LA SOEUR THÉRÈSE
C^est une chose merveilleuse que de voir eombien cet amour est cordial et véhément ; eombien de larme» il faitrépandre; combien d'oraisons il coûte; quel soin on prend de recommander à Dieu la personne aimée ; quel désir presse le cœur de la voir heureuse; combien de mécontentements et de peines on ressent, si, Tayant trouvée en avant, on l'aperçoit après, tournée en arriére. On est toujours dans la crainte que cette âme qu'on chérit tant, ne prenne un mauvais chemin , et que , venant à se perdre, on en soit séparé pour jamais. C'est, comme j'ai dit, un amour sans peu ni beaucoup de propre intérêt; tout ce qu'on veut, c'est de voir cette âme riche des dons du ciel.
(Sainte Thékxse , JLe Chemin de la Perfection , chap. VU : traduction du R. P. Cyprien de la Nativité de la Vierge , carme déchaussé. 1650.)
11 existe , dans une ville espagnole, située sur une île de la Méditerranée, un couvent de Carmélites déchaussées, institué par sainte Thérèse, où la règle de l'Ordre s'est conservée dans la rigueur primitive de la réformation due à cette illustre femme. Ce fait est vrai , quelque extraordinaire qu'il puisse paraître. Quoique les maisons religieuses de la péninsule et celles du continent aient été presque toutes détruites ou bouleversées par les éclats de la révolution française et des guerres napoléoniennes , cette île ayant été constamment protégée par la marine anglaise, son riche couvent et ses paisibles habitants
se trouvèrent à l'abri des troubles et des spoliations générales.
Les tempêtes de tout genre qui agitèrent les quinze premières années du dix-neuvième siècle se brisèrent donc devant ce rocher, peu distant des côtes de l'Andalousie. Si le nom de l'Empereur vint bruire jusque sur cette plage, il est douteux que son fantastique cortège de gloire et les flamboyantes majestés de sa vie météorique aient été comprises par les saintes filles agenouillées dans ce cloître.
Une rigidité conventuelle que rien n'avait altérée recommandait cet asile dans toutes les mémoires du mondecalholique. Aussi, la pureté de sa règle y attirât-elle, des points les plus éloignés de l'Europe, de tristes femmes dont l'âme, dépouillée de tous liens humains, soupirait après ce long suicide accompli dans le sein de Dieu.
Nul couvent n'était d'ailleurs plus favorable au détachement complet des choses d'ici- bas, exigé par la vie religieuse. Cependant il se voit sur le continent un grand nombre de ces maisons magnifiquement bâties au gré de leur destination : quelquesunes sont ensevelies au fond des vallées les plus solitaires; d'autres suspendues au-dessus des montagnes les plus escarpées , ou jetées au bord des précipices. Partout Thomme a cherché les poésies de l'infini, la solennelle horreur du silence; partout il a voulu se mettre au plus près de Dieu, il le quêtait sur les cimes , au fond des abîmes , au bord des falaises, et il le trouvait partout. Mais nulle autre part que sur ce rocher à demi européen , africain à demi, ne pouvaient se rencontrer autant d'harmonies différentes , qui toutes concourussent aussi bien à élever l'âme , à en égaliser les impressions les plus douloureuses, à en attiédir les plus vives, et à faire aux peines de la vie un lit plus profond.
Ce monastère a été construit à l'extrémité de l'île, au point culminant du rocher, qui, par un effet de la grande révolution du globe , est cassé net du côté delà mer, où sur tous les points, il présente les vives arêtes de ses tables légèrement rongées à la hauteur de l'eau , mais infranchissables. Ce roc est protégé de toute atteinte par des écueils dangereux qui se prolongent au loin , et dans lesquels se joue le flot brillant de la Méditerranée. Il faut donc être en mer pour apercevoir les quatre corps du bâtiment carré , dont la forme , la hauteur, les ouvertures ont été minutieusement prescrites par les lois monastiques. Du côté de la ville, l'église masque entièrement les solides constructions du cloître, dont les toits sont couverts de larges dalles qui les rendent invulnérables aux coups de vent, aux orages et à l'action du soleil.
L'église, due aux libéralités d'une famille espagnole , couronne la ville. Sa façade hardie, élégante,
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donne une grande et belle physionomie à cette petite cité maritime. N'est-ce pas un speclacleempreint de toutes nos sublimités terrestres, que l'aspect d'une ville dont les toits pressés , presque tous disposés en amphithéâtre devant un joli port, sont surmontés d'un magnifique portail à triglyphe gothique, à campaniles, à tours menues , à flèches découpées? la religion dominant la vie , en en ofl"rantsans cesse aux hommes la fin et les moyens , image tout espagnole d'ailleurs !
Jetez ce paysage au milieu de la Méditerranée , sous un ciel brûlant. Accompagncz-Ic de quelques palmiers , de plusieurs arbres rabougris , mais vivaces, qui mêlaient leurs vertes frondaisons agitées, aux feuillages sculptés de l'architecture immobile. Voyez les franges de la mer blanchissant les récifs , et s'opposant au bleu saphir des eaux ; admirez les galeries , les terrasses bâties en haut de chaque maison, et où les habitants viennent respirer l'air du soir parmi des fleurs, entre la cime des arbres de leurs petits jardins. Puis, dans le port, quelques voiles. Enfin, par la sérénitéd'une nuit qui commence, écoutez la musique des orgues , le chant des offices, et les sons admirables des cloches en pleine mer. Partout, du bruit et du calme; mais plus souvent le calme partout !
Intérieurement, l'église se partageait en trois nefs sombres et mystérieuses. La furie des vents ayant sans doute interdit à l'architecte de construire latéralement ces arcs-boutanls qui ornent presque partout les cathédrales, et entre lesquels sont pratiquées des chapelles, les murs dont les deux petites nefs étaient flanquées et qui soutenaient ce vaisseau, n'y répandaient aucune lumière. Ces fortes murailles présentaient à l'extérieur l'aspect de leurs masses grisâtres, appuyées de distance en distance , sur d'énormes contreforts. La grande nef et ses deux petites galeries latérales étaient donc uniquement éclairées par la rose à vitraux coloriés, attachée avec un art miraculeux au-dessus du portail, dont l'exposition favorable avait permis le luxe des dentelles de pierre et des beautés particulières à l'ordre improprement nommé gothique.
La plus grande portion de ces trois nefs était livrée aux habitanls de la ville, qui venaient y entendre la messe et les offices. Puis, devant le chœur, se trouvait une grille derrière laquelle pendait un rideau brun à plis nombreux, légèrement entr'ouvert au milieu , de manière à ne laisser voir que l'officiant et l'autel. La grille était séparée , à intervalles égaux , par des piliers qui soutenaient une tribune intérieure et les orgues. Cette construction, en harmonie avec les ornements de l'église, figurait extérieurement, en bois sculpté, les colonnettes des galeries supportées par les piliers de la grande
nef; en sorte qu'il eût été impossible à un curieux assez hardi pour monter sur l'étroite balustrade de ces galeries, de voir dans le chœur autre chose que les longues fenêtres octogones qui s'élevaient par pans égaux, toutes coloriées, autour du maîtreautel.
Lors de l'expédition française faite en Espagne pour rétablir l'autorité du roi Ferdinand V II, et après la prise de Cadix , un général français . venu dans cette île pour y faire reconnaître le gouvernement royal, y prolongea son séjour, dans le but de voir ce couvent , et trouva moyen de s'y introduire.
L'entreprise était certes délicate. Mais un homme de passion , un homme dont la vie n'avait été, pour ainsi dire, qu'une suite de poésies en action , et qui avait toujours fait des romans au lieu d'en écrire, un homme d'exécution surtout, devait être tenté par une chose en apparence impossible. S'ouvrir légalement les portes d'un couvent de femmes? à peine le pape ou l'archevêque métropolitain l'eussentils permis. Employer la ruse ou la force? en cas d'indiscrétion , n'était-ce pas perdre son état, toute sa fortune militaire, et manquer le but? Leducd'Angoulême était encore en Espagne, et de toutes les fautes que pouvait impunément commettre un homme aimé par le généralissime, celle-là seule l'eût trouvé sans pitié.
Ce général avait sollicité sa mission afin de satisfaire une secrète curiosité, quoique jamais curiosité n'ait été plus désespérée. Mais cette dernière tentative était une affaire de conscience. La maison de ces Carmélites était le seul couvent espagnol qui eût échappé à ses recherches. Pendant la traversée, qui ne dura pas une heure , il s'éleva dans son àme un pressentiment favorable à ses espérances. Puis, quoique du couvent il n'eût vu que les murailles; que de ces religieuses il n'eût pas même aperçu les robes, et qu'il n'eût écouté que les chants de la liturgie , il renconira , sous ces murailles et dans ces chants , de légers indices qui justifièrent son frêle espoir. Enfin , quelque minimes que fussent des soupçons si bizarrement réveillés , jamais passion humaine ne fut plus violemment intéressée que ne l'était alors la curiosité du général. Mais il n'y a point de petits événements pour le cœur; il grandit tout; il met dans les mêmes balances la chute d'un empire de quatorze ans et la chute d'un gant de femme ; et presque toujours le gant y pèse plus que l'empire. Or voici les faits dans toute leur simplicité positive. Après les faits viendront les émotions.
Une heure après que le général eut abordé cet ♦ îlot, l'autorité royale y fut rétablie. (Quelques Espagnols constitutionnels , qui s'y étaient nuitamment réfugiés après la prise de Cadix, s'embarquèrent sur
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un bâtiment que le général leur permit de fréter pour s'en aller à Londres. Il n'y eut donc là ni résistance, ni réaction.
Celte petite restauration insulaire n'allait pas sans une messe , à laquelle durent assister les deux compagnies commandées pour l'expédition. Or, ne connaissant pas la rigueur de la clôture chez les Carmélites déchaussées, le général avait espéré pouvoir obtenir dans l'église quelques renseignements sur les religieuses enfermées dans le couvent, dont une d'elles peut-être lui était plus chère que la vie et plus précieuse que l'honneur. Ses espérances furent d'abord cruellement déçues.
La messe fut, à la vérité, célébrée avec pompe. En faveur de la solennité, les rideaux qui cachaient habituellement le chœur furent ouverts , et en laissèrent voir les richesses, les précieux tableaux et les châsses ornées de pierreries , dont l'éclat effaçait celui des nombreux ex-voto d'or et d'argent attachés par les marins de ce port aux piliers de la grande nef. Les religieuses s'étaient toutes réfugiées dans la tribune de l'orgue.
Cependant, malgré ce premier échec, durant la messe d'actions de grâces, se développa largement le drame le plus secrètement intéressant, qui jamais ait fait battre un cœur d'homme. La sœur qui touchait l'orgue excita un si vif enthousiasme qu'aucun des militaires ne regretta d'être venu à l'office. Les soldats mêmes y trouvèrent du plaisir, et tous les officiers furent dans le ravissement. Quant au géîiér rai , il resta calme et froid en apparence. Les sensations que lui causèrent les différents morceaux exécutés par la religieuse sont du petit nombre de choses dont l'expression est interdite à la parole, et la rend impuissante, mais qui, semblables à la mort, à Dieu , à l'Éternité , ne peuvent s'apprécier que dans le léger point de contact qu'elles ont avec les hommes.
Par un singulier hasard, la musique des orgues paraissait appartenir à l'école de Rossini, le compositeur qui a transporté le plus de passion humaine dans l'art musical, et dont les œuvres inspireront quelque jour par leur nombre et leur étendue, un respect homérique. Parmi les partitions dues à ce beau génie , la religieuse semblait avoir plus particulièrement étudié celle du Mosè, sans doute parce que le sentiment delà musique sacrée s'y trouve exprimé au plus haut degré. Peut-être ces deux esprits, l'un si glorieusement européen, l'autre inconnu , s'étaient-ils rencontrés dans l'intuition d'une même poésie. Cette opinion était celle de deux officiers , vrai dilettanti , qui regrettaient sans doute, en Espagne, le théâtre Favart. Enfin au Te Deum, il fut impossible de ne pas reconnaître une âme toute française dans le caractère que prit soudain la
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musique. Le triomphe du roi très-chrétien excitait évidemment la joie la plus vive au fond du cœur de cette religieuse. Certes elle était française. Bientôt le sentiment de la patrie éclata , jaillit comme une gerbe de lumière dans une réplique des orgues où la sœur introduisit des motifs qui respirèrent toute la délicatesse du goût parisien, et auxquels se mêlèrent vaguement les pensées de nos plus beaux airs nationaux. Des mains espagnoles n'eussent pas rais, à ce gracieux hommage fait aux armes victorieuses, la chaleurqui acheva de déceler l'origine de la musicienne.
— Il y a doue de la France partout ! dit un soldat.
Le général était sorti pendant le Te Deum. Il lui avait été impossible de l'écouter. Le jeu de la musicienne lui dénonçait une femme aimée avec ivresse, et qui s'était si profondément ensevelie au cœur de la religion et si soigneusement dérobée aux regards du monde, qu'elle avait échappé jusqu'alors à des recherches obstinées, adroitement faites par des hommes qui disposaient et d'un grand pouvoir et d'une intelligence supérieure.
Le soupçon réveillé dans le cœur du général fut presque justifié par le vague rappel d'un air délicieux de mélancolie , l'air de Fleuve du Tage, romance française , dont souvent il avait entendu jouer le prélude dans un boudoir de Paris, à la personne qu'il aimait, et dont cette religieuse venait alors de se servir pour exprimer, au milieu de la joie des triomphateurs, les regrets d'une exilée. Terrible sensation ! Espérer la résurrection d'un amour perdu, le retrouver encore perdu , l'entrevoir mystérieusement, après cinq années pendant lesquelles la passion s'était irritée dans le vide, et agrandie par l'inutilité des tentatives faites pour la satisfaire!
Qui , dans sa vie , n'a pas , une fois au moins , bouleversé son chez-soi , ses papiers, sa maison, fouillé sa mémoire avec impatience en cherchant un objet précieux , et ressenti l'ineffable plaisir de le trouver, après un jour ou deux consumés en recherches vaines ; après avoir espéré , désespéré de le rencontrer ; après avoir dépensé les irritations les plus vives de l'âme pour ce rien important qui causait presque une passion? Eh bien, étendez cette espèce de rage sur cinq années; mettez une femme, un cœur, un amour, à la place de ce rien ; transportez la passion dans les plus hautes régions du sentiment; puis, supposez un homme ardent, un homme à cœur et à face de lion , un de ces hommes à crinière qui imposent et communiquent à ceux qui les envisagent une respectueuse terreur! Alors, peutêtre comprendrez-vous la brusque sortie du général pendant le Te Deum, au moment où le prélude d'une romance jadis écoutée avec délices par lui, sous des
lambris dorés, vibra sous la nef de cette église marine.
Il descendit la rue montueuse qui conduisait à cette église , et ne s'arrêta qu'au moment où les sons graves de l'orgue ne parvinrent plus à son oreille.
Incapable de songer à autre chose qu'à son amour, dont la volcanique éruption lui brûlait le cœur, le commandant français ne s'aperçut de la lin du Te Deum qu'au moment où l'assistance espagnole descendit par flots. Alors il sentit que sa conduiteou son attitude pouvaient paraître ridicules, et revint prendre sa place à la tête du cortège, en disant à l'alcade et au gouverneur de la ville qu'une subite indisposition l'avait obligé d'aller prendre l'air.
Puis, afin de pouvoir rester dans l'ile, il songea soudain à tirer parti de ce prétexte d'abord insouciamment donné. Objectant l'aggravation de son malaise, il refusa de présider le repas offert par les autorités insulaires aux officiers français, il se mit au lit, et fit écrire au major-général pour lui annoncer la passagère maladie qui le forçait de remettre à son aide-de-camp le commandement des troupes qui l'avaient accompagné. Celle ruse si vulgaire, mais si naturelle, le rendit libre de tout soin , pendant le temps nécessaire à racconiplisscment de ses projets.
En homme essentiellement catholique et monarchique, il s'informa de l'heure des offices , et alîecla le plus grand attachement aux pratiques religieuses, piété qui, en Espagne, ne devait surprendre personne.
Le lendemain même , pendant le départ de ses soldats, le général se rendit au couvent pour assister aux vêpres. Il trouva l'église désertée par les habitants, qui, malgré leur dévotion, avaient été voir, sur le port , l'embarcation des troupes.
Le Français, heureux de se trouver seul dans l'église, eut soin d'en faire retentir les voûtes sonores du bruit de ses éperons; il y marcha bruyamment, il toussa , il se parla tout haut à lui-même pour apprendre aux religieuses , et surtout à la musicienne, que, si les Français partaient, il en restait un.
Ce singulier avis fut-il entendu, compris?... le général le crut.
Au Magnificat, les orgues semblèrent lui faire une réponse qui lui fut apportée par les vibrations de l'air. lAîme de la religieuse vola vers lui sur les ailes de ces notes, et s'émut dans le mouvement des sons. Alors la musique éclata dans toute sa puissance, elle échaulTa l'église. Ce chant de joie consacré par la sublime liturgie de la chrétienté romaine pour exprimer l'exaltation de l'âme en présence (les splendeurs du Dieu toujours vivant, devint l'expression d'un cœur presque effrayé de
son bonheur, en présence des splendeurs d'un périssable amour qui durait encore, et venait l'agiter audelà de la tombe religieuse où s'ensevelissent les femmes pour renaître épouses du Christ.
L'orgue est certes le plus grand, leplus audacieux, le plus magnifique de tous les instruments crées par le génie humain. Il est un orchestre entier, auquel une main habile peut tout demander; il peut tout exprimer. N'est-ce pas , en quelque sorte, un piédestal sur lequel l'âme se pose pour s'élancer dans les espaces , lorsque, dans son vol , elle essaie de tracer mille tableaux , de peindre la vie, de parcourir l'infini qui sépare le ciel de la terre? Plus un poëtc en écoute les gigantesques harmonies, et mieux il conçoit qu'entre les hommes agenouillés et le Dieu caché parles éblouissants rayons du sanctuaire , les cent voix de ce chœur terrestre peuvent seules combler les distances et sont le seul truchement assez fort pour transmettre au ciel les prières humaines dans l'omnipolence de leurs modes, dans la diversité de leurs mélancolies, avec les teintes de leurs méditatives extases , avec les jets impétueux de leurs repentirs , et les mille fantaisies de toutes les croyances. Oui, sous ces longues voûtes, les mélodies enfantées par le génie des choses saintes trouvent des grandeurs inouïes dont elles se parent et se fortifient. Là, le jour affaibli, le silence profond, les chants qui alternent avec le tonnerre des orgues, font à Dieu comme un voile à travers lequel rayonnent ses lumineux attributs.
Toutes ces richesses sacrées semblèrent être jetées comme un grain d'encens sur le frêle autel de l'amour à la face du trône éternel d'un Dieu jaloux et vengeur !
En effet , la joie de la religieuse n'eut pas ce caractère de grandeur et de gravité qui doit s'harmoniser avec les solennités du Magnificat, elle lui donna de riches, de gracieux développements, dont les différents rhythmes accusaient une gaieté humaine. Ses motifs eurent le brillant des roulades d'une cantatrice qui tâche d'exprimer l'amour , et ses chants sautillèrent comme l'oiseau près de sa compagne. Puis, par moments, elle s'élançait par bonds dans le passé pour y folâtrer, pour y pleurer tour à loar. Son mode changeant avait quelque chose de désordonné comme l'agitation de la femme heureuse du retour de son amant. Puis , après les fugues flexibles du délire , et les effets merveilleux de celte reconnaissance toute fantastique, l'âme qui parlait ainsi fit un retour sur elle-même. La musicienne, passant du majeur au mineur, sut instruire son auditeur de sa situation présente. Soudain , elle lui raconta ses longues mélancolies, et lui dépeignit sa lente maladie morale. Elle avait aboli chaque jour un sens, retranché chaque nuit
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quelque pensée, réduit graduellement son cœur en cendres. Alors, ce furent de molles ondulations; et , de teinte en teinte, sa musique prit une couleur de tristesse profonde , les échos versaient les chagrins à torrents.... Enfin, tout à coup, les hautes notes firent détonner un concert de voix angéliques, comme pour annoncer à Tanjant perdu, mais non pas oublié, que la réunion des deux âmes ne se ferait plus que dans les cieux : louchante espérance! Vint V^men : là, plus de joie, ni de larmes dans les airs, ni mélancolie, ni regrets; VJtnen fut un retour à Dieu, Ce dernier accord fut grave, solennel, terrible. La musicienne déploya tous les crêpes de la religieuse, et après les derniers grondements des basses , qui firent', frémir les auditeurs jusque dans leurs cheveux, elle sembla s'être replongée dans la tombe d'où elle était , pour un moment, sortie. Quand les airs eurent, par degrés, cessé leurs vibrations oscillatoires, vous eussiez dit que l'église, jusque-là lumineuse, rentrait dans une profonde obscurité.
Le général avait été rapidement emporté par la course de ce vigoureux génie , et l'avait suivi dans les régions qu'il venait de parcourir. Il comprenait, dans toute leur étendue, les images dont abonda celte brûlante symphonie, et pour lui ses accords allaient bien loin. Pour lui , comme pour la sœur, ce poëme était l'avenir , le présent et le passé.
La musique, même celle du théâtre , n'est-elle pas, pour les âmes tendres et poétiques, pour les cœurs souffrants et blessés, un texte qu'elles développent au gré de leurs souvenirs? S'il faut un cœur de poète pour faire un musicien, ne faut-il pas de la poésie et de l'amour pour écouter et comprendre les grandes œuvres musicales? La religion, l'amour et la musique ne sont-elles pas la triple expression d'un même fait, le besoin d'expansion dont toute âme noble est travaillée? Ces trois poésies vont toutes à Dieu, qui dénoue toutes les émotions terrestres. Aussi cette sainte Irinité humaine parlicipet-elle des grandeurs infinies de Dieu, que nous ne configurons jamais sans l'entourer des feux de l'amour, des sistres d'or de la musique, de lumière et d'harmonie. N'esl-ilpas le principe et la fin de nos œuvres?
Le Français devina que, dans ce désert, sur ce rocher entouré par la mer, la religieuse s'était emparée de la musique pour y jeter le surplus de passion qui la dévorait. Était-ce un hommage fait à Dieu de son amour, était ce le triomphe de l'amour sur Dieu? questions difficiles à décider. Mais, certes, le général ne put douter qu'il ne retrouvai en ce cœur mort au monde, une passion tout aussi brûlante que l'était la sienne.
Les vêpres finies, il revint chez l'alcade, où il
était logé. Restant d'abord en proie aux mille jouissances que prodigue une satisfaction longtemps attendue, péniblement cherchée, il ne vit rien audelà. 11 élait toujours aimé. La solitude avait grandi l'amour dans ce cœur, autant que l'amour avait clé grandi dans le sien par les barrières successivement franchies et mises par cette femme entre elle et lui. Cet épanouissement de l'àmc eut sa durée naturelle. Puis vint le désir de revoir celte femme , de la disputer à Dieu, de la lui ravir, projet téméraire qui plut à cet homme audacieux.
Après le repas il se coucha pour éviter les questions, pour êlreseul, pour pouvoir penser sans trouble; et resta plonge dans les méditations les plus profondes, jusqu'au lendemain malin. Il ne se leva que pour aller à la messe. Il vint à l'église, il se plaça près de la grille ; son front louchait le rideau, il aurait voulu le déchirer, mais il n'était pas seul; son hôte l'avait accompagné par politesse, cl la moindre imprudence pouvait compromellre l'avenir de sa passion, en ruiner les nouvelles espérances. Les orgues se firent entendre, mais elles n'étaient plus touchées par les mêmes mains. La musicienne des deux jours précédents ne tenait plus le clavier. Tout fut pâle et froid pour le général. Sa maîtresse était-elle accablée par les mêmes émotions sous lesquelles succombait presque un vigoureux cœur d'homme? Avait-elle si bien partagé, compris un amour fidèle et désiré, qu'elle en fût mourante sur son lit dans sa cellule?
Au moment où mille réflexions de ce genre s'élevaient dans l'esprit du Français, il entendit résonner près de lui la voix de la personne qu'il adorait, et dont il reconnut le timbre clair. Cette voix légèrement altérée par un tremblement qui lui donnait toutes les grâces que prête aux jeunes filles leur timidité pudique, tranchait sur la masse du chant, comme celle d'une prima donna sur l'harmonie d'un finale. Elle faisait à l'âme l'effet que produit aux yeux un filet d'argent ou d'or dans une frise obscure.
C'était donc bien elle! Toujours Parisienne, elle n'avait pas dépouillé sa coquetterie, même après avoir quitté les parures du monde pour le bandeau, pour la dure étamine des Carmélites. Après avoir signé son amour la veille au milieu des louanges adressées au Seigneur, elle semblait dire à son amant : — Oui , c'est moi, je suis là, j'aime toujours ; mais je suis à l'abri de l'amour. Tu m'entendras , mon âme t'enveloppera, et je resterai sous le linceul brun de ce chœur d'où nul pouvoir ne saurait m'arracher. Tu ne me reverras pas.
— C'est bien elle! se dit le général en relevant son front, en le dégageant de ses mains, sur lesquelles il l'avait appuyé, car il n'avait pu d'abord
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soutenir l'écrasante émotion qui s'éleva comme un tourbillon dans son cœur, quand cette voix connue vibra sous les arceaux, accompagnée par le murmure des vagues. L'orage était au-dehors et le calme dans le sanctuaire.
Cette voix si riche continuait à déployer toutes ses câlineries, elle arrivait comme un baume sur le cœur embrase de cet amant, elle Oeurissait dans les airs, qu'on désirait mieux aspirer pour y reprendre les émanations d'une âme exhalée avec amour dans les paroles de la prière.
L'alcade vint rejoindre son hôte, et le trouva fondant en larmes à l'Élévation, qui fut chantée par la religieuse. Il l'emmena chez lui. Surpris de rencontrer tant de dévotion dans un militaire français, l'alcade avait invité à souper le confesseur du couvent, et il en prévint le général, auquel jamais nouvelle n'avait fait autant de plaisir. Pendant le souper, le confesseur fut l'objet des attentions du Français, dont le respect intéressé confirma les Espagnols dans la haute opinion qu'ils avaient prise de sa piété. Il demanda gravement le nombre des religieuses, des détails sur les revenus du cou vent et sur ses richesses, en homme qui paraissait vouloir entretenir poliment le bon vieux prêtre des choses dont il devait être le plus occupé. Puis il s'informa de la vie que menaient ces saintes filles. Pouvaient-elles sortir? Les voyait-on?
— Seigneur, dit le vénérable ecclésiastique, la régie est sévère. S'il faut une permission de notre Saint Père pour qu'une femme vienne dans une maison de Saint-Bruno, ici même rigueur; et il est impossible à un homme d'entrer dans un couvent de Carmélites déchaussées, à moins qu'il ne soit prêtre et attaché par l'archevêque au service de la maison. Aucune religieuse ne sort. Cependant la GRADUE SAiME (la mèrc Thérèse) a souvent quitté sa cellule. Le Visiteur ou les Mères Supérieures peuvent seules permettre à une religieuse, avec l'autorisation de l'archevêque, de voir des étrangers, surtout en cas de maladie. Or nous sommes un Chef d'Ordre, et nous avons conséquemment une Mère supérieure au Couvent. Nous avons, entre autres étrangères, une Française, la sœur Thérèse, celle qui dirige la musique de la chapelle.
— Ah ! répondit le général en feignant la surprise. Elle a dû être satisfaite du triomphe des armes de la maison de Bourbon.
— Je leur ai dit l'objet de la messe... Elles sont toujours un peu curieuses.
— Mais la sœur Thérèse peut avoir des intérêts en France; elle voudrait peut-être y faire savoir quelque chose, en demander des nouvelles?
— Je ne le crois pas, elle se serait adressée à moi pour en savoir.
— En qualité de compatriote, dit le général , je serais bien curieux de la voir... Si cela est possible, si la Supérieure y consent, si...
— A la grille, et même en présence de la Révérende Mère, une entrevue serait impossible pour qui que ce soit ; mais en faveur d'un libérateur du trône catholique et de la sainte religion, malgré la rigidité de la Mère, la règle peut dormir un moment, dit le confesseur en clignant les yeux. J'en parlerai.
— Quel âge a la sœur Thérèse? demanda l'amant, n'osant pas questionner le prêtre sur la beauté de la religieuse.
— Elle n'a plus d'âge, répondit le bonhomme avec une simplicité qui fit frémir le général.
Le lendemain matin, avant la sieste, le confesseur vint annoncer au Français que la sœur Thérèse et la Mère consentaient à le recevoir à la grille du parloir, avant l'heure des vêpres.
Puis, après la sieste, pendant laquelle le général dévora le temps en allant se promener sur le port, par la chaleur de midi, le prêtre revint le chercher, et l'introduisit dans le couvent. Il le guida sous une galerie qui longeait le cimetière, et dans laquelle quelques fontaines, plusieurs arbres verts et des arceaux multipliés entretenaient une fraîcheur en harmonie avec le silence du lieu. Parvenus au fond de cette longue galerie, le prêtre fit entrer son compagnon dans une salle partagée en deux parties par une grille couverte d'un rideau brun.
Dans la partie en quelque sorte publique, où le confesseur laissa le général, régnait, le long du mur, un banc de bois; quelques chaires également en bois se trouvaient près de la grille. Le plafond était composé de solives saillantes, en cèdre et sans nul ornement. Le jour ne venait dans cette salle que par deux fenêtres situées dans la partie affectée aux religieuses, en sorte que cette faible lumière, mal reUétée par un bois à teintes brunes, suffisait à peine pour éclairer le grand christ noir, le portrait de sainte Thérèse et un tableau de la Vierge, qui décoraient les parois grises du parloir.
Les sentiments du général prirent donc, malgré leur violence, une couleur mélancolique. Il devint calme dans ce<calme despotique. Quelque chose de grand comme la tombe le saisit sous ces frais planchers. N'était-ce pas son silence éternel, sa paix profonde, ses idées d'infini? Puis, la quiétude et la pensée fixe du cloître, cette pensée qui se glisse dans l'air, dans le clair-obscur, dans tout, et qui, n'étant tracée nulle part, est encore agrandie par l'imagination , ce grand mol : la paix dans le Seigneur, entre là, de vive force, dans l'âme la moins religieuse.
Les couvents d'hommes se conçoivent peu;
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l'homme y semble faible, il est né pour ;igir, pour accomplir une vie de travail à laquelle il se soustrait clans sa cellule. Mais dans un monastère de (emmes, que de vigueur virile et de touchante faiblesse! Un homme peut être poussé par mille sentiments au fond d'une abbaye, il s'y jette comme dans un précipice; mais la femme n'y vient jamais qu'entraînée par un seul sentiment; elle ne s'y dénature pas, elle épouse Dieu. Vous pouvez dire aux religieux : Pourquoi n'avez-vous pas lutté? Mais la réclusion d'une femme n'est-elle pas toujours une lutte sublime?
Enfin, le général trouva ce parloir muet et ce couvent perdu dans la mer, tout pleins de lui. L'amour arrive rarement à la solennité, mais l'amour encore fidèle au sein de Dieu, n'était-ce pas quelque chose de solennel , et plus qu'un homme n'avait le droit d'espérer au dix- neuvième siècle, parles mœurs qui courent? Les grandeurs infinies de celte situalion pouvaient agir sur l'âme du général , il était précisément assez élevé pour oublier la politique, les honneurs, l'Espagne, le monde de Paris, et monter jusqu'à la hauteur de ce dénouement grandiose. D'ailleurs, quoi de plus véritablement tragique? Que de sentiments dans la situation de deux amants seuls, réunis au milieu de la mer sur un banc de granit, mais séparés par une idée, par une barrière infranchissable ! Voyez l'homme se disant : — Triompherai je de Dieu dans ce cœur?...
Un léger bruit fit tressaillir cet homme, le rideau brun se tira ; puis, il vit dans la lumière une femme debout, mais dont la figure lui était cachée par le prolongement du voile plié sur la tète, suivant la règle de la maison. Elle était vêtue de cette robe dont la couleur esl devenue proverbiale. Le général ne put apercevoir les pieds nus de la religieuse, qui lui en auraient attesté l'effrayante maigreur ; cependant, malgré les plis nombreux de la robe grossière dont cette femme était couverte, il devina que les larmes, la prière, la passion, la* vie solitaire l'avaient déjà desséchée.
La main glacée d'une femme, celle de la Supérieure sans doute, tenait encore le rideau, et le général ayant examiné le témoin nécessaire de cet entretien, rencontra le regard noir et profond d'une vieille religieuse, presque centenaire, regard clair et jeune, qui démentait les rides nombreuses dont le pâle visage de celte femme était sillonné.
— Madame la duchesse, demanda-t-il d'une voix fortement émue à la religieuse qui baissait la tète, votre compagne entend-elle le français?
— 11 n'y a pas de duchesse ici, répondit la religieuse. Vous êtes devant la sœur Thérèse. La femme, celle que vous nommez ma compagrne, est ma Mère en Dieu, ma Supérieure ici-bas.
Ces paroles, si humblement prononcées par la
voix qui jadis s'harmoniait avec le luxe et rdégance au milieu desquels avait vécu cette femme, reine do la mode à Paris, par une bouche dont le langage était jadis si léger, si moqueur, frappèrent le général comme l'eût fait un coup de foudre.
— Ma sainte Mère ne parle que le latin et l'espagnol, ajouta-t-clle.
— Je ne sais ni l'un ni l'autre. Ma chère Antoinette, excusez-moi près d'elle.
En entendant son nom doucement prononcé par un homme naguère si dur pour elle, la religieuse éprouva une vive émotion intérieure que traduisirent les légers tremblements de son voile, sur lequel la lumière tombait en plein.
— Mon frère, dit-elle en portant sa manche sous son voile, pour s'essuyer les yeux peut-cire, je me nomme la sœur Thérèse...
Puis elle se tourna vers la Mère, et lui dit, en espagnol, ces paroles, que le général entendit parfaitement : il en savait assez pour le comprendre, et peut-être aussi pour le parler.
— 3Ia chère Mère, ce cavalier vous présente ses respects, et vous prie de l'excuser de ne pouvoir les mettre lui-même à vos pieds, mais il ne sait aucune des deux langues que vous parlez...
La vieille inclina la lête lenlemenl, sa physionomie prit une expression de douceur angélique, rehaussée néanmoins par le sentiment de sa puissance et de sa dignité.
— Tu connais ce cavalier? lui demanda la 31ère en lui jetant un regard pénétrant.
— Oui, ma Mère.
— Rentre dans ta cellule, ma fille, dit la Supérieure d'un Ion impérieux.
Le général s'effaça vivement derrière le rideau, pour ne pas laisser deviner sur son visage les émotions terribles qui l'agitaient; et, dans l'ombre, il croyait voir encore les yeux perçants de la Supérieure. Celle femme, maîtresse de la fragile et passagère félicité dont la conquête coulait tant de soins, lui avait fait peur, et il tremblait, lui qu'une triple rangée d« canons n'avait jamais effrayé.
La duchesse marchait vers la porte, mais elle se retourna : — Ma 3Ière, dit-elle d'un ton de voix horriblement calme, ce Français est un de mes frères.
— Resle donc, ma fille, répondit la vieille femme après une pause.
Cet admirable jésuitisme accusait tant d'amour et de regrets, qu'un homme moins fortement organisé que ne l'élail le général se serait senti défaillir en éprouvant de si vifs plaisirs au milieu d'un immense péril, pour lui tout nouveau. De quelle valeur étaient donc les mots, les regards, les gestes, dans une scène où l'amour devait échapper à desyeux de lynx, à de griffes de ligre !
SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE
La sœur Thérèse revint.
— Vous voyez, mon frère, ce que j'ose faire pour vous cnlretenir un moment de votre salut, et des vœux que mon âme adresse pour vous chaque jour au ciel. Je commets un péché mortel. J'ai menti. Combien de jours de pénitence pour effacer ce mensonge! mais ce sera souffrir pour vous. Vous ne savez pas, mon frère, quel bonheur est d'aimer dans le ciel, de pouvoir s'avouer ses sentiments alors que la religion les a transportés dans les régions les plus hautes, et qu'il nous est permis de ne plus regarder qu'à l'âme. Si les doctrines, si l'esprit de la sainte à laquelle nous devons cet asile ne m'avaient pas enlevée loin des misères terrestres, et ravie bien loin de la sphère où elle est, mais certes au-dessus du monde, je ne vous eusse pas revu. Mais je puis vous voir, vous entendre, et demeurer calme...
— lié bien! Antoinette, s'écria le général en l'interrompant à ces mots, faites que je vous voie, vous que j'aime maintenant avec ivresse, éperdument, comme vous avez voulu être aimée par moi.
— Ne m'appelez pas Antoinette, je vous en supplie. Mes souvenirs du passé me font mal. Ne voyez ici que la sœur Thérèse, une créature confiante en la miséricorde divine. — Et, ajouta-t-elle après une pause, modérez-vous, mon frère. Notre Mère nous séparerait impitoyablement, si votre visage trahissait des passions mondaines, ou si vos yeux laissaient tomber des pleurs.
Le général inclina la tête comme pour se recueillir. Quand il leva les yeux sur la grille, il aperçut, entre deux barreaux, la figure amaigrie, pâle mais ardente encore, de la religieuse. Son teint où jadis fleurissaient tous les enchantements de la jeunesse, où l'heureuse opposition d'un blanc mat contrastait avec les couleurs de la rose du Bengale, avait pris le ton chaud d'une coupe de porcelaine sous laquelle est enfermée une faible lumière. La belle chevelure dont cette femme était si fière avait été rasée. Un bandeau ceignait son front et enveloppait son visage. Ses yeux, entourés d'une meurtrissure due aux austérités de cette vie, lançaient, par moments, des rayons fiévreux, et leur calme habituel n'était qu'un voile. Enfin, de cette femme, il ne restait que l'âme.
— Ah! vous quitterez ce tombeau, vous qui êtes devenue ma vie ! Vous m'apparteniez, et n'étiez pas libre de vous donner, même à Dieu. Ne m'avez-vous pas promis de sacrifier tout au moindre de mes commandements? 3Iaintenant, vous me trouverez peut-être digne de cette promesse, quand vous saurez ce que j'ai fait pour vous. Ma bien-aimée, je vous ai cherchée dans le monde entier. Depuis cinq ans, vous êtes ma pensée de tous les instants, l'occupation de ma vie! Mes amis, des amis bien puissants, vous le savez, m'ont aidé de toute leur force à fouiller les
couvents de France, d'Italie, d'Espagne, do Sicile, de l'Amérique. Mon amour s'allumait plus vif à chaque recherche vaine ; j'ai souvent fait mille lieues sur un faux espoir; j'ai dépensé ma vie et les plus larges battements de mon cœur autour des murailles noires de plusieurs cloîtres. Je ne vous parle pas d'une fidélité sans bornes, qu'est-ce? un rien en comparaison des vœux infinis de mon amour. Si vous avez été vraie jadis dans vos remords, vous ne devez pas hésiter à me suivre aujourd'hui.
— Vous oubliez que je ne suis pas libre.
— Le duc est mort, répondit-il vivement. La sœur Thérèse rougit.
— Que le ciel lui soit ouvert! dit-elle avec une vive émotion , il a été généreux pour moi. Mais je ne parlais pas de ces liens; une de mes fautes a été de vouloir les briser tous, sans scrupule, pour vous.
— Vous parlez de vos vœux, s'écria le général en fronçant les sourcils. Je ne croyais pas que quelque chose vous pesât au cœur plus que votre amour. 3Iais n'en doutez pas, Antoinette, j'obtiendrai du saint père un bref qui déliera vos serments. J'irai certes à Rome, j'implorerai toutes les puissances de la terre, et si Dieu pouvait descendre, je le...
— Ne blasphémez pas.
— Vous vous inquiétez donc de Dieu! Ah ! j'aimerais bien mieux savoir que vous franchiriez pour moi ces murs; que, ce soir môme, vous vous jetteriez dans une barque au bas des rochers. Nous irions être heureux je ne sais où, au bout du monde! Et, près de moi, vous reviendriez à la vie, à la santé, sous les ailes de l'amour.
— Ne parlez pas ainsi, reprit la sœur Thérèse, vous ignorez ce que vous êtes devenu pour moi. Je vous aime bien mieux que je ne vous ai jamais aimé. Je prie Dieu tous les jours pour vous, et je ne vous vois plus avec les yeux du coips. Si vous connaissiez, Armand, le bonheur de pouvoir se livrer sans honte à une amitié pure que Dieu protège ! Vous ignorez combien je suis heureuse d'appeler les bénédictions du ciel sur vous. Je ne prie jamais pour moi : Dieu fera de moi suivant ses volontés. Mais vous, je voudrais, au prix de mon éternité, avoir quelque certitude que vous êtes heureux en ce monde, et que vous serez heureux en l'autre, pendant tous les siècles. Ma vie éternelle est tout ce que le malheur m'a laissé à vous offrir. Maintenant, je suis vieillie dans les larmes, je ne suis plus ni jeune ni belle; d'ailleurs vous mépriseriez une religieuse dcveime femme, que même l'amour maternel n'absoudrait pas... Que me direz-vous qui puisse balancer les innombrables réflexions accumulées dans mon cœur depuis cinq années, et qui l'ont changé, creusé, flétri? J'aurais du le donner moins triste à Dieu î
SCÈNES DE L.\ VIE l'AUlSlEiNNE.
— Ce que je dirai, mon Anloiiiotio cliéric? je dirai que je l'aime; que l'alleclion, l'amour, l'amour vrai, le bonheur de vivre dans un cœur tout à nous, entièrement à nous, sans réserve, est si rare et sididîcileàrencontrer, que j'ai douté de toi, que je t'ai soumise à de rudes épreuves; mais aujourd'hui je l'aime de toutes les puissances de mon âme; si tu me suis dans la retraite, je n'entendrai plus d'autre voix que la tienne, je ne verrai plus d'autre visage que le tien...
— Silence, Armand. Vous abrégez le seu! instant pendant lequel il nous sera permis de nous voir ici-bas...
' — Antoinette, veux-tu me suivre?
— Mais je ne vous quitte pas. Je vis dans voire cœur, mais autrement que par un intérêt de plaisir mondain, de vanité, de jouissance égoïste; je vis ici pour vous, pâle et flétrie, dans le sein de Dieu! S'il est juste, vous serez heureux...
— Phrases que tout cela ! Et si je le veux pâle et flétrie! Et si je ne puis être heureux qu'en te possédant! Tu connaîtras donc toujours des devoirs en présence de ton amant ? Il n'est donc jamais au-dessus de tout dans ton cœur? iNaguère, lu lui préférais la société, toi, je ne sais quoi ; maintenant, c'est Dieu, c'est ton salut. Dans la sœur Thérèse, je reconnais toujours la duchesse ignorante des plaisirs de l'amour, et toujours insensible sous les ap[)arcnces de la sensibilité. Tu ne m'aimes pas ! tu n'as jamais aimé...
— Ah! mon frère...
— Tu ne veux pas quitter cette tombe, lu aimes mon âme, dis-lu? Eh bien, lu la perdras à jamais cette âme, je me tuerai...
— Ma mère, cria la sœur Thérèse en Espagnol, je vous ai menti, cet homme est mon amant!
Aussitôt le rideau tomba. Le général, demeuré slupide, entendit à peine fermer avec violence les portes intérieures.
— Ah, elle m'aime encore! s'écria-l-il en comprenant tout ce qu'il y avait de sublime dans le cri de la religieuse. A moi les Treize! U faut l'enlever d'ici...
Le général quitta l'île, revint au quartier-général, et, alléguant des raisons de santé, demanda un congé pour retourner promptement en France.
Voici maintenant l'aventure qui avait déterminé la situation respective où se trouvaient alors les deux personnages de cette scène.
L'AMOUU