‹ Œuvres de Balzac (volume 2)Chapitre 28 sur 55 · LES DEUX PORTRAITS · texte numérisé non relu

LES DEUX PORTRAITS

J'étais plongé dans une de ces rêveries profondes qui souvent saisissent, même un homme frivole , au sein des fêtes les plus tumultueuses. Minuit venait de sonner à l'horloge de l'Elysée Bourbon. Assis dans l'embrasure d'une fenêtre, et caché sous les plis onduleux d'un rideau de moire , je pouvais contempler à mon aise le jardin de l'hôtel où je passais la soirée. Les arbres , imparfaitement couverts de neige, se détachaient faiblement du tond grisâtre que formait un ciel nuageux, à peine blanchi par la lune. Vus au sein de cette atmosphère fantastique, ils ressemblaient vaguement à des spectres mal enveloppés de leurs linceuls , image gigantesque de la célèbre danse des morts. Puis, en me retournant de l'autre côté, je pouvais admirer la danse des vivants! un salon splendide, aux parois d'argent et d'or, aux lustres étincelants , brillant de bougies. Là, fourmillaient , s'agitaient et papillonnaient les plus jolies femmes de Paris, les plus riches, les mieux titrées , éclatantes , pompeuses , éblouissantes de diamants! des Qcurs sur la tête, sur le sein, dans les cheveux , semées sur les robes , ou en guirlandes à leurs pieds. C'étaient de légers frémissements de joie, des pas voluptueux qui faisaient rouler les dentelles, les blondes, la mousseline autour de leurs flancs délicats. Quelques regards trop vifs perçaient çà et là, éclipsaient les lumières, le feu des diamants , et animaient encore des cœurs déjà trop ardents. On surprenait aussi des airs de tête significa-

tifs pour les amants, et des attitudes négatives pour les maris. Les éclats de voix des joueurs , à chaque coup imprévu, le retentissement de l'or, se mêlaient à la musique , au murmure des conversations. Pour achever d'étourdir cette ibule enivrée par tout ce que le monde peut offrir de séductions , une vapeur de parfums et l'ivresse générale agissaient sur les imaginations affolées. Ainsi à ma droite, la sombre et silencieuse image de la mort; à ma gauche, les décentes bacchanales de la vie : ici, la nature froide, morne, en deuil ; là, les hommes en joie. Moi, sur la frontière de ces deux tableaux si disparates, qui, mille fois répétés de diverses manières , rendent Paris la ville la plus amusante du monde et la plus philosophique , je faisais une macédoine morale , moitié plaisante, moitié funèbre. Du pied gauche je marquais la mesure, et je croyais avoir l'autre dans un cercueil. Ma jambe était en effet glacée par un de ces vents coulis qui vous gèlent une moitié du corps tandis que l'autre éprouve la chaleur moite des salons , accident assez fréquent au bal.

— Il n'y a pas fort longtemps que M. de Lanty possède cet hôtel ?

— Si fait. Voici bientôt dix ans que le maréchal de Carigliano le lui a vendu...

— Ah!

— Ces jjens-là doivent avoir une fortune immense ?

— 3Iais il le faut bien.

— Quelle fête! elle est d'un luxe insolent.

— Les croyez-vous aussi riches que le sont M. Roy ou M. d'AIigrc ?

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— Mais vous ne savez donc pas... ?

J'avançai la tête et reconnus les deux interlocuteurs pour appartenir à celte gent curieuse qui , à Paris, s'occupe exclusivement des Pourquoi ? des Comment! D'où vient-il? Qui sont-ils? Qu'y a-t-il? Qu'a-t-elle fait? Ils se mirent à parler bas, et s'éloignèrent pour aller causer plus à l'aise sur quelque canapé solitaire. Jamais mine plus féconde ne s'était offerte aux chercheurs de mystères. Personne ne savait de quel pays venait la famille de Lanty, ni de quel commerce, de quelle spoliation, de quelle piraterie ou de quel héritage provenait une fortune estimée à plusieurs millions. Tous les membres de celle famille parlaient l'italien, le français, l'espagnol, l'anglais et l'allemand, avec assez de perfection pour faire supposer qu'ils avaient du longtemps séjourner parmi ces différents peuples. Elaicnt-ce des bohémiens ? étaient-ce des flibustiers ?

— Quand ce serait le diable ! disaient de jeunes politiques, ils reçoivent à merveille.

— Le comle de Lanty eùt-il dévalisé quelque Casaiiba, j'épouserais bien sa ûlle ! s'écriait un philosophe.

Qui n'aurait épousé MarianinaPjeune fdie de seize ans, dont la beauté réalisait les fabuleuses conceptions des poètes orientaux. Comme la fille du sultan dans le conte de la Lampe merveilleuse , elle aurait dû rester voilée. Son chant faisait pâlir les talents incomplets des Malibran, des Sontag, des Eodor, chez lesquelles une qualité dominante a toujours exclu la perfection de l'ensemble; tandis que ■\larianina savait unir au même degré la pureté du son, la sensibililé, la justesse du mouvement et des intonations , l'âme et la science , la correction et le scnliment. Cette fille était !e type de celle poésie secrète, lien commun de tous les arts , et qui fuit toujours ceux qui la cherchent. Douce et modeste, inslruile et spirituelle, rien ne pouvait éclipser 31arianina si ce n'était sa mère.

Avez-vous jamais rencontré de ces femmes dont la beauté foudroyante défie les atteintes de l'âge , et qui semblent à trente-six ans plus désirables qu'elles ne devaient lélre quinze ans plus tôt? Leur visage est une âme passionnée; il étincelle ; chaque trait y brille d'intelligence ; chaque pore possède un éclat particulier, surtout aux lumières. Leurs yeux séduisants attirent, refusent, parlent ou se taisent ; leur démarche esl innocemment savante ; leur voix déploie les mélodieuses richesses des tons les plus coquettement doux et tendres. Fondés sur des comparaisons, leurs éloges caressent l'araour-propre le plus chatouilleux. Un mouvement de leurs sourcils, le moindre jeu de l'œil, leur lèvre qui se fronce, impriment une sorte de terreur à ceux qui font dépendre d'elles leur vie et leur bonheur. Inex-

périente de l'amour et docile au discours, une jeune fille peut se laisser séduire, mais pour ces sortes de femmes , un homme doit savoir , comme 31. de Jaucourt, ne pas crier quand, en se cachant aa fond d'un cabinet, la femme de chambre lui brise deux doigts dans la jointure d'une porte. Aimer ces puissantes sirènes, n'est-ce pas jouer sa vie? Et voilà pourquoi peut-être les aimons-nous si passionnément! Telle était la comtesse de Lanty.

Filippo, frère de Marianina, tenait, comme sa sœur, de la beauté merveilleuse de la comtesse. Pour tout dire en un mot , ce jeune homme était une image vivante de l'Anlinous , avec des formes plus grêles. Mais comme ces maigres et délicales proportions s'allient bien à la jeunesse quand un teint olivâtre, des sourcils vigoureux et le feu d'un œil velouté promettent pour l'avenir des passions mâles, des idées généreuses ! Si Filippo restait, dans tous les cœurs de jeunes filles comme un type, il demeurait également dans le souvenir de toutes les mères comme le meilleur parti de France.

La beauté, la fortune, l'esprit, les grâces de ces enfants venaient uniquement de leur mère. Le comte de Lanty était petit, laid et grêlé; sombre comme un Espagnol , ennuyeux comme un banquier. Il passait d'ailleurs pour un profond politique, peut-être parce qu'il riait rarement, et citait M. de Melternich ou Wellington.

Celte mystérieuse famille avait tout l'attrait d'un pcëme de lord Byron , dont les difiicullés étaient traduites d'une manière différente par chaque personne du beau monde ; un chant obscur et sublime de strophe en strophe. La réserve que M. cl madame de Lanty gardaient sur leur existence passée et sur leurs relations avec les quatre parties du monde n'eût pas été longtemps un sujet d etonnement à Paris. En nul pays peut-être l'axiome de Vespasien n'est mieux compris. Là , les écus même tachés de sang ou de boue ne trahissent rien et représentent tout. Pourvu que la haute société sache le chiffre de votre fortune , vous êtes classé parmi les sommes qui vous sont égales , et personne ne vous demande à voir vos parchemins , parce que tout le monde sait combien peu ils coûtent. En une ville où les problèmes sociaux se résolvent par des équations algébriques , les aventuriers ont , en leur faveur , d'excellentes chances. En supposant que cette famille eût été bohémienne d'origine , elle était si riche , si attrayante , que la haute société pouvait bien lui pardonner ses petits mystères. Mais , par malheur , l'histoire énigraatique de la maison Lanty offrait un perpétuel intérêt de curiosité , assez semblable à celui des romans d'Anne Radcliffe.

Les observateurs , les gens qui tiennent à savoir dans quel magasin vous achetez vos candélabres ,

ou qui vous demandent le prix du loyer quand votre appartement leur semble beau , avaient remarqué , de loin en loin , au milieu des l'êtes , des concerts , des bals , des routs donnés par la comtesse , l'apparition d'un personnage étrange. C'était un homme. La première fois qu'il se montra dans l'hôtel , ce fut pendant un concert , où il semblait avoir été attiré vers le salon par la voix enchanteresse de ilarianina.

— Depuis un moment , j'ai froid , dit à sa voisine une dame placée près de la porte.

L'incontm , qui se trouvait près de celte femme , s'en alla.

— Voilà qui est singulier ! j'ai chaud , dit la femme après le départ de l'étranger. Et vous me taxerez peut-être de folie ; mais je ne saurais m'ernpéchcr de penser que mon voisin , ce monsieur vêtu de noir qui vient de partir , causait ce froid.

Bientôt l'exagération naturelle aux gens de la haute société fit naître et accunmler les idées les plus plaisantes , les expressions les plus bizarres , les contes les plus ridicules sur ce personnage mystérieux. Sans être précisément un vampire , une goule , un homme artificiel , une espèce de Faust ou de Robin des bois , il participait , au dire des gens amis du fantastique , de toutes ces natures anthropomorphes. 11 se rencontrait , çà et là , des Allemands qui prenaient pour des réalités ces railleries ingénieuses de la médisance parisienne. L'étranger était simplement tin vieillard. Plusieurs de ces jeunes hommes , habitués à décider , tous les malins, l'avenir de l'Europe , dans quelques phrases élégantes , voulaient voir en l'inconnu quelque grand criminel , possesseur d'immenses richesses. Des romanciers racontaient la vie de ce vieillard , et vous donnaient les détails véritablement curieux sur les atrocités commises par lui pendant le temps qu'il était au service du prince de Mysore. Des banquiers , gens plus positifs , établissaient une fable spécieuse : — Bah ! disaient-ils en haussant leurs larges épaules par un mouvement de pitié , ce petit vieux est une tête génoise !

— I\îonsieur , si ce n'est pas une indiscrétion , pourriez-vous avoir la bonté de m'expliquer ce que vous entendez par une lêle génoise ?

— Monsieur , c'est un homme sur la vie duquel reposent d'énormes capitaux , et de sa bonne santé dépendent sans doute les revenus de cette famille.

Je me souviens d'avoir entendu chez madame de Briche un magnétiseur prouver, par des considérations historiques Irès-spécieuses, que ce vieillard, mis sous verre , était le fameux Basalmo , dit Cagliostro. Selon ce moderne alchimiste , l'aventurier sicilien avait échappé à la mort , et s'amusait à faire de l'or pour ses petits-enfants. Enfin le bailli de Fe-

relte prétendait avoir reconnu dans ce singulier personnage le comte de Sair)t-Germain. Ces niaiseries , dites avec le ton spirituel , avec l'air railleur qui , de nos jours , caractérise une société sans croyance , entretenaient de vagues soupçons sur la maison de Lanty. Enfin , par un singulier concours de circonstances , les inendjres de cette famille justifiaient les conjectures du monde, en tenant une conduite assez mystérieuse avec ce vieillard , dont la vie était en quelque sorte dérobée à toutes les investigations.

Ce personnage franchissait-il le seuil de l'appartement qu'il était censé occuper à Thôtel de Lanty , son apparition causait toujours une grande sensation dans la famille. On eût dit un événement de haute importance. Filippo , Marianina , madame de Lanty et un vieux domestique avaient seuls le privilège d'aider l'inconnu à marcher, à se lever , à s'asseoir. Chacun en surveillait les moindres mouvements. H semblait que ce fût une personne enchantée d'où dépendissent le bonheur , la vie ou la fortune de tous. Était-ce crainte ou affection? Les gens du monde ne pouvaient découvrir aucune induction qui les aidât à résoudre ce problème. Caché pendant des mois entiers au fond d'un sanctuaire inconnu , ce génie familier en sortait tout à coup comme furtivement , sans être attendu , et apparaissait au milieu des salons comme ces fées d'autrefois qui descendaient de leurs dragons volants pour venir troubler les solennités auxquelles elles n'avaient pas été conviées. Alors les observateurs les plus exercés pouvaient seuls deviner Tinquiélude des maîtres du logis , qui savaient dissimuler leurs sentiments avec une singulière habileté. Mais , parfois , tout en dansant dans un quadrille , la trop na'ive Marianina jetait un regard de terreur sur le vieillard qu'elle surveillait au sein des groupes. Ou bien Filippo s'élançait, en se glissant à travers la foule, pour le joindre , et restait auprès de lui , tendre et attentif , comme si le contact des hommes ou le moindre souffle dût briser cette créature bizarre. La comtesse tâchait de s'en approcher , sans paraître avoir eu l'attention de le rejoindre ; puis, en prenant des manières et une physionomie autant empreintes de servilité que de tendresse , de soumission que de despotisme , elle disait deux ou trois mots auxquels déférait presque toujours le vieillard. Il disparaissait emmené , ou, pour mieux dire, emporté par elle. Si madame de Lanty n'était pas là , le comte employait mille stratagèmes pour arriver à lui; mais il avait l'air de s'en faire écouter difficilement , et le traitait comme un enfant gâté dont la mère écoute les caprices ou redoute la mutinerie. Quelques indiscrets s'étant hasardés à questionner étourdiment le comte de Lanty , cet homme froid

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et réservé n'avait jamais paru comprendre l'interrogation des curieux. Aussi, après bien des tentatives que la circonspection de tous les membres de cette famille rendirent vaines , personne ne chercha-t-il à découvrir un secret si bien gardé. Les espions de bonne compagnie , les gobe-mouches et les politiques avaient fini , de guerre lasse , par ne j)lus s'occuper de ce mystère.

Mais , en ce moment il y avait peut-être, au sein de ces salons resplendissants, des philosophes qui , tout en prenant une glace , un sorbet , ou en posant sur une console leur verre vide de punch , se disaient : — Je ne serais pas étonné d'apprendre que ces gens-là sont des fripons. Ce vieux , qui se cache et n'apparaît qu'aux équinoxes ou aux solstices, m'a tout l'air d'un assassin...

— Ou d'un banqueroutier...

— C'est à peu près la même chose. Tuer la fortune d'un homme, c'est quelquefois pis que de le tuer lui-même.

— Monsieur, j'ai parié vingt louis, il m'en revient quarante.

— Ma foi , monsieur , il n'en reste que trente sur le tapis...

— Hé bien! voyez-vous comme la société est mêlée ici. On n'y peut pas jouer.

— C'est vrai. Mais voilà bientôt six mois que nous avons aperçu l'Esprit. Croyez-vous que ce soit un être vivant ?

— Hé ! hé ! tout au plus...

Ces derniers mots étaient dits , autour de moi , par des inconnus qui s'en allèrent au moment où je résumais , dans une dernière pensée , mes réflexions mélangées de noir et de blanc, de vie et de mort. Ma folle imagination , autant que mes yeux , contemplait tour à tour et la fête, arrivée à son plus haut degré de splendeur , et le sombre tableau des jardins. Je ne sais combien de temps je méditai sur ces deux côtés de la médaille humaine ; mais soudain le rire étouffé d'une jeune femme me réveilla. Je restai stupéfait à l'aspect de l'image qui s'offrit à mes regards. Par un des plus rares caprices de la nature , la pensée en demi-deuil qui se roulait dans ma cervelle en était sortie. Elle se trouvait devant moi , personnifiée, vivante. Elle avait jailli comme Minerve de la tête de Jupiter, grande et forte. Elle avait tout à la fois cent ans et vingt-deux ans , elle était vivante et morte. Echappé de sa chambre , comme un fou de sa loge , le petit vieillard s'était sans doute adroitement coulé derrière une haie de gens attentifs à la voix de Marianina, qui finissait la cavaline de Tancrède. Il semblait être sorti de dessous (erre , poussé par quelque mécanisme de théâtre. Immobile et sombre , il resta pendant un moment à regarder celte fête , dont il avait peut être

entendu le murmure. Sa préoccupation , presque somnambulique , était si concentrée sur les choses , qu'il se trouvait au milieu du monde sans voir le monde. Il avait surgi sans cérémonie auprès d'une des plus ravissantes femmes de Paris , danseuse élégante et jeune, aux formes délicates , une de ces figures aussi fraîches que l'est celle d'un enfant, blanches et roses , et si frêles , si transparentes , qu'un regard d'homme semble devoir les pénétrer , comme les rayons du soleil traversent une glace pure. Ils étaient là , devant moi , tous deux ensemble , unis et si serres , que l'étranger froissait et la robe de gaze , et les guirlandes de fleurs , et les cheveux légèrement crêpés, et la ceinture flottante. J'avais amené cette jeune femme au bal de madame de Lanty. Comme elle venait pour la première fois dans cette maison , je lui pardonnai son rire étouffé ; mais je lui fis vivement je ne sais quel signe impérieux qui la rendit tout interdite , et lui donna du respect pour son voisin. Elle s'assit près de moi. Le vieillard ne voulut pas quitter cette délicieuse créature , à laquelle il s'attacha capricieusement avec cette obstination muette et sans cause apparente , dont les gens extrêmement âgés sont susceptibles, et qui les fait ressembler à des enfants. Pour s'asseoir auprès de la jeune dame , il lui fallut prendre un pliant. Ses moindres mouvements furent empreints de celte lourdeur froide , de cette stupide indécision qui caractérisent les gestes d'un paralytique. Il se posa lentement sur son siège , avec circonspection , et en grommelant quelques paroles inintelligibles. Sa voix cassée ressembla au bruit que fait une pierre en tombant dans un puits. La jeune femme me pressa vivement la main , comme si elle eût cherché à se garantir d'un précipice , et frissonna quand cet homme , qu'elle regardait , tourna sur elle deux yeux sans chaleur, deux yeux glauques , qui ne pouvaient se comparer qu'à de la nacre ternie.

— J'ai peur , me dit-elle en se penchant à mon oreille.

— Vous pouvez parler , répondis-je. 11 entend très-dilïicilement.

— V^ous le connaissez donc ?

— 'Oui.

Alors elle s'enhardit assez pour examiner pendant un moment cette créature , sans nom dans le langage humain , forme sans substance , être sans vie , ou sans action. Elle était sous le charme de cette craintive curiosité qui pousse les femmes à se procurer des émotions dangereuses , à voir des tigres enchaînés , à regarder des boas , en s'effrayant de n'en être séparés que par de faibles barrières. Quoique le petit vieillard eut le dos courbé comme celui d'un journalier , on s'apercevait facilement que sa

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taille avait dû être ordinaire. Son excessive maigreur, la délicatesse de ses membres, prouvaient que ses proportions étaient toujours restées svoltes. Il portait une culotte de soie noire , qui flottait autour de ses cuisses décharnées , en décrivant des plis comme une voile abattue. Un anatomiste eût reconnu soudain les symplùmes d'une alTreusc éthisie, en voyant les petites jambes qui servaient à soutenir ce corps étrange. Vous eussiez dit de deux os mis en croix sur une tombe. Un sentiment de profonde horreur pour l'homme saisissait le cœur quand une fatale attention vous dévoilait les marques imprimées par la décrépitude à cette casuelle machine. L'inconnu portait un gilet blanc, brodé d'or, à l'ancienne mode, et son linge était d'une blancheur éclatante. Un jabot de dentelle d'Angleterre, assez roux, dont la richesse eût été enviée par une reine, formait des ruches jaunes sur sa poitrine ; raais sur lui cette dentelle était plutôt un haillon qu'un ornement. Au milieu de ce jabot, un diamant de valeur incalculable scintillait comme le soleil. Ce luxe suranné , ce trésor intrinsèque et sans goût , faisaient encore mieux ressortir la figure de cet être bizarre. Le cadre était digne du portrait. Ce visage noir était anguleux et creusé dans tous les sens. Le menton était creux ; les tempes étaient creuses ; les yeux étaient perdus en de jaunâtres orbites. Les os maxillaires, rendus saillants par une maigreur indescriptible, dessinaient des cavités au milieu de chaque joue. Ces gibbosités, plus ou moins éclairées par les lumières , produisaient des ombres et des reflets curieux qui achevaient d'ôter à ce visage les caractères de la face humaine. Puis, les années avaient si fortement collé sur les os la peau jaune et fine de ce visage qu'elle y décrivait partout une multitude de rides, ou circulaires comme les replis de l'eau troublée par un caillou que jette un enfant , ou étoilées comme une fêlure de vitre ; mais toujours profondes et aussi pressées que les feuillets dans la tranche d'un livre. Quelques vieillards présentent souvent des portraits plus hideux ; mais ce qui contribuait le plus à donner l'apparence d'une création artificielle au spectre survenu devant nous , était le rouge et le blanc dont il reluisait. Les sourcils de son masque recevaient de la lumière un lustre qui révélait une peinture très-bien exécutée. Heureusement pour la vue , attristée de tant de ruines , son crâne cadavéreux était caché sous une perruque blonde , dont les boucles innombrables trahissaient une prétention extraordinaire. Du reste, la coquetterie féminine de ce personnage fantasmagorique était assez énergiqucment annoncée par les boucles d'or qui pendaient à ses oreilles , par les anneaux dont ses doigts ossifiés faisaient briller les admirables pierreries , et par une chaîne de montre

qui scintillait comme les chatons d'une rivière au cou d'une femme. Enfin, cette espèce d'idole japonaise conservait sur ses lèvres bleuâtres un rire fixe et arrête , un rire implacable et goguenard , comme celui d'une tête de mort. Silencieuse , immobile autant qu'une statue , elle exhalait l'odeur musquée des vieilles robes que les héritiers d'une duchesse exhument de ses tiroirs , pendant un inventaire. Si le vieillard tournait les yeux vers l'assemblée , il semblait que les mouvements de ces globes incapables de rédéchir une lueur se fussent accomplis par un artifice imperceptible ; et quand les yeux s'arrêtaient , celui qui les examinait finissait par douter qu'ils eussent remué. Voir , auprès de ces débris humains , une jeune femme dont le cou , les bras et le corsage étaient nus et blancs ; dont les formes pleines et verdoyantes de beauté, dont les cheveux bien plantés sur un front d'albâtre , inspiraient l'amour ; dont les yeux ne recevaient pas , mais répandaient la lumière; qui était suave , fraîche , et dont les boucles vaporeuses , dont l'haleine embaumée, semblaient trop lourdes, trop dures, trop puissantes pour celte ombre , pour cet homme en poussière ; ah ! c'était bien la mort et la vie , ma pensée , une arabesque imaginaire , une chimère hideuse à moitié , divinement femelle par le corsage.

— Il y a pourtant de ces mariages-là qui s'accomplissent assez souvent dans le monde , me dis-je.

— Il sent le cimetière , s'écria la jeune femme épouvantée , qui me pressa comme pour s'assurer de ma protection , et dont les mouvements tumultueux me dirent qu'elle avait grand' peur. — C'est une horrible vision , reprit-elle , je ne saurais rester là plus longtemps. Si je le regarde encore , je croirai que la mort elle-même est venue me chercher. Mais vit-il ?

Elle porta la main sur le phénomène avec cette hardiesse que les femmes puisent dans la violence de leurs désirs ; mais une sueur froide sortit de ses pores, car aussitôt qu'elle eut touché le vieillard , elle entendit un cri semblable à celui d'une crécelle. Cette aigre voix , si c'était une voix, s'échappa d'un gosier presque desséché. Puis , à cette clameur succéda vivement une petite toux d'enfant , convulsive et d'une sonorité particulière. A ce bruit, Marianina, Filippo etmadamede Lanty jetèrent les yeux sur nous , et leurs regards furent comme des éclairs. La jeune femme aurait voulu être au fond de la Seine. Elle prit mon bras et m'entraîna vers un boudoir. Hommes et femmes , tout le monde nous fit place. Parvenus au fond des appartements de réception, nous entrâmes dans un petit cabinet demi-circulaire. Ma compagne se jeta

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sur un divan , palpitante d'effroi , sans savoir où elle était.

— Madame, vous êtes folle, lui dis-je.

— Mais, reprit-elle après un moment de silence pendant lequel je l'admirai, est-ce ma faute? Pourquoi madame de Laiity laisse-t-elle errer des revenants dans son hôtel ?

— Allons , répondis-je , vous imitez les sots. Vous prenez nn petit vieillard pour un spectre.

— Taisez-vous, répliqua-t-elle avec cet air imposant et railleur que toutes les femmes savent si bien prendre quand elles veulent avoir raison.

Le joli boudoir! s'écria-t-elle en regardant autour d'elle. Le satin bleu fait toujours à merveille , en tenture. Est-ce frais ! Ah ! le beau tableau ! ajoiita-t-clle en se levant, et allant se mettre en face d'une toile magnifiquement encadrée.

Nous restâmes pendant un moment dans la contemplation de celte merveille , qui semblait due à quelque [)inceau surnaturel. Il représentait Adonis étendu sur une peau de lion. La lampe, suspendue au milieu du boudoir et contenue dans un vase d'albâtre , illuminait alors ce tableau d'une lueur douce qui nous permit d'en saisir toutes les beautés.

— Un être aussi parfait existe-t-il ? me demanda-t-elle , après avoir examiné , nori sans un doux sourire de contentement , la grâce exquise des contours , la pose , la couleur , les cheveux , tout enfin. — Il est trop beau pour un homme , ajoutât-elle.

Oh ! comme je ressentis alors les atteintes de cette jalousie à laquelle un poëte avait essayé vainement de me faire croire ! la jalousie des tableaux , des statues , où les artistes exagèrent la beauté humaine , par suite de la doctrine qui les porte à tout idéaliser.

— C'est un portrait , lui répondis-je. Il est dû au talent de Girodet. Mais ce peintre , cher aux poètes, n'a jamais vu l'original , et votre admiration sera moins vive peut-être quand vous saurez que cette académie a été faite d'après une statue de femme.

— Mais qui est-ce ?

J'hésitai.

— Je veux le savoir, ajouta-t-elle vivement.

— Je crois, lui dis-je, que cet Adonis représente un... un... un parent de madame de Lanty.

J'eus la douleur de la voir abîmée dans la contemplation de cette figure. Elle s'assit en silence , je me mis auprès d'elle, et lui pris la main sans qu'elle s'en aperçût ! Oublié pour un portrait ! En ce moment le bruit léger des pas d'une femme , dont la robe frémissait , retentit dans le silence.

Nous vîmes entrer la jeune Marianina , plus brillante encore par son expression d'innocence que par sa grâce et par sa fraîche toilette. Elle marchait alors lentement , et tenait avec un soin maternel , avec une filiale sollicitude, le spectre habillé qui nous avait fait fuir du salon de musique. Elle le conduisit en le regardant avec une espèce d'inquiétude poser lentement ses pieds débiles. Ils arrivèrent assez péniblement à une porte cachée dans la tenture. Là, Marianina frappa doucement. Aussitôt apparut , comme par magie , un grand homme sec, espèce de génie familier. Avant de confier le vieillard à ce gardien mystérieux , la jeune enfant baisa respectueusement le cadavre ambulant , et sa chaste caresse ne fut pas exempte de cette câlinerie gracieuse dont quelques femmes ont le secret.

— Jddio , adiUo ! disait-elle avec les inflexions les plus jolies de sa jeune voix.

Elle ajouta même sur la dernière syllabe une roulade admirablement bien exécutée, mais à voix basse , et comme pour peindre l'effusion de son cœur par une expression poétique. Le vieillard , frappé subitement par quelque souvenir , resta sur le seuil de ce réduit secret. Alors nous entendîmes, grâce à nn profond silence , le soupir lourd qui sortit de sa poitrine: il tira la plus belle des bagues dont ses doigts de squelette étaient chargés , et la plaça dans le sein de Marianina. La jeune folle se mit à rire , reprit la bague , la glissa pardessus son gant à l'un de ses doigts , et s'élança vivement vers le salon , où retentirent en ce moment les préludes d'une contredanse. Elle nous aperçut.

— Ah ! vous étiez là ? dit-elle en rougissant.

Après nous avoir regardés comme pour nous interroger , elle courut à son danseur avec l'insouciante pétulance de son âge.

— Qu'est-ce que cela veut dire? me demanda ma jeune partenaire. Est-ce son mari ? Je crois rêver. Où suis je?

— Vous ! répondis-je, vous, madame, qui êtes exaltée et qui, comprenant si bien les émotions les plus imperceptibles , savez cultiver dans un cœur d'homme le plus délicat des sentiments, sans le flétrir, sans le briser dès le premier jour, vous qui avez pitié des peines du cœur , et qui à l'esprit d'une Parisienne joignez une âme passionnée digne de l'Italie ou de l'Espagne...

Elle vit bien que mon langage était empreint d'une ironie amère. Alors, sans avoir l'air d'y prendre garde , elle m'interrompit pour dire : — Oh ! vous me faites à votre goût. Singulière tyrannie ! Vous voulez que je ne sois pas vioi.

— Oh ! je ne veux rien , m'écriai-je épouvanté de son altitude sévère. Au moins est-il vrai que

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vous aimez à entendre raconter rhisloire de ces passions énergiques enfantées dans nos cœurs par les ravissantes lenirnes du Midi ?

— Oui. lié bien ?

— Hé bien ! j'irai demain soir chez vous vers neuf heures, et je vous révélerai ce rnystère.

— Non, répondit-elle d'un air mutin , je veux l'apprendre sur-le-champ.

— Vous ne m'avez pas encore donné le droit de vous obéir quand vous dites : Je veux.

— En ce moment , répondit-elle avec une coquetterie désespérante , j'ai le plus vif désir de connaître ce secret. Demain , je ne vous écouterai peut-être pas...

Elle sourit, et nous nous séparâmes ; elle, toujours aussi fière , aussi rude, quoique veuve, et moi, toujours aussi ridicule. Elle eut l'audace de valser avec un jeune aidede-camp, et je restai tour à tour fâché, boudeur, admirant, aimant, jaloux.

— A demain ! me dit-elle vers deux heures du matin, quand elle sortit du bal.

— Je n'irai pas, pensai-je, et je t'abandonne. Tu es plus capricieuse, plus fantasque mille fois peutêtre... que mon imagination.

Le lendemain, nous étions devant un bon feu, dans un petit salon élégant , assis tous deux, elle sur une causeuse ; moi sur des coussins, presque à ses pieds , et mon œil sous le sien. La rue était silencieuse. La lampe jetait une clarté douce. C'était une de ces soirées délicieuses à Fàme, un de ces moments qui ne s'oublient jamais, une de ces heures passées dans la paix et le désir , et dont , plus tard, nous regrettons le charme , même quand nous nous trouvons plus heureux. Qui peut effacer la vive empreinte des premières sollicitations de l'amour ?

— Allons, dit-elle, j'écoute.

— Mais je n'ose commencer. L'aventure a des passages dangereux pour le narrateur. Si je m'enthousiasme , vous me ferez taire.

— Parlez.

— J'obéis.

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