu'elles assiéront leur existence sur le domaine, le domaine-sol, comme le domaine-argent, seule base solide d'une société régulière; mais ces avantages ne demeurent aux patriciens de toute sorte, qu'autant qu'ils maintiennent les conditions auxquelles le peuple les leur laisse. Ce sont des espèces de fiefs moraux dont la tenure oblige envers le souverain, et ici le souverain est certes aujourd'hui le peuple. Les temps sont changés, et aussi les armes. Le banneret à qui suffisait jadis de porter la cotte de maille, le haubert, de bien manier la lance et de montrer son pennon, doit aujourd'hui

faire preuve d'intelligence; et là où il n'était besoin que d'un grand cœur, il faut, de nos jours, un large crâne. L'art, la science et l'argent forment le triangle social où s'inscrit le pouvoir, et d'où doit procéder la moderne aristocratie. Un beau théorème vaut un grand nom; lesFuggcr modernes sont princes de fait; un grand artiste est réellement un oligarque, il représente tout un siècle, et devient presque toujours une loi. Ainsi, le talent de la parole, les machines à haute pression de l'écrivain, le génie du poêle, la constance du commerçant, la volonté de l'homme d'Etal qui concentre en lui mille qualités éblouissantes, le glaive du général, ces conquêtes personnelles faites par un seul sur toute la société pour lui imposer, la classe aristocratique doit s'efforcer d'en avoir aujourd'hui le monopole, comme jadis elle avait celui de la force matérielle. Pour rester à la tête d'un pays, ne faut-il pas être toujours digne de le conduire; en être l'âme et l'esprit, pour en faire agir les mains ? Comment mener un peuple sans avoir les puissances qui font le commandement ? Que serait le bâton des maréchaux sans la force intrinsèque du capitaine qui le tient à la main ? Or, le faubourg Saint-Germain a joué avec des bâtons, en croyant qu'ils étaient tout le pouvoir. Il avait renversé les termes de la proposition qui commande son existence. Au lieu de jeter les insignes dont se choquait le peuple, et de garder secrètement la force, il a laissé saisir la force à la bourgeoisie , s'est cramponné fatalement à ses insignes , et a constamment oublié les lois que lui imposait sa faiblesse numérique. Une aristocratie qui personnellement fait à peine le centième d'une société, doit aujourd'hui, comme jadis, y multiplier ses moyens d'action pour y opposer, dans les grandes crises, un poids égal à celui des masses populaires. Or, de nos jours, les moyens d'action doivent être des forces réelles , non des souvenirs historiques.

Malheureusement, en France, la noblesse, encore grosse de son ancienne puissance évanouie, avait contre elle une sorte de présomption dont il était difficile qu'elle se défendît. Peut-être est-ce un défaut national. Le Français , plus que tout autre homme , ne conclut jamais en dessous de lui ; il va du degré sur lequel il se trouve, au degré supérieur; il plaint rarement les malheureux au-dessus desquels il s'élève, il gémit toujours de voir tant d'heureux au-dessus de» lui. Quoiqu'il ait beaucoup de cœur, il préfère trop souvent écouler son esprit. Cet instinct national qui fait toujours aller les Français en avant, cette vanité qui ronge leurs fortunes et les régit aussi absolument que le principe d'économie régit les Hollandais, a dominé depuis trois siècles la noblesse, qui, sous ce rapport, fut émi-

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nemment française. L'homme du faubourg Saint- Germain a toujours conclu de sa supériorité matérielle en faveur de sa supériorité intellectuelle. Tout, en France, l'en a convaincu, parce que depuis rélaljlisscment du faubourg Saint-Germain, révolution aristocratique commencée le jour où la monarchie quitta Versailles, le faubourg Saint-Germain s'est, sauf quelques lacunes, toujours appuyé sur le pouvoir, qui sera toujours en France plus ou moins faubourg Saint-Germain. De là sa défaite en 1830. A celte époque il était comme une armée opérant sans avoir de base. Il n'avait point profilé de la paix pour s'implanter dans le cœur de la nation. Il péchait par un défaut d'instruction et par un manque total de vue sur l'ensemble de ses intérêts. Il tuait un avenir certain, au profit d'un présent douteux. Voici peutètre la raison de cette fausse politique.

La distance physique et morale que ces supériorités s'efforçaient de maintenir entre elles et le reste de la nation, a fatalement eu pour tout résultat, depuis quarante ans, d'entretenir dans la haute classe le sentiment personnel, en tuant le patriotisme de caste. Jadis, alors que la noblesse française était grande, riche et puissante, les gentilshommes savaient, dans le danger, se choisir des chefs et leur obéir. Devenus moindres, ils se sont montrés indisciplinables; et, comme dans le Bas-Empire, chacun d'eux voulait èlre empereur ; en se voyant tous égaux par leur faiblesse, ils se crurent tous supérieurs. Chaque famille ruinée par la révolution, ruinée par le partage égal des biens, ne pensa qu'à elle, au lieu de penser à la grande famille aristocratique, et il leur semblait que si toutes s'enrichissaient, le parti serait fort. Erreur. L'argent aussi n'est qu'un signe de la puissance. Composées de personnes qui conservaient les hautes traditions de bonne politesse, d'élégance vraie, de beau langage, de pruderie et d'orgueil nobiliaires , en harmonie avec leurs existences, occupations mesquines quand elles sont devenues le principal d'une vie dont elles ne doivent être que l'accessoire, toutes ces familles avaient une certaine valeur inlrinscque, qui, mise en superficie, ne leur a laissé qu'une valeur nominale. Aucune de ces familles n'a eu le courage de se dire : Sommesnous assez fortes pour porter le pouvoir? Elles se sont jetées dessus comme firent les avocats en 1830. Au lieu de se montrer protecteur comme un Grand, le faubourg Saint-Germain fut avide comme un parvenu. Or, du jour où il fut prouvé à la nation la plus intelligente du monde, que la noblesse restaurée organisait le pouvoir et le budget à son profit, ce jour, elle fut mortellement malade. Elle voulait être une aristocratie quand elle ne pouvait plus être qu'une oligarchie, deux systèmes bien différents,

et que comprendra tout homme assez habile pour lire attentivement les noms patronimiques des lords de la chambre haute. Certes, le gouvernement royal eut de bonnes intentions, mais il oubliait constamment qu'il faut tout faire vouloir au peuple, même son bonheur, et que la France, femme capricieuse, veut être heureuse ou battue à son gré. S'il y avait eu beaucoup de duc de Laval , que sa modestie a fait digne de son nom, le trône de la branche aînée serait devenu solide autant que l'est celui de la maison de Hanovre.

En 1814, mais surtout en 1820, la noblesse française avait à dominer l'époque la plus instruite, la bourgeoisie la plus aristocratique, le pays le plus femelle du monde. Le faubourg Saint-Germain pouvait bien facilement conduire et amuser une classe moyenne, ivre de distinctions , amoureuse d'art et de science. Mais les mesquins meneurs de cette grande époque intelligenlielle haïssaient tous l'art et la science. Us ne surent même pas présenter la religion, dont ils avaient besoin, sous les poétiques couleurs qui l'eussent fait aimer. Quand Lamartine, La Mennais, Montalembert et quelques autres écrivains de talent doraient de poésie, rénovaient ou agrandissaient les idées religieuses, tous ceux qui gâchaient le gouvernement faisaient sentir l'amertume de la religion. Jamais nation ne fut plus complaisante : elle était alors comme une femme fatiguée qui devient facile ; jamais pouvoir ne fit alors plus de maladresses : la France et la femme aiment mieux les fautes.

Pour se réintégrer, pour fonder un grand gouvernement oligarchique, la noblesse du faubourg devait se fouiller avec bonne foi afin de trouver en elle-même la monnaie de Napoléon, s'éventrer pour demander au creux de ses entrailles un llichelieu constitutionnel. Si ce génie n'était pas en elle, aller le chercher jusque dans le froid grenier où il pouvait être en train de mourir, et se l'assimiler comme la chambre des lords anglais s'assimile constamment les aristocrates de hasard. Puis, ordonnera cet homme d'être implacable, de retrancher les branches pourries, de recéper l'arbre aristocratique. Mais d'abord, le grand système du torysmc anglais était trop immense pour de petites têtes, et son importation demandait trop de temps aux Français, pour lesquels une réussite lente est an ifiasco. Enfin, loin d'avoir cette politique rédemptrice qui va chercher la force là où Dieu l'a mise , ces grandes petites gens haïssaient toute force qui ne venait pas d'eux; et, loin de se rajeunir, le faubourg Saint- Germain s'est avieilli.

L'étiquette, institution de seconde nécessité, pouvait être maintenue si elle n'eût paru que dans les grandes occasions, mais l'étiquette devint une lutte

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quotidienne. Au lieu d'en faire une question d'art et de magniûcence , elle devint une question de pouvoir.

S'il manqua d'abord au trône un de ces conseillers aussi grands que les circonstances étaient grandes , l'aristocratie manqua surtout de la connaissance de ses intérêts généraux , qui aurait pu suppléer à tout. Elle s'arrêta devant le mariage de M. de Talleyrand, le seul homme qui eut une de ces têtes métalliques où se forgent à neuf les systèmes politiques par lesquels revivent glorieusement les nations. Le faubourg se moqua des ministres qui n'étaient pas gentilshommes, et ne donnait pas de gentilshommes assez supérieurs pour être ministres; il pouvait rendre des services véritables au pays en ennoblissant les justices de paix, en fertilisant le sol, en construisant des routes et des canaux, en se faisant puissance territoriale agissante; mais il vendait ses terres pour jouer à la Bourse. Il pouvait priver la bourgeoisie de ses hommes d'action et de talent dont l'ambition minait le pouvoir, en leur ouvrant ses rangs; il a préféré les combattre, et sans armes , car il n'avait plus qu'en tradition ce qu'il possédait jadis en réalité. Pour le malheur de cette noblesse, il lui restait précisément assez de ses diverses fortunes pour soutenir sa morgue. Contente de ses souvenirs, aucune de ces familles ne songea sérieusement à faire prendre des armes à ses aînés, parmi le faisceau que le dix-neuvième siècle jetait sur la place publique.

La jeunesse , exclue des affaires , dansait chez Madame, au lieu de continuer à Paris, par l'influence de talents jeunes, consciencieux, innocents de l'Empire et de la République, l'œuvre que les chefs de chaque famille auraient commencée dans les départements en y conquérant la reconnaissance de leurs titres par de continuels plaidoyers en faveur des intérêts locaux, en s'y conformant à l'esprit du siècle, en refondant la caste au goût du temps. Concentrée dans son faubourg Saint-Germain, où vivait l'esprit des anciennes oppositions féodales mêlé à celui de l'ancienne cour, l'aristocratie, mal unie au château des Tuileries, fut plus facile à vaincre, n'existant que sur un point et surtout aussi mal constituée qu'elle l'était dans la chambre des Pairs. Tissue dans le pays, elle devenait indestructible; acculée dans son faubourg, adossée au château, étendue dans le budget, il suffisait d'un coup de hache pour trancher le 01 de sa vie agonisante, et la plate figure d'un petit avocat s'avança pour donner son coup de hache. Malgré l'admirable discours de M. Royer-Collard, l'hérédité de la pairie et ses majorats tombèrent sous les pasquinades d'un homme qui se vantait d'avoir adroitement disputé quelques têtes au bourreau, mais

qui tuait maladroitement de grandes institutions. Il y a là des exemples et des enseignements pour l'avenir. Si l'oligarchie française n'avait pas une vie future, il y aurait je ne sais quelle cruauté triste à la gehenncr après son décès ; et, alors il ne faudrait plus que penser à son sarcophage; mais si le scalpel des chirurgiens est dur à sentir, il rend parfois la vie aux mourants. Le faubourg Saint-Germain peut se trouver plus puissant persécuté, qu'il ne l'était triomphant.

Maintenant il est facile de résumer cet aperçu semi-politique.

Ce défaut de vues larges et ce vaste ensemble de petites fautes; l'envie de rétablir de hautes fortunes dont chacun se préoccupait; un besoin réel de religion pour soutenir la politique, une soif de plaisir qui nuisait à l'esprit religieux, et nécessita des hypocrisies; les résistances partielles de quelques esprits élevés qui voyaient juste et que contrarièrent les rivalilés de cour; la noblesse de province, souvent plus pure de race que ne l'est la noblesse de cour, mais qui, trop souvent froissée, se desaffectionna ; toutes ces causes se réunirent pour donner au faubourg Saint-Germain les mœurs les plus discordantes. Il ne fut ni compacte dans son système, ni conséquent dans ses actes, ni complètement moral, ni franchement licencieux, ni corrompu ni corrupteur; il n'abandonna pas entièrement les questions qui lui nuisaient ; il n'adopta pas les idées qui l'eussent sauvé. Enfin, quelque débiles que fussent les personnes, le parti s'était néanmoins armé de tous les grands principes qui font la vie des nations ; or, pour périr dans sa forcé, que faut-il être? Il fut difficile dans le choix des personnes présentées ; il eut du bon goût, du mépris élégant; mais sa chute n'eut certes rien d'éclatant ni de chevaleresque. L'émigration de 89 accusait encore des sentiments, l'émigration à l'intérieur de I8ô0 n'accuse plus que des intérêts. (^)uelqucs hommes illustres dans les lettres, les triomphes de la tribune, M. de Talleyrand dans les congrès, la conquête d'Alger, et plusieurs noms redevenus historiques sur les champs de bataille, montrent à l'aristocratie française les moyens qui lui restent de se nationaliser et de faire encore reconnaître ses litres, si toutefois elle daigne.

Chez les êtres organisés il se fait un travail d'harmonie intime. Un honune est-il paresseux, la paresse se trahit en chacun de ses mouvements. De même , la physionomie d'une classe d'hommes se conforme à l'esprit général , à l'âme qui en anime le corps. Sous la Restauration, la femme du faubourg Saint-Germain ne déploya ni la fière hardiesse que les dames de la cour portaient jadis dans leurs écarts, ni les modestes grandeurs de tardives vertus par lesquelles elles expiaient leurs fautes, et qui

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répandaient autour d'elles un si vif éclat. Elle n'eut rien de bien léger, rien de bien grave. Ses passions, sauf quelques exceptions, furent hypocrites; elle transigea pour ainsi dire avec leurs jouissances. Quelques-unes de ces familles menèrent la vie bourgeoise de la duchesse d'Orléans, dont les gens montraient si ridiculement le lit conjugal aux visiteurs du Palais-Royal ; deux ou trois à peine continuèrent les mœurs de la Régence , et inspirèrent une sorte de dégoût à des femmes plus habiles. Celte nouvelle grande dame n'eut aucune influence sur les mœurs; elle pouvait néanmoins beaucoup, elle pouvait offrir le spectacle des femmes de l'aristocratie anglaise; mais elle hésita niaisement entre d'anciennes traditions, fut dévote de force, et cacha tout, même ses belles qualités. Aucune de ces Françaises ne put créer de salon où les sommités sociales vinssent prendre des leçons de goût et d'élégance. Leur voix, jadis si imposante en littérature, cette vivante expression des sociétés , y fut tout à fait nulle. Or, quand une littérature n'a pas de système général, elle ne fait pas corps et se dissout avec son siècle.

Lorsque dans un temps quelconque, il se trouve au milieu d'une nation un peuple à part ainsi constitué, l'historien y rencontre presque toujours une figure principale qui résume les vertus et les défauts de la niasse à laquelle elle appartient : Coligny, chez les huguenots; le Coadjuteur, au sein de la Fronde; le maréchal de Richelieu, sous Louis XV ; Danton, dans la terreur. Cette identité de physionomie entre un homme et son cortège historique est dans la nature des choses. Pour mener un parti, ne faut-il pas concorder à ses idées? pour briller dans une époque, ne faut-il pas la représenter ? De celte obligation constante où se trouve la tète sage et prudente des partis d'obéir aux préjugés et aux folies des masses qui en font la queue, dérivent les actions que reprochent certains historiens aux chefs de parti, quand, à distance des terribles ébuilitions populaires, ils jugent à froid les passions les plus nécessaires à la conduite des grandes luîtes séculaires. Ce qui est vrai dans la comédie historique des siècles, est égalcnienl vrai dans la sphère plus étroite des scènes partielles de ce drame.

Au commencement de la vie éphémère que mena le faubourg Sainl-Gcrmain pendant la Restauration, et à laquelle, si les considérations précédentes sont vraies, il ne sut pas doimer de consistance, une jeune femme fut passagèrement le type le plus completdela nature à la fois supérieure cl faible, grande et petite de sa caste. C'était une femme artificiellement instruite, réellement ignorante, pleine de sentiments élevés, mais manquant d'une pensée qui les coordonnât; dépensant les plus riches trésors de l'àme à obéir aux convenances; prête à braver la

société, mais hésitant et arrivant à l'artifice par suite de ses scrupules; ayant plus d'entêtement que de caractère, plus d'engouement que d'enthousiasme, plus de tète que de cœur ; souverainement femme et souverainementcoquetle, Parisiennesurtoul; aimant l'éclat, les fêtes; ne réfléchissant pas ou réfléchissant trop tard; d'une imprudence qui arrivait presque à de la poésie; insolente à ravir, mais humble au fond du cœur; affichant la force comme un roseau bien droit, mais, comme ce roseau, prête à fléchir sous une main puissante; parlant beaucoup de la religion, mais ne l'aimant pas, et prête néanmoins à l'accepter comme un dénoùment. Mais comment expliquer une créature véritablement multiple, susceptible dhéroïsmc, et oubliant d'être héroïque pour dire une méchanceté; jeune et suave, moins vieille de cœur que vieillie par les maximes de ceux qui l'entouraient, et comprenant leur philosophie égoïste, sans l'avoir appliquée ; ayant tous les vices du courtisan et toutes les noblesses de la femme adolescente; se défiant de tout, et néanmoins se laissant aller à tout croire. Ne serait-ce pas toujours un portrait inachevé que celui de celte femme en qui les teintes les plus chatoyantes se heurtaient, mais en produisant une confusion poétique, parce qu'il y avait une lumière divine, un éclat de jeunesse, qui donnait à ces traits confus une sorte d'ensemble? La grâce lui servait d'unité. Rien n'était joué. Ces passions, ces demipassions, celle velléilé de grandeur, cette réalité de pelilesse, ces sentiments froids et ces élans chaleureux étaient naturels et ressortaient de sa situation autant que de celle de l'aristocratie à laquelle elle appartenait. Elle se comprenait toute seule et se niellait orgueilleusement au-dessus du monde, à l'abri de son nom. 11 y avait du mot ûe Blédée dans sa vie, comme dans celle de l'arislocralie, qui se mourait sans vouloir ni se mettre sur son séant, ni tendre la main à quelque médecin politique, ni toucher , ni élre touchée, tant elle se sentait faible^ ou déjà poussière.

La duchesse de Langeais, ainsi se nommait-elle, était mariée depuis environ quatre ans quand la Restauration fut consommée, c'est-à-dire en 1816, époque à laquelle Louis XVIII, éclairé par la révolution des Cent Jours, comprit sa situation et son siècle, malgré son entourage qui néanmoins triompha plus tard de ce Louis XI moins la hache, lorsqu'il fut abattu par la maladie.

La duchesse de Langeais était une Navarreins, famille ducale, qui, depuis Louis XIV% avait pour principe de ne point abdiquer son litre dans ses alliances. Les fdles de cette maison devaient avoir tôt ou lard , de même que leur mère, un tabouret à la cour. A l'âge de dix-huit ans , Antoinette de Navarreins sortit de la profonde retraite où elle avait vécu,

SCENES DE LA VIE PARISIENiNE.

pour épouser le fils aîné du duc de Langeais. Les deux familles olaient alors éloignées du monde; mais l'invasion de la Erancc faisait présumer aux royalistes le retour des Bourbons comme la seule conclusion possible aux malliours de la guerre. Les ducs de Navarrcins et de Langeais, restés fidèles aux Bourbons, avaient noblement résiste à toutes les séductions de la gloire impériale, et, dans les circonstances où ils se trouvaient lors de cette union, ils durent naturcllemeiit obéir à la vieille politique de leurs familles- Mademoiselle Antoinette de Navarrcins épousa donc, belle et pauvre, M. le marquis de Langeais, dont le père mourut quelques mois après ce mariage. Au retour des Bourbons, les deux familles reprirent leur rang, leurs charges, leurs dignités à la cour, et rentrèrent dans le mouvement social , en dehors duquel elles s'étaient tenues jusqu'alors. Elles devinrcFit les plus éclatantes sommités de ce nouveau monde politique. Dans ce temps de lâchetés et de fausses conversions, la conscience publique se plut à reconnaître en ces deux familles la fidélité sans tache, l'accord entre la vie privée et le caractère politique auxquels tous les partis rerident involontairement hommage. Mais, par un malheur assez commun dans les temps de transaction, les personnes les plus pures et qui, par l'élévation de leurs vues, la sagesse de leurs principes, auraient fait croire en France à la générosité d'une politique neuve et hardie , furent écartées des affaires, qui tombèrent entre les mains de gens intéressés à porter les principes à l'extrême, pour faire preuve de dévouement. Les familles de Langeais et de Navarrcins restèrent dans la haute sphère de la cour, condamnées aux pouvoirs de l'étiquette ainsi qu'aux reproches et aux moqueries du libéralisme, accusées de se gorger d'honneurs et de richesses, tandis que leur patrimoine ne s'augmenta point, et que les libéralités de la liste civile se consumèrent en frais de représentation, nécessaires à toute monarchie européenne, fut-elle même républicaine.

En 1818, M. le duc de Langeais commandait une division militaire, et la duchesse avait près d'une princesse une place qui l'autorisait à demeurer à Paris, loin de son mari, sans scandale. D'ailleurs, le duc avait, outre son commandement, une charge à la cour , où il venait , en laissant pendant son quartier le commandement à un marécbal-de-canip. Le duc et la duchesse vivaient donc entièrement séparés, défait et de cœur, à l'insu du monde.

Ce mariage de convention avait eu le sort assez habituel de ces pactes de famille. Les deux caractères les plus antipathiques du monde s'étaient trouvés en présence, s'étaient froissés secrètement, secrètement blessés, désunis à jamais. Puis, chacun

d'eux avait obéi à sa nature et aux convenances. Le due de Langeais, esprit aussi méthodique que pouvait l'être le chevalier de Eolard , se livra méthodiquement à ses goûts, à ses plaisirs, et laissa sa femme libre de suivre les siens, après avoir reconim chez elle un es[)rit éminemment orgu(!illeux, un cœur froid, une grande soumission aux usages du monde, une loyauté toute jeune, et qui devait rester pure sous les yeux des grands parents, à la lumière d'une cour prude et religieuse. Il fit donc à froid le grand seigneur du siècle précédent, abandomiant à ellemême une femme de vingt-deux ans , offensée gravement, et qui avait dans le caractère une épouvantable qualité, celle de ne jamais pardonner une offense, quand toutes ses vanités de femme, quand son amour-propre, ses vertus peut-être, avaient été méconnues, blessées, occuUeraent. Quand un outrage est public, une femme aime à oublier, elle a des chances pour se grandir, elle est femme dans sa clémence ; mais les femmes n'absolvent jamais de secrètes offenses, parce qu'elles n'aiment ni les lâchetés, ni les vertus, ni les amours secrètes.

Telle était la position, inconnue du monde , dans laquelle se trouvait madame la duchesse de Langeais, et à laquelle ne réfléchissait pas cette femme, lorsque vinrent les fêles données à l'occasion du mariage du duc de Berri. En ce moment la cour et le faubourg Saint-Germain sortirent de leur atonie et de leur réserve. Là commença réellement cette splendeur inouïe qui abusa le gouvernement de la Restauration.

En ce moment, la duchesse de Langeais, soit calcul, soit vanité, ne paraissait jamais dans le monde sans être entourée ou accompagnée de trois ou quatre femmes aussi distinguées par leur nom que par leur fortune. Reine de la mode, elle avait ses dames d'atour, qui reproduisaient ailleurs ses manières et son esprit. Elle les avait habilement choisies parmi quelques personnes qui n'étaient encore ni dans l'intimité de la cour, ni dans le cœur du faubourg Saint- Germain, et qui avaient néanmoins la prétention d'y arriver; simples Dominations qui voulaient s'élever jusqu'aux environs du trône et se mêler aux séraphiques puissances de ce que l'on nommait le petit château.

Ainsi posée, la duchesse de Langeais était plus forte, elle dominait mieux, elle était plus en sûreté. Ses dames la défendaient des calomnies, et l'aidaient à jouer le détestable rôle de femme à la mode. Elle pouvait à son aise se moquer des hommes, des passions, les exciter, recueillir les hommages dont toute nature est avide, et rester maîtresse d'ellemêm,e. A Paris et dans la plus haute compagnie, la femme est toujours femme; elle vit d'encens, de flatteries, d'honneurs. La plus réelle beauté, la fi-

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gure la plus admirable , n'est rien si elle n'est admirée : un amant, des flagorneries sont les attestations de sa puissance. Qu'est un pouvoir inconnu? rien. Supposez la plus jolie femme, seule dans le coin d'un salon, elle y est triste. Quand une de ces créatures se trouve au sein des magniticences sociales, elle veut donc régner sur tous les cœurs, souvent faute de pouvoir être souveraine heureuse dans un seul.

Toutes ces toilettes, ces apprêts , ces coquetteries étaient faites pour les plus pauvres êtres qui se soient rencontrés, des fats sans esprit, des hommes dont le mérite consistait dans une jolie figure, et pour lesquels toutes les femmes se compromettaient sans profit, de véritables idoles de bois doré , qui , malgré quelques exceptions, n'avaient ni les antécédents des pelils-maitres du temps de la Fronde, ni la bonne grosse valeur des héros de l'Empire, ni l'esprit et les manières de leurs grands-pères, mais qui voulaient être gratis quelque chose d'approchant; qui étaient braves comme l'est la jeunesse française, habiles sans doute s'ils eussent été mis à l'épreuve, et qui ne pouvaient rien être par le règne des vieillards usés qui les tenaient en lisière. Ce fut une époque froide , mesquine et sans poésie. Peut-être faut-il beaucoup de temps à une restauration pour devenir une monarchie.

Depuis dix-huit mois, la duchesse de Langeais menait cette vie creuse , exclusivement remplie par le bal, par les visites faites pour le bal, par des triomphes sans objet, par des passions éphémères, nées et mortes pendant une soirée. Quand elle arrivait dans une salon, les regards se concentraient sur elle, elle moissonnait des mots flatteurs, quelques expressions passionnées, qu'elle encourageait du geste, du regard, et qui ne pouvaient jamais aller plus loin que l'épiderme. Son ton, ses manières, tout en elle faisait autorité. Elle vivait dans une sorle de fièvre de vanité, de perpétuelle jouissance qui l'étourdissait. Elle allait assez loin en conversation, elle écoutait tout, et se dépravait, pour ainsi dire, à la surface du cœur. Revenue chez elle, elle rougissait souvent de ce dont elle avait ri , de telle histoire scandaleusedont les détails l'aidaient à discuter les théories de l'amour qu'elle ne connaissait pas, et les subtiles distinctions de la passion moderne, que de complaisantes hypocrites lui commentaient; car les femmes , sachant se tout dire entre elles, en perdent plus que n'en corrompent les hommes.

Il y eut un moment où elle comprit que la créature aimée était la seule dont la beauté, dont l'esprit put être universellement reconnu. Que prouve un mari? Que, jeune fille, une femme était ou richement dotée, ou bien élevée; qu'elle avait une mère adroite; mais un amant est le constant programme

de ses perfections. Madame de Langeais apprit, jeune encore, qu'une femme pouvait se laisser aimer ostensiblement sans être complice de l'amour, sans l'approuver, sans le- contenter autrement que par lesplusmaigres redevancesde l'amour, et plus d'une sainte-n'y-touche lui révéla les moyens déjouer ces dangereuses comédies.

La duchesse eut donc sa cour, et le nombre de ceux dont elle était adorée ou qui la courtisaient fut une garantie de sa vertu. Elle était coquette, aimable, séduisante, jusqu'à la fin de la fête, du bal, de la soirée; puis, le rideau tombé, elle se retrouvait seule, froide, insouciante, et néanmoins revivait le lendemain pour d'autres émotions également superficielles. Il y avait deux ou trois jeunes gens , complètement abusés, qui l'aimaient véritablement, et dont elle se moquait avec une parfaite insensibilité. Elle se disait : — Je suis aimée, il m'aime ! Cette certitude lui suffisait. Semblable à l'avare satisfait de savoir que ses caprices peuvent être exaucés, elle n'allait peut-être même plus jusqu'au désir.

Un soir, elle se trouva chez une de ses amies intimes , une de ses humbles rivales qui la haïssaient cordialement et l'accompagnaient toujours : espèce d'amitié armée dont chacune se défie, et où les confidences sont habilement discrètes, quelquefois perfides.

Après avoir distribué de petits saluts protecteurs, affectueux ou dédaigneux, de l'air naturel à la femme qui connaît toute la valeur de ses sourires, ses yeux tombèrent sur un homme qui lui était complètement inconnu, mais dont la physionomie large et grave la surprit. Elle sentit en le voyant une émotion intime assez semblable à celle de la peur.

— Ma chère, dcmanda-t-elle à son amie, quel est ce nouveau venu?

— Un homme dont vous avez sans doute entendu parler, le marquis de Montriveau.

— Ah ! c'est lui.

Elle prit son lorgnon et l'examina fort impertinemment , comme elle eût fait d'un portrait qui reçoit des regards et n'en rend pas.

— Présentez-le-moi donc, il doit être amusant.

— Personne n'est plus ennuyeux et plus sombre, ma chère, mais il est à la mode.

M. Armand de Montriveau se trouvait en ce moment, sans le savoir, l'objet d'une curiosité générale, et le méritait plus qu'aucune de ces idoles passagères dont Paris a besoin et dont il s'amourache pour quelques jours , afin de satisfaire cette passion d'engouement et d'enthousiasme factice dont il est périodiquement travaillé.

Armand de Montriveau était le fils unique du général de Montriveau, un de ces ci-devant qui servi-

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rcnt noblement la République, et qui périt, tué près de Joubert, à Novi. L'orphelin avait été placé par les soins de Bonaparlc à l'école de Châlons , et mis, ainsi que plusieurs autres fils de généraux morts sur le champ de bataille, sous la proloclion de la République française. Après être sorti de celte école, sans aucune espèce de fortune, il entra dans l'artillerie et n'était encore que chef de bataillon lors du désastre de Fontainebleau, L'arme à laquelle appartenait Armand de Montriveau lui avait offert peu <le chances d'avancement. D'abord le nombre des officiers y est plus limité que dans les autres corps de l'armée; puis, les opinions libérales et presque républicaines que professait l'artillerie, les craintes inspirées à l'Empereur par une réunion d'hommes savants accoutumés à réfléchir, s'opposaient à la fortune militaire de la plupart d'entre eux. Aussi, contrairement aux lois ordinaires, les officiers parvenus au généralat ne furent-ils pas toujours les sujets les plus remarquables de l'arme, parceque, médiocres, ils donnaient peu de craintes. L'artillerie faisait un corps à part dans l'armée, et n'appartenait à Napoléon que sur les champs de bataille. A ces causes générales qui peuvent expliquer les retards éprouvés dans sa carrière par Armand de Montriveau, il s'en joignait d'autres inhérentes à sa personne et à son caractère.

Seul dans le monde, jeté dès l'âge de vingt ans à travers cette tempête d'hommes au sein de laquelle vécut Napoléon , et n'ayant aucun intérêt en dehors de lui même, prêt à périr chaque jour, il s'était habitué à n'exister que par une estime intérieure et par le sentiment du devoir accompli. Il était habituellementsilencieuxcomme lesont tous les hommes timides, mais sa timidité ne venait point d'un défaut de courage, c'était une sorte de pudeur qui lui interdisait toute démonstration vaniteuse. Son intrépidité sur les champs de bataille n'était point fanfaronne ; il y voyait tout , pouvait donner tranquillement un bon avis à ses camarades, et allait au-devant des boulets , tout en se baissant à propos pour les éviter. Il était bon , mais sa contenance le faisait passer pour hautain et sévère. D'une rigueur mathématique en toute chose, il n'admettait aucune composition hypocrite ni avec les devoirs d'une position, ni avec les conséquences d'un fait. Il ne se prêtait à rien de honteux , ne demandait jamais rien pour lui ; enfin , c'était un de ces grands hommes inconnus , assez philosophes pour mépriser la gloire , et qui vivent sans s'attacher à la vie , parce qu'ils ne trouvent pas à y développer leur force ou leurs sentiments dans toute leur étendue. Il était craint, estimé , peu aimé. Les hommes nous permettent bien de nous élever au-dessus d'eux , mais ils ne nous pardonnent jamais de ne pas descendre aussi

bas qu'eux. Aussi le sentiment qu'ils accordent aux grands carnclères ne va-til pas sans un peu de haine et de crainte. Trop d'hoimeur est pour eux une censure tacite qu'ils ne pardonnent ni aux vivants, ni aux morts.

Après les adieux de Fontainebleau , Montriveau , quoique noble et titré, fut mis en demi-solde. Sa probité antique effraya le ministère de la guerre où son attachement aux serments faits à l'aigle impériale était connu. Lors des Cenl-Jours, il fut nommé colonel dans la garde et resta sur le champ de bataille de Waterloo. Ses blessures l'ayant retenu en Belgique, il ne se trouva pas à l'armée de la Loire, et le gouvernement royal ne reconnaissant pas les grades donnés dans les Cent-.Tours, Armand de Montriveau quitta la France.

Entraîné par son génie entreprenant, par cette hauteur de pensée que , jusqu'alors, les hasards de la guerre avaient satisfaite , et passionné par sa rectitude instinctive pour les projets d'une grande utilité, le général Montriveau s'embarqua dans le dessein d'explorer la Ilaute-Égypte et les parties inconnues de l'Afrique, les contrées du centre surtout qui excitent aujourd'hui tant d'intérêt parmi les savants. Son expédition scientifique fut longue et malheureuse. Il avait recueilli des notes précieuses destinées à résoudre les problèmes géographiques ou industriels si ardemment cherchés, et il était parvenu, non sans avoir surmonté bien des obstacles, jusqu'au cœur de l'Afrique , lorsqu'il tomba , par trahison, au pouvoir d'une tribu sauvage. Il fut dépouillé de tout, mis en esclavage, et promené pendant deux années à travers les déserts, menacé de mort à tout moment, et plus maltraité que ne l'est un animal dont s'amusent d'impitoyables enfants. Sa force de corps et sa constance d'âme lui firent supporter toutes les horreurs de sa captivité, mais il épuisa presque toute son énergie dans son évasion qui fut miraculeuse. Il atteignit la colonie française du Sénégal, demi-mort, en haillons, et n'ayant plus que d'informes souvenirs. Les immenses sacrifices, de son voyage , l'étude des dialectes de l'Afrique , ses découvertes et ses observations, tout fut perdu. Un seul fait fera comprendre ses souffrances. Pendant quelques jours les enfants du scheik de la tribu dont il était l'esclave, s'amusèrent à prendre sa tête pour but dans un jeu qui consistait à jeter d'assez loin des osselets de cheval , et à les y faire tenir.

Montriveau revint à Paris vers le milieu de l'année 1818 ; il s'y trouva ruiné, sans protecteurs et n'en voulant pas. Il serait mort vingt fois , avant de solliciter même la reconnaissance de ses droits acquis. L'adversité , ses douleurs, avaient développé son énergie jusque dans les petites choses , et l'ha-

bitude (le conserver sa dignité d'homme en face de cet cire moral que nous nommons la conscience, donnait pour lui du prix aux actes en apparence les plus indifférents. Cependant ses rapports avec les principaux savants de Paris et quelques militaires instruits firent connailre et son mérite et ses aventures. Les particularités de son évasion et de sa captivité , celles de son voyage attestaient tant de sangfroid , d'esprit et de courage, qu'il acquit, sans le savoir, cette célébrité passagère dont les salons de Paris sont si prodigues , mais qui demande des efforts inouïs aux artistes quand ils veulent la perpétuer.

Vers la fin de cette année, sa position changea subitement. De pauvre , il devint riche , ou du moins il eut extérieurement tous les avantages de la richesse. Alors, le gouvernement royal qui cherchait à s'attacher les hommes de mérite afin de donner de la force à l'armée , fit quelques concessions aux anciens officiers dont la loyauté et le caractère connu ofi"raientdes garanties de fidélité. M. de Tilonlriveau fut rétahli sur les cadres, dans son grade , reçut sa solde arriérée et fut admis dans la gaïde royale.

Ces faveurs arrivèrent successivement au marquis de Montriveau sans qu'il eût fait la moindre demande. Des amis lui épargnèrent les démarches personnelles auxquelles il se serait refusé. Puis, contrairement à ses habitudes qui se modifièrent tout à coup, il alla dans le monde, où il fut accueilli favorablement, et où il rencontra partout les témoignages d'une haute estime. Il semblait avoir trouvé quelque dénoùment pour sa vie; mais chez lui tout se passait en l'homme, il n'y avait rien d'extérieur. Il portait dans la société une figure grave et recueillie, silencieuse et froide. Il y eut beaucoup de succès, précisément parce qu'il tranchait fortement sur la masse des physionomies convenues qui meublent les salons de Paris, où il fut effectivement tout neuf. Sa parole avait la concision du langage des gens solitaires ou des sauvages. Sa timidité fut prise pour de la hauteur, et plut beaucoup. Il était quelque chose d'étrange et de grand , et les femmes furent d'autant plus généralement éprises de ce caractère original, qu'il échappait à leurs adroites flatteries, à ce manège par lequel elles circonviennent les hommes les plus puissants, et corrodent les esprits les plus inflexibles.

M. de Monlriveau ne comprenait rien à ces petites singeries parisiennes, et son âme ne pouvait répondre qu'aux sonores vibrations des beaux sentiments. Il eut promptcment été laissé là, sans la poésie qui résultait de ses aventures et de sa vie , sans les prôneurs qui le vantaient à son insu, sans le triomphe d'amour-propre qui attendait la femme dont il s'occuperait. Aussi la curiosité de la duchesse de Lan-

geais était-elle vive autant que naturelle; et, par un effet du hasard, cet homme l'avait intéressée la veille, car elle avait entendu raconter la veille une des scènes qui , dans le voyage de M. de Montriveau, produisaient le plus d'impression sur les mobiles imaginations de femme.

Dans une excursion vers les sources du Nil, M. de Montriveau eut avec un de ses guides le débat le plus extraordinaire qui se connaisse dans les annales des voyages. Il avait un désert à traverser, et ne pouvait aller qu'à pied au lieu qu'il voulait explorer. Un seul guide était capable de l'y mener. Jusqu'alors aucun voyageur n'avait pu pénétrer dans cette partie de la contrée où l'intrépide officier présumait devoir trouver la solution de plusieurs problèmes scientifiques. Malgré les repi-ésentations que lui firent et les vieillards du pays et son guide, il entreprit ce terrible voyage. S'armant de tout son courage déjà aiguisé par l'annonce d'horribles difficultés à vaincre, il partit au matin. Après avoir marché pendant une journée entière , il se coucha le soir sur le sable , éprouvant une fatigue inconnue , causée par la mobilité du sol , qui semblait à chaque pas fuir sous lui.

Cependant il savait que, le lendemain, il lui faudrait, dès l'aurore, se remettre en route ; mais son guide lui avait promis de lui faire atteindre, vers le milieu du jour, le but de son voyage. Cette promesse lui donna du courage , lui fil retrouver des forces, et, malgré ses souffrances, il continua sa route, en maudissant un peu la science; mais honteux de se plaindre devant son guide, il garda le secret de ses peines. Il avait déjà marché pendant le tiers du jour , lorsque sentant ses forces épuisées et ses pieds ensanglantés par la marche, il demanda s'il arriverait bientôt.

— Dans une heure, lui dit le guide.

Armand trouva dans son âme pour une heure de force, et continua. L'heure s'écoula sans qu'il aperçût même à l'horizon , horizon de sables aussi vaste que l'est celui de la pleine mer , les palmiers et les montagnes dont les cimes devaient annoncer le terme de son voyage. Alors il s'arrêta, menaça le guide, refusa d'aller plus loin , lui reprocha d'être son meurtrier, de l'avoir trompé ; puis des larmes de rage et de fatigue roulèrent sur ses joues enflammées ; il était courbé par la douleur renaissante de la marche, et son gosier lui semblait coagulé par la soif du désert. Le guide, immobile, écoutait ses plaintes d'un air ironique, tout en étudiant avec l'apparente indifférence des Orientaux , les imperceptibles accidents de ce sable presque noirâtre comme est l'or bruni.

— Je me suis trompé, reprit-il froidement. Il y a trop longtemps que j'ai fait ce chemin pour que je puisse en reconnaître les traces; nous y sommes

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bien , mais il faut encore marcher peiulaiit deux heures.

— Cet homme a raison , pensa M. de Monlriveau. Puis il se remit en route, suivant avec peine

l'Africain impitoyable , auquel il semblait lié par un fil , comme un condanmé l'est invisiblement au bourreau. Mais les deux heures se passent, le Français a dépensé ses dernières gouttes d'énergie , et l'horizon est pur , et il n'y voit ni palmiers ni montagnes.

Alors il ne trouve plus ni cris ni gémissements, il se couche sur le sable pour mourir; mais ses regards eussent épouvanté l'homme le plus intrépide , il semblait annoncer qu'il ne voulait pas mourir seul. Son guide, comme un vrai démon , lui répondait par un coup d'oeil calme, empreint de puissance; et le laissait étendu, en ayant soin de se tenir à une distance qui lui permit d'échapper au désespoir de sa victime. Enfin 31. de Monlriveau trouva quelques forces pour une dernière imprécation. Alors le guide se rapprocha de lui , le regarda fixement , lui imposa silence et lui dit :

— N'as-lu pas voulu, malgré nous, aller là ou je te mène? Tu me reproches de le tromper ; si je ne l'avais pas fait, tu ne serais pas venu jusqu'ici. Veux-tu la vérité? La voici. Nous avons encore cinq heures de marche, et nous ne pouvons plus retourner sur nos pas. Sonde ton cœur ; si tu n'as pas assez de courage, voici mon poignard.

Surpris par cette effroyable entente de la douleur et de la force humaine, M. de Monlriveau ne voulut pas se trouver au-dessous d'un barbare , et puisant-dans son orgueil d'Européen une nouvelle dose de courage , il se releva pour suivre son guide.

Les cinq heures étaient expirées , M. de Monlriveau n'apercevait rien encore , il tourna vers le guide un œil mourant; mais alors le Nubien le prit sur ses épaules, l'éleva de quelques pieds, et lui fit voir à une centaine de pas un lac entouré de verdure et une admirable forêt qu'illuminaient les feux du soleil couchant.

Ils élaient arrivés à quelque distance d'une espèce de banc de granit immense, sous lequel ce paysage sublime se trouvait comme enseveli. Armand crut renaître , et son guide , ce géant d'intelligence et de courage , acheva son œuvre de dévouement en le portant à travers les sentiers chauds et polis à peine tracés sur le granit. Il voyait d'un côté l'enfer des sables, et de l'autre le paradis terrestre de la plus belle oasis qui fut en ces déserts.

La duchesse, déjà frappée par l'aspect de ce poétique personnage, le fut encore bien plus en apprenant qu'elle voyait en lui le marquis de Monlriveau , dont elle avait rêvé pendant la nuit. S'être trouvée dans les sables brûlants du désert avec lui, l'avoir

IJK BALZAC. T. IV,

eu pour compagnon de cauchemar, n'était-ce pas chez une femme de cette nalure un délicieux présage d'amusement ?

Jamais homme n'eut mieux qu'Armand la physionomie de son caractère, et ne pouvait plus justement intriguer les regards. Sa tête, grosse et carrée , avait pour principal trait caractéristique une énorme et abondante chevelure noire qui lui enveloppait la figure de manière à rappeler parfailcment le général Kléber , auquel il ressemblait par la vigueur de son front , par la coupe de son visage , par l'audace tranquille des yeux, et par l'esiièce de fougue qu'exprimaient ses traits saillants. Il était petit, large de buste, musculeux comme un lion. Quand il marchait, sa pose, sa démarche , le moindre geste trahissait et je ne sais quelle sécurilé de force qui imposait , et quelque chose de despotique. Il paraissait savoir que rien ne pouvait s'opposer à sa volonté , peut-être parce qu'il ne voulait rien que de juste. Néanmoins , semblable à tous les gens réellement forts , il était doux dans son parler, simple dans ses manières, et nalurellemeiit bon. Seulement toutes ces belles qualités semblaient devoir disparaître dans les circonstances graves où l'homme devient implacable dans ses senliments, fixe dans ses résolutions, terrible dans ses actions. Un observateur aurait pu voir dans la commissure de ses lèvres un relroussement habituel qui annonçait des penchants vers l'ironie.

La duchesse de Langeais , sachant de quel prix passager était la conquête de cet homme, résolut, pendant le peu de temps que mit madame de Sérizy à l'aller prendre pour le lui présenter, d'en faire un de ses amants , de lui donner le pas sur tous les autres , de l'attacher à sa personne , et de déployer pour lui toutes ses coquetteries. Ce fut une fantaisie, pur caprice de duchissc dont Caldéron a fail/e Chien du jardinier. Elle voulut que cet homme ne fût à aucune femme , et n'imagina pas de se donnera lui.

La duchesse de Langeais avait reçu de la nature les qualités nécessaires pour jouer les rôles de coquette, et son éducation les avait encore perfectionnées. Les femmes avaient raison de l'envier, et les hommes de l'aimer. Il ne lui manquait rien de ce qui peut inspirer l'amour, de ce qui le justifie et de ce qui le perpétue. Son genre de beauté , ses manières, son parler, sa pose s'accordaient pour la douer d'une coquetterie naturelle, qui, chez une femme , semble être la conscience de son pouvoir. Elle était bien faite, et décomposait peut-être ses mouvements avec trop de complaisance , seule affectation qu'on lui pût reprocher. Tout en elle s'harmoniait, depuis le plus petit geste jusqu'à la tournure particulière de ses phrases , jusqu'à la manière hypocrite dont elle jetait son regard. Le caractère pré-

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dominant de sa physionomie était une noblesse élégante, que ne détruisait pas la mobilité toute française de sa personne. Cette attitude incessamment changeante avait un prodigieux attrait pour les hommes. Elle semblait devoir être la plus délicieuse des maîtresses en déposant son corset et l'attirail de sa représentation. En effet, toutes les joies de l'amour existaient en germe dans la liberté de ses regards expressifs, dans les câlincries de sa voix, dans la grâce de ses paroles. Elle faisait voir qu'il y avait en elle une noble courtisane, que démentaient vainement les religions de la duchesse. Qui s'asseyait près d'elle pendant une soirée , la trouvait tour à tour gaie, mélancolique, sans qu'elle parut jouer ni la mélancolie ni la gaieté. Elle savait être à son gré affable, méprisante, ou impertinente, ou confiante. Elle semblait bonne et l'était : dans sa situation, rien ne l'obligeait à descendre à la méchanceté. Par moments , elle se montrait tour à tour sans défiance et rusée , tendre à émouvoir , plus dure et sèche à briser le cœur. Mais pour la bien peindre, ne faudrait-il pas accumuler toutes les antithèses féminines? car elle était ce qu'elle voulait être ou paraître. Sa figure un peu trop longue, avait de la grâce , quelque chose de fin , de menu qui rappelait les figures du moyen âge. Son teint était pâle , légèrement rosé. Tout en elle péchait pour ainsi dire par un excès de délicatesse.

M. de Montriveau se laissa complaisamment présenter à la duchesse de Langeais qui, suivant l'habitude des personnes auxquelles un goût exquis fait éviter les banalités, l'accueillit sans l'accabler ni de questions ni de compliments, mais avec une sorte de grâce respectueuse qui devait flatter un homme supérieur, parce que toute supériorité suppose, chez un homme, un peu de ce tact qui fait deviner aux femmes tout ce qui est sentiment. Si elle manifesta quelque curiosité, ce fut par ses regards; si elle le complimenta, ce fut par ses manières; et, pour lui seul, elle déploya cette chatterie de parole, cette fine envie de plaire qu'elle savait montrer mieux que personne.

Mais toute sa conversation ne fut en quelque sorlc que le corps de la lettre, et il devait y avoir un post-scriptum où la pensée principale allait être dite.

Quand après une demi-heure de causeries insignifiantes et auxquelles l'accent, les sourires, donnaient seuls de la valeur aux mots, M. de Montriveau parut vouloir discrètement se retirer, la duchesse le retint par un geste expressif:

— Monsieur, lui dit-elle, je ne sais si le peu d'instants pendant lesquels j'ai eu le plaisir de causer avec vous, vous a offert assez d'attrait pour qu'il me soit permis de vous inviter à venir chez moi ; j'ai peur qu'il n'y ait beaucoup d'égoïsme à vouloir vous y

posséder. Si j'étais assez heureuse pour que vous vous y plussiez, vous me trouveriez toujours le soir jusqu'à dix heures.

Ces phrases furent dites d'un ton si coquet, que M. de Montriveau ne pouvait se défendre d'accepter l'invitation. Quand il se rejeta dans les groupes d'hommes qui se tenaient à quelque dislance des femmes, plusieurs de ses amis le félicitèrent, moitié sérieusement, moitié plaisamment, sur l'accueil exiraordinaire que lui avait fait la duchesse de Langeais. Cette difficile, cette illustre conquête était décidément faite, et la gloire en avait été réservée à l'artillerie de la Garde. Il est facile d'imaginer les bonnes et mauvaises plaisanteries que ce thème, une fois admis, suggéra dans un de ces salons parisiens, où l'on aime tant à s'amuser et où les railleries ont si peu de durée que chacun s'empresse d'en tirer toute la fleur.

Ces railleries flattèrent à son insu le général. De la place où il s'était mis, ses regards furent attirés par mille réflexions indécises vers la duchesse, et il ne put s'empêcher de s'avouer à lui-même, que, de toutes les femmes dont la beauté avait séduit ses yeux, nulle ne lui avait offert une plus délicieuse expression des vertus, des défauts, des harmonies, que l'imagination puisse vouloir en France à une maîtresse. Quel homme, en quelque rang que le sort l'ait placé , n'a pas senti dans son âme une jouissance indéfinissable, en rencontrant, chez une femme qu'ilchoisit, même rêveusement poursiennc, les triples perfections morales, physiques et sociales qui lui permettent de toujours voir en elle tous ses souhaits accomplis?Sicc n'est pas une cause d'amour, celte flatteuse réunion est certes un des plus grands véhicules du senliment. Sans la vanité, disait un profond moraliste du siècle dernier, l'amour est un convalescent.

Il y a certes, pour l'homme comme pour la femme, un trésor de plaisirs dans la supériorité de la personne aimée. N'est-ce pas beaucoup, pour ne pas dire tout, que de savoir que notre amour-propre ne souffrira jamais en elle ; qu'elle est assez noble pour ne jamais recevoir les blessures d'un coup d'œil méprisant, assez riche pour être entourée d'un éclat égal à celui dont s'environnent même les rois éphémères de la finance; assez spirituelle pourne jamais être humiliée par une fine plaisanterie, classez belle pour être la rivale de tout son sexe? Ces réflexions, un homme les fait en un clin d'œil. Mais si la femme qui les lui inspire lui présente en môme temps, dans l'avenir de sa précoce passion, les changeantes délices de la grâce, l'ingénuité d'une âme vierge, les mille plis du vêlement des coquettes, les dangers de l'amour, n'est-ce pas à remuer le cœur de l'homme le plus froid?

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Or, voici dans quelle situation se trouvait en ce moment M. de Montriveau, relativement à la femme, et le passe de sa vie garantit en quelque sorte la bizarrerie du fait.

Jeté jeune dans l'ouragan des guerres françaises, ayant toujours vécu sur les champs de bataille, il ne connaissait de la femme que ce qu'un vojageur pressé, qui va d'auberge en auberge, peut connaître d'un pays. Peut-être aurait-il pu dire de sa vie ce que Voltaire disait à quatre-vingts ans de la sienne, et n'avait-il pas trente-sept sottises à se reprocher? Il était, à son âge, aussi neufen amour que l'est un jeune homme qui vient de lire Eaublas en cachette. De la femme , il savait tout; mais de l'amour, il ne savait rien ; et sa virginité de sentiment lui faisait ainsi des désirs tout nouveaux.

Quelques hommes, emportés par les travaux auxquels les ont condamnés la misère ou l'ambition, l'art ou la science, comme M. de Montriveau avait été emporté par le cours de la guerre et les événements de sa vie, connaissent celte singulière situation, et l'avouent rarement. En France, tous les hommes doivent avoir aimé. Aucune femme n'y veut de ce dont aucune n'a voulu. De la crainte d'être pris pour un sot procèdent les mensonges de la fatuité française, car, en France, passer pour un sot, c'est ne pas être du pays.

En ce moment, M. de 3Ionlriveau fut à la fois saisi par un violent désir, un désir grandi dans la chaleur des déserts, et par un mouvement de cœur dont il n'avait pas encore connu la bouillante étreinte. Aussi fort qu'il était violent, cet homme sut réprimer ses émotions; mais, tout en causant de choses indifférentes, il se retirait en lui-même, et se jurait d'avoir cette femme, seule pensée pariaquelle il pouvait entrer dans l'amour. Son désir devint un serment fait à la manière des Arabes avec lesquels il a vécu, et pour lesquels un serment est un contrat passé entre eux et toute leur destinée, qu'ils subordonnent à la réussite de l'entreprise consacrée par le serment, et dans laquelle ils ne comptent même plus leur mort que comme un moyen de plus pour le succès.

Un jeune homme seseraitdit: — Je voudrais bien avoir la duchesse de Langeais pour maîtresse! Un autre : — Celui qui sera aimé de la duchesse de I^angeais sera un bien heureux coquin ! Mais le général se dit : — J'aurai pour maîtresse madame de Langeais. Or, quand un homme vierge de cœur et pour qui la femme devient une religion, conçoit une semblable pensée, il ne sait pas dans quel enfer il vient de mettre le pied.

M. de Montriveau s'échappa brusquement du salon, et revint chez lui , dévoré par les premiers accès de sa première fièvre amoureuse. Si, vers le

milieu de l'âge, un homme garde encore les croyances, les illusions, les franchises, l'impétuosité de l'enfance, son premier geste est pour ainsi dire d'avancer la main pour s'emparer de ce qu'il désire; puis, quand il a sondé les distances presque impossiblesà franchir qui l'en séparent, il est saisi, comme les enfants, d'une sorte d'étonnement ou d'impatience qui communique de la valeur à l'objet souhaité : il tremble ou il pleure.

Aussi le lendemain, après les plus orageuses réflexions qui lui eussent bouleversé l'âme, Armand de Montriveau se trouva-t-il sous le joug de ses sens, et encore serré par la pressiond'un amour vrai.

Cette femme, si cavalièrement traitée la veille, était devenue le lendemain le plus saint, le plus redouté des pouvoirs. Elle fut dès lors pour lui le monde et la vie. Le seul souvenir des plus légères émotions qu'elle lui avait données faisait pâlir ses plus grandes joies, ses plus vives douleurs jadis ressenties. Les révolutions les plus grandes ne troublent que les intérêts de l'homme, tandis qu'une passion en renverse les sentiments. Or, pour ceux qui vivent plus par le sentiment que par l'intérêt, pour ceux qui ont plus d'âme et de sang que d'esprit et de lymphe, un amour réel produit un changement complet d'existence. D'un seul trait, par une seule réflexion, Armand de 3Iontriveau effaça donc toute sa vie passée.

Après s'être vingt fois demandé comme un enfant : — Irai-je, n'irai-je pas? il s'habilla, vint à l'hôtel de Langeais, vers huit heures du soir, et fut admis auprès de la femme, non pas de la femme, mais de l'idole qu'il avait vue la veille, aux lumières, comme une fraîche et pure jeune fille, vêtue de gaze, de blondes et de voiles. Il arrivait impétueusement pour lui déclarer son amour, comme s'il s'agissait du premier coup de canon dans un siège. Pauvre écolier! Il trouva sa vaporeuse sylphide enveloppée d'un peignoir de cachemire brun habilement bouillonnée, lan^uissamment couchée sur le divan d'un obscur boudoir.

Madame de Langeais ne se leva même pas, elle ne montra que sa tête dont les cheveux étaient en désordre quoique retenus dans un voile. Puis d'une main qui, dans le clair-obscur produit par la tremblante lueur d'une seule bougie placée loin d'elle, parut aux yeux de Montriveau blanche comme une main de marbre, elle lui fit signe de s'asseoir, et lui dit d'une voix aussi douce que l'était la lueur :

— Si ce n'eût pas été vous, monsieur le marquis, si c'eût été un ami avec lequel j'eusse pu agir sans façon, ou un indifférent qui m'eût légèrement intéressée, je vous aurais renvoyé. Vous me voyez affreusement souffrante.

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Monlriveau se dit en lui-même : — Je vais m'en aller.

— Mais, reprit-elle en lui lançant un regard dont l'ingénu militaire attribua le feu à la fièvre, je ne sais si c'est un pressentiment de votre bonne visite à l'empressement de laquelle je suis on ne peut pas plus sensible, depuis un instant, je sentais ma tète se dégager de ses vapeurs.

— Je puis donc rester, lui dit Monlriveau.

— Ah ! je serais bien fâchée de vous Voir partir. Je me disais déjà ce matin que je ne devais pas avoir fait sur vous la moindre impression ; que vous aviez sans doute pris mon invitation pour une de ces phrases banales dont les Parisiennes sont si prodigues; mais je pardonnais d'avance à votre ingratitude. Un homme qui arrive des déserts n'est pas tenu de savoir combien noire faubourg est exclusif dans ses amiiiés.

Ces gracieuses paroles, à demi murmurées, tombèrent une à une, et furent comme chargées du centiment joyeux qui paraissait les dicter. La duchesse voulailavoir tous les bénéfices de sa migraine, et sa spéculation eut un plein succès.

Le pauvre militaire souffrait réellement de la fausse souffrance de celte femme. Comme Crillon entendant le récit de la passion de Jésus-Christ, il était prêt à tirer son épée contre les vapeurs. Hé, corn ment alors oser parler à cette malade de l'amour qu'elle inspirait? Armand comprenait déjà qu'il était ridicule de tirer son amour à brùlc-pourpoint sur une femme aussi supérieure. II entendit par une seule pensée toutes les délicatesses du sentiment et les exigences de l'âme. Aimer, n'est-ce pas plaider, mendier, attendre? Cet amour ressenti, ne fallait-il pas le lui prouver? Alors il se trouva la langue immobile, glacée par les convenances du noble faubourg, par la majesté de la migraine, et par les timidités de l'amour vrai. Mais nul pouvoir au monde ne put voiler les regards de ses yeux dans lesquels éclataient la chaleur, l'infini du désert, des yeux calmes comme ceux des lions, et sur lesquels ses paupières ne s'abaissaient que rarement. Elle aima beaucoup ce regard fixe qui la baignait de lumière et d'amour.

— Madame la duchesse, répondit-il, je craindrais devons mal dire la reconnaissance que m'inspirent vos bontés. En ce moment je ne souhaite qu'une seule chose, le pouvoir de dissiper vos souffrances.

— Permettez que je me débarrasse de ceci, j'ai maintenant trop chaud, dit-elle en faisant sauter, par un mouvement plein de grâce, le coussin qui lui couvrait les pieds, et qu'elle laissa voirdans toute leur clarté.

— Madame, en Asie, vos pieds vaudraient presque dix mille sequins.

— Compliment de voyageur, dit-elle en souriant. Puis, celte spirituelle personne prit plaisir à jeter

le rude Monlriveau dans une conversation pleine de bêtises, de lieux communs et de non-sens, où il manœuvra, militairement parlant, comme eût fait le prince Charles, aux prises avec Napoléon. Elle s'amusa malicieusement à reconnaître l'étendue de la passion qu'elle inspirait, par le nombre de sottises arrachées à ce débutant, et elle l'amenait à petits pas dans un labyrinthe inextricable où elle se promettait de le laisser honteux de lui-même. Elle commença donc par se moquer de cet homme, à qui elle se plaisait néanmoins à faire oublier le temps. La longueur d'une première visite est souvent une flatterie, mais Armand n'en fut pas complice.

Le célèbre voyageur était dans ce boudoir depuis une heure, causant de tout, n'ayant rien dit, sentant qu'il n'était qu'un instrument dont jouait cette femme, quand elle se dérangea, s'assit, se mit sur le cou le voile qu'elle avait sur la tête, s'accouda, '

lui fit les honneurs d'une complète guérison, et sonna pour faire allumer les bougies du boudoir. A l'inaction absolue dans laquelle elle était restée, succédèrent les mouvements les plus gracieux. Elle se tourna vers M. de Monlriveau, et lui dit en réponse à une confidence qu'elle venait de lui arracher et qui parut la vivement intéresser :

— Vous voulez vous moquer de moi en tâchant de me donner à penser que vous n'avez jamais aimé. Voilà la grande prétention des hommes auprès de nous. Nous les croyons. Pure politesse! Ne savons-nous pas à quoi nous en tenir là-dessus par nous-mêmes? Où est l'homme qui n'a pas rencontré dans sa vie une seule occasion d'être amoureux? Mais vous aimez à nous tromper, et nous vous laissons faire, pauvres sottes que nous sommes, parce que vos tromperies sont encore des hommages rendus à la supériorité de nos sentiments qui sont toute pureté.

Celle dernière phrase fut prononcéeavec un accent plein de hauteur et de fierté, qui fit de cet amant novice une balle jetée au fond d'un abîme; et de la duchesse, un ange revolant vers son ciel particulier. -

— Diantre! s'écriait en lui-même Armand de Mon- ■ triveau, comment s'y prendre pour dire à cette créature sauvage que je l'aime?

Et il l'avait déjà dit vingt fois, ou plutôt la duchesse l'avait vingt fois lu dans ses regards, et voyait, dans la passion de cet homme vraiment grand, un amusement pour elle, un intérêt à mettre dans sa vie sans intérêts. Elle se préparait donc déjà fort habilement à élever autour d'elle unecerlaine quantité de redoutes qu'elle lui donnerait à emporter avant de lui permettre l'entrée de son cœur. Jouet de ses caprices, Montriveaudevail rester stationnaire

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tout en sautant de difiicultés en difficultés comme un de ces insectes tourmentes par un enfant, saute d'un doigt sur un autre en croyant avancer, tandis que son malicieux bourreau le laisse au même point. INoanmoins, la duchesse reconnut, avec un bonheur inexprimable, que cet homme de caractère ne mentait pas à sa parole. Armand n'avait, en effet, jamais aimé.

Il allait se retirer mécontent de lui, plus mécontent d'elle encore ; mais elle vit avec joie une bouderie qu'elle savait dissiper par un mot, d'un regard, d'un geste.

— Viendrez-vous demain soir? lui dit-elle. Je vais au bal, je vous attendrai jusqu'à dix heures.

Le lendemain Monlriveau passa la plus grande partie de la journée assis à la fenêtre de son cabinet, et occupé à fumer une quantité indéterminée de cigares. Il put atteindre ainsi l'heure de s'habiller et d'aller à l'hôtel de Langeais.

C'eut été grande pitié pour l'un de ceux qui connaissaient la magnifique valeur de cet homme, de le voir devenu si petit, si tremblant, de savoir celte pensée dont les rayons pouvaient embrasser des mondes, se rétrécir aux proportions du boudoir d'une petite-maîtresse. ."\Iais il se sentait lui-même déjà si déchu dans son bonheur, que, pour sauver sa vie, il n'aurait pas conflé son amour à l'un de ses amis intimes. Dans la pudeur qui s'empare d'un honime quand il aime, n'y a-t-il pas toujours un peu de honte, et ne serait-ce pas sa petitesse qui l'ait l'orgueil de la femme? Enfin, ne serait-ce pas une foule de motifs de ce genre, mais que les femmes ne s'expliquent pas, qui les porte presque toutes à trahir les premières le mystère de leur amour, mystère dont elles se fatiguent peut-être?

— 3Ionsieur, dit le valet de chambre, madame la duchesse n'est pas visible, elle s'habille, et vous prie de l'attendre ici.

Armand attendit dans le salon en examinant le goût répandu dans les moindres détails. Il admira madame de Langeais, en admirant les choses qui venaientd'elle et en trahissaient les habitudes, avant qu'il put en saisir la personne et les idées. Après une heure environ, la duchesse sortit de sa chambre sans faire de bruit. 3Iontriveau se retourna, la vit qui marchait avec la légèreté d'une ombre, et tressaillit. Elle vint à lui, sans lui dire bourgeoisement : — Comment me trouvez-vous? Elle était sûre d'elle, et son regard (ixe disait : — Je me suis ainsi parée pour vous plaire.

Une vieille fée, marraine de quelque princesse méconnue, avait seule pu tourner autour du cou de cette coquette personne, le nuage d'une gaze dont les plis avaient des tons vifs que soutenait encore l'éclat d'une peau satinée. La duchesse était éblouis-

sante. Le bleu clair de sa robe , dont les ornements se répétaient dans les fleurs de sa coiffure, semblait donner, par la richesse de la couleur, un corps à ses formes frêles devenues tout aériennes; en glissant avec rapidité vers Armand, elle fit voler les deux bouts de l'écharpe qui pendait à scscùlés, et le brave soldat ne put alors s'empêcher de la comparer aux jolis insectes bleus qui voltigent au-dessus des eaux, parmi les fleurs, avec lesquelles ils paraissent se confondre.

— Je vous ai fait attendre, dit-elle de la voix que savent prendre les femmes pour l'houune auquel elles veulent plaire.

— J'attendrais patiemment une éternité, si je savais trouver la divinité belle comme vous l'êtes; mais ce n'est pas un compliment que de vous parler de votre beauté, vous ne pouvez plus être sensible qu'à l'adoration. Laissez-moi donc seulement baiser votre écliarpe.

— Ah fi! dit-elle, en faisant un geste d'orgueil, je vous estime assez pour vous offrir ma main.

Et elle lui lendit à baiser sa main encore humide. Une main de femme, au moment où elle sort de son bain de senteur, conserve je ne sais quelle fraîcheur douillette, une mollesse veloutée dont la chatouilleuse impression va des lèvres à l'âme. Aussi, chez un homme épris, quia dans les sens autant de volupté qu'il a d'amour au cœur, ce baiser, chaste en apparence, peut-il exciter de redoutables orages.

— Me la tendrez-vous toujours ainsi? dit humblement le général en baisant avec respect cette main dangereuse.

— Oui , mais nous en resterons là, dit-elle en souriant.

Elle s'assit et parut fort maladroite à mettre ses gants, en voulant en faire glisser la peau d'abord trop étroite le long de ses doigts, et regarder en même temps M. de Monlriveau, qui admirait alternativement la duchesse et la grâce de ses gestes réitérés.

— Ah! c'est bien, dit-elle, vous avez été exact, j'aime l'exactitude. Sa Hlajeslé dit qu'elle est la politesse des rois ; mais, selon moi, de vous à nous, je la crois la plus respectueuse des flatteries. Hé? N'estce pas ? Dites donc.

Et elle le guigna de nouveau pour lui exprimer une amitié décevante, en le trouvant muet de bonheur, et tout heureux de ces riens. Ah! elleentendaità merveille son métier de femme, et savait admirablement rehausser un homme à mesure qu'il se rapetissait, le récompenser par de creuses flatteries, à chaque pas qu'il faisait pour descendre aux niaiseries de la sentimentalité.

— Vous n'oublierez jamais de venir à neuf heures ?

— Oui, mais irez-vous donc au bal tous les soirs?

— Le sais-je ? répondit-elle en haussant les épaules

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par un geste enfantin , comme pour avouer qu'elle était tout caprice et qu'un amant devait la prendre ainsi.

— D'ailleurs, reprit-elle, que vous importe! vous m'y conduirez.

— Pour ce soir, dit-il, ce serait difficile, je ne suis pas mis convenablement.

— 11 me semble, répondit-elle en le regardant avec fierté, que si quelqu'un doit souffrir de votre mise, c'est moi. Mais sachez, monsieur le voyageur, que l'homme dont j'accepte le bras, est toujours audessus de la mode. Personne n'oserait le critiquer. Je vois que vous ne connaissez pas le monde, je vous en ain)e davantage.

Et elle le jetait déjà dans les petitesses du monde, en tâchant de l'initier aux vanités d'une femme à la mode.

— Si elle veut faire une sottise pour moi, se dit en lui-même Armand, je serais bien niais de l'en empêcher. Elle m'aime sans doute, et, certes, elle ne méprise pas le monde plus que je ne le méprise moi-même; ainsi

La duchesse pensait sans doute qu'en voyant le général la suivre au bal, en bottes et en cravate noire, personne n'hésiterait à le croire passionnément amoureux d'elle.

Heureux de voir la reine du monde élégant vouloir se compromettre pour lui, le général eut de l'esprit, en ayant de l'espérance. Sur de plaire, il déploya ses idées et ses sentiments, sans ressentir la contrainte qui, la veille, lui avait gêné le cœur. Cette conversation substantielle , animée, remplie par ses preuiières confidences aussi douces à dire qu'à entendre, séduisit-elle madame de Langeais, ou avait-elle imaginé celte ravissante coquetterie? Mais elle regarda malicieusement la pendule quand minuit sonna.

— Ah! vous me faites manquer le bal, dit-elle en exprimant de la surprise et du dépit de s'être oubliée; mais elle se justifia le changement de ses jouissances par un sourire qui fil bondir le cœur d'Armand.

— J'avais bien promis à madame de Sérizy, ajouta-t-elie. Ils m'attendent tous.

— Hé bien, allez!

— Non, continuez, dit-elle. Je reste. Vos aventures en Orient me ravissent. Racontez-moi bien toute votre vie. J'aime à participer aux souffrances ressenties par un homme de courage; car je les ressens, vrai!

Elle jouait avec son écharpe, la tordait, la déchirait par des mouvementsd'impatience quisemblaient accuser un méconlentement intérieur et de profondes réflexions.

— Nous ne valons rien, nous autres, reprit-elle.

Ah ! nous sommes d'indignes personnes , égoïstes , frivoles. Nous ne savons que nous ennuyer à force d'amusements. Aucune de nous ne comprend le rôle de sa vie. Autrefois, en France, les femmes étaient des lumières bienfaisantes, elles vivaient pour soulager ceux qui pleurent, encourager les arts , récompenser les artistes et en animer la vie par de nobles pensées. Si le monde est devenu si petit, à nous la faute. Vous me faites haïr ce monde, et le bal. Non, je ne vous sacrifie pas grand'chose.

Elle acheva de détruire son écharpe, comme un enfant qui, jouant avec une fleur, finit par en arracher tous les pétales. Elle la roula, la jeta loin d'elle, et put ainsi montrer son cou de cygne.

Elle sonna.

— Je ne sortirai pas, dit-elle à son valet de chambre.

Puis elle reporta timidement ses longs yeux bleus sur Armand , de manière à lui faire accepter, par la crainte qu'ils exprimaient, cet ordre, pour un aveu , pour une première , pour une grande faveur.

— Vous avez eu bien des peines, dit-elle après une pause pleine de pensées, et avec cet attendrissement qui souvent est dans la voix des femmes sans être dans leur cœur.

— Non, répondit Armand. Jusqu'aujourd'hui, je ne savais pas ce qu'était le bonheur.

— Vous le savez donc? dit-elle, en le regardant en dessous d'un air hypocrite et rusé.

— Mais, pour moi désormais, le bonheur, n'est-ce pas de vous voir, de vous entendre?... Jusqu'à présent je n'avais que souffert, et maintenant je comprends que je puis être malheureux...

— Assez, assez ! dit-elle, allez-vous-en, il est minuit, respectons les convenances. Je n'ai pas été au bal, vous étiez là. Ne faisons pas causer. Adieu. Je ne sais ce que je dirai, mais la migraine est bonne personne et ne nous donne jamais de démentis.

— y a-t-il bal demain ?demanda-t-il.

— Vous vous y accoutumeriez, je crois. Hé bien oui, demain nous irons encore au bal.

Armand s'en alla l'homme le plus heureux du monde, et vint tous les soirs chez madame de Langeais à l'heure qui, par une sorte de convention tacite, lui fut réservée.

11 serait lastidieux et ce serait, pour une multitude de jeunes gens qui ont de ces beaux souvenirs, une redondance que de faire marcher ce récit pas à pas, comme marchait le poëme de ces conversations secrètes dont une femme avance ou retarde à son gré le cours, par une querelle de mots quand le sentiment va trop vite, par une plainte sur les sentiments quand les mots ne répondent plus à sa pensée. Aussi pour marquer le progrès de cet ouvrage à la Péné-

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lopc, pcut-clre faudrait-il s'en lenir aux expressions matérielles du sentiment.

Ainsi, quelques jours après la première rencontre de la duchesse et d'Armand de l\lontriveau, l'assidu général avait conquis en toute projjriété, le droit de baiser les insatiables mains de sa maîtresse. Partout où allait madame de Langeais, se voyait inévitablement M. de Montrivcau, que certaines personnes nommèrent, en plaisantant, le planton de la duchesse. Déjà la position d'Armand lui avait fait des envieux, des jaloux, des ennemis.

Madame de Langeais avait atteint son but. Le marquis se confondait parmi ses nombreux admirateurs, et lui servait à humilier ceux qui se vantaient d'être dans ses bonnes grâces, en lui donnant publiquement le pas sur tous les autres.

— Décidément, disait madame de Sérizy, M. de Montriveau est l'homme que la duchesse a distingué ?

Qui ne sait pas ce que veut dire à Paris, être distingué par une fetnme?

Les choses étaient ainsi parfaitement en règle.

Ce qu'on se plaisait à raconter du général le rendit si redoutable, que les jeunes gens habiles abdiquèrent tacitement leurs prétentions sur la duchesse, et ne restèrent dans sa sphère que pour exploiter l'importance qu'ils y prenaient, et se servir de son liom, de sa personne, pour s'arranger au mieux avec certaines puissances du second ordre, enchantées d'enlever un amant à madame de Langeais.

Elle avait l'œil assez perspicace pour apercevoir ces désertions et ces traités dont son orgueil ne lui permettait pas d'être la dupe. Alors elle savait, disait M. le prince de T., qui l'aimait beaucoup, tirer un regain de vengeance par un mot à deux tranchants, dont elle frappaitces épousailles morganatiques. Sa dédaigneuse raillerie ne contribuait pas médiocrement à la faire craindre et passer pour une personne excessivement spirituelle. ¥A\e consolidait ainsi sa réputation de vertu, tout en s'amusant des secrets d'autrui, sans laisser pénétrer les siens.

Néanmoins, après deux mois d'assiduités, elle eut au fond de Tàme une sorte de peur vague, en voyant que M. de Montriveau ne comprenait rien aux flnesses de la coquetterie Faubourg-Saint-Germanesque, et prenait au sérieux les minauderies parisiennes.

— Celui-là, ma chère duchesse, lui avait dit le vieux diplomate, est cousin-germain des aigles, vous ne l'apprivoiserez pas, et il vous emportera dans son aire, si vous n'y prenez garde.

Le lendemain du soir où le rusé vieillard lui avait dit ce mot dans lequel la duchesse craignit de trouver une prophétie, elle essaya de se faire haïr, et se montra dure, exigeante, nerveuse, détestable pour

Armand qui la désarma par une douceur angéliquo. Cette femme connaissait si peu la bonté large des grands caractères, qu'elle fut pénétrée des gracieuses plaisanteries par lesquelles ses plaintes furent d'abord accueillies, lille cherchait unequerelle et trouva des preuves d'affection. Alors elle persista.

— En quoi, lui dit Armand, un homme qui vous idolâtre a-t-il donc pu vous déplaire ?

— Vous ne me déplaisez pas, répondit-elle, en devenant tout à coup douce et soumise ; mais pourquoi voulez-vous me compromettre? V^ous ne devez être qu'un ami pour moi. Ne le savez-vous pas? je voudrais vous voir l'instinct, les délicatesses de l'amitié vraie, afin de ne perdre ni votre estime, ni les plaisirs que je ressens près de vous.

— N'être que votre amit s'écria M. de iMontriveau, à la tète de qui ce terrible mot donna des secousses électriques. Sur la foi des heures douces que vous m'accordez, je m'endors et me réveille dans votre cœur; et, aujourd'hui, sans motif, vous vous plaisez gratuitement à tuer les espérances toutes secrètes qui me font vivre! Voulez-vous, après m'avoir fait promettre tant de constance, et avoir montré tant d'horreur pour les femmes qui n'ont que des caprices, me faire entendre que, semblable à toutes les femmes de Paris, vous avez des passions, et point d'amour? Pourquoi donc m'avez-vous demandé ma vie, et pourquoi l'avez-vous acceptée?

— J'en eu tort , mon ami. Oui , une femme a tort de se laisser aller à de tels enivrements , quand elle ne peut ni ne doit les récompenser.

— Je comprends, vous n'avez été que légèrement coquette , et....

— Coquette, je hais la coquetterie. Etre coquette, Armand : mais c'est être constamment fausse. Se

faire mélancolique avec les humoristes, gaie avec les insouciants , politique avec les ambitieux, écouter avec admiration les bavards, s'occuper de guerre avec les militaires, être passionnée pour le bien du pays avec les philanthropes , prendre enfin pour plaire à chaque homme le vêlement d'esprit, l'allure de caractère qui peut le séduire sans donner une miette de son âme; les amuser tous, les captiver, s'en moquer, voilà ceque c'est que d'être coquette !... Mais , moi, mon ami, je suis vraie avec vous, je n'ai pas toujours partagé vos idées, et quand vous m'avez convaincue, après une discussion, ne m'en avez-vous pas vue tout heureuse? Enfin, je vous aime, mais seulement comme il est permis aune . femme religieuse et pure d'aimer. J'ai fait des réflexions. Je suis mariée, Armand. Si la manière dont je vis avec M. de Langeais me laisse la disposition de mon cœur, les lois, les convenances, m'ont ôté le droit de disposer de ma personne. En quelque rang qu'elle soit placée, une femme déshonorée se

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voit chassée du monde , et je ne connais encore aucun exemple d'un homme qui ait su ce à quoi l'engageaient nos sacriflces. Bien mieux, la récente aventure de madame de Beauséant m'a prouvé que ces mêmes sacriGces sont presque toujours les causes de votre abandon. Si vous m'aimiez sincèrement , vous cesseriez de me voir pendant quelque temps ! Moi , je dépouillerai pour vous toute vanité, n'est-ce pas quelque chose? Que ne dit-on pas d'une femme à laquelle aucun homme ne s'attache? Ah, elle est sans cœur , sans esprit, sans âme, sans charme surtout. Oh ! les coquettes ne me feront grâce de rien , et me raviront les qualités qu'elles sont blessées de trouver en moi. Si ma réputation me reste, que m'importe de voir contester mes avantages par des rivales, elles n'en hériteront certes pas! Allons, mon ami , donnez quelque chose à qui vous sacrifie tant.' Venez moins souvent, je ne vous en aimerai pas moins.

— Ah, répondit Armand, avec la profonde ironie d'un cœur blessé, l'amour, selon les écrivassiers, ne se repait que d'illusions! Rien n'est plus vrai, je le vois, il faut que je m'imagine être aimé. Alais, tenez, il est des pensées, comme des blessures dont on ne revient pas : vous étiez une de mes dernières croyances , et je m'aperçois en ce moment que tout est faux ici-bas.

Elle se prit à sourire.

— Oui, reprit Montriveau d'une voix altérée, votre foi catholique à laquelle vous voulez me convertir est un mensonge que les hommes se font, l'espérance est un mensonge appuyé sur l'avenir , l'orgueil est un mensonge de nous à nous, la pitié, la sagesse, la terreur sont des calculs mensongers. Mon bonheur sera donc aussi quelque mensonge , il faut que je m'attrape moi-même et consente à toujours donner un louis contre un écu. Si vous pouvez si facilement vous dispenser de me voir; si vous ne m'avouez ni pour ami, ni pour amant, vous ne n'aimez pas! Et moi, pauvre fou, je médis cela, je lésais, et j'aime !

— Mais, mon Dieu , mon pauvre Armand, vous vous emportez !

— Je m'emporte?

— Oui, vous croyez que tout est en question, parce que je vous parle de prudence.

Au fond, elle était enchantée de la colère qui débordait dans les yeux de son amant. En ce moment, elle le tourmentait, mais elle le jugeait, et remarquait les plus légères altérations de sa [ihysionomie. Si le général avait eu le malheur de se montrer généreux sans discussion, comme il arrive quelquefois à certaines âmes candides , il eût été forbanni pour toujours, atteint et convaincu de ne pas savoir aimer. Ea plupart des femmes veulent se sentir le moral

violé. N'est-ce pas une de leurs flatteries de ne jamais céder qu'à la force ? Mais Armand n'était pas assez instruit pour apercevoir le piège habilement préparé par la duchesse. Les grands hommes qui aiment ont tant d'enfance dans l'àme !

— Si vous ne voulez que conserver les apparences , dit-il avec naïveté , je suis prêt à...

— Ne conserver que les apparences! s'écria-t-elle en l'interrompant. Mais quelles idées vous faitesvous donc de moi ? Mais vous ai-je donné le moindre droit de penser que je puisse être à vous?

— Ah çà , de quoi parlons-nous donc ? demanda Montriveau.

— Mais, monsieur, vous m'effrayez!... Non, pardon, merci, reprit-elle d'un ton froid, merci, Armand. Vous m'avertissez à temps d'une imprudence bien involontaire, croyez-le, mon ami ! Vous savez souffrir, dites-vous ? 31oi aussi, je saurai souffrir. Nous cesserons de nous voir, puis quand , l'un et l'autre, nous aurons su recouvrer un peu de calme, eh bien, nous aviserons à nous faire un bonheur approuvé par le monde. Je suis jeune, Armand, un homme sans délicatesse ferait faire bien des sottises et des étourderies à une femme de vingt-quatre ans. Mais vous! vous serez mon ami, promettez-le-moi!

— La femme de vingt-quatre ans, répondit-il, sait calculer.

Il s'assit sur le divan du boudoir, et resta la tête appuyée dans ses mains.

— ^l'aimez-vous, madame? demanda-t-il en relevant la tète, et lui montrant un visage plein de résolution. Dites hardiment oui ou non.

La duchesse fut plus épouvantée de cette interrogation qu'elle ne l'aurait été d'une menace de mort, ruse vulgaire dont peu de femmes s'effrayent au dix-neuvième siècle, en ne voyant plus les hommes porter l'épée au côté ; mais n'y a-t-il pas des effets de cils, de sourcils, des contractions dans le regard, des tremblements de lèvres qui communiquent la terreur dont ils sont la vivante expression?

— Ah, dit-elle, si j'étais libre, si...

— Eh! n'est-ce que votre mari qui nous gêne? s'écria joyeusement le général en se promenant à grands pas dans le boudoir. Ma chère Antoinette, je possède un pouvoir plus absolu que ne l'est celui de l'autocrate de toutes les Russies. Je m'entends avec la fatalité; je puis, socialement parlant, l'avancer ou la retarder à ma fantaisie, comme on fait d'une montre. Diriger la fatalité, dans notre machine politique, n'est-ce pas tout simplement en connaître les rouages? Dans peu, vous serez libre! Alors , souvenez-vous de votre promesse.

— Armand ! s'écria-t-elle, que voulez-vous dire? Grand Dieu ! croyez-vous que je puisse être le gain d'un crime? Voulez-vous ma mort! Mais, vous n'a-

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vcz donc pas du tout de religion? Moi, jecrains Dieu. Quoique M. de Langeais m'ait donné le droil de le baïr, je ne lui souhaite aucun mal.

M. de Slonlrivcau , qui battail machinalement Ja retraite avec ses doigts sur le marbre de la cheminée, se contenta de regarder la duchesse d'un air calme.

— Mon ami, dit-elle en continuant, respectczle. Il ne m'aime pas, il n'est pas bien pour rnoi , mais j'ai des devoirs à remplir envers lui. Pour éviter les malheurs dont vous le menacez , que ne ferais-je pas! Écoutez. Je ne vous parlerai plus de séparation : vous viendrez ici comme par le passé ; je vous donnerai toujours mon front à baiser; si je vous le refusais quelquefois, c'était pure coquetterie, en vérité. Mais entendons-nous, dit-elle en le voyant s'approcher. Vous me permettrez d'augmenter le nombre de mes poursuivants; d'en recevoir dans la matinée encore plus que par le passé; je veux redoubler de légèreté; je veux vous traiter fort mal en apparence, feindre une rupture; vous viendrez un peu moins souvent ; et puis , après.,..

En disant ces mots, elle se laissa prendre la taille, parut sentir, ainsi pressée par Montriveau, le plaisir excessif que trouvent la plupart des femmes à cette pression dans laquelle tous les plaisirs de l'amour semblent exprimés ; puis, elle désirait sans doute se faire faire quelque confidence , car elle se haussa sur la pointe des pieds pour rapporter son front sous les lèvres brûlantes d'Armand.

— Après, reprit Montriveau, vous ne me parlerez plus de votre mari. Vous n'y devez plus penser.

Madame de Langeais garda le silence.

— Au moins, dit-elle après une pause expressive, vous ferez tout ce que je voudrai, sans gronder, sans être mauvais, dites, mon ami? N'avez-vous pas voulu m'effrayer? x\IIons, avouez-le, vous êtes trop bon pour jamais concevoir de criminelles pensées. Mais auriez-vous donc des secrets que je ne connaisse point? Comment pouvez- vous donc maîtriser le sort ?

— Au moment où vous confirmez le don que vous m'avez déjà fait de votre cœur, je suis trop heureux pour bien savoir ce que je vous répondrais. J'ai confiance en vous, Antoinette, je n'aurai ni soupçons, ni fausses jalousies. Mais, si le hasard vous rendait libre, nous sommes unis...

— Le hasard , Armand , dit-elic en faisant un de cesjolis gestes de tête qui semblent pleins de choses, mais que ces sortes de femmes jettent à la légère, comme une cantatrice joue avec sa voix. Le pur hasard, reprit-elle. Sachez-le bien : s'il arrivait, par votre faute, quelque malheur à M. de Langeais, je ne serais jamais à vous.

lisse séparèrent contents l'un de l'autre. La du-

chesse avait fait un pacte qui lui permettait de prouver au monde, par ses paroles et ses actions, que M. de Montriveau n'était point son amant. Quant à lui , la rusée se promettait bien de le lasser, en ne lui accordant d'autres faveurs que celles surprises dans ces petites luttes dontelle arrêtait le cours à son gré. Elle savait si joliment le lendemain révoquer les concessions consenties la veille; elle était si sérieusement déterminée à rester physiquement vertueuse , qu'elle ne voyait aucun danger pour elle à des préliminaires, redoutables seulement aux femmes bien éprises. Enfin , une duchesse séparée de son mari offrait peu de chose à l'amour, en lui sacrifiant un mariage annulé depuis longtemps.

De son côté , Montriveau tout heureux d'obtenir la plus vague des promesses, et d'écarter à jamais les objections qu'une épouse puise dans la foi conjugale pour se refuser à l'amour, s'applaudissait d'avoir conquis encore un peu plus de terrain. Aussi, pendant quelque temps, abusa-t-il des droits d'usufruit qui lui avaient été si difficilement octroyés. Plus enfant qu'il ne l'avait jamais été, cet homme se laissait aller à tous les enfantillages qui font du premier amour la fleur de la vie. 11 redevenait petit en répandant et son âme et toutes les forces trompées que lui communiquait sa passion, sur les mains de cette femme , sur ces cheveux blonds dont il baisait les boucles floconneuses, sur ce front éclatant qu'il voyait pur. Inondée d'amour, vaincue parles effluves magnétiques d'un sentiment si chaud, la duchesse hésitait à faire naître la querelle qui devait les séparer à jamais. Elle était plus femme qu'elle ne le croyait , cette chétive créature, en essayant de concilier les exigences de la religion avec les vivaces émotions de vanité, avec les semblants de plaisir donts'afi'olent les Parisiennes. Chaque dimanche elle entendait la messe, ne manquait pas un office; puis, le soir, elle se plongeait dans les enivrantes voluptés que procurent des désirs sans cesse réprimés. Armand et madame de Langeais ressemblaient à ces faquirs de l'Inde qui sont récompensés de leur chasteté par les tentations qu'elle leur donne. Peut-être la duchesse avait-elle fini par résoudre l'amour dans ces caresses fraternelles, qui eussent paru sans doute innocentes à tout le monde, mais auxquelles les hardiesses de sa pensée prêtaient d'excessives dépravations. Comment expliquer autrement le mystère incompréhensible de ses perpétuelles fluctuations? Tous les matins, elle se proposait de fermer sa porte au marquis de Montriveau; puis, tous les soirs, à l'heure dite , elle se laissait charmer par lui. Après une molle défense, elle se faisait moins méchante; sa conversation devenait douce, onctueuse ; deux amants pouvaient seuls être ainsi. La duchesse déployait son esprit le plus scintillant, ses coquet-

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teries les plus entraînantes; puis, quand elle avait irrité l'àme et les sens de son amant , s'il la saisissait, elle voulait bien se laisser briser et tordre par lui ; mais elle avait son nec phis ultra de passion 5 et, quand il en arrivait là, elle se fâchait toujours, si, maîtrisé par sa fougue, il faisait mine d'en franchir les barrières.

Aucune femme n'ose se refuser sans motif à l'amour ; rien n'est plus naturel que d'y céder. Aussi madame de Langeais fut-elle bientôt entourée d'une seconde ligne de fortifications, plus difficile à emporter que ne l'avait été la première. Elle évoqua les terreurs de la Religion.

Jamais le Père de l'Église le plus éloquent ne plaida mieux la cause de Dieu; jamais les vengeances du Très-Haut ne furent mieux justifiées que par la voix de la duchesse. Elle n'employait ni phrases de sermon, ni amplifications de rhétorique. Non, elle avait son jmthos à elle. A la plus ardente supplique d'Armand , elle répondait par un regard mouillé de larmes, par un geste qui peignait une affreuse plénitude de sentiments; elle le faisait taire en lui demandant grâce; un mot de plus elle ne voulait pas l'entendre, elle succomberait, et la mort lui semblait préférable à un bonheur criminel.

— N'est-ce donc rien que de désobéir à Dieu ? lui disait-elle en retrouvant une voix affaiblie par des combats intérieurs sur lesquels cette jolie comédienne paraissait prendre difficilement un empire passager. Les hommes, la terre entière, je vous les sacrifierais volontiers; mais vous êtes bien égoïste de me demander tout mon avenir pour un moment de plaisir.

Allons! voyons, n'êtcs-vous pas heureux? ajoutait-elle en lui tendant la main et se montrant à lui dans un négligé qui certes offrait à son amant des consolations dont il se payait toujours.

Si, pour retenir un homme dont l'ardente passion lui donnait des émotions inaccoutumées, ou si, par faiblesse, elle se laissait ravir quelque baiser rapide ; aussitôt, elle feignait la peur, elle rougissait et bannissait Armand de son canapé, au moment où le canapé devenait dangereux pour elle.

— Vos plaisirs sont des péchés que j'expie, Armand , ils me coûtent des pénitences , des remords , s'écriait-elle.

Quand Monlriveau se voyait à deux chaises de cette jupe aristocratique, il se prenait à blasphémer , il maugréait Dieu. Alors, la duchesse se fâchait.

— Mais, mou ami, disait-elle sèchement, je ne comprends pas pourquoi vous refusez de croire en Dieu , car il est impossible de croire aux hommes. Taisez-vous, ne parlez pas ainsi; vous avez l'âme trop grande pour épouser les sottises du libéralisme qui veut tuer Dieu.

Les discussions Ihéologiques et politiques lui servaient de douches pour calmer Montriveau, qui ne savait plus revenir à l'amour quand elle excitait sa colère, en le jetant, à mille lieues de ce boudoir, dans les théories de l'absolutisme qu'elle défendait à merveille. Peu de femmes osent être démocrates, elles sont alors trop en contradiction avec leur despotisme en fait de sentiments. Mais souvent aussi le général secouait sa crinière, laissait la politique, grondait comme un lion, se battait les Qancs, s'élançait sur sa proie, revenait terrible d'amour à sa maîtresse, incapable de porter longtemps son cœur et sa pensée en flagrance. Alors, si cette femme se sentait piquée par une fantaisie assez incitante pour la compromettre, elle savait sortir de son boudoir; elle quittait l'air chargé de désirs qu'elle y respirait , venait dans son salon, s'y mettait au piano, chantait les airs les plus délicieux de la musique moderne, et trompait ainsi l'amour des sens, qui parfois ne lui faisait pas grâce, mais qu'elle avait la force de vaincre. En ces moments, elle était sublime aux yeux d'Armand; car elle ne feignait pas, elle était vraie, et le pauvre amant se croyait aimé. Cette résistance égoïste la lui faisait prendre pour une sainte et vertueuse créature; et il se résignait, et il parlait d'amour platonique, le général d'artillerie.

Quand elle eut assez joué de la religion dans son intérêt personnel, madame de Langeais en joua pour celui d'Armand. Elle voulut le ramener à des sentiments chrétiens. Elle lui refit le Génie du Christianisme, à l'usage des militaires. Montriveau s'impatienta, trouva son joug pesant. Oh, alors, par esprit de contradiction , elle lui cassa la tête de Dieu , pour voir si Dieu la débarrasserait d'un homme qui allait à son but avec une constance dont elle commençait à s'effrayer. D'ailleurs, elle se plaisait à prolonger toute querelle qui paraissait éterniser la lutte morale, après laquelle venait une lutte matérielle bien autrement dangereuse.

Mais si l'opposition faite au nom des lois du mariage représente l'époque civile de cette guerre sentimentale, celle-ci en constituerait l'époque religieuse; et elle eut, comme la précédente, une crise après laquelle sa rigueur devait décroître.

Un soir, Armand venu fortuitement de très-bonne heure, trouva M. l'abbé Goudrand, directeur de la conscience de madame de Langeais, établi dans un fauteuil, au coin de la cheminée, comme un homme en train de digérer son dîner et les jolis péchés de sa pénitente. La vue de cet homme au teint irais et reposé, dont le front était calme, la bouche ascétique, le regard malicieusement inquisiteur, qui avait dans son maintien une véritable noblesse ecclésiastique, et déjà dans son vêtement le violet épiscopal, rembrunit singulièrement le visage de

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Monlriveau. Il ne salua pas et resta silencieux. Sorti de son amour, le général ne manquait pas de tact; il devina donc en échangeant quelques regards avec le futur évêque, que cet hoininc était le promoteur des dillicullés dont s'armait pour lui l'amour de la duchesse. Hu'un ambitieux abbé bricolât et retînt le bonheur d'un homme trompé comme l'était Monlriveau!.., Cette pensée bouillonna sur sa face, lui crispa les doigts, le lit lever, marcher, piétiner; puis, quand il revenait à sa place, avec l'inlcnlion de faire un éclat, un seul regard de la duchesse suffisait à le calmer. Madame de Langeais, nullement embarrassée du noir silence de son amant, dont toute autre femme eût été gênée, continuait à converser fort spirituellement avec M. Gondrand de Lusignac, sur la nécessité de rétablir la religion dans son ancienne splendeur; elle expliquait, mieux que ne le faisait l'abbé, pourquoi l'Eglise devait être un pouvoir à la fois temporel cl spirituel ; et regrettait que la chambre des Pairs n'cùl pas encore son banc des Évéques, comme la chambre des Lords avait le sien.

Néanmoins, l'abbé, sachant que le carême lui permettait de prendre sa revanche, céda la place au général et sortit, A peine la duchesse se leva-t-elle pour rendre à son directeur l'humble révérence qu'elle en reçut, tant elle était intriguée par l'attitude de- Monlriveau,

— Qu'avez-vous , mon ami ?

— Mais, j'ai cet abbé sur l'estomac.

— Pourquoi ne preniez-vous pas un livre? lui dit-elle, sans se soucier d'être ou non entendue par l'abbé qui fermait la porte.

Monlriveau resta muet pendant un moment, car la duchesse accompagna ce mot d'un geste qui en relevait encore la profonde impertinence.

— Ma chère Antoinette, je vous remercie de donner à l'amour le pas sur l'Église, mais, de grâce, souffrez que je vous adresse une question,

— Ah ! vous m'interrogez ! Je le veux bien, repritelle, N'éles-vous pas mon ami? je puis certes vous montrer le fond de mon cœur , vous n'y verrez qu'une seule image,

— Parlez-vous à cet homme de notre amour?

— 11 est mon confesseur,

— Sait-il que je vous aime ?

— M. de Monlriveau, vous ne prétendez pas, je pense, connaître les secrets de ma confession...

— Ainsi cet homme connaît toutes nos querelles et mon amour pour vous...

— Un homme, monsieur, dites Dieu.

— Dieu ! Dieu ! je dois être seul dans voire cœur. Mais laissez Dieu tranquille là où il est , pour l'amour de lui et de moi. Madame, vous n'irez plus à confesse, ou...

— Ou... dit-elle en souriant.

— Ou je ne reviendrai plus ici.

— Partez, Armand. Adieu, adieu pour jamais... Elle se leva et s'en alla dans son boudoir, sans

jelcr un seul regard à Monlriveau, qui resta debout, la main appuyée sur une chaise. Condjien de temps resia-til ainsi; jamais il ne le sut lui-même. L'âme a le pouvoir inconnu d'étendre comme de resserrer ..l'espace. Il ouvrit la porte du boudoir, il y faisait nuit. Une voix faible devint forte pour dire aigrement :

— Je n'ai pas sonné. D'ailleurs pourquoi donc entrer sans ordre? Laissez-moi.

— Tu souffres donc? s'écria Monlriveau.

— Levez-vous, monsieur ! reprit-elle en sonnant, et sortez d'ici, au moins pour un moment.

— Madame la duchesse demande de la lumière, dit-il au valet de chambre qui vint dans le boudoir y allumer les bougies.

Quand les deux amants furent seuls, madame de Langeais demeura couchée sur son divan, muette, immobile, absolument comme si Monlriveau n'eût pas été là,

— Chère, dit-il avec un accent de douleur et de bonté sublime, j'ai tort. Je ne te voudrais certes pas sans religion,..

— Il est heureux, répliqua-t-elle sans le regarder et d'une voix dure, que vous reconnaissiez la nécessité de la conscience. Je vous remercie pour Dieu.

Ici le général, abattu par l'inclémence de cette femme, qui savait devenir à volonté une étrangère ou une sœur pour lui, fit , vers la porte , un pas de désespoir, et allait l'abandonner à jamais sans lui dire un seul mot. Il souffrait, et la duchesse riait en elle-même des souffrances causées par une torture morale bien plus cruelle que ne l'élait jadis la torture judiciaire. Mais il n'élait pas maître de s'en aller.

En toute espèce de crise, une femme est en quelque sorte grosse d'une certaine quantité de paroles, et quand elle ne les a pas dites, elle éprouve la sensation que donne la vue d'une chose incomplète; or, madame de Langeais, ;qui n'avait pas tout dit, reprit la parole.

— Nous n'avons pas les mêmes conviclions, général... j'en suis peinée. 11 serait affreux pour la femme de ne pas croire à une religion qui permet d'aimer au delà du tombeau. Je mels à part les sentiments chrétiens, vous ne les comprenez pas ; non, laissez-moi vous parler seulement de convenances. Voulez-vous interdire à une femme de la cour la sainte table quand il est reçu de s'en approcher à Pâques? mais il faut pourtant bien savoir faire quelque chose pour son parti. Les libéraux ne tueront pas, malgré leur désir, le sentiment reli-

gieux. La religion sera toujours une nécessité politique. Vous chargeriez-vous de gouverner un peuple de raisonneurs? Napoléon ne l'osait pas, il persécutait les idéologues. Pour erapécher les peuples de raisonner, il faut leur imposer des sentiments. Acceptons donc la religion catholique avec toutes ses conséquences. Si nous voulons que la France aille à la messe , ne devons-nous pas commencer par y aller nous-mêmes? La religion, Armand, est, vous le voyez , le lien des principes conservateurs qui permettent aux riches de vivre tranquilles. La religion est intimement liée à la propriété. Il est certes plus beau de conduire les peuples par des idées morales que par des échafauds, comme au temps de la terreur, seul moyen que votre détestable révolution ait inventé jjour se faire obéir. Le prêtre et le roi, mais c'est vous, c'est moi, c'est la princesse ma voisine; ce sont en un mot tous les intérêts des honnêtes gens personnifiés. Allons, mon ami, veuillez donc être de votre parti, vous qui pourriez en devenir le Sylla, si vous aviez la moindre ambition. J'ignore la politique, moi, j'en raisonne par sentiment; mais j'en sais néanmoins assez pour deviner que la société serait renversée si l'on en laissait mettre à tout moment les bases en question.

— Si votre cour, si votre gouvernement pensent ainsi, vous me faites pitié, dit ?iIon tri veau. La Restauration, madame, doit se dire comme Catherine de Médicis quand elle crut la bataille de Dreux perdue : — Eh bien ! nous irons au prêche ! Or, 1 81 o est votre bataille de Dreux. Comme le trône de ce temps-là, vous l'avez gagnée en fait, mais perdue en droit. Le protestantisme politique est victorieux dans les esprits. Si vous ne voulez pas faire un Edil de Nantes; ou si, le faisant, vous le révoquez; si vous êtes un jour atteints et convaincus de ne plus vouloir de la Charte, qui n'est qu'un gage donné au maintien désintérêts révolutionnaires, la révolution se relèvera terrible, et ne vous donnera qu'un seul coup; ce n'est pas elle qui sortira de France; elle y est le sol même. Les hommes se laissent tuer; mais non les intérêts... Eh ! mon Dieu, que nous font la France, le trône, la légitimité, le monde entier? Ce sont des billevesées auprès de mon bonheur. Régnez, soyez renversés, peu m'importe. Où suis-je donc?

— Mon ami, vous êtes dans le boudoir de madame la duchesse de Langeais.

— Non, non, plus de duchesse, plus de Langeais, je suis près de ma chère Antoinette !

— Voulez-vous me faire le plaisir de rester où vous êtes? dit-elle en riant et en le repoussant, mais sans violence.

— Vous ne m'avez donc jamais aimé ! dit-il avec une rage qui jaillit de ses yeux par des éclairs.

— Non, mon ami.

Ce non valait un oui.

— Je suis un grand sot, reprit il en baisant la main de cette terrible reine redevenue femme.

— Antoinette, reprit-il, s'appuyant la tête sur ses pieds, tu es trop chastement tendre pour dire nos bonheurs à qui que ce soit au monde.

— Ah .' vous êtes un grand fou, dit-elle en se levant par un mouvement gracieux quoique vif. Et, sans ajouter une parole, elle courut dans le salon.

— Qu'a-telle donc? se demanda le général, qui ne savait pas deviner la puissance des commotions que sa tète fumante avait électriquement communiquées des pieds à la tête de sa maîtresse. Au moment où il arrivait furieux dans le salon, il y entendit de célestes accords. La duchesse était à son piano.

Les hommes de science ou de poésie qui peuvent à la fois comprendre et jouir sans que la réflexion nuise à leurs plaisirs, sentent que l'alphabet et la phraséologie musicale sont les instruments intimes du musicien, comme le bois ou le cuivre sont ceux de l'exécutant. Pour eux, il existe une musique à part au fond de la double expression de ce sensuel langage des âmes. Andiamo, viio ben, peut arracher des larmes de joie ou faire rire de pitié, selon la cantatrice. Souvent, çà et là, dans le monde, une jeune fille expirant sous le poids d'une peine inconnue, un homme dont l'âme vibre sous les pincements d'une passion, prennent un thème musical et s'entendent avec le ciel, ou se parlent à euxmêmes dans quelque sublime mélodie, espèce de poëme perdu. Or, le général écoutait en ce moment une de ces poésies, inconnues autant que peut l'être la plainte solitaire d'un oiseau mort sans compagne dans une forêt vierge.

— Mon Dieu, que jouez-vous donc là ? dit-il d'une voix émue.

— Le prélude d'une romance appelée, je crois, Fleuve du Tcge.

— Je ne savais pas ce que pouvait être une musique de piano, reprit-il.

— Hé, mon ami, dit-elle en lui jetant pour la première fois un regard de femme amoureuse, vous ne savez pas non plus que je vous aime; que vous me faites horriblement souffrir; et qu'il faut bien que je me plaigne sans trop me faire comprendre, autrement je serais à vous. .. Mais vous ne voyez rien !

— Et vous ne voulez pas me rendre heureux?

— Armand, je mourrais de douleur le lendemain. Le général sortit brusquement, mais quand il se

trouva dans la rue, il essuya deux larmes qu'il avait eu la force de contenir dans ses yeux.

La religion dura trois mois. Ce terme expiré, la duchesse, ennuyée de ses redites, livra Dieu pieds et poings liés à son amant. Peut-être craignait-elle

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à force de parler éternité , de perpétuer l'amour du général en ce monde et dans l'autre.

Pour l'honneur de celte femme, il est nécessaire de la croire vierge, même de cœur, autrement elle serait trop horrible. Encore bien loin de cet âge où mutuellement l'homme et la femme se trouvent trop près de l'avenir pour perdre du temps et se chicaner leurs jouissances, elle en était , sans doute, non pas à son premier amour, mais à ses premiers plaisirs. Faute de pouvoir comparer le bien au mal, faute de souffrances qui lui eussent appris la ^'aleur des trésors jetés à ses pieds, elle s'en jouait. Ne connaissant pas les éclatantes délices de la lumière, elle se complaisait à rester dans les ténèbres. Armand, qui commençait à entrevoir cette bizarre situation, espérait dans la première parole de la nature. Il pensait, tous les soirs, en sortant de chez madame de Langeais, qu'une femme n'acceptait pas pendant sept mois les soins d'un homme et les preuves d'amour les plus tendres, les plus délicates, ne s'abandonnait pas aux exigences superficielles d'une passion, pour la tromper en un moment, et il attendait patiemment la saison du soleil, ne doutant pas qu'il n'en recueillit les fruits dans leur primeur.

Il avait parfaitement conçu les scrupules de la femme mariée et les scrupules religieux. Il était même joyeux de ces combats. Il trouvait la duchesse pudique, là où elle n'était qu'horriblement coquette; et il ne l'aurait pas voulue autrement. Il aimait donc à lui voir inventer des obstacles; n'en triomphait-il pas graduellement? et chaque triomphe n'augmentait-il pas la faible somme des privautés amoureuses longtemps défendues, puis concédées par elle avec tous les semblants de l'amour ? Mais il avait si bien dégusté les menues et processives conquêtes dont se repaissent les amants timides, qu'elles étaient devenues des habitudes pour lui. En fait d'obstacles, il n'avait donc plus que ses propres terreurs à vaincre, car il ne voyait plus à son bonheur d'autre empêchement que les caprices de celle qui se laissait appeler Antoinette. Alors il résolut de vouloir plus, de vouloir tout. Embarrassé comme un amant jeune encore qui n'ose pas croire à l'abaissement de son idole, il hésita longtemps, et connut ces terribles réactions du cœur, ces volontés bien arrêtées qu'un mot anéantit, ces décisions prises qui expirent au seuil d'une porte. Il se méprisait de ne pas avoir la force de dire un mot, et ne le disait pas. Néanmoins, un soir il procéda par une sombre mélancolie à la demande farouche de ses droits illégalement légitimes. La duchesse n'attendit pas la requête de son esclave pour en deviner le désir. Un désir d'homme est-il jamais secret; les femmes n'ont elles pas toute la science infuse de certains bouleversements de physionomie ?

— Hé quoi ! voulez-vous cesser d'être mon ami ? dit-elle en l'interrompant au premier mot, et lui jetant des regards embellis par une divine rougeur qui coula comme un sang nouveau sous son teint diaphane. Pour me récompenser de mes générosités , vous voulez me déshonorer. Réfléchissez donc un peu ! Moi , j'ai beaucoup réfléchi ; je pense toujours à nous. Il existe une probité de femme, à laquelle nous fie devons pas plus manquer que vous ne devez faillir à l'honneur. Moi , je ne sais pas tromper. Si je suis à vous , je ne pourrais plus être en aucune manière la femme de M. de Langeais. Vous exigez donc le sacrifice de ma position, de mon rang, de ma vie , pour un douteux amour qui n'a pas eu sept mois de patience. Comment! déjà vous voudriez me ravir la libre disposition de moi-même? Non, non, ne me parlez plus ainsi. Non, ne me dites rien. Je ne veux pas, je ne dois pas vous entendre.

Là , madame de Langeais prit sa coiffure à deux mains pour reporter en arrière les touffes de boucles qui lui échauffaient le front, et parut très-animée.

— Vous venez chez une faible créature avec des calculs bien arrêtés , en vous disant : Elle me parlera de son mari pendant un certain temps , puis de Dieu, puis des suites inévitables de l'amour, mais j'userai , j'abuserai de l'influence que j'aurai conquise; je me rendrai nécessaire; j'aurai pour moi les liens de l'habitude, les arrangements tout faits par le public; enfin, quand le monde aura fini par accepter notre liaison , je serai le maître de cette femme. Soyez franc, ce sont là vos pensées... Ah ! vous calculez , et vous dites aimer. Fi ! Vous êtes amoureux , je le crois. Vous me désirez et voulez m'avoir pour maîtresse, voilà tout. Hé bien ! non, ïa duchesse de Langeais ne descendra pas jusque-là. Que de naïves bourgeoises soient les dupes de vos faussetés ; moi , je ne le serai jamais. Rien ne m'assure de votre amour. Vous me pariez de ma beauté, je puis devenir laide , en six mois , comme la chère princesse, ma voisine. Vous êtes ravi de mon esprit, de ma grâce; mon Dieu, vous vous y accoutumerez, comme vous vous accoutumeriez au plaisir. Ne vous ètes-vous pas habitué depuis quelques mois aux faveurs que j'ai eu la faiblesse de vous accorder ? Quand je serai perdue, un jour, vous ne me donnerez d'autre raison de votre changement que le mot décisif : — Je n'aime plus. Rang, fortune, honneur, toute la duchesse de Langeais se sera engloutie dans une espérance trompée. J'aurai des enfants qui attesteront ma honte, et...

jMais , reprit-elle , en laissant échapper un geste d'impatience , je suis trop bonne de vous expliquer ce que vous savez mieux que moi. Allons ! restonsen là. Je suis trop heureuse de pouvoir encore bri-

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séries liens que vous croyez si forts. Y a-t-il donc quelque chose de si héroïque à êlre venu à l'hôtel de Langeais passer, tous les soirs, quelques instants auprès d'une femme dont le babil vous plaisait, dont vous vous amusiez comme d'un joujou? Mais quelques jeunes fats arrivent chez moi de trois heures à cinq heures , aussi régulièrement que vous venez le soir. Ceux-là sont donc bien généreux. Je me moque d'eux, ils supportent assez tranquillement mes boutades, mes impertinences, et me font rire; tandis que vous, à qui j'accorde les plus précieux trésors de mon âme, vous voulez me perdre, et me causez mille ennuis.

Taisez-vous, assez, assez, dit-elle en le voyant prêt à parler , vous n'avez ni cœur, ni âme , ni délicatesse. Je sais ce que vous vouiez me dire. Eh bien , oui. J'aime mieux passer à vos yeux pour une femme froide, insensible, sans dévouement, sans cœur même, que de passer aux yeux du monde pour une femme ordinaire, que d'être condamnée à des peines éternelles , après avoir été condamnée à vos prétendus plaisirs qui vous lasseront certainement. Votre égoïste amour ne vaut pas tant de sacrifices...

Ces paroles représentent imparfaitement celles que fredonna la duchesse avec la vive prolixité d'une serinette. Certes, elle put parler longtemps, le pauvre Armand n'opposait pour toute réponse à ce torrent de notes flùlées qu'un silence plein de sentiments horribles. Pour la première fois , il entrevoyait la coquetterie de cette femme et devinait instinctivement que l'amour dévoué, l'amour partagé ne calculait pas, ne raisonnait pas ainsi chez une femme vraie. Puis il éprouvait une sorte de honte en se souvenant d'avoir involontairement fait les calculs dont les odieuses pensées lui étaient reprochées. Puis eu s'examinant avec une bonne foi tout angélique, il ne trouvait que de l'égoïsme dans ses paroles , dans ses idées, dans ses réponses conçues et non exprimées. Il se donna tort; et, dans son désespoir, il eut l'envie de se précipiter par la fenêtre. Le moi le tuait. Que dire en effet à une femme qui ne croit pas à l'amour? — Laissez moi vous prouver combien je vous aime. » Toujours 7>ioi.

Montriveau ne savait pas, comme, en ces sortes de circonstances, le savent les héros de boudoir, imiter le rude logicien marchant devant les Pyrrhoniens, qui niaient le mouvement. Cet homme audacieux manquait précisément de l'audace habituelle aux amants qui connaissent les formules de l'algèbre féminine. Si tant de femmes et même les plus vertueuses sont la proie des gens habiles en amour auxquels le vulgaire donne un méchant nom, peutêtre est-ce parce qu'ils sont de grandes preuves ; et que l'amour veut, malgré sa délicieuse poésie de

sentiment, un peu plus de géométrie qu'on ne le pense.

Or , la duchesse et Montriveau se ressemblaient en ce point qu'ils étaient également inexperts en amour. Elle en connaissait très-peu la théorie, elle en ignorait la pratique, ne sentait rien et réfléchissait à tout. Montriveau connaissait peu de pratique, ignorait la théorie, et sentait trop pour réfléchir. Tous deux subissaient donc le malheur de cette situation bizarre.

En ce moment suprême , ses myriades de pensées pouvaient se réduire à celle-ci : — « Laissez-vous posséder, n Phrase horriblement égoïste pour une femme chez qui ces mots n'apportaient aucun souvenir et ne réveillaient aucune image. Néanmoins, il fallait répondre. Or , quoiqu'il eût le sang fouetté par ces petites phrases en forme de flèches , bien aiguës, bien- froides , bien acérées, écochées coup sur coup, Montriveau devait aussi cacher sa rage, pour ne pas tout perdre par une extravagance.

— Madame la duchesse , je suis au désespoir que Dieu n'ait pas inventé pour la femme une autre façon de confirmer le don de son cœur que d'y ajouter celui de sa personne. Le haut prix que vous attachez à vous-même me montre que je ne dois pas en attacher un moindre. Si vous me donnez votre âme et tous vos sentiments, comme vous me le dites, qu'importe donc le reste? Dailleurs, si mon bonheur vous est un si pénible sacrifice, n'en par- Ions plus. Seulement vous pardonnerez à un homme de cœur de se trouver humilié en se voyant pris pour épagneul.

Le ton de cette dernière phrase eût peut-être effrayé d'autres femmes; mais quand une de ces portejupes s'est mise au-dessus de tout, en se laissant diviniser, aucun pouvoir ici-bas n'est orgueilleux comme elle sait être orgueilleuse.

— 3Ionsieur le marquis , je suis au désespoir que Dieu n'ait pas inventé pour l'homme une plus noble façon de confirmer le don de son cœur que la manifestation de désirs prodigieusement vulgaires. Si en donnant notre personne, nous devenons esclaves, un homme ne s'engage à rien en nous acceptant. Qui m'assurera que je serai toujours aimée ? L'amour que je déploierais à tout moment pour vous mieux attacher à moi serait peut-être une raison d'être abandonnée. Je ne veux pas faire une seconde édition de l'histoire de madame de TJeauséant. Sait-on jamais ce qui vous retient près de nous? Notre constante froideur est le secret de la constante passion de quelques-uns d'entre vous; à d'autres, il faut un dévouement perpétuel , une adoration de tous les moments; à ceux-ci, la douceur; à ceux-là, le despotisme. Aucune femme n'a encore pu bien déchiffrer vos cœurs.

SCENES DE LA VIE PARISIENNE

Il y eut une pause, après laquelle elle changea de ton.

— Enfin , mon ami , vous ne pouvez pas empêcher une femme de trembler à celte question : — Serai-je aimée toujours ? Quelque dures qu'elles soient, mes paroles me sont dictées par la crainte de vous perdre. Mon Dieu ! ce n'est pas moi, cher, qui parle, mais la raison; et comment s'en trouve-t-il chez une personne aussi folle que je suis? en vérité, je n'en sais rien.

Entendre celte réponse commencée par la plus déchirante ironie, et terminée par les accents les plus mélodieux dont une femme se soit servie pour peindre l'amour dans son ingénuité, n'était-ce pas aller en un moment du martyre au ciclPMonlriveau pâlit, et tomba pour la première fois de sa vie aux genoux d'une femme. Il baisa le bas de la robe de la duchesse, les pieds, les genoux ; mais, pour l'honneur du faubourg Saint-Germain, il est nécessaire de ne pas révéler le mystère de ses boudoirs, où l'on voulait tout de l'amour, moins ce qui pouvait attester l'amour.

— Chère Antoinette, s'écria Montriveau dans le délire où le plongea l'entier abandon de la duchesse, qui se crut généreuse en se laissant adorer. Oui, tu as raison, je ne veux pas que tu conserves de doutes. En ce moment, je tremble aussi d'être quitté par l'ange de ma vie, et voudrais inventer pour nous des liens indissolubles.

— Ah ! dit elle tout bas , tu vois , j'ai donc raison.

— Laissez-moi finir, reprit Armand, je vais d'un seul mot dissiper toutes tes craintes. Ecoute, si je l'abandonnais, je mériterais mille morts. Sois toute à moi, je le donnerai le droit de me tuer si je trahissais. J'écrirai moi-même une lettre par laquelle je déclarerai certains motifs qui me contraindraient à me tuer; enfin, j'y mettrai mes dernières dispositions. Tu posséderas ce testament qui légitimerait ma mort, et pourras ainsi te venger sans avoir rien à craindre de Dieu ni des hommes.

— Ai-je besoin de cette lettre? Si j'avais perdu ton amour, que me ferait la vie ? Si je voulais te tuer, ne saurais je pas te suivre? Non, je te remercie de l'idée, mais je ne veux pas de celte lettre. Ne pourrais-je pas croire que tu m'es fidèle par crainte ; ou, le danger d'une infidélité ne pourrait-il pas être un attrait pour celui qui livre ainsi sa vie ? Armand, ce que je demande est seul difficile à faire.

— Et que veux-tu donc?

— Ton obéissance et ma liberté.

— Mon Dieu, s'écria-t-il, je suis comme un enfant.

— Un enfant volontaire et bien gâté, dit- elle en caressant l'épaisse chevelure de celte tête qu'elle garda sur ses genoux. Oh! oui, bien plus aimé

qu'il ne le croit, et cependant bien désobéissant. Pourquoi ne pas resler ainsi; pourquoi ne pas me sacrifier des désirs qui m'ofleiisenl; pourquoi ne pas accepter ce que j'accorde, si c'est tout ce que je puis honnêtement octroyer? N'êtes- vous donc pas heureux ?

— Oh! oui, dit-il, je suis heureux quand je n'ai point de doutes. Antoinette, en amour, douter, n'est-ce pas mourir?

Et il se montra tout à coup ce qu'il était et ce que sont tous les hommes sous le feu des désirs, éloquent, insinuant. Après avoir goûté les plaisirs permis sans doute par un secret et jésuitique oukase, la duchesse éprouva ces émotions cérébrales dont l'habitude lui avait rendu l'amour d'Armand nécessaire autant que l'étaient le monde, le bal et l'Opéra,

Se voir adorée par un homme dont la supériorité, le caractère, inspirent de l'effroi, en faire un enfant; jouer, comme Poppée avec un Néron; beaucoup de femmes, comme firent les épouses d'Henri VIII, ont payé ce périlleux bonheur de tout le sang de leurs veines. Hé bien, pressentiment bizarre, en lui livrant les jolis cheveux blanchement blonds dans lesquels il aimait à promener ses doigts, en sentant la petite main de cet homme vraiment grand la presser, en jouant elle-même avec les touffes noires de sa chevelure, dans ce boudoir où elle régnait, la duchesse se disait: —Cet homme est capable de me tuer, s'il s'aperçoit que je m'amuse de lui.

M. de Montriveau resta jusqu'à deux heures du matin près de sa maîtresse , qui , de ce moment , ne lui parut plus ni une duchesse, ni une Navarreins ; elle avait poussé le déguisement jusqu'à paraître femme. Pendant cette délicieuse soirée, la plus douce préface que jamais Parisienne ait faite pour ce que le monde appelle une faute, il fut permis au général de voir, en elle, malgré les minauderies d'une pudeur jouée, toute la beauté des jeunes filles. Il put penser avec quelque raison que tant de querelles capricieuses formaient des voiles dont une âme céleste s'était vêtue, et qu'il fallait lever un à un, comme ceux dont elle enveloppait son adorable personne. Elle fut pour lui la plus naïve, la plus ingénue des maîtresses, et il en fit la femme de son choix. II s'en alla tout heureux de l'avoir enfin amenée àlui donner tant de gages d'amour, qu'il lui semblait impossible de ne pas être désormais, pour elle, un époux secret dont le choix était approuvé par Dieu.

Dans celte pensée, avec la candeur de ceux qui sentent toutes les obligations de l'amour en en savourant les plaisirs, Armand revint chez lui lentement. Il suivit les quais, afin de voir le plus grand espace possible de ciel ; il voulait élargir le firmament et la nature en se trouvant le cœur agrandi. Ses poumons lui paraissaient aspirer plus d'air qu'ils

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n'en prenaient la veille. En marchant, il s'interrogeait, et se promettait d'aimer si religieusement celte femme, qu'elle put trouver tous les jours une absolution de ses fautes sociales dans un constant bonheur. Douces agitations d'une vie pleine ! Les hommes qui ont assez de force pour teindre leur âme d'un sentiment unique, ressentent des jouissances infinies en contemplant par échappées toute une vie incessamment ardente, comme certains religieux pouvaient contempler la lumière divine dans leurs extases. Sans celte croyance en sa perpétuité, l'amour ne serait rien; la constance le grandit. Ce fui ainsi qu'en s'en allant en proie à son bonheur, Montriveau comprenait la passion.

— Nous sommes donc l'un à l'autre, à jamais! Cette pensée était pour cet homme un talisman

qui réalisait les vœux de sa vie. Il ne se demandait pas si la duchesse changerait, si cet amour durerait; non, il avait la foi, l'une des vertus sans laquelle il n'y a pas d'avenir chrétien, mais qui peut-être est encore plus nécessaire aux sociétés. Pour la première fois, il concevait la vie par les sentiments, lui qui n'avait encore vécu que par l'action la plus exorbitante des forces humaines, le dévouement corporel du soldat.

Le lendemain. M, de Montriveau se rendit de bonne heure au faubourg Saint-Germain. Il avait un rendez-vous dans une maison voisine de l'hôtel de Langeais, où, quand ses affaires furent faites, il alla comme on va chez soi. Le général marchait alors de compagnie avec un homme pour lequel il paraissait avoir une sorte d'aversion quand il le rencontrait dans les salons. Cet homme était le marquis de Ronqucrolles, dont la réputation devint si grande dans les boudoirs de Paris; homme d'esprit, de talent, homme de courage surtout, et qui donnait le ton à toute la jeunesse de Paris ; un galant homme dont les succès et l'expérience étaient également enviés, et auquel ne manquaient ni la fortune, ni la naissance, qui ajoutent à Paris tant de lustre aux qualités des gens à la mode.

— Où vas-lu ?... dit M. de Ronqucrolles à Montriveau.

— Chez madame de Langeais.

— Ah ! c'est vrai, j'oubliais que tu t'es laissé prendre à sa glu. Tu perds un amour que tu pourrais bien mieux employer. J'avais à te donner dans la Banque dix femmes qui valent mille fois mieux que cette courtisane titrée, qui fait avec sa tête ce que d'autres femmes plus franches font...

— Que dis-tu là, mon cher? dit Armand en interrompant Ronqucrolles, la duchesse est un ange de candeur.

Ronqucrolles se prit à rire.

— Puisque tu en es là, mon cher, dit-il, je dois

féclairer. Un seul mot! entre nous, il est sans conséquence. La duchesse l'appartient-elle? En ce cas, je n'aurai rien à dire. Allons, fais-n)oi les confidences. Il s'agit de ne pas perdre ton temps à greffer ta belle âme sur une nature ingrate, qui laisse avorter les espérances de la culture.

Quand Armand eut naïvement fait une espèce d'étal de situation dans lequel il mentionna minutieusement les droits qu'il avait si péniblement obtenus, Konquerolles partit d'un éclat de rire si cruel, qu'à tout autre il aurait coulé la vie. Mais à voir de quelle manière ces deux êtres se regardaient el se parlaient seuls au coin d'un mur, aussi loin des hommes qu'ils eussent pu l'être au milieu d'un désert, il était facile de présumer qu'une amitié sans bornes les unissait, el qu'aucun intérêt humain ne pouvait les brouiller.

— Mon cher Armand, pourquoi ne m'as-tu pas dit que lu t'embarrassais de la duchesse, je t'aurais donné quelques conseils qui t'auraient fait mener à. bien celle intrigue. Apprends d'abord que les femmes de notre faubourg aiment, comme toutes les autres, à se baigner dans l'amour; mais elles veulent posséder sans être possédées. Elles ont transigé avec la nature. La jurisprudence de la paroisse leur a presque tout permis, moins le péché mortel. Les friandises dont le régale ta jolie duchesse sont des péchés véniels dont elle se lave dans les eaux de la pénitence. Mais si tu avais l'impertinence de vouloir sérieusement ce même péché mortel auquel lu dois naturellement attacher la plus haute importance, tu verrais avec quel profond dédain la porte du boudoir el de l'hôtel te serait incontinent fermée. La tendre Antoinette aurait tout oublié, lu serais moins que zéro pour elle. Tes baisers, mon cher ami, seraient essuyés avec l'indifférence qu'une femme met aux choses de sa toilette. Elle épongerait l'amour sur ses joues comme elle en ôte le rouge. Nous connaissons ces sortes de femmes, la Parisienne loule pure. As-tu jamais vu dans les rues une griselte trottant menu? Sa tête vaut un tableau : joli bonnet, joues fraîches, cheveux coquets, fin sourire, le reste est à peine soigné. N'en est-ce pas bien le portrait? Voilà la Parisienne. Elle sait que sa tête seule sera vue; à sa lêle, tous les soins, les parures, les vanités. Hé bien! ta duchesse est loule tête. Elle ne sent que par sa tête, elle a un cœur dans la lêle, une voix de tête, elle est friande par la tête. Nous nommons cette pauvre chose une Laïs intellectuelle. Tu es joué comme un enfant. Si tu en doutes, tu en auras la preuve ce soir, ce matin, à l'inslant. Monte chez elle, essaye de demander, de vouloir impérieusement ce que l'on te refuse; quand même tu l'y prendrais comme feu monsieur le maréchal de Richelieu, néant au placet.

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Armand était hébété.

— La désires-lu donc au point d'en être devenu sot?

— Je la veux à tout prix! s'écria 3Ionlriveau désespéré.

— lié bien, écoute. Sois aussi implacable qu'elle le sera; lâche de l'humilier, de piquer sa vanité; d'intéresser non pas le cœur, non pas l'âme, mais les nerfs et la lymphe de cette femme à la fois nerveuse et lymphatique. Si tu peux lui faire naître un désir, tu es sauvé. 31ais quitte tes belles idées d'enfant. Si, Payant pressée dans tes serres d'aigle, tu cèdes, si tu recules, si l'un de tes sourcils remue, si elle croit pouvoir encore te dominer, elle glissera de tes griffes comme un poisson et s'échappera pour ne plus se laisser prendre. Sois inflexible comme la loi. N'aie pas plus de charité que n'en a le bourreau. Frappe. Quand lu auras frappé, frappe encore. Frappe toujours, comme si tu donnais le knout. Les duchesses sont dures, mon cher Armand, et ces natures de femmes ne s'amollissent que sous les coups. La souffrance leur donne un cœur, et c'est œuvre de charité que de les frapper. Frappe donc sans cesse. Ah! quand la douleur aura bien attendri ces nerfs, ramolli ces fibres que tu crois douces et molles; fait battre un cœur sec, qui, à ce jeu, reprendra de l'élasticité; quand la cervelle aura cédé, la passion entrera peut-être dans les ressorts métalliques de celle machine à larmes, à manières, à évanouissements, à phrases fondantes, et tu verras le plus magnifique des incendies, si toutefois la cheminée prend feu. Alors ce système d'acier femelle aura le rouge du fer dans la forge, une chaleur plus durable que toute autre, et cette incandescence deviendra peul-élre de l'amour. Néanmoins, j'en doute ! Puis, la duchessse vaut-elle tant de peines? Entre nous, elle aurait besoin d'être préalablement formée par un homme comme moi, j'en ferais une femme charmante, elle a du sang; tandis qu'à vous deux, vous en resterez à l'A B C de l'amour. Mais tu aimes, et tu ne partagerais pas en ce moment mes idées sur cette matière.

Bien du plaisir, mes enfanls, ajouta Ronquerolles en riant et après une pause. Je me suis prononcé, moi, en faveur des femmes faciles: au moins, elles sont tendres, elles aiment au naturel, et non avec les assaisonnements sociaux. Mon pauvre garçon, une femme qui se chicane, qui ne veut qu'inspirer de l'amour ? eh, mais il faut en avoir une comme on a un cheval de luxe ; voir, dans le combat du confessionnal contre le canapé, ou du blanc contre le noir, de la reine contre le fou, des scrupules contre le plaisir, une partie d'échecs fort divertissante à jouer. Un homme tant soit peu roué, qui sait le jeu, donne le mat en trois coups, à volonté. Si j'entreprenais

1)1. nAî.ZAf:. T.

une femme de ce genre, je me donnerais pour but de...

Il dit un mot à l'oreille d'Armand et le quitta brusquement pour ne pas entendre de réponse.

r)uaiit à Monlriveau, d'uu bond, il sauta dans la cour de l'hôtel de Langeais, monta chez la duchesse ; et, sans se faire annoncer, il entra chez elle, dans sa chambre à coucher.

— Mais cela ne se fait pas, dit-elle en croisant à la hâte son peignoir. Armand, vous êtes un homme abominable. A lions, laissez-moi, je vous prie. Sortez, sortez donc. Attendez-moi dans le salon. Allez.

— Chère ange, dit-il, un époux n'a-t-il donc aucun privilège ?

— Mais c'est d'un goût délestable, monsieur, soit à un époux, soit à un mari, de surprendre ainsi sa femme.

Il vint à elle, la prit, la serra dans ses bras:

— Pardonne, ma chère Antoinette, mais raille soupçons mauvais me travaillent le cœur.

— Des soupçons , fi ! Ah , fi , fi donc.

— Des soupçons presque justifiés. Si tu m'aimais, me ferais-tu cette querelle? N'aurais-tu pas été contente de me voir, n'aurais-lu pas senti je ne sais quel mouvement au cœur? Mais moi qui ne suis pas femme, j'éprouve des tressaillements intimes au seul son de ta voix. L'envie de te sauter au cou m'a souvent pris au milieu d'un bal.

— Ah! si vous avez des soupçons, tant que je ne vous aurai pas sauté au cou devant tout le monde, je crois que je serai soupçonnée pendant toute ma vie ; mais, auprès de vous, Othello n'est qu'un enfant...

— Ha ! dit-il au désespoir, je ne suis pas aimé...

— Du moins, en ce moment, convenez que vous n'êtes pas aimable.

— J'en suis donc encore à vous plaire?

— Ah ! je le crois. Allons, dit-elle d'un petit air impératif, sortez , laissez-moi. Je ne suis pas comme vous, moi; je veux toujours vous plaire...

Jamais aucune femme ne sut, mieux que madame de Langeais, mettre autant de grâce dans son impertinence, et n'est-ce pas en doubler l'effet, n'est-ce pas à rendre furieux l'homme le plus froid? En ce moment ses yeux , le son de sa voix , son altitude attestèrent une sorte de liberté parfaite qui n'est jamais chez la femme aimante, quand elle se trouve en présence de celui dont la seule vue doit la faire palpiter. Déniaisé par les avis du marquis de Ronquerolles, encore aidé par celle rapide inlussusceplion , dont les passions douent momentanément les êtres les moins sagaces , mais qui se trouve si complète chez les hommes de génie, Armand devina la terrible vérité que trahissait l'aisance de la duchesse, et son cœur se gonfla d'un orage comme un lac prêt à se soulever.

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— Si tu disais vrai, hier; sois à moi, ma chère Antoinette, s'écria-t-il, je veux...

— D'abord , dit-elle en le repoussant avec force et calme, lorsqu'elle le vit s'avancer, ne me compromettez pas. Ma femme de chambre pourrait vous entendre. Respectez-moi , je vous prie. Votre familiarité est très-bonne, le soir, dans mon boudoir; mais ici , point. Puis , que signifie votre je veux ! Je veux ! Personne ne m'a dit encore ce mot. Il me semble très-ridicule , parfaitement ridicule.

— Vous ne me céderiez rien sur ce point? dit-il.

— Ah! vous nommez un point, la libre disposition de nous-mêmes; un point très-capital , en effet; et vous me permettrez d'être , en ce point , tout à fait la maîtresse.

— Et si , me fiant en vos promesses , je l'exigeais!

— Ah! vous me prouveriez que j'aurais eu le plus grand tort de vous faire la plus légère promesse, je ne serais pas assez sotte pour la tenir, et je vous prierais de me laisser tranquille.

Montrivcau pâlit, voulut s'élancer , la duchesse sonna , sa femme de chambre parut , et cette femme lui dit en souriant avec une grâce moqueuse : — Ayez la bonté de revenir quand j'aurai fini ma toi lette.

Alors Armand de 3Iontriveau sentit la dureté de cette femme froide et tranchante autant que l'acier. Elle était écrasante de mépris. En un moment, elle avait brisé des liens qui n'étaient forts que pour son amant. La duchesse avait lu sur le front d'Armand les exigences secrètes de cette visite, et avait jugé que l'instant était venu de faire sentir à ce soldat impérial que les duchesses pouvaient bien se prêter à l'amour, mais ne s'y donnaient pas , et que leur conquête était plus difficile à faire que ne l'avait été celle de l'Europe.

— Madame, dit Armand, je n'ai pas le temps d'attendre. Je suis, vous l'avez dit vous-même , un enfant gâté. Quand je voudrai sérieusement ce dont nous parlions tout à l'heure, je l'aurai.

— Vous l'aurez?... dit-elle d'un air de hauteur, auquel se mêla quelque surprise.

— Je l'aurai.

— Ah ! vous me feriez bien plaisir de le vouloir. Pour la curiosité du fait , je serais charmée de savoir comment vous vous y prendriez...

— Je suis enchanté , répondit Montriveau en riant de façon à effrayer la duchesse, de mettre un intérêt dans votre existence. Me permcttrez-vous de venir vous chercher pour aller au bal ce soir?

— Je vous rends mille grâces ; M. de Genouilhac vous a prévenu , j'ai promis.

Montriveau salua gravement et se retira.

— Ronquerolles a donc raison , pensa-l-il, nous allons jouer maintenant une partie d'échecs.

Dès lors il cacha ses émotions sous un calme complet. Aucun homme n'est assez fort pour pouvoir supporter ces changements, qui font passer rapidement l'âme du plus grand bien à des malheurs suprêmes. N'avait-il donc aperçu la vie heureuse que pour mieux sentir le vide de son existence précédente ? Ce fut un terrible orage; mais il savait souffrir , et reçut l'assaut de ses pensées tumultueuses, comme un rocher de granit reçoit les lames de l'Océan courroucé.

— Je n'ai rien pu lui dire; car, en sa présence, je n'ai plus de cœur ! Elle ne sait pas à quel point elle est vile et méprisable. Personne n'a osé mettre cette créature en face d'elle-même. Elle a sans doute joué bien des hommes ! Je les vengerai tous.

Pour la première fois peut-être, dans un cœur d'homme, l'amour et la vengeance se mêlèrent si également qu'il était impossible à ilontriveau luimême de savoir qui de l'amour , qui de la vengeance l'emporterait. Il se trouva le soir même au bal où devait être la duchesse de Langeais , et désespéra presque d'atteindre cette femme à laquelle il fut tenté d'attribuer quelque chose de démoniaque. Elle se montra pour lui gracieuse et pleine d'agréables sourires. Elle ne voulait pas sans doute laisser croire au monde qu'elle s'était compromise avec M. de Montriveau.

Une mutuelle bouderie trahit l'amour. Mais que la duchesse ne changeât rien à ses manières , alors que le marquis était sombre et chagrin ; n'était-ce pas faire voir qu'Armand n'avait rien obtenu d'elle? Le monde sait bien deviner le malheur des hommes dédaignés, et ne le confond point avec les brouilles que certaines femmes ordonnent à leurs amants d'affecter dans l'espoir de cacher un mutuel amour. Et chacun se moqua de Montriveau qui, n'ayant pas consulté son cornac, resta rêveur, souffrant; tandis que M. de Ronquerolles lui eut prescrit peutêtre de compromettre la duchesse en répondant à ses fausses amitiés par des démonstrations passionnées. Armand de Montriveau quitta le bal, ayant horreur de la nature humaine, et croyant encore à peine à d'aussi complètes perversités.

— S'il n'y a pas de bourreaux pour de semblables crimes, dit-il en regardant les croisées lumineuses où dansaient, causaient et riaient les plus séduisantes femmes de Paris, je te prendrai par le chignon du cou , madame la duchesse, et t'y ferai sentir un fer plus mordant que ne l'est le couteau de la Grève. Acier contre acier , nous verrons quel cœur sera plus tranchant.

SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE

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