MADAME FIRMIANI
Beaucoup de récits , riches de situations ou rendus dramatiques par les innombrables jets du hasard , emportent avec eux leurs propres artifices , et peuvent être racontés simplement ou artistement par toutes les lèvres sans que le sujet y perde la plus légère de ses beautés. Mais il est quelques aventures de la vie humaine auxquelles les accents du cœur seuls rendent la vie ; mais il est certains détails , pour ainsi dire anatomiques , dont les fibres déliées ne reparaissent, dans une action éteinte, que sous les infusions les plus habiles de la pensée ; il est des portraits qui veulent une âme, et qui ne sont rien sans les traits les plus délicats de leur physionomie mobile ; enfin , il se rencontre de ces choses que nous ne savons dire ou faire sans je ne sais quelles harmonies inconnues , et auxquelles président un jour, une heure , une conjonction heureuse dans les signes célestes , ou de secrètes prédispositions morales. Ces sortes de révélations mystérieuses étaient impérieusement exigées pour dire cette histoire simple à laquelle l'auteur voudrait pouvoir intéresser quelques-unes de ces âmes naturellement mélancoliques et songeuses qui se nourrissent d'émotions douces. Mais si l'écrivain , semblable à un chirurgien près d'un ami mourant , s'est pénétré d'une espèce de respect pour le sujet q'a'il maniait , le lecteur doit également partager ce sentiment inexplicable , être initié à cette vague et nerveuse tristesse qui, n'ayant point d'aliment, répand des teintes grises autour de nous , demi-maladie dont nous aimons tous les molles souffrances. Si vous
pensez, par hasard , aux personnes chères que vous avez perdues ; si vous êtes seul , s'il est nuit ou si le jour tombe , poursuivez la lecture de cette histoire : autrement, vous jetteriez le livre à la première page. Si vous n'avez pas déjà enseveli quelque bonne tante infirme ou sans fortune , vous ne comprendrez point ces pages. Aux uns , elles sembleront imprégnées de musc ; aux autres , elles paraîtront aussi décolorées, aussi vertueuses que peuvent l'être celles de Florian. Pour tout dire, il faut que vous ayez connu la volupté des larmes, que vous ayez senti la douleur muette d'un souvenir qui passe légèrement, chargé d'une ombre chère, mais d'une ombre lointaine ; que vous possédiez quelques-uns de ces souvenirs qui font tout à la fois regretter ce que vous a dévoré la terre , et sourire d'un bonheur évanoui. Maintenant, croyez que pour les richesses de l'Angleterre l'auteur ne voudrait pas extorquer à la poésie un seul de ses mensonges pour embellir sa narration. Ceci est une histoire vraie, et pour laquelle vous pouvez verser les trésors de votre sensibilité , si vous en avez.
Aujourd'hui , notre langue a autant d'idiomes qu'il existe de Variétés d'hommes dans la grande famille française. Aussi est-ce vraiment chose curieuse et agréable que d'écouter les différentes versions données sur une même chose, un même événement , un même mot, par chacune des Espèces qui composent la monographie du Parisien , le Parisien étant pris pour généraliser la thèse.
Ainsi , vous eussiez demandé à un sujet apparie-
uant au genre des Positifs : — Connaissez-vous MADAME Fir3iia:vt ? Cet homme vous eût traduit madame Firmiani par l'inventaire suivant : — u Un grand hôtel situé rue du Bac , des salons bien meublés, de beaux tableaux, cent bonnes mille livres de rente, et un mari, jadis receveur-général dans le département de Slontenotte. » Ayant dit, le Positif, homme gros et rond , presque toujours vêtu de noir , fait une petite grimace de satisfaction, relève sa lèvre inférieure en la fronçant de manière à couvrir la supérieure , et hoche la tête comme s'il ajoutait : — Voilà des gens solides , et sur lesquels il n'y a rien à dire. Ne lui demandez rien de plus ! Les Positifs expliquent tout par des chiffres, par des rentes ou par les biens au soleil {mol de leur lexique).
Tournez à droite, allez interroger cet autre qui appartient au genre des Flâneurs; répétez -lui votre question. — <t Madame Firmiani ! dit-il ; oui , oui ! je la connais bien ; je vais à ses soirées. Elle reçoit le mercredi ; c'est une maison fort honorable. » Madame Firmiani se métamorphose en maison. Cette maison n'est plus un amas de pierres superposées architectoniquemenl; non, ce mot est, dans la langue des Flâneurs , un idiotisme intraduisible. Ici , le Flâneur , homme sec , à sourire agréable , disant de jolis riens, ayant toujours plus d'esprit acquis que d'esprit naturel , se penche à votre oreille, et, d'un air fin , vous dit : — c Mais je n'ai jamais vu M. Firmiani. Sa position sociale consiste à gérer des biens en Italie ; madame Firmiani est Française , et dépense ses revenus en Parisienne. Elle a d'excellent thé ! C'est une des maisons , aujourd'hui si rares, où l'on s'amuse et où ce que l'on vous donne est exquis. Il est d'ailleurs fort difficile d'être admis chez elle. Aussi la meilleure société se trouve-t-elle dans ses salons ! » Puis, le Flâneur commente ce dernier mot par une prise de tabac saisie gravement , il se garnit le nez à petits coups , et semble vous dire : — Je vais dans cette maison , mais ne comptez pas sur moi pour vous y présenter.
Madame Firmiani lient pour les Flâneurs une espèce d'auberge sans enseigne.
— - i! Que veux-tu donc aller faire chez madame Firmiani? mais l'on s'y ennuie autant qu'à la cour. A quoi sert d'avoir de l'esprit , si ce n'est à éviter des salons où, par la poésie qui court, on lit la plus petite ballade fraîche éclosepu Vous avez questionné l'un de vos amis classé parmi les Personnels , gens qui voudraient tenir l'univers sous clef et n'y rien laisser faire sans leur permission. Ils sont malheureux de tout le bonheur des autres , ne pardonnent qu'aux vices, aux chutes, aux infirmités, et ne veulent que des protégés. Aristocrates par inclinalion , ils se font républicains par dépit, afin d'avoir beaucoup d'inférieurs parmi leurs égaux.
— ic Oh ! madame Firmiani, mon cher, est une de ces femmes adorables qui servent d'excuse à la nature pour toutes les laides qu'elle a créées par erreur; elle est ravissante 1 elle est bonne ! Je ne voudrais être au pouvoir , devenir roi , posséder des millions, que pour {ici trois mots dits à l'oreille). Veux-tu que je t'y présente? d Ce jeune homme est du genre Lycéen.
— Madame Firmiani ! s'écrie un autre en faisant tourner sa canne sur elle-même, je vais te dire ce que j'en pense. C'est une femme entre trente et trente-cinq ans, figure passée, beaux yeux, taille plate , voix de contralto usée , beaucoup de toilette, un peu de rouge , charmantes manières ; enfin , mon cher, les restes d'une jolie femme. Cependant elle vaut encore la peine d'une passion.
Cette sentence est due à un sujet du genre Fat. Il vient de déjeuner, ne pèse plus ses paroles et va monter à cheval. En ces moments, les Fats sont impitoyables.
— Il y a chez elle une galerie de tableaux magnifiques, allez la voir ! vous répond un autre. Rien n'est aussi beau !
Vous vous êtes adressé au genre Amateur. L'individu vous quitte pour aller chez Pérignon. Pour lui , madameFirmiani est une collection de toiles peintes.
Une femme. — Madame Firmiani ? Je ne veux pas que vous alliez chez elle !
Cette phrase est la plus riche des traductions.
— «MadameFirmiani! femme dangereuse! sirène! elle se met bien ! elle a du goût ! elle cause des insomnies à toutes les femmes. « L'interlocutrice appartient au genre des Tracassiers.
Us ATTACHÉ d'ambassade. — Madame Firmiani ! N'est-elle pas d'Anvers ? J'ai vu cette femme-là bien belle il y a dix ans. Elle était à Rome.
Les sujets appartenant à la classe des Attachés ont la manie de dire des mots à la Talleyrand. Leur esprit est souvent si fin , que leurs aperçus sont imperceptibles. Ils ressemblent aux joueurs de billard qui évitent les billes avec une adresse infinie. Ces individus sont généralement peu parleurs ; mais quand ils parlent , ils ne s'occupent que de l'Espagne , de Vienne , de l'Italie ou de Pétersbourg. Les noms de pays sont chez eux connue des ressorts ; pressez-les , la sonnerie vous dira tous ses airs.
— Cette madame Firmiani ne voit-elle pas beaucoup le faubourg Saint-Germain ?
Ceci est dit par une personne qui veut appartenir au genre Distingué. Elle donne le de à tout le monde, à M. Dupin l'aîné , à M. Lafayelte ; elle le jette à tort et à travers , elle en déshonore les gens. Elle passe sa vie à s'inquiéter de ce qui est bien ; mais , pour son supplice , elle demeure au Marais , et son mari a été avoué , mais avoué à la Cour royale.
SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE
— Madame Firmiani , monsieur ? je ne la connais pas !
Cet homme appartient au genre des Ducs. Il n'avoue que les femmes présenlées ; mais excusez le , il est duc par le fait de Napoléon.
— I\ladaine Firmiani ? N'est-ce pas une ancienne actrice des Ilaliens ■*
Homme du genre Niais. Les individus de celle classe veulent avoir réponse à tout.
Decx vieilles dames {femmes d'anciens magistrats). IjA première. — (Elle a un bonnet à coques ; sa figure est ridée ; son nez est pointu ; elle lient un Paroissien ; voix dure : )
— Qu'est-elle en son nom , celte madame Firmiani !*
La seconde. — (Petite figure rouge ressemblant à une vieille pomme d'api , voix douce : ) — Une Carignan , ma chère.
Madame Firmiani est une Carignan ; elle n'aurait ni vertus , ni fortune , ni jeunesse , ce serait toujours une Carignan. Une Carignan , c'est comme un préjugé , toujours riche et vivant.
Un original. — Mon cher , je n'ai jamais vu de socques dans son antichambre , tu peux aller chez elle sans te compromettre et y jouer sans crainte , parce que , s'il y a des fripons , ils sont gens de qualité, parlant on ne s'y querelle pas.
Vieillard appartenant au genre des ocservatecrs. — Vous irez chez madame Firmiani ; vous trouverez , mon cher , une belle femme nonchalamment assise au coin de sa cheminée ; à peine se lèverat-elle de son fauteuil. Elle est fort gracieuse ; elle charme ; elle cause bien et veut causer de tout ; il y a chez elle tous les indices de la passion, mais on lui donne trop d'amants pour qu'elle en ait un. Si les soupçons ne planaient que sur deujTou trois de ses intimes, nous saurions quel est son cavalier servant ; mais c'est une femme toute mystérieuse ; elle est mariée , et jamais nous n'avons vu son mari. M. Firmiani est un personnage tout à fait fantastique , il ressemble à ce troisième cheval que l'on paie toujours en courant la poste , et qu'on n'aperçoit jamais. Madame , à entendre les artistes , est le premier contralto d'Europe ; néanmoins , elle n'a pas chanté trois fois depuis qu'elle est à Paris ; elle reçoit beaucoup de mcnde cl ne va chez personne.
L'Observateur parle en prophète. Il faut accepter ses paroles, ses anecdotes , ses citations, comme des vérités , sous peine de passer pour un homme sans instruction , sans moyens. Il vous calomniera gaiement dans vingt salons où il est essentiel comme une première pièce sur raffîche , ces pièces si souvent jouées pourlesbanquettes, et qui ont eu du succès autrefois. L'Observateur a quarante ans , ne dîne jamais chez lui , se dit peu dangereux près des fem-
mes ; il est poudré , porte un habit marron , a toujours une place dans plusieurs loges aux liouffons; il est quelquefois confondu parmi les parasites , mais il a rempli de trop hautes fonctions pour être soupçonné d'être un pique-assiette , et possède d'ailleurs une terre dans un déi)arlemenl dont le nom ne lui est jamais échappé.
— Madame Firmiani ? Mais , mon cher, c'est une ancienne maîtresse de Mural !
Celui-ci est dans la classe des Coniradicteurs. Ces sortes de gens font les errata de tous les mémoires , rcclinent tous les faits , parient toujours cenl contre un , sont sûrs de tout. Vous les surprenez dans la même soirée , en ûagrant délit d'ubiquité. Ils disent avoir été arrêtés à Paris lors de la conspiration Mallet , en oubliant qu'ils venaient , une demi-heure auparavant , d'assister au passage de la Bérésina. Presque tous les Contradicteurs sont chevaliers de la Légion d'Honneur , parlent très-haut , ont un front fuyant , et jouent gros jeu.
— Madame Firmiani , cenl mille livres de rente ! Èlcs-vous fou ? Vraiment , il y a des gens qui vous donnent des cent mille livres de renie avec la libéralité des auteurs , auxquels cela ne coûte rien quand ils dotent leurs héroïnes. Mais madame Firmiani est une coquette , elle a ruiné dernièrement un jeune homme , et l'a empêché de faire un trèsbeau mariage. Si elle n'était pas belle, elle serait sans un sou.
Oh ! celui-ci vous le reconnaissez. Il est du genre des l'envieux , et nous n'en dessinerons pas le moindre trait. L'espèce en est aussi connue que peut l'être celle des fclis domestiques. Les envieux ne sont pas plus rares dans le monde que les pariétaires sur les murs.
Les gens du monde , les gens de lettres , les honnêtes gens , et les gens de tout genre , répandaient , au mois de janvier 182o , tant d'opinions différentes sur madame Firmiani , qu'il serait fastidieux de les consigner toutes ici. Nous avons seulement voulu constater qu'un homme intéressé à la connaître, sans aller chez elle , aurait eu raison de la croire également veuve ou mariée, sotte ou spirituelle, vertueuse ou sans mœurs, riche ou pauvre, sensible ou sans âme , belle ou laide. Bref , il y avait autant de madames Firmiani que de classes dans la société, que de sectes dans le catholicisme. Effrayante pensée ! Nous sommes tous comme des planches lithographiques dont la médisance tire une infinité de copies. Ces épreuves ressemblent au modèle ou en diffèrent par des nuances tellement imperceptibles, que la réputation dépend , sauf les calomnies de nos amis et les bons mots d'un journal , de la balance faite par chacun entre le vrai qui va boitant et les vérités qui courent. Madame Firmiani, semblable à
beaucoup de femmes pleines de noblesse et de Gerté, qui se font de leur cœur un sanctuaire et dédaignent le monde , aurait pu être très-mal jugée par M. le comte de Valesnes, vieux propriétaire occupé d'elle, au commencement de l'année 1823 , Par hasard , ce propriétaire appartenait à la classe des Planteurs , gens habitués à se rendre compte de tout , et à faire des marchés avec les paysans. A ce métier , un homme devient perspicace malgré lui , comme un soldat contracte à la longue un courage de routine.
Ce curieux , venu de Touraine , et que les idiomes parisiens ne satisfaisaient point , était un gentilhomme très-honorable , qui jouissait , pour seul et unique héritier , d'un neveu dont il raftblait , et pour lequel il plantait ses peupliers. Cette amitié ultra-naturelle motivait bien des médisances que les sujets appartenant aux diverses espèces du Tourangeau formulaient très-spirituellement ; mais il est inutile de les rapporter, car elles pâliraient auprès des médisances parisiennes. Quand on peut penser à son héritier , sans déplaisir , en voyant tous les jours de belles rangées de peupliers s'embellir, l'affection s'accroît de chaque coup de bêche qu'on donne au pied des arbres. Quoique ce phénomène de sensibilité soit peu commun , il se rencontre encore en Touraine. Ce neveu chéri se nommait Octave de Camps , et descendait du fameux abbé de Camps , si connu des bibliophiles ou des savants , ce qui n'est pas la même chose. Les gens de province ont la mauvaise habitude de frapper d'une espèce de réprobation décente les jeunes gens qui vendent leurs héritages ; gothique préjugé qui nuit à l'agiotage que , jusqu'à présent , le gouvernement encourage par une quasi-tolérance. Or , Octave de Camps , sans consulter son oncle , avait à l'improviste disposé d'une terre en faveur de la bande noire. Le château de Villaines eût été démoli sans les propositions que le vieil oncle avait faites aux représentants de la compagnie du marteau. Pour augmenter la colère du testateur, un ami d'Octave, parent éloigné , un de ces gens habiles dont les capacités départementales disent : — Je ne voudrais pas avoir de procès avec lui ! était venu, par hasard , chez M. de Valesnes , et lui avait appris la ruine de son neveu. M. Octave de Camps , après avoir dissipé sa fortune pour une madame Firmiani, s'était vu réduit à se faire répétiteur de mathématiques , en attendant l'héritage de son oncle , auquel il n'osait venir avouer ses fautes.
Cet arrière-cousin, espèce de Charles Moor, n'avait pas eu honte de donner ces fatales nouvelles à M. de Valesnes au moment où le vieux campagnard digérait , devant son large foyer , un copieux dincr de province. Mais les héritiers ne viennent pas à bout d'un oncle aussi facilement qu'ils le vou-
draient. Grâce à son entêtement , celui-ci , qui refusait de croire en l'arrière-cousin , sortit vainqueur de l'indigestion causée par la biographie de son neveu. Certains coups portent sur le cœur , d'autres sur la tête ; le coup donné par l'arrière-cousin tomba sur les entrailles et produisit peu d'effet , parce que le bonhomme avait un excellent estomac.
En vrai disciple de saint Thomas , M. de Valesnes vint à Paris , à l'insu d'Octave , et voulut prendre des renseignements sur la déconflture de son héritier. Le vieux gentilhomme avait des relations dans le faubourg Saint-Germain , où , en deux jours , il entendit tant de médisances , de vérités , de faussetés sur madame Firmiani , qu'il résolut de se faire présenter chez elle sous le nom de 31. de Rouxellay , son nom patronymique. Le prudent vieillard avait eu soin de choisir , pour venir étudier la prétendue maîtresse d'Octave , une soirée pendant laquelle il le savait occupé d'achever un travail chèrement payé. L'amant de madame Firmiani était toujours reçu chez elle , circonstance que personne ne pouvait expliquer. Quant à la ruine d'Octave , ce n'était malheureusement pas une fable. M. le comte de Rouxellay de Valesnes ne ressemblait point à un oncle du Gymnase. Ancien mousquetaire , homme de haute compagnie qui avait eu jadis des bonnes fortunes , il savait se présenter courtoisement , se souvenait des manières polies d'autrefois , disait des mots gracieux et comprenait presque toute la Charte. Quoiqu'il aimât les Bourbons avec une noble franchise , qu'il crût en Dieu comme y croient les gentilshommes , qu'il lût la Quotidienne , il n'était pas aussi ridicule que les libéraux de son département le souhaitaient. Il pouvait tenir sa place près des gens de cour , pourvu qu'on ne lui parlât point de Mosè, de drame, de romantisme, de couleur locale, de chemins de fer, car il en était resté à M. ûe Voltaire, à Buffon , à Perronnet et au chevalier de Gluck.
— Madame , dit-il à la comtesse de Frontenac , à laquelle il donnait le bras en entrant chez madame Firmiani , si celte femme est la maîtresse de mon neveu , je le plains. Comment peut-elle vivre au sein du luxe en le sachant dans un grenier ! Elle n'a pas d'âme. Octave est un fou d'avoir placé le prix de la terre de Villaines dans le cœur d'une...
Le comte appartenait au genre Fossile , et ne connaissait que le langage du vieux temps.
— Mais s'il l'avait perdue au jeu ?
— Eh ! madame , au moins il aurait eu le plaisir de jouer.
— Vous croyez donc qu'il n'a pas eu de plaisir ? Tenez , voyez madame Firmiani.
Les plus beaux souvenirs du vieil oncle pâlirent à l'aspect de la maîtresse de son neveu. Sa colère expira dans une phrase gracieuse qui lui fut arra-
SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE
4itS
chée à l'aspect de madame Firmiani. Elle était, par un de ces hasards qui n'arrivent qu'aux jolies femmes , dans un moment où toutes ses beautés brillaient d'un éclat particulier , du peut être à la lueur des bougies , à une toilette admirablement simple , à je ne sais quel reflet du luxe élégant qui l'environnait. 11 faut avoir étudié toutes les petites révolutions d'une soirée dans un salon de Paris , pour apprécier les nuances imperceptibles qui peuvent colorer un visage de femme et le changer. H est un moment où , contente de sa parure , où se trouvant spirituelle , heureuse d'être admirée , en se voyant la reine d'un salon plein d'hommes remarquables qui lui sourient , elle a la conscience de sa beauté , de sa grâce : alors, elle s'embellit de tous les regards qu'elle recueille et qui l'animent , mais dont elle sacrifie les muets hommages à son bien-aimé. En ce moment , une femme est comme investie d'un pouvoir surnaturel , et devient magicienne. Coquette à son insu, elle inspire involontairement l'amour dont elle s'enivre en secret , elle a des sourires , des regards qui fascinent. Si cet éclat , venu de l'âme , donne de l'attrait même aux laides , de quelle splendeur ne revêt-il pas une femme nativementélégante, aux formes distinguées , blanche , fraîche , aux yeux vifs , et surtout mise avec un goût avoué des artistes et de ses rivales !
Avez-vous , pour votre bonheur, rencontré quelque personne dont la voix harmonieuse imprime à la parole un charme également répandu dans ses manières; qui sait et parler et se taire; s'occuper de vous avec délicatesse ; dont les mots sont heureusement choisis et dont le langage est pur; sa raillerie caresse et sa critique ne blesse point ; elle ne disserte pas plus qu'elle ne dispute , elle se plaît à conduire une discussion , et l'arrête à propos ; son air est affable et riant ; sa politesse n'a rien de forcé ; son empressement n'est pas servile ; elle réduit le respect à n'être plus qu'une ombre douce ; elle ne vous fatigue jamais, et vous laisse satisfait d'elle et de vous. Sa bonne grâce , vous la retrouvez empreinte dans les choses dont elle s'environne ; chez elle , tout flatte la vue , et vous y respirez comme l'air d'une patrie. Cette femme est naturelle. En elle , jamais d'effort , elle n'affiche rien ; ses sentiments sont simplement rendus , parce qu'ils sont vrais ; elle est franche , et sait n'offenser aucun amour-propre. Elle accepte les hommes comme Dieu les a faits , plaignant les gens vicieux , pardonnant aux défauts et aux ridicules, concevant tous les âges, el ne s'irritant de rien , parce qu'elle a le tact de tout prévoir. Elle oblige avant de consoler ; elle est tendre et gaie ; vous l'aimez irrésistiblement, et si cet ange fait une faute , vous vous sentez prêt à la justifier. Telle était madame Firmiani.
Lorsque M. de Valesnes eut causé pendant un quart d'heure avec celte femme , assis près d'elle , son neveu fut absous, et il comprit que , fausses ou vraies , les liaisons d'Octave et de madame Firmiani cachaient sans doute quelque mystère. Revenant aux illusions qui dorent les premiers jours de notre jeunesse, et jugeant du cœur de madame Firmiani par sa beauté , il pensa qu'une femme aussi pénétrée de sa dignité qu'elle paraissait l'être , était incapable d'une mauvaise action. Il y avait tant de calme dans ses yeux noirs, les lignes de son visage étaient si nobles , les contours si purs , et la passion dont on l'accusait semblait lui peser si peu sur le cœur, que le comte, admirant toutes les promesses faites à l'amour et à la vertu par celle adorable physionomie , se dit : — Mon neveu aura commis quelque sottise !
Madame Firmiani avouait vingt-cinq ans; mais les Positifs prouvaient que, mariée en 1813, à l'âge de seize ans, elle devait avoir au moins vingt-huit ans en 1823. Néanmoins, les mêmes gens assuraient aussi qu'à aucune époque de sa vie elle n'avait élé si désirable, ni si complètement femme. Elle était sans enfants, et n'en avait point eu. Le problématique M. Firmiani, octogénaire très-respectable en 1813, n'avait pu, disait-on, lui offrir que son nom et sa fortune. Madame de Firmiani atteignait donc l'âge où la Parisienne conçoit le mieux une passion, et la désire peut-être innocemment à ses heures perdues. Elle avait acquis tout ce que le monde vend, tout ce qu'il prête, tout ce qu'il donne. Les Attachés d'ambassade prétendaient qu'elle n'ignorait rien. Les Contradicteurs prétendaient qu'elle pouvait encore apprendre beaucoup de choses. Les Observateurs lui trouvaient les mains bien blanches, le pied bien mignon, les mouvements trop onduleux. Mais les individus de tous les Genres enviaient ou contestaient le bonheur d'Octave, en convenant que madame Firmiani était la femme le plus aristocratiquement belle de tout Paris. Jeune encore, riche, musicienne parfaite, spirituelle, délicate, reçue, en souvenir des Carignan, auxquels elle appartenait par sa mère, chez madame la princesse de Blamont-Chauvry, oracle du noble faubourg, elle flattait toutes les vanités qui alimentent et qui excitent l'amour. Elle était désirée par trop de gens pour n'être pas victime de l'élégante médisance parisienne et des ravissantes calomnies qui se débitent si spirituellement sous l'éventail ou dans les aparté. Aussi les observations par lesquelles cette histoire commence étaient-elles nécessaires pour faire connaître la Firmiani du monde. Si quelques femmes lui pardonnaient son bonheur, d'autres ne lui faisaient pas grâce de sa décence ; et rien n'est plus terrible, surtout à Paris, que des soupçons sans fon-
SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE
dément; il est impossible de les délruire. Cette esquisse d'une figure admirable de naturel n'en donnera jamais qu'une faible idée. Il faudrait le pinceau de Gérard pour rendre la fierté du front, la profusion des cheveux, la majesté du regard, toutes les pensées que faisaient supposer les couleurs particulières du teint. Il y avait tout dans celte femme. Les poètes pouvaient en faire à la fois Jeanne d'Arc ou Agnès Sorcl ; mais il y avait aussi la femme inconnue, l'âme cachée sous celte enveloppe décevante, l'âme d'Eve, les richesses du mal et les trésors du bien, la faute et la résignation, le crime et le dévouement, Dona Julia et Haidée de Don Juan.
L'ancien mousquetaire demeura fort impertinemment le dernier dans le salon de madame Firmiani , qui le trouva tranquillement assis dans un fauteuil, restant devant elle avec l'importunité d'une mouche qu'il faut tuer pour s'en débarrasser. La pendule marquait deux heures après minuit.
— Madame, dit le vieux gentilhomme au moment où madame Firmiani se leva en espérant faire comprendre à son hôte que son bon plaisir était qu'il partit, madame, je suis l'oncle de M. Octave de Camps.
Madame Firmiani s'assit promptement. Elle était émue. Mais , malgré sa perspicacité, le planteur de peupliers ne devina pas si elle pàlissail et rougissait de honte ou de plaisir. 11 est des plaisirs qui ne vont pas sans un peu de pudeur effarouchée, délicieuses émotions que le cœur le plus chaste voudrait toujours voiler. Plus une femme est délicate, plus elle veut cacher les joies de son âme. Beaucoup de femmes, inconcevables dans leurs divins caprices, souhaitent souvent entendre prononcer par tout le monde un nom que parfois elles désireraient ensevelir dans leur cœur. M. de Rouxellay n'interpréta pas tout à fait ainsi le trouble de madame Firmiani; mais le campagnard était défiant.
— Eh bien, monsieur? lui dit madame Firmiani, en lui jetant un de ces regards lucides cl clairs où, nous autres hommes, nous ne pouvons jamais rien voir parce qu'ils nous interrogent un peu trop.
— Eh bien, madame, reprit le gentilhomme, savez-vous ce qu'on est venu me dire, à moi, au fond de ma province? Mon neveu vous aime, il s'est ruiné pour vous! Le malheureux est dans un grenier tandis que vous êtes ici dans l'or et la soie. Vous me pardonnerez ma rustique franchise, car il est peut-être très-utile que vous soyez instruite des calomnies...
— Arrêtez, monsieur, dit madame Firmiani en interrompant le gentilhomme par un geste impératif, je sais tout cela. Vous êtes trop poli pour laisser la conversation sur ce sujet lorsque je vous
aurai prié de le quitter. Vous êtes trop galant (dans l'ancienne acception du mot, ajoula-t-elle en donnant un léger accent d'ironie à ses paroles ) pour ne pas reconnaître que vous n'avez aucun droit de me questionner; qu'il serait ridicule h moi de me justifier; et j'espère que vous aurez une assez bonne opinion de mon caractère pour croire au profond mépris que l'argent m'inspire. J'ignore si monsieur votre neveu est riche ou pauvre : si je l'ai reçu, si je le reçois, je le regarde comme digne d'être au milieu de mes amis. Tous ont du respect les uns pour les autres; ils savent que je n'ai pas la philosophie de voir les gens que je n'estime point. Peut-être est-ce manquer de charité; mais mon ange gardien m'a maintenue jusqu'aujourd'hui dans une aversion profonde des caquets et de l'improbité.
Le timbre de la voix était légèrement altéré pendant les premières phrases de cette réplique, dont les derniers mots furent dits par madame Firmiani avec l'aplomb de Célimène raillant le Misanthrope.
— Madame, reprit le comte d'une voix émue, je suis un vieillard, je suis le père d'Octave; je vous demande donc, par avance, le plus humble des pardons pour la seule question que je vais avoir la hardiesse de vous adresser. Je vous donne ma parole de loyal gentilhomme que votre réponse mourra là, dit-il en mettant la main sur son cœur avec un mouvement véritablement religieux. — Aimez-vous Octave? La médisance a-t-elle raison?
— Monsieur, dit-elle, à tout autre je ne répondrais que par un regard ; mais à vous, et parce que vous êtes le père de monsieur de Camps, je vous demanderai ce que vous penseriez d'une femme si, à votre question, elle disait: Oui? Avouer son amour à celui que nous aimons, quand il nous aime bien , quand nous sommes certaines d'être aimées ; croyezmoi, monsieur, c'est un effort, une récompense, un bonheur. Mais à un autre !
Elle n'acheva pas, elle se leva, salua le bonhomme et disparut dans ses appartements, dont elle ouvrit et ferma successivement toutes les portes.
— Ah ! peste! dit le vieillard, quelle femme! c'est une rusée commère ou un ange !
Et il gagna sa voiture de remise, dont les chevaux donnaient de temps en temps des coups de pied au pavé de la cour silencieuse. Le cocher dormait, après avoir cent fois maudit sa pratique. Le lendemain matin, vers huit heures, le vieux gentilhomme montait l'escalier d'une maison située rue de l'Observance, où demeurait Octave de Camps. S'il y eut au monde un homme étonné, ce fut certes le jeune professeur, quand il vit son oncle. La clef était sur la porte, la lampe d'Octave brûlait encore. I! avait passé la nuit.
SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE
— Monsieur le drole, dit M. de Valesnes en s'asseyant sur un fauteuil, depuis quand se rit-on (style chaste) des oncles qui ont seize mille livres de rentes en bonnes terres de Touraine, et dont on est le seul héritier? Savez-vous que jadis nous respections ces parcnls-là. Voyons, as-tu quelques reproches à ni'adresser? Ai-je mal fait mon métier d'oncle? T'ai-je demandé du respect? t'ai-je refusé de l'argent? t'ai-je formé la porte au nez en prétendant que tu venais voir comment je me portais? N'as-tu pas l'oncle le plus commode, le moins assujettissant qu'il y ait en France, je ne dis pas en Europe, ce serait trop prétentieux? Tu m'écris ou tu ne m'écris pas; je vis sur l'affection jurée, et je t'arrange la plus jolie terre du pays à donner de l'envie à tout un département. Je ne veux te la laisser néanmoins que le plus tard possible ; mais cette velléité n'est pas un vice, c'est une manie fort excusable ! Et monsieur vend son bien, se loge comme un laquais, et n'a plus ni gens ni train!
— Mon oncle...
— Il ne s'agit pas de l'oncle, mais du neveu ! J'ai droit à ta conGance, ainsi confesse-toi promptenient; c'est plus facile, je sais cela par expérience. As-tu joué? as-tu perdu à la Bourse? Allons, dismoi : — a Mon oncle, je suis un misérable! » et je t'embrasse. Mais si tu me fais un mensonge plus gros que ceux que j'ai faits à ton âge, je vends mon bien, je le mets en viager, et reprendrai mes mauvaises habitudes de jeunesse, si c'est encore possible.
— Mon oncle....
— Ah, j'ai vu hier ta madame Firmiani.
A ces mots, M. de Valesnes voulut faire le jeune homme et baisa le bout de ses doigts qu'il ramassa en faisceau.
— Elle est charmante, dit-il. Tuas l'approbation et le privilège du roi, et l'agrément de ton oncle, si cela peut te faire plaisir. Quant à la sanction de l'Église, elle est inutile, je crois. Les sacrements sont trop chers! Allons, parle! Est-ce pour elle que tu t'es ruiné?
— Oui, mon oncle.
— Ah, la coquine! je l'aurais parié! De mon temps, les femmes de la cour étaient plus habiles à ruiner un homme que ne peuvent l'être vos courtisanes d'aujourd'hui. J'ai reconnu, en elle, le siècle passé rajeuni.
— Mon oncle, reprit Jules d'un air tout à la fois triste et doux, vous vous méprenez. Madame Firmiani mérite votre estime et toutes les adorations de ses admirateurs.
— La pauvre jeunesse est toujours la même! dit M. de Valesnes. Allons, va ton train, rabâche-moi de vieilles histoires. Cependant tu dois savoir que je ne suis pas d'hier dans la galanterie.
— Mon bon oncle , voici une lettre qui vous dira tout, répondit Jules en tirant un élégant portefeuille, donné sans doute par elle. Quand vous l'aurez lue, j'achèverai de vous instruire, et vous connaîtrez une madame Firmiani incomiue au monde.
— Je n'ai pas mes lunettes, dit M. de Valesnes; lis-la-moi.
Jules commença ainsi : « Mon ami chéri !...
— Tu as donc cette femme- là?
— Mais, oui, mon oncle.
— Et vous n'êtes pas brouillés?
— Brouillés ! répéta Jules avec ctonneinent. Nous sommes mariés à Gretna-Green.
— Hé bien, reprit M. de Valesnes, pourquoi dînes-tu donc à quarante sous?
— Laissez-moi continuer.
— C'est juste , j'écoute.
Jules reprit la lettre, et n'en lut pas certains passages sans de profondes émotions,
tt Mon époux aimé , tu m'as demandé raison de ma tristesse! A-t-elle donc passé de mon âme sur mon visage, ou l'as-tu seulement devinée? Pourquoi ne serait-ce pas ainsi ? nous sommes si bien unis de cœur ! Puis , je ne sais pas mentir. N'est-ce pas un malheur? Une des conditions de la femme aimée est d'être toujours caressante et gaie. Peut-être saurais-je te tromper; mais je ne le voudrais pas. même s'il s'agissait d'augmenter ou de conserver le bonheur que tu me donnes, que tu me prodigues, dont tu m'accables. Oh! cher, combien de reconnaissance comporte mon amour! Aussi veux-je t'aimer toujours , sans bornes. Oui , je veux toujours être fière de toi. Notre gloire, à nous, est toute dans noire amant. Estime, considération, honneur, tout n'est-il pas à celui qui a tout pris? Eh bien ! mon ange a failli. Oui, cher, ta dernière confidence a terni ma félicité passée. Depuis ce moment , je me trouve humiliée en toi; en toi, que je regardais comme le plus pur des hommes, comme tu en es le plus aimant et le plus tendre. Il faut avoir bien confiance en ton cœur, encore enfant, pour te faire un tel aveu; il me coûte horriblement. Comment, pauvre ange, ton père a dérobé sa fortune , tu le sais , et tu la gardes ! Et tu m'as conté ce haut fait de procureur dans une chambre pleine dcsmueis témoins de notre amour! Et tu es gentilhomme , et tu te crois noble ! et tu me possèdes, et tu as vingt-deux ans! Combien de monstruosités ! Je t'ai cherché des excuses. J'ai attribué ton insouciance à ta jeunesse étourdie. Je sais qu'il y a beaucoup de l'enfant en toi. Peut-être n'as-tu pas encore pensé bien sérieusement à ce qui est fortune et probité. Oh ! combien ton rire m'a fait de mal ! Songe donc qu'il existe une famille ruinée , toujours en larmes , des jeunes
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personnes peut être, qui te maudissent tous les jours, un vieillard qui chaque soir se dit : — «Je ne serais pas sans pain si le père de M. de Camps n'avait pas été un malhonnête homme! » Octave, aucune puissance au monde n'a l'autorité de changer le langage de la probité. Retire-toi dans ta conscience, et demande-lui par quel mot nommer l'action à laquelle tu dois ton or. Je ne te dirai pas toutes les pensées qui m'assiègent , elles peuvent se réduire toutes à une seule , et la voici. Je ne puis pas estimer un homme qui se salit sciemment pour une somme d'argent quelle qu'elle soit. Cent sous volés au jeu , ou dix fois cent mille francs dus à une tromperie légale, déshonorent également un homme. Je veux tout te dire ! Je me regarde comme entachée par des caresses qui naguère faisaient tout mon bonheur. Il s'élève au fond de mon âme une voix que mon amour ne peut pas étouffer , elle crie sans cesse. Ah ! j'ai pleuré d'avoir plus de conscience que d'amour. Tu pourrais commettre un crime , je te cacherais à la justice humaine dans mon sein , si je le pouvais; mais mon dévouement n'irait que jusque-là. L'amour, mon ange, est, chez une femme , la confiance la plus illimitée , unie à je ne sais quel besoin de vénérer , d'adorer l'être auquel elle appartient. Je n'ai jamais conçu l'amour que comme un feu auquel s'épuraient encore les plus nobles sentiments , un feu qui les développait tous. Je n'ai plus qu'une seule chose à te dire. Viens à moi, pauvre; alors mon amour redoublera si cela se peut; sinon , renonce à moi. Si je ne te vois plus, je sais ce qui me reste à faire. Maintenant, je ne veux pas , entends-moi bien , que tu restitues parce que je te le conseille. Consulte bien ta conscience. Il ne faut pas que cet acte de justice soit un sacrifice fait à l'amour. Je suis ta femme , et non pas ta maîtresse! il s'agit moins de me plaire que de m'inspirerpour toi la plus profonde estime. Si je me trompe, si tu m'as mal expliqué l'action de ton père; enfin, pour peu que tu croies ta fortune légitime (oh ! je voudrais me persuader que tu ne mérites aucun blâme! ), décide en écoutant la voix de ta conscience , agis bien par toi-même. Un homme qui aime sincèrement, comme tu m'aimes, respecte trop tout ce que sa maîtresse met en lui de sainteté pour être improbe. Je me reproche maintenant tout ce que je viens d'écrire. Un mot suffisait peut-être ! Mon instinct de prêcheuse m'a emportée. Aussi voudrais-je être grondée, pas trop fort, mais un peu. Cher, entre nous deux, n'es-tu pas le pouvoir? tu dois seul apercevoir tes fautes. Eh bien! mon maître , direz-vous que je ne comprends rien aux discussions politiques ?»
— Eh bien ! mon oncle? dit Jules dont les yeux étaient pleins de larmes.
— Mais il y a encore de l'écriture, achève donc.
— Oh! ce sont maintenant de ces choses qui ne doivent être lues que par un amant.
— Bien , dit M. de Valesnes , bien , mon enfant! J'ai eu beaucoup de bonnes fortunes; mais je te prie de croire que j'ai aussi aimé. Et ego in Arcadiâ. Mais je ne conçois pas pourquoi tu donnes des leçons de mathématiques.
— Mon cher oncle , je suis votre neveu. N'est-ce pas vous dire , en deux mots , que j'avais bien un peu entamé le capital laissé par mon père? Après avoir lu cette lettre, il s'est fait en moi toute une révolution. J'ai payé en un moment l'arriéré de mes remords. Je ne pourrai jamais vous peindre l'état dans lequel j'étais. En conduisant mon cabriolet, une voix me criait : — « Ce cheval est-il à toi ? » En mangeant, je me disais : « N'est-ce pas un dîner volé ? i> J'avais honte de moi-même. Plus jeune était ma probité , plus elle était ardente. D'abord , j'ai couru chez madame Firmiani. 0 Dieu ! mon oncle, ce jour-là j'ai eu des plaisirs de cœur, des voluptés d'âme qui valaient des millions. J'ai fait avec elle le compte de ce que je devais à cette famille inconnue. Je me suis condamné moi-même à lui payer trois pour cent d'intérêt contre l'avis de madame Firmiani. Mais toute ma fortune ne pouvait suffire à solder la somme. Alors , nous étions l'un l'autre assez amants, assez époux, elle pour m'offrir, moi pour accepter ses économies. Heure délicieuse !
— Comment , s'écria l'oncle , outre toutes ses vertus, cette femme adorable fait des économies !
— Ne vous moquez pas d'elle , mon oncle. Sa position l'oblige à bien des ménagements. Son mari partit en ISiOpour la Grèce , où il est mort depuis trois ans. Jusqu'à ce jour, il a été impossible d'avoir la preuve légale de sa mort , et de se procurer le testament qu'il a dû faire en faveur de sa femme, pièce importante qui a été prise ou perdue par des Albanais. Ignorant si un jour elle ne sera pas forcée de compter avec des héritiers malveillants, elle est obligée d'avoir un ordre extrême. Elle veut pouvoir laisser son opulence comme Chateaubriand a quitté le ministère. Or , je veux acquérir une fortune qui soit mienne , afin de donner une belle fortune à ma femme, si elle était ruinée.
— Et tu ne m'as pas dit cela, et tu n'es pas venu à moi ! Oh ! mon neveu , songe donc que je faime assez pour le payer de bonnes dettes, des dettes de gentilhomme. Je suis un oncle à dénoùment. Je me vengerai...
— Mon oncle , je connais vos vengeances , mais laissez-moi m'enrichir par ma propre industrie. Si vous voulez m'obligcr, faites-moi seulement mille écus de pension jusqu'à ce que j'aie besoin de capitaux pour quelque entreprise. Tenez , en ce mo-
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ment, je suis Icllement heureux , que ma seule affaire est de vivre. Vous comprenez que si je donne des leçons, c'est pour n'être à la charge de persoime. Ah ! si vous saviez avec quel plaisir j'ai fait ma restitution ! Après quelques démarches , j'ai fini par trouver cette famille dépouillée, malheureuse, privée de tout. Elle était à Saint-Germain dans une misérable maison. Le vieux père gérait un bureau de loterie. Ses deux filles faisaient le ménage et tenaient les écritures. La mère était presque toujours malade. Les deux filles sont ravissantes , mais elles ont durement appris le peu de valeur que le monde accorde à la beauté sans fortune. Quel tableau ai-je été chercher là ! Si je suis entré le complice d'un crime, je suis sorti honnête homme. Mon aventure est un vrai drame. Avoir été la Providence , avoir réalisé un de ces souhaits inutiles : — « S'il nous tombait du ciel vingt mille livres de rente ! » ce vœu que nous formons tous en riant; faire succéder à un regard plein d'imprécations un regard sublime de reconnaissance , d'étonnement , d'admiration ; jeter l'opulence au milieu d'une famille réunie le soir à la lueur d'une mauvaise lampe, devant un feu de tourbe : la parole est au-dessous d'une telle scène. Mon extrême justice leur semblait injuste. Enfin s'il y a un paradis , mon père doit y être heureux maintenant. Quant à moi , je suis aimé comme aucun homme ne l'a été. Madame Firmiani m'a donné plus que le bonheur, elle m'a doué d'une délicatesse qui me manquait peut-être. Aussi la nomméje ma chère conscience , un de ces mots d'amour qui répondent à certaines harmonies secrètes du cœur. La probité porte profit , j'ai l'espoir d'être bientôt riche par moi-même. Je cherche en ce moment un
problème d'industrie. Si je réussis à le résoudre , je gagnerai des millions.
— 0 mon enfant ! tu as l'âme de ta mère, dit le vieillard en retenant à peine les larmes qui humectaient ses yeux.
En ce moment , malgré la dislance qu'il y avait entre le sol et l'appartement de M. Octave de Camps , le jeune homme et son oncle entendirent le bruit fait par l'arrivée d'une voiture.
— C'est elle, dit-il, je reconnais ses chevaux à la manière dont ils arrêtent.
— En effet , madame Firmiani ne tarda pas à se montrer.
— Ah ! dit-elle en faisant un mouvement de dépit, à l'aspect de M. de Valesnes. — Mais notre oncle n'est pas de trop, reprit-elle, en laissant échapper un sourire. Je voulais m'agenouiller humblement devant mon époux , en le suppliant d'accepter ma fortune. L'ambassadeur de Russie vient de m'envoyer un acte qui constate le décès de M. Firmiani. La pièce , dressée par les soins de l'internonce d'Autriche , à Constantinople, est bien en règle, et le testament y est joint. Octave, vous pouvez tout accepter! — Va , tu es plus riche que moi , tu as là des trésors auxquels Dieu seul saurait ajouter, reprit-elle en frappant sur le cœur de son mari.
Puis, ne pouvant soutenir son bonheur, elle se cacha la tête dans le sein d'Octave.
— Ma nièce, dit l'oncle , autrefois nous faisions l'amour , aujourd'hui vous aimez. Vous êtes tout ce qu'il y a de bon et de beau dans l'humanité. Vous n'êtes jamais coupable de vos fautes , elles viennent toujours de nous.
DE DALZAC. T. IV.
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