‹ Œuvres de Balzac (volume 2)Chapitre 27 sur 55 · LA FORCE DU SANG · texte numérisé non relu

LA FORCE DU SANG

Vers midi , de Marsay se délira les bras en se réveillant, et sentit les atteintes d'une de ces faims canines que tous les vieux soldats peuvent se souvenir d'avoir éprouvées au lendemain de la victoire. Aussi vit-il devant lui Paul de Manerville avec plaisir, car rien n'est alors plus agréable que de manger en compagnie.

— Eh bien ! lui dit son ami, nous imaginions tous que lu t'étais enfermé depuis dix jours avec la Fille aux x^ux d'or.

— La Fille aux yeux d'or! je n'y pense plus. Ma foi ! j'ai bien d'autres chats à fouetter.

— Ah! tu fais le discret.

— Pourquoi pas ? dit en riant de Marsay. Mon cher, la discrétion est le plus habile des calculs. Écoute... Mais non , je ne te dirai pas un mot. Tu ne m'apprends jamais rien , je ne suis pas disposé à donner en pure perte les trésors de ma politique. La vie est un fleuve qui sert à faire du commerce. Par tout ce qu'il y a de plus sacré sur la terre, par les cigares , je ne suis pas un professeur d'économie sociale mise à la portée des niais. Déjeunons. Il est moins coûteux de te donner une omelette au thon que de te prodiguer ma cervelle.

— Tu comptes avec tes amis?

— Mon cher , dit Henri qui se refusait rarement une ironie, comme il pourrait l'arriver cependant tout comme à un autre d'avoir besoin de discrétion, et que je t'aime beaucoup... oui , je t'aime! Ma parole d'honneur, s'il ne le fallait qu'un billet de mille francs pour t'empécherde te brûler la cervelle, tu le trouverais ici , car nous n'avons encore rien hypothéqué là-bas, hein, Paul? Si lu te battais demain , je mesurerais la dislance et chargerais les pistolets, afin que tu sois tué dans les règles. Enfin , si une personne autre que moi s'avisait de dire du mal de toi en ton absence , il faudrait se mesurer avec un rude gentilhomme qui se trouve dans ma peau : voilà ce que j'appelle une amitié à toute épreuve. Hé bien ! quand lu auras besoin de discrétion , mon petit , apprends qu'il existe deux espèces de discrétion : discrétion active et discrétion négative. La discrétion négative est celle des sots qui emploient le silence, la négation, l'air renfrogné , la discrétion des portes fermées , véritable impuissance ! La discrétion active procède par affirmation. Si ce soir, au Cercle, je disais : « — Foi d'honnête homme, la Fille aux yeux d'or ne valait pas ce qu'elle m'a coûté ! » tout le monde , quand je serais parti , s'écrierait : — u Avez-vous entendu ce fat de de Marsay qui voudrait nous faire accroire qu'il a déjà eu la Fille aux yeux d'or? il voudrait ainsi se débarrasser de ses rivaux , il n'est pas mala-

BE BALZAC, T. IV

droit. » 3Iais celle ruse est vulgaire et dangereuse. Quelque grosse que soit la sottise qui nous échappe il se rencontre toujours des niais qui peuvent y croire. La meilleure des discrétions est celle dont usent les femmes adroites quand elles veulent donner le change à leurs maris. Elle consiste à compromettre une femme à laquelle nous ne tenons pas, ou que nous n'aimons pas, ou que nous n'avons pas, pour conserver l'honneur de celle que nous aimons assez pour la respecter. C'est ce que j'appelle la femme-écran. — Ha! voici Laurent. Que nous apportes-tu?

— Des huîtres d'Oslende, monsieur le comte,..

— Tu sauras quelque jour , Paul, combien il est amusant de se jouer du monde en lui dérobant le secret de nos affections. J'éprouve un immense plaisir d'échapper à la slupide juridiction de la masse qui ne sait jamais ni ce qu'elle veut ni ce qu'on lui fait vouloir, qui prend le moyen pour le résultat , qui tour à tour adore et maudit, élève et détruit! Quel bonheur de lui imposer des émotions et de n'en pas recevoir, de la dompter, de ne jamais lui obéir ! Si l'on peut être fier de quelque chose, n'est-ce pas d'un pouvoir acquis par soi-même, dont nous sommes à la fois la cause , l'efFct, le principe et le résultat? Hé bien, aucun homme ne sait qui j'aime ni ce que je veux. Peut être saura-t-on qui j'ai aimé, ce que j'aurai voulu, comme on sait les drames accomplis; mais laisser voir dans mon jeu!... faiblesse, duperie. Je ne connais rien de plus méprisable que la force jouée par l'adresse. Je m'initie tout en riant au métier d'ambassadeur, si toutefois la diplomatie est aussi difficile que l'est la vie ! J'en doute. As-lu de l'ambition? veux-tu devenir quelque chose?

— Mais , Henri, tu te moques de moi , comme si je n'étais pas assez médiocre pour arriver à tout.

— P>ien! Paul. Si tu continues à te moquer de loi-même , tu pourras bientôt te moquer de tout le monde.

En déjeunant, de Marsay commença, quand il en fut à fumer ses cigares, à voir les événements de sa nuit sous un singulier jour. Comme beaucoup de grands esprits, sa perspicacité n'était pas spontanée. Il n'entrai t pas tout à coup au fond des choses. Comme chez toutes les natures douées de la faculté de vivre beaucoup dans le présent , d'en exprimer pour ainsi dire le jus et de le dévorer, sa seconde vue avait besoin d'une espèce de sommeil pour s'identifier aux causes. Le cardinal Richelieu était ainsi , ce qui n'excluait pas en lui le don de prévoyance nécessaire à la conception des grandes choses. De Marsay se trouvait dans toutes ces conditions, maisil n'usa d'abord de ses armes qu'au profit de ses plaisirs, cl ne devint l'un des hommes poliliqi;es les

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plus profonds du temps actuel , que quand il se fut salure des plaisirs auxquels pense tout d'abord un jeune homme lorsqu'il a de l'or et le pouvoir. L'homme se bronze ainsi; il use la femme, pour que la femme ne puisse pas l'user.

En ce moment donc, de Marsay s'aperçut qu'il avait été joué par la Fille aux yeux (Vor , en voyant dans son ensemble cette nuit dont les plaisirs n'avaient que graduellement ruisselé pour finir par s'épancher à torrents. Il put alors lire dans celte page si brillante d'efTet, en deviner le sens caché. L'innocence purement physique de Paquita , l'élonnement de sa joie, quelques mots d'abord obscurs et maintenant clairs, échappés au milieu de la joie, tout lui prouva qu'il avait posé pour une autre personne. Comme aucune des corruptions sociales ne lui était inconnue, qu'il professait au sujet de tous les caprices une parfaite indifférence, et les croyait justiûés par cela même qu'ils se pouvaient satisfaire, il ne s'effaroucha pas du vice, il le connaissait conime on connaît un ami , mais il fut blessé de lui avoir servi de pâture. Si ses présomptions étaient justes, il avait été outragé dans le vif de son être. Ce seul soupçon le mit en fureur, il laissa éclater le rugissement du tigre dont une gazelle se serait moquée , le cri d'un tigre qui joignait à la force de la bêle , l'intelligence du démon.

— Eh bien ! qu'as-lu donc? lui dit Paul.

— Rien!

— Je ne voudrais pas, si l'on te demandait si tu as quelque chose contre moi, que tu répondisses un rie7i semblable , il faudrait sans doute nous battre le lendemain.

— Je ne me bats plus', dit de Marsay.

— Ceci me semble encore plus tragique. Tu assassines donc?

— Tu travestis les mots. J'exécute.

— Mon cher ami , dit Paul , les plaisanteries sont bien poussées au noir , ce matin.

— Que veux-tu? la volupté mène à la férocité. Pourquoi? je n'en sais rion , et je ne suis pas assez curieux pour en chercher la cause. — Ces cigares sont excellenls. Donne du Ihé à ton ami. — Sais-lu, Paul , que je mène une vie de brute , il serait bien temps de se choisir une destinée, d'employer ses forces à quelque chose qui valut la peine de vivre. La vie est une singulière comédie. Je suis effrayé , je ris de rinconséqucnce de noire ordre social. Le gouvernement fait trancher la tête à de pauvres diables qui ont tué un homme , et il patente des créatures qui expédient, médicalement parlant, une douzaine de jeunes gens par hiver. La morale est sans force contre une douzaine de vices qui détruisent la société, et que rien ne peut punir. — Encore une tasse! — Ma parole d'honneur! l'homme

est un bouffon qui danse sur un principe. On nous parle de l'immoralité des Liaisons dangereuses , et de je ne sais quel autre livre qui a un nom de femme de chambre ; mais il existe un livre horrible, sale, épouvantable, corrupteur, toujours ouvert, qu'on ne fermera jamais , le grand livre du monde, sans compter un autre livre mille fois plus dangereux , qui se compose de tout ce qui se dit à l'oreille, entre hommes, ou sous l'éventail entre femmes, le soir , au bal.

— Henri , certes il se passe en toi quelque chose d'extraordinaire , et cela se voit malgré ta discrétion active.

— Oui ! tiens , il faut que je dévore le temps jusqu'à ce soir. Allons au jeu. Peut-être aurai-je le bonheur de perdre.

De Marsay se leva, prit une poignée de billets de banque , les roula dans sa boîte à cigares , s'habilla et profita de la voilure de Paul pour aller au salon des Etrangers oii , jusqu'au dîner, il consuma le temps dans ces émouvantes alternatives de perte et de gain , qui sont la dernière ressource des organisations fortes, quand elles sont contraintes de s'exercer dans le vide. Le soir il vint au rendez-vous, et se laissa complaisamment bander les yeux. Puis , avec cette ferme volonté que les hommes vraiment forts ont seuls la faculté de concentrer, il porta son attention et appliqua son intelligence à deviner par quelles rues passait la voilure. 11 eut une sorte de certitude d'être mené rue Sainl-l^azare, et d'être arrêté à la petite porte du jardin de l'hôlel San-Réal. Quand il passa , comme la première fois , cette porte et qu'il fut mis sur un brancard porté sans doute par le mulâtre et par le cocher, il comprit, en entendant crier le sable sous leurs pieds , pourquoi l'on prenait d'aussi minutieuses précautions. Il aurait pu, s'il avait été libre, ou s'il avait marché, cueillir une branche d'arbuste , regarder la nature du sable qui se serait attaché à ses bottes; tandis que transporté pour ainsi dire aérienncment dans un hôtel inaccessible, sa bonne fortune devait être ce qu'elle avait été jusqu'alors , un rêve. Mais, pour le désespoir de l'homme, il ne peut rien faire que d'imparfait, soit en bien, soit en mal. Toutes ses œuvres intellectuelles ou physiques sont signées par une marque de destruction. Il avait plu légèrement, la terre était humide. Pendant la nuit certaines odeurs végétales sont beaucoup plus fortes que pendant le jour, Henri sentit donc les parfums du réséda le long de l'allée par laquelle il était convoyé. Cette indication devait l'éclairer dans les recherches qu'il se promettait de faire pour reconnaître riiôlel où se trouvait le boudoir de Paquita. Il étudia de même les détours que ses porteurs firent dans la maison , et crut pouvoir se les rappeler. Il se vit

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comme la veille sur l'ottomane, devant Paquila qui lui défaisait son bandeau; mais il la vit pâle et changée. Elle avait pleuré. Agenouillée comme un ange en prières, mais comme un ange triste et profondément mélancolique, la pauvre fille ne ressemblait plus à la curieuse, à l'impatiente, à la bondissante créature qui avait pris de Marsay sur ses ailes pour le transporter dans le septième ciel de l'amour. Il y avait quelque chose de si vrai dans ce désespoir voilé par le plaisir, que le terrible de Marsay sentit en lui-même une admiration pour ce nouveau chef-d'œuvre de la nature, et oublia momentanément l'intérêt principal de ce rendezvous.

— Qu'as-lu , ma Paquita?

— Mon ami , dit-elle, emmène-moi, cette nuit même ! Jette-moi quelque part où l'on ne puisse pas dire en me voyant : Voici Paquita. Où personne ne réponde : Il y a ici une fille au regard doré, qui a de longs cheveux. Là je te donnerai des plaisirs tant que tu voudras en recevoir de moi. Puis , quand tu ne m'aimeras plus, tu me laisseras, je ne me plaindrai pas, je ne dirai rien, et mon abandon ne devra te causer aucun remords, car un jour passé près de toi , un seul jour pendant lequel je t'aurai regardé , m'aura valu toute une vie. Mais si je reste ici, je suis perdue.

— Je ne puis pas quitter Paris , ma petite , répondit Henri. Je ne m'appartiens pas , je suis lié par un serment au sort de plusieurs personnes qui sont à moi comme je suis à elles. Mais je puis te faire dans Paris un asile où nul pouvoir humain n'arrivera.

— Si ! dit-elle.

Jamais syllabe prononcée par une voix humaine n'exprima plus complètement la terreur.

— Qui pourrait donc arriver à toi, si je me mets entre toi et le monde ?

— Le poison ! dit-elle. Déjà dona Coucha te soupçonne. Et, reprit-elle en laissant couler des larmes qui brillèrent le long de ses joues , il est bien facile de voir que je ne suis plus la môme. Eh bien ! si tu m'abandonnes à la fureur du monstre qui me dévorera, que ta sainte volonté soit faite ! Mais viens, fais qu'il y ait toutes les voluptés de la vie dans notre amour. D'ailleurs , je supplierai , je pleurerai, je crierai, je me défendrai, je me sauverai peut-être.

— Qui donc imploreras-tu? dit-il.

— Silence ! reprit Paquita. Si j'obtiens ma grâce, ce sera peut-être à cause de ma discrétion.

— Donne-moi ma robe, dit insidieusement Henri.

— Non, non, répondit-elle vivement, reste ce que lu es, un de ces anges qu'on m'avait appris à haïr, et dans lesquels je ne voyais que des tnonstres, tandis que vous êtes ce qu'il y a de plus beau sous le ciel, dit-elle en caressant les cheveux de Henri.

Tu ignores à quel point je suis idiote! je n'ai rien appris. Depuis l'àgc de douze ans , je suis enfermée sans avoir vu personne. Je ne sais ni lire , ni écrire ; je ne parle que l'anglais et l'espagnol.

— Comment se fait-il donc que tu reçoives des lettres de Londres?

— Mes lettres ! tiens , les voici ! dit-elle en allant prendre quelques papiers dans un long vase du Japon.

Elle tendit à de Marsay des lettres où le jeune homme vit avec surprise des figures bizarres semblables à celles des rébus , tracées avec du sang , et qui exprimaient des phrases pleines de passion.

— Mais, s'écria-t-il en admirant ces hiéroglyphes créés par une habile jalousie, tu es sous la puissance d'un infernal génie !

— Infernal, répéla-t-elle.

— Mais, comment donc as-tu pu sortir?...

— Ha! dit-elle, de là vient ma perte. J'ai mis dona Concha entre la peur d'une mort immédiate et une colère à venir. J'avais une curiosité de démon , je voulais rompre ce cercle d'airain que l'on avait décrit entre la création et moi , je voulais voir ce que c'était que des jeunes gens, car je ne connais d'hommes que le marquis et Christemio. Notre cocher et le valet qui nous accompagne sont des vieillards.

— Mais, tu n'étais pas toujours enfermée! Ta santé voulait...

— Ha! reprit-elle, nous nous promenions, mais pendant la nuit et dans la campagne , au bord de la Seine, loin du monde.

— N'es-tu pas fière d'être aimée ainsi?

— Non, dit-elle, plus! Quoique bien remplie, cette vie cachée n'est que ténèbres en comparaison de la lunuère.

— Qu'appelles-tu la lumière ?

— Toi, mon bel Adolphe! toi, pour qui je donnerais ma vie. Toutes les choses de passion que l'on m'a dites, et que j'inspirais, je les ressens pour loi ! Pendant certains moments je ne comprenais rien à l'existence, mais maintenant je sais comment nous aimons , et jusqu'à présent j'étais aimée seulement, moi je n'aimais pas. Je quitterais tout pour toi, emmène-moi. Si tu le veux, prends-moi comme un jouet , mais laisse-moi près de toi , jusqu'à ce que tu me brises.

— Tu n'auras pas de regret ?

— Pas un seul ! dit-elle en laissant lire dans ses yeux dont la teinte d'or resta pure et claire.

— Suis-je le préféré? se dit en lui-même Henri qui , s'il entrevoyait la vérité, se trouvait alors dis- [)osé à pardonner l'offense en faveur d'un amour aussi naïf. — Je verrai bien, pensa-t-il.

Si Paquita ne lui devait aucun compte du passé,

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le moindre souvenir devenait un crime à ses yeux. Il eut donc la triste force d'avoir une pensée à lui, déjuger sa maîtresse, de l'étudier toutcn s'abandonnant aux plaisirs les plus entraînants que jamais péri descendue des cieux ait trouvés pour son bienaimé. Paquita semblait avoir été créée pour l'amour, avec un soin spécial de la nature. D'une nuit à l'autre, son génie de femme avait fait les plus rapides progrès. Quelle que fùl la puissance de ce jeune homme, et son insouciance en fait de plaisirs , malgré sa satiété de la veille , il trouva dans la Fille aux yeux d'or, ce sérail que sait créer la femme aimante et à laquelle un homme ne renonce jamais. Paquita répondait à cette passion que sentent tous les hommes vraiment grands pour l'infini , passion mystérieuse si dramatiquement exprimée dans Faust, si poétiquement traduite dans Manfred, et qui poussait Don Juan à fouiller le cœur des femmes, en espérant y trouver cette pensée sans bornes à la recherche de laquelle se mettent tant de chasseurs de spectres que les savants croient entrevoir dans la science, et que les mystiques trouvent en Dieu seul. L'espérance d'avoir enfin l'être idéal avec lequel la lutte pouvait être constante sans fatigue, ravit de Marsay qui, pour la première fois depuis longtemps , ouvrit son cœur. Ses nerfs se détendirent, sa froideur se fondit dans l'atmosphère de cette âme brûlante, ses doctrines tranchantes s'envolèrent , et le bonheur lui colora son existence , comme l'était ce boudoir blanc et rose. En sentant l'aiguillon d'une volupté supérieure, il fut entraîné par delà les limites dans lesquelles il avait jusqu'alors enfermé la passion. 11 ne voulut pas être dépassé par cette fille qu'un amour en quelque sorte artificiel avait formée par avance aux besoins de son âme, et alors il trouva, dans cette vanité qui pousse l'homme à rester en tout vainqueur , des forces pour dompter cette fille; mais aussi, jeté par delà celte ligne où l'âme est maîtresse d'elle-même, il se perdit dans ces limbes délicieux que le vulgaire nomme si niaisement les espaces imarjinaires. 11 fut tendre , bon et communicalif. Il rendit Paquita presque folle.

— Pourquoi n'irions-nous pas à Sorrente , à Nice , à Chiavari, passer toute notre vie ainsi? Veux-tu ? disait-il à Paquita d'une voix pénétrante.

— As-tu donc jamais besoin de me dire : — Feuxtu? s'écriat-elle. Ai-je une volonté ? Je ne suis quelque chose hors toi qu'afin d'être un plaisir pour toi. Si tu veux choisir une retraite digne de nous , l'Asie est le seul pays où l'amour puisse déployer ses ailes....

— Tu as raison , reprit Henri. Allons aux Indes, là où le printemps est éternel , où la terre n'a jamais que des fleurs , où l'homme peut déployer l'appareil des souverains, sans qu'on en glose comme dans les

sots pays où l'on veut réaliser la plate chimère de l'égalité. Allons dans la contrée où l'on vit au milieu d'un peuple d'esclaves, où le soleil illumine toujours un palais qui reste blanc, où l'on sème des parfums dans l'air , où les oiseaux chantent l'amour, et où l'on meurt quand on ne peut plus aimer...

— Et où l'on meurt ensemble! dit Paquita. Mais ne partons pas demain , partons à l'instant , emmenons Christemio.

— 31a foi, le plaisir est le plus beau dénoùment de la vie. Allons en Asie ; mais pour partir , enfant ! il faut beaucoup d'or, et pour avoir de l'or, il faut arranger ses affaires.

Elle ne comprenait rien à ces idées.

— De l'or , il y en a ici haut comme ça ! dit-elle en levant la main.

— Il n'est pas à moi.

— Qu'est-ce que cela fait ? reprit elle , si nous en avons besoin , prenons-le.

— Il ne t'appartient pas.

— Appartenir! répéta-t-cUe. Ne m'as-tu pas prise? Quand nous l'aurons pris, il nous appartiendra.

Il se mit à rire.

— Pauvre innocente ! tu ne sais rien des choses de ce monde.

— Non, mais voilà ce que je sais, s"écria-t-cllc en attirant Henri sur elle.

Au moment même où de Marsay oubliait tout, et concevait le désir de s'approprier à jamais celte créaturc, il reçut au milieu de sa joie un coup de poignard qui traversa de part en part son cœur mortifié pour la première fois. Paquita, qui l'avait enlevé vigoureusement en l'air comme pour le contempler, s'était écriée : — Oh! Mariquita.

— Mariquita ! cria le jeune homme en rugissant, je sais maintenant tout ce dont je voulais encore douter.

H sauta sur le meuble où était renfermé le long poignard. Heureusement pour elle et pour lui, l'armoire était fermée. Sa rage s'accrut de cet obstacle; mais il recouvra sa tranquillité d'esprit , alla prendre sa cravate et s'avança vers elle d'un air si férocement significatif que, sans connaître de quel crime elle était coupable, Paquita comprit néanmoins qu'il s'agissait pour elle de mourir. Alors elle s'élança d'un seul bond au bout de la chambre pour éviter le nœud fatal que de Marsay voulait lui passer autour du cou. Il y eut un combat. Départ et d'autre la souplesse, l'agilité, la vigueur furent égales. Pour finir la lutie, Paquita jeta dans les jambes de son amant un coussin qui le fit tomber , et profita du répit que lui laissa cet avantage pour pousser la détente du ressort auquel répondait un avertissement. Le mulâtre arriva brusquement. En un clin d'œil Christemio sauta sur de Marsay , le terrassa , lui mit le pied sur

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la poitrine, le talon tourné vers la gorge. De Marsay comprit que s'il se débattait il était à l'instant écrasé sur un seul signe de l'aquita.

— Pourquoi voulais-tu me tuer, mou amour? lui dit-elle.

De Marsay ne répondit pas.

— En quoi t'ai-jc déplu? lui dit-elle. Parle! Expliquons-nous.

Henri garda l'attitude flegmatique de l'homme fort qui se sent vaincu, contenance froide, silencieuse, tout anglaise, qui annonçait la conscience de sa dignité par une résignation momentanée. D'ailleurs , il avait déjà pensé , malgré l'emportement de sa colère , qu'il était peu prudent de se commettre avec la justice en tuant cette fille à l'improviste , et sans en avoir préparé le meurtre de manière à s'assurer l'impunité.

— Mon bien-aimé, reprit Paquila, parle-moi! Ne me laisse pas sans un adieu d'amour ! Je ne voudrais pas garder dans mon cœur l'effroi que tu viens d'y mettre. Parleras-tu? dit-elle en frappant du pied avec colère.

De Marsay lui jeta pour réponse un regard qui signifiait si bien : tu mourras! que Paquita se précipita sur lui.

— Hé bien , veux-tu me tuer? Si ma mort peut te faire plaisir, tue-moi !

Elle fit un signe à Christemio qui leva son pied de dessus le jeune homme et s'en alla, sans laisser voir sur sa figure qu'il portât un jugement bon ou mauvais sur Paquiia.

— Voilà un homme! se dit de jlarsay, en montrant le mulâtre par un geste sombre. Il n'y a de dévouement que le dévouement qui obéit à l'amitié sans la juger. Tu as en cet homme un véritable ami.

— Je le le donnerai si tu veux, répondit-elle; il te servira avec le même dévouement qu'il a pour moi, si je le lui recommande.

Elle attendit un mot de réponse, et reprit avec un accent plein de tendresse : — Adolphe, dis-moi donc une bonne parole. Voici bientôt le jour.

Henri ne répondit pas. Ce jeune homme avait une triste qualité, car on regarde comme une grande chose tout ce qui ressemble à de la force , et souvent les hommes divinisent des extravagances. Henri ne savait pas pardonner. Le satoir-revenir, qui certes est une des grâces de l'âme, était un non-sens pour lui. La férocité des hommes du nord, dont le sang anglais est assez fortement teint, lui avait été transmise par son père. Il était inébranlable dans ses bons comme dans ses mauvais sentiments. L'exclamation de Paquita fut d'autant plus horrible pour lui, qu'il avait été détrôné du plus doux triomphe qui eût jamais agrandi sa vanité d'homme. L'espérance , l'amour , et tous les sentiments s'étaient exal-

tés chez lui , tout avait flambé dans son cœur et dans son intelligence; puis, ces flambeaux allumés pour éclairer sa vie avaient été souillés par un vent froid. Paquita stupéfaite n'eut dans sa douleur que la force de donner le signal du départ.

— Ceci est inutile, dit-elle en jetant le bandeau. S'il ne m'aime plus, s'il nichait, tout est fini.

Elle attendit un regard, ne Tobliiit pas , et tomba demi-morte. Le mulâtre jeta sur Henri un coup d'œil si épouvantablcment significatif, qu'il fit trembler, pour la première l'ois de sa vie, ce jeune liunime à qui personne ne refusait le don d'une rare intrépidité. — Il Si tu ne l'aimes pas bien, si tu lui fais la moindre peine , je te tuerai, n Tel était le sens de ce rapide regard. De Marsay fut conduit , avec des soins presque serviles , le long d'un corridor éclairé par des jours de souffrance, et au bout duquel il sortit par une porte secrète dans un escalier dérobé qui conduisait au jardin de l'hôtel San-Réal. Le mulâtre le fit marcher précautionneusement le long d'une allée de tilleuls qui aboutissait à une petite porte donnant sur une rue déserte à cette époque. De Marsay remarqua bien tout. La voiture l'atlendait. Cette fois le mulâtre ne l'accompagna point, et au moment où Henri mit la Icte à la portière pour revoir les jardins et l'hôtel, il rencontra les yeux blancs de Christemio avec lequel il échangea un regard. De part et d'autre, ce fut une provocation , un défi , l'annonce d'une guerre de sauvage, dun duel où cessaient les lois ordinaires, où la trahison, où la perfidie était un moyen admis. (Christemio savait que Henri avait juré la mort de Paquita. Henri savait que Christemio voulait le tuer avant qu'il ne tuât Paquita. Tous deux s'entendirent à merveille.

— L'aventure se complique d'une façon assez intéressante, se dit Henri.

— Où monsieur va-t-il? lui demanda le cocher. De Marsay se fit conduire chez Paul de 31aner-

ville.

Pendant plus d'une semaine Henri fut absent de chez lui, sans que personne pût savoir ni ce qu'il fit pendant ce temps, ni dans quel endroit il demeura. Cette retraite le sauva de la fureur du mulâtre, et causa la perte de la pauvre créature qui avait mis toute son espérance dans celui quelle aimait comme jamais aucune créature n'aima sur cette terre.

Le dernier jour de cette semaine, vers onze heures du soir, Henri vint en voiture à la petite porte du jardin de l'hôtel San-Réal. Trois hommes l'accompagnaient. Le cocher était évidemment un de ses amis, car il se leva droit sur son siège en homme qui voulait, comme une sentinelle attentive, écouter le moindre bruit. L'un des trois autres se tint en dehors de la porte dans la rue ; le second

resta debout dans le jardin, appuyé sur le mur; le dernier, qui tenait à la main un trousseau de clefs, accompagna de Marsay.

— Henri, lui dit son compagnon, nous sommes trahis.

— Par qui, mon bon Fcrragus?

— Ils ne dorment pas tous, répondit le Chef des Dévorants; il faut absolument que quoiqu'un de la maison n'ait ni bu ni mangé. Tiens, vois celle lumière.

— Nous avons le plan de la maison, d'où vientelle ?

— Je n'ai pas besoin du plan pour le savoir, répondit Ferragus, elle vient de la chambre de la marquise.

— Ah ! cria de Marsay. Elle sera sans doute arrivée de Londres aujourd'hui. Cette femme m'aura pris jusqu'à ma vengeance ! Mais si elle m'a devancé, mon bon Gratien, nous la livrerons à la justice.

— Écoute donc ! l'affaire est faite, dit Ferragus à Henri.

Les deux amis prêlèrent l'oreille et entendirent des cris affaiblis qui eussent attendri des tigres.

— Ta marquise n'a pas pensé que les sons sortiraient par le tuyau de la cheminée, dit le Chef des Dévorants avec le rire d'un critique enchanté de découvrir une faute dans une belle œuvre.

— Nous seuls savons tout prévoir, dit Henri. Attends-moi, je veux aller voir comment cela se passe, là-haut, afin d'apprendre la manière dont se traitent leurs querelles de ménage. Par le nom de Dieu, je crois qu'elle la fait cuire à petit feu.

De Marsay grimpa lestement à l'escalier qu'il connaissait et reconnut le chemin du boudoir. Quand il en ouvrit la porte, il eut le frissonnement involontaire que cause à Ihomme le plus déterminé la vue du sang répandu. Le spectacle qui s'offrit à ses regards cul d'ailleurs pour lui plus d'une cause d'étonnement. La marquise était fenmie, elle avait calculé sa vengeance avec cette perfection de perfidie qui distingue les animaux faibles. Elle avait dissimulé sa colère, pour s'assurer du crime avant de le punir.

— Trop tard, mon bien-aimé! dit Paquiia mourante, dont les yeux pâles se tournèrent vers de Marsay.

La Fille aux yeux d'or expirait noyée dans le sang. Tous les flambeaux allumés, un parfum délicat qui se faisait sentir, certain désordre où l'œil d'un homme à bonnes fortunes devait reconnaître des folies communes à toutes les passions, annonçaient que la marquise avait savamment questionné la coupable. Cet appartement blanc où le sang paraissait si bien , trahissait un long combat. Les mains de Paquita étaient empreintes sur les cous-

sins. Partout elle s'était accrochée à la vie, partout elle s'était défendue, et partout elle avait été frappée. Des lambeaux entiers de la tenture cannelée étaient arrachés par ses mains ensanglantées qui sans doute avaient lutté longtemps. Paquita devait avoir essayé d'escalader le plafond. Ses pieds nus étaient marqués le long du dossier du divan sur lequel elle avait sans doule couru. Son corps déchiqueté à coups de poignard par son bourreau disait avec quel acharnement elle avait disputé une vie que Henri lui rendait si chère. Elle gisait à terre, et avait, en mourant, mordu les muscles du cou-depied de madame de San-Réal, qui gardait à la main son poignard trempé de sang. .La marquise avait les cheveux arrachés, elle était couverte de morsures dont plusieurs saignaient, et sa robe déchirée la laissait voir à demi nue , les seins égratignos. Elle était sublime ainsi. Sa tête avide et furieuse respirait l'odeur du sang. Sa bouche haletante restait entr'ouverte, et ses narines ne suffisaient pas à ses aspirations. Certains animaux, mis en fureur, fondent sur leur ennemi, le mettent à mort, et, tranquilles dans leur victoire, semblent avoir tout oublié. Il en est d'autres qui tournent autour de leur victime, qui la regardent en craignant qu'on ne la leur vienne enlever, et qui, semblables à l'Achille d'Homère, font neuf fois le tour de Troie en traînant leur ennemi par les pieds. Ainsi était la marquise. Elle ne vit pas Henri. D'abord, elle se savait trop bien seule pour craindre des témoins; puis, elle était trop enivrée de sang chaud, trop animée par la lutte, trop exallée pour apercevoir Paris entier, si Paris avait formé un cirque autour d'elle. Elle n'aurait pas senti la foudre. Elle n'avait même pas entendu le dernier soupir de Paquita, et croyait qu'ellepouvaitencoreclre écoutée par la morte.

— Meurs sans confession! lui disait-elle; va en enfer, monstre d'ingratitude; ne sois plus à personne qu'au démon. Pour le sang que tu lui as donné, tu me dois tout le lien ! Meurs, meurs, souffre mille morts, j'ai été trop bonne, je n'ai mis qu'un moment à te tuer, j'aurais voulu te faire éprouver toutes les douleurs que tu me lègues. Je vivrai, moi! je vivrai malheureuse, je suis réduite à ne plus aimer que Dieu !

Elle la contempla.

— Elle est morte! se dit-elle après une pause en faisant un violent retour sur elle-même. Morte, ah ! j'en mourrai de douleur !

La marquise voulut s'aller jeter sur le divan accablée par un désespoir qui lui ôtail la voix, et ce mouvcmentlui permit alorsde voir Henri deBIarsay.

— Qui es-tu? lui dit elle en courant à lui le poignard levé.

Henri lui arrêta le bras, et ils purent ainsi se contempler tous deux face à lace. Une surprise liorrible leur fit couler à tous deux uu sang glacé dans les veines, et ils tremblèrent sur leurs jambes comme des chevaux effrayés. En effet, deux Ménechmes ne se seraient pas mieux ressemblé. Ils dirent ensemble le même mot: — Lord Dudley doit cire votre père?

Chacun d'eux baissa la tête adirmativement.

— Elle était fidèle au sang, dit Henri en montrant Paquita.

— Elle était aussi peu coupable qu'il est possible, reprit Margarita-Kuphèmia Porrabéril, qui se jeta sur le corps de Paquita, en poussant un cri de désespoir. — Pauvre fille! oh! je voudrais te ranimer ! J'ai eu tort, pardonne-moi, Paquita! Tu es morte, et je vis, moi! Je suis la plus malheureuse.

En ce moment apparut l'horrible figure de la mère de Paquita.

— ïu vas me dire que tu ne me l'avais pas vendue pour que je la tuasse , s'écria la marquise. Je sais pourquoi tu sors de ta tanière. Je te la paierai deux fois. Tais-toi.

Elle alla prendre un sac d'or dans le meuble d'ébène et le jeta dédaigneusement aux pieds de cette vieille femme. Le son de Tor eut le pouvoir de dessiner un sourire sur l'immobile physionomie de la Géorgienne.

— J'arrive à temps pour toi, ma sœur, dit Henri. La justice va te demander...

— Rien, répondit la marquise. Une seule personne pouvait demander compte de cette fille. Chrislemio est mort,

— El cette mère, demanda Henri en montrant la vieille, ne te rançonnera-t-elle pas toujours ?

— Elle est d'un pays où les femmes ne sont pas

des êtres, mais des choses dont on fait ce qu'on veut, que l'on vend, que l'on achète, que l'on tue, enfin dont on se sert pour ses caj)rices, comme vous vous servez ici de vos meubles. U'ailleurs, elle a une passion qui fait capituler toutes les autres, et qui aurait anéanti son amour maternel, si elle avait aimé sa fille; une passion...

— Laquelle? dit vivement Henri en interrompant sa sœur.

— Le jeu. dont Dieu te garde! répondit la marquise.

— Mais par qui vas-tu te faire aider, dit Henri, en montrant la Fille aux yeux tVor, pour enlever les traces de cette fantaisie, que la justice ne te passerait pas?

— J'ai sa mère, répondit la marquise, en montrant la vieille Géorgienne, à qui elle fit signe de rester.

— Nous nous reverrons, dit Henri qui songeait à l'inquiétude de ses amis, et sentait la nécessité de partir.

— Non, mon frère, dit-elle, nous ne nous reverrons jamais. Je retourne en Espagne pour m'aller mettre au couvent de Los Dolores.

— Tu es encore trop jeune, trop belle, dit Henri en la prenant dans ses bras et lui donnant un baiser.

— Adieu, dit-elle, rien ne console d'avoir perdu ce qui nous a paru infini.

Huit jours après, Paul de Manerville rencontra de Marsay aux Tuileries, sur la terrasse des Feuillants.

— Eh bien ! qu'est donc devenue notre belle FILLE AUX YEDX d'or, grand scélérat?

— Elle est morte.

— De quoi ?

— De la poitrine.

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