‹ Œuvres de Balzac (volume 2)Chapitre 31 sur 55 · COMTESSE A DEUX MARIS · texte numérisé non relu

COMTESSE A DEUX MARIS

UNE ÉTUDE D'AYOUÉ,

— Allons ! voilà encore noire vieux carrick !

Celte exclamation échappait à un clerc appartenant au genre de ceux qu'on appelle dans les études des saute-ruisseaux. Ce petit clerc, qui mordait en ce moment de fort bon appétit dans un morceau de pain , en arracha un peu de mie , en fit une boulette et la lança raillcusement par le vasistas d'une fenêtre sur laquelle il était appuyé. Bien dirigée , la boulette rebondit presque à la hauteur de la croisée, après avoir frappé le chapeau d'un inconnu qui traversait la cour d'une maison située rue Vivienne , où demeurait maître Derville , avoué.

— Allons , Simonnin , ne faites donc pas de sottises aux clients, ou je vous mets à la porte. Quelque pauvre que soit un client, c'est toujours un homme, que diable ! dit le premier clerc en interrompant l'addition d'un mémoire de frais.

Le saute-ruisseau est généralement, comme était Simonnin , un garçon de treize à quatorze ans , qui, dans toutes les études , se trouve sous la domination spéciale du principal clerc dont il fait les commissions, dont il porte les billets doux. Il tient au gamin de Paris par ses mœurs , et à la Chicane par sa ruse. Il est presque toujours sans pilié , sans frein , indisciplinable. Aussi le petit clerc dit-il avec l'air de l'écolier qui prend son maître en faute : — Si c'est un homme, pourquoi l'appelez-vous vieux carrick ?

Puis il se remit à manger son pain et son fro-

mage , en accotant son épaule sur le montant de la fenêtre , car il se reposait debout , ainsi que les chevaux de coucous , l'une de ses jambes relevée et appuyée contre l'autre, sur le bout du soulier.

— Quel tour pourrions-nous jouer à ce Chinoislà' dit à voix basse le troisième clerc, en s'arrêtant au milieu d'un raisonnement dont il engrossait une requête que grossoyait le quatrième clerc, et dont deux néophytes venus de province faisaient les copies. Puis, il continua son improvisation :

Mais , dans sa noble et bienveillante sagesse , Sa Majesté Louis Dix-Huit (mettez en toutes lettres, hé! monsieur qui faites la grosse !) , au moment où Elle reprit les rênes de son royaume, comprit... (Qu'estce qu'elle comprit?) la haute mission à laquelle

Elle était appelée par la Providence! (Point ad-

miratifetsix points) et sa preiniè repensée fut, ainsi que le prouve la date de l'ordonnance ci-dessous désignée, de réparer les infortunes causées par les affreux et tristes désastres de nos tetnps révolutionnaires , en restituant à ses fidèles serviteurs tous leurs biens non vendus , soit qu'ils se trouvassent dans le domaine ptiblic , soit qu'ils se trouvassent dans le domaine ordinaire ou extraordinaire de la couronne, soit enfin qu'ils se trouvassent dans les dotations d'établissements publics, car nous sommes et nous nous prétendons habiles à soutenir que tel est l'esprit et le sens de la fameuse et si loyale ordonnance rendue en...

— Attendez, dit le grossoyeur aux trois clercs, cette scélérate de phrase a rempli deux pages. —

SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE

Eh bien, reprit-il en mouillant de sa langue le dos du cahier afin de pouvoir tourner la page épaisse de son papier timbré , eh bien ! vous voulez lui faire une farce? Il faut lui dire que le patron ne peut parler à ses clients qu'entre deux et trois heures du matin. Nous verrons s'il viendra, le vieux malfaiteur!

Le troisième clerc reprit la phrase commencée : — Rendue en... Y étes-vous?

— Oui , crièrent les trois copistes.

Tout marchait à la fois , la requête , la causerie et la conspiration.

— Rendue en... Hein, papa Boucard? quelle est la date de l'ordonnance ? il faut mettre les points sur les i , saquerlotte ! Cela fait des pages.

— Saquerlotte ! répéta l'un des copistes.

— Comment, vous avez écv'\i saquerlotte? s'écria le troisième clerc en regardant l'un des nouveaux venus d'un air à la fois sévère et goguenard.

— Mais oui , dit le quatrième clerc en se penchant sur la copie de son voisin , il a écrit : Il faut mettre les points stir les i, et sakerlotte par un k.

Tous les clercs partirent d'un grand éclat de rire.

— Comment, monsieur Godeschal , vous prenez saquerlotte pour un terme de Droit, et vous dites que vous êtes de Mortagne? s'écria le petit clerc.

— Effacez donc ça ! dit le premier clerc. Si le juge chargé de taxer le dossier voyait des choses pareilles, il dirait qu'on se moque de la barbouillée! Vous causeriez des désagréments au patron. Allons, ne faites plus de ces bètises-là, monsieur Godeschal! un Normand ne doit pas écrire insouciamment une requête. C'est le : — Portez arme ! de la Basoche.

— Rendue en... en, demanda le troisième clerc , dites donc , Boucard ?

— Juin 1814, répondit le premier clerc sans quitter son travail.

Un coup frappé à la porte de l'étude interrompit la phrase de la prolixe requête. Cinq clercs bien cndenlés , aux yeux vifs et railleurs, aux têtes crépues, levèrent le nez vers la porte, après avoir tous crié brusquement d'une voix de chantre : — Entrez. Le premier clerc resta la face ensevelie dans un monceau d'actes , nommés broutille en style de Palais , et continua de dresser le mémoire de frais auquel il travaillait.

L'étude était une grande pièce ornée du poêle classique dont tous les antres de la chicane sont garnis. Les tuyaux traversaient diagonalement la chambre, et rejoignaient une cheminée condamnée sur le marbre de laquelle se voyaient divers morceaux de pain, des angles de fromage de Brie, des côtelettes de porc frais , des verres , des bouteilles , et la lasse de chocolat du maitre-clerc. L'odeur de ces comestibles s'amalgamait si bien avec la puanteur du

poêle chauffé sans mesure, avec le parfum particulier aux bureaux et aux paperasses , que celui d'un renard n'y aurait pas été sensible. Le plancher était déjà couvert de fange et de neige apportée par les clercs. Près de la fenêtre se trouvait le secrétaire à cylindre du principal, et auquel était adossée la petite table destinée au second clerc. Le second faisait en ce moment le palais. Il pouvait être de huit à neuf heures du matin. L'étude avait pour tout ornement ces grandes affiches jaunes qui annoncent des saisies immobilières, des ventes, des adjudications définitives ou préparatoires, la gloire des études ! Derrière le maître clerc était un énorme casier qui garnissait le mur de haut en bas , et dont chaque compartiment était bourré de liasses d'où pendaient un nombre infini d'étiquettes et de bouts de fil rouge , qui donnent une physionomie spéciale aux dossiers de procédure. Les rangs inférieurs du casier étaient occupés par des cartons jaunis par l'usage , bordés de papier bleu , et sur lesquels se lisaient les noms des gros clients dont les affaires juteuses se cuisinaient en ce moment. Les sales vitres de la croisée laissaient passer peu de jour. D'ailleurs , au mois de février , il existe à Paris trèspeu d'éludés où l'on puisse écrire sans le secours d'une lampe , avant dix heures ; car elles sont toutes l'objet d'une négligence assez concevable. Tout le monde y va , personne n'y reste. Aucun intérêt personnel ne s'attache à ce qui est aussi banal. Ni l'avoué , ni les plaideurs , ni les clercs ne tiennent à l'élégance d'un endroit qui pour les* uns est une classe , pour les autres un passage , pour le maître un laboratoire. Le mobilier crasseux se transmet d'avoué en avoué avec un scrupule si religieux que certaines études possèdent encore des boîtes à résidais , des moules à tirets , des sacs provenant des procureurs au Chlet , abréviation du mot Chatelet , juridiction qui représentait, dans l'ancien ordre de choses, le tribunal de première instance. Cette étude obscure et grasse de poussière avait donc , comme toutes les autres , quelque chose de repoussant pour les plaideurs , et qui en faisait une des plus hideuses monstruosités parisiennes. Certes , si les sacristies humides où les prières se pèsent et se paient comme desépices, si les magasins de revendeuses où flottent des guenilles qui flétrissent toutes les illusions de la vie en nous montrant où en aboutissent les fêtes , si ces deux cloaques de nos poésies n'existaient pas , une étude d'avoué serait de toutes les boutiques sociales la plus horrible. Mais il en est ainsi de la maison de jeu, du tribunal, du bureau de loterie. Pourquoi ? Peut-être, dans ces endroits, le drame, en se jouant dans l'âme de l'homme, lui en rcnd-il les choses accessoires indifférentes. — Où est mon canif?

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— Je déjeune !

— Va le faire lanlaire , voilà uii pAtc sur la requête !

— Chit ! messieurs.

Cesdiverscsexclamalions partirent;» la foisau moment où le vieux plaideur ferma la porte avec cette sorte d'humilité qui dénature les mouvements de l'homme malheureux. Il essaya de sourire; mais les muscles de son visage se détendirent quand il eut vainement cherché quelques syptômes d'aménité sur les visages inexorablement indilférents des six clercs. Accoutumé sans doute à juger les hommes , il s'adressa fort poliment au saute-ruisseau , en espérant que ce souffre-douleur lui répondrait avec douceur.

— Monsieur, votre patron est il visible ?

Le malicieux saute-ruisseau ne répondit au pauvre homme qu'en se donnant avec les doigts de la raain gauche de petits coups répétés sur l'oreille , comme pour dire : — Je suis sourd.

— Que souhaitez-vous, monsieur? demanda le quatrième clerc qui, tout en faisant cette question , avalait une bouchée de pain avec laquelle on eût pu charger une pièce de quatre , brandissait son couteau, et se croisait les jambes en mettant à la hauteur de son œil celui de ses pieds qui se trouvait en l'air.

— Je viens ici , monsieur, pour la cinquième fois, répondit le patient. Je souhaite parler à monsieur Derville.

— Est-ce pour une affaire ?

— Oui , mais je ne puis l'expliquer qu'à monsieur...

— Le patron dort. Si vous désirez le consulter sur quelque difficulté , il ne travaille sérieusement qu'à minuit. Mais , si vous vouliez nous dire votre cause , nous pourrions , tout aussi bien que lui , vous...

L'inconnu resta impassible. Il se mit à regarder modestement autour de lui , comme un chien qui , en se glissant dans une cuisine, craint d'y recevoir des coups. Par une grâce de leur état , les clercs n'ont jamais peur des voleurs, ils ne soupçonnèrent donc point l'homme au carrick , et le laissèrent observer le local où il cherchait vainement un siège pour se reposer : il était visiblement fatigué. Par système , les avoués laissent peu de chaises dans leurs études. Le client vulgaire, lassé d'attendre sur ses jambes, s'en va grognant, mais il ne prend pas un temps qui , suivant le mot d'un vieux procureur, n'est pas admis en taxe.

— Monsieur , répondit-il , j'ai déjà eu l'honneur de vous prévenir que je ne pouvais expliquer mon affaire qu'à M. Derville. Je vais attendre son lever.

Le principal clerc , qui avait fini son addition ,

sentit l'odeur de son chocolat. 11 quitta son fauteuil de canne , vint à la cheminée , toisa le vieil homme , regarda le carrick et lit une grimace indescriptible. Il pensa probablement que , de quelque manière que l'on tordît ce client, il serait impossible d'en tirer un centime ; et alors , il intervint par une parole brève , dans l'intention de débarrasser l'étude d'une mauvaise pratique.

— Ils vous disent la vérité, monsieur. Le patron ne travaille que pendant la nuit. Si votre affaire est grave , je vous conseille de revenir à une heure du matin.

Le plaideur regarda le mailre-clerc d'un air slupide , et demeura pendant un moment immobile. Habitués à tous les changements de physionomie et aux singuliers caprices produits par l'indécision ou par la rêverie qui caractérisent les gens processifs , les clercs continuèrent à manger , en faisant autant de bruit avec leurs mâchoires que doivent en faire des chevaux au râtelier , et ne s'inquiétèrent plus du vieillard.

— Monsieur, je viendrai ce soir, dit enfin le vieux qui, par une ténacité particulière aux gens malheureux, voulait prendre en défaut l'humanité.

La seule épigramme permise à la Misère est d'obliger la Justice et la Bienfaisance à des dénis injustes. Quand les malheureux ont convaincu la société de mensonge , ils se rejettent plus vivement dans le sein de Dieu.

— Ne voilà-t-il pas un fameux crâne ? dît le petit clerc sans attendre que le vieillard eût fermé la porte.

— lia l'air d'un déterré , reprit le dernier clerc.

— C'est quelque colonel qui réclame un arriéré , dit le premier clerc.

— Non , c'est un ancien concierge , dit le troisième clerc.

— Parions qu'il est noble , s'écria le maître-clerc.

— Je parie qu'il a été portier, répliqua le troisième clerc. Les portiers sont seuls doués par la nature de carricks usés, huileux et déchiquetés par le bas comme l'est celui de ce vieux bonhomme! Vous n'avez donc vu ni ses bottes éculées qui prennent l'eau , ni sa cravate qui lui sert de chemise ? Il a couché sous les ponts.

— Il pourrait être noble et avoir tiré le cordon , s'écria le quatrième clerc , ça s'est vu !

— Non, reprit le principal clerc au milieu des rires , je soutiens qu'il a été brasseur en 1789, et colonel sous la république.

— Ah ! je parie un spectacle pour tout le monde qu'il n'a pas été soldat , dit le troisième clerc.

— Cela va, fit le principal.

— Monsieur ! monsieur ! cria le petit clerc en ouvrant la fenêtre.

SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE

— Que fais-tu, Simonnin? demanda M. Boucard.

— Je l'appelle pour lui demander s'il est colonel ou portier. Il doit le savoir, lui.

Tous les clercs se mirent à rire. Le vieillard remontait.

— Qu'allons-nous lui dire ? s'écria le troisième clerc.

— Laissez- moi faire ! répondit le principal. — Monsieur, dit-il au pauvre homme quand celui-ci rentra timidement en baissant les yeux , peut-être pour ne pas révéler sa faim en regardant avec trop d'avidité les comestibles; monsieur, voulez-vous avoir la complaisance de nous donner votre nom , afin que le patron sache si...

— Chabert.

— Est-ce le colonel mort à Eylau ? demanda Godeschal, n'ayant encore rien dit, et jaloux d'ajouter une raillerie à toutes les autres.

— Lui-même, monsieur, répondit le bonhomme avec une simplicité antique. Et il se retira.

— Chouil !

— Dégommé !

— Puff!

— Oh!

— Ah!

— Bâoud !

— Ah , le vieux drôle !

— Trin la, la, Irin, trin ?

— Enfoncé !

— M. Godeschal , vous irez au spectacle sans payer, dit le quatrième clerc au nouveau-venu, en lui donnant sur l'épaule une tape à tuer un rhinocéros.

Ce fut un torrent de cris , de rires et d'exclamations à la peinture desquelles on userait toutes les onomatopées de la langue.

— A quel théâtre irons-nous ?

— A l'Opéra , s'écria le principal.

— D'abord , reprit le troisième clerc , le théâtre n'a pas été désigné. Je puis , si je veux , vous mener chez madame Saqui.

— Madame Saqui n'est pas un spectacle.

— Qu'est-ce qu'un spectacle ? reprit le troisième clerc. Etablissons d'abord le point de fait. Qu'ai-je parié , messieurs ? Un spectacle. Qu'est-ce qu'un spectacle ? une chose qu'on voit...

— Mais dans ce système-là , vous vous acquitteriez donc en nous menant voir l'eau couler sous le Pont-Neuf ! s'écria le petit clerc en interrompant.

— Pour de l'argent, disait le troisième clerc en continuant.

— Mais on voit pour de l'argent bien des choses qui ne sont pas un spectacle. La définition n'est pas exacte , dit Godeschal.

— Mais écoutez-moi donc !

— Vous déraisonnez, mon cher, dit Boucard.

— Curtius est-il un spectacle ? dit le troisième clerc.

— Non , répondit le premier clerc , c'est un cabinet de figures.

— Je parie cent francs contre un sou, reprit le troisième clerc , que le cabinet de Curtius constitue un spectacle.

Les clercs haussèrent les épaules.

— D'ailleurs , il n'est pas prouvé que ce vieux singe ne se soit pas moqué de nous, dit le troisième clerc, qui cessa son argumentation. En conscience, le colonel Chabert est bien mort. Sa femme est remariée au comte Ferraud, conseiller d'État. Madame Ferraud est une des clientes de l'étude !

— La cause est remise à demain , dit le premier clerc. A l'ouvrage , messieurs ! Sac à papier! l'on ne fait rien ici. Finissez donc votre requête, elle doit être signifiée avant l'audience de la quatrième chambre. L'affaire se juge aujourd'hui. Allons , à cheval !

— Si c'eût été le colonel Chabert , est-ce qu'il n'aurait pas chaussé le bout de son pied dans le postérieur de ce farceur de Simonnin quand il a fait le sourd ? dit le quatrième clerc en regardant cette observation comme plus concluante que celle du troisième clerc.

— Puisque rien n'est décidé , reprit le principal , convenons d'aller aux premières loges des Français voir Talma, dans Néron. Simonnin ira au parterre.

Là-dessus, le premier clerc s'assit à son bureau. Chacun l'imita.

— Rendue en juin mil huit cent quatorze (en toutes lettres) , dit le clerc, y êtes-vous ?

— Oui, répondirent les deux copistes et le grossoyeur , dont les plumes recommencèrent à crier sur le papier timbré.

— ■ Et nous espérons que Messieurs composant le tribunal, dit l'improvisateur. (Halte ! il faut que je relise ma phrase; je ne me comprends plus moimême). Nous espérons que Messieurs composant le tribunal ne seront pas moins grands que ne l'est l'auguste auteur de l'ordonnance , et qu'ils feront justice des misérables prétentions de l'administration des hospices en fixant la jurisprudence , dans le sens large que notes établissons ici. (Ouf!)

— Voulez-vous un verre d'eau ? dit le petit clerc.

— Ce farceur de Simonnin ! dit Boucard. Tiens , tu vas valser jusqu'aux Invalides.

Cette scène représente un des mille plaisirs qui , plus tard, nous font dire en pensant à notre jeunesse : — C'était le bon temps !

Vers une heure du matin , le prétendu colonel Chabert vint frapper à la porte de maître Derville ,

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avoué près le tribunal de première instance du déparlernciit de la Seine. Le portier lui répondit que M. Dcrville n'était pas rentré. Le vieillard , ayant allégué le rendez-vous donné , monta chez ce célèbre légiste, qui , malgré sa jeunesse , passait pour être une des plus fortes tètes du Palais. Après avoir sonné , le défiant solliciteur ne fut pas médiocrement étonné de voir le premier clerc occupé à ranger sur la table de la salle à manger de son patron les nombreux dossiers des affaires qui venaient le lendemain en ordre utile. Le clerc , non moins étonné , salua le colonel en le priant de s'asseoir , ce que fit le plaideur.

— Ma foi, monsieur , j'ai cru que vous plaisantiez hier en m'indiquant une heure aussi matinale pour une consultation , dit le vieillard avec une fausse gaieté, la gaieté d'un homme ruiné qui s'efforce de sourire.

— Les clercs plaisantaient et disaient vrai tout ensemble, reprit le principal en continuant son travail. M. Derville a choisi cette heure pour examiner ses causes, en résumer les moyens, en ordonner la conduite, en disposer les défenses. Sa prodigieuse intelligence ne peut se déployer qu'en ce moment, le seul où il obtienne le silence nécessaire aux grandes conceptions. Vous êtes, depuis six ans, le troisième exemple d'une consultation donnée à cette heure nocturne. Après être rentré , le patron discutera chaque affaire, lira tout, passera peut-être quatre ou cinq heures à sa besogne ; puis il me sonnera et m'expliquera ses intentions. Le matin , de dix heures à deux heures , il écoute ses clients, puis il emploie le reste de la journée à ses rendezvous. Le soir, il va dans le monde pour y entretenir ses relations. Il n'a donc que la nuit pour creuser ses procès, fouiller les arsenaux du Code et faire ses plans de bataille. Il ne veut pas perdre une seule cause; ila l'amour de son art. 11 ne se charge pas, comme ses confrères, de toute espèce d'affaire. Voilà sa vie , qui est singulièrement active. Aussi gagne-t-il beaucoup d'argent.

En entendant celte explication, le vieillard resta silencieux, et sa bizarre figure prit une expression si dépourvue d'intelligence , que le clerc, après l'avoir regardé , ne s'occupa plus de lui. Quelques instants après, M. Derville rentra, mis en costume de bal. Son raailre-clerc lui ouvrit la porte, et se remit à achever le classement des dossiers. Le jeune avoué demeura pendant un moment stupéfait en entrevoyant dans le clair-obscur le singulier client qui l'attendait. Le colonel Chabert était aussi parfaitement immobile que peut l'être une figure en cire de ce cabinet de Curtius où le troisième clerc avait voulu mener ses camarades. Cette immobilité n'aurait peut-être pas été un sujet d'étonnement ,

si elle n'eût complété le spectacle surnaturel que présentait l'ensemble du personnage. Le vieux soldat était sec et maigre. Son front volontairenieiit caché sous les cheveux de sa perruque lisse lui donnait quelque chose de mystérieux. Ses yeux paraissaient couverts d'une taie transparente ; vous eussiez dit de la nacre sale dont les refiets bleuâtres chatoyaient à la lueur des bougies. Le visage pâle , livide , et en lame de couteau , s'il est permis d'emprunter cette expression vulgaire , semblait mort. Le cou était serré par une mauvaise cravate de soie noire. L'ombre cachait si bien le corps à partir de la ligne brune que décrivait ce haillon, qu'un homme d'imagination aurait pu prendre cette vieille tête pour quelque silhouette due au hasard , ou pour un portrait de Rembrandt, sans cadre. Les bords du chapeau dont le front du vieillard était couvert projetaient un sillon noir sur le haut du visage ; effet bizarre, quoique naturel, qui par la brusquerie du contraste faisait ressortir les rides blanches, les sinuosités froides, les sentiments décolorés de cette physionomie cadavéreuse. Enfin l'absence de tout mouvement dans le corps, de toute chaleur dans le regard, s'accordait avec une certaine expression de démence triste , avec les dégradants symptômes par lesquels se caractérise l'idiotie, et qui faisaient de cette figure je ne sais quoi de funeste qu'aucune parole humaine ne pourrait exprimer. Mais un observateur, et surtout un avoué aurait trouvé de plus en cet homme foudroyé , les signes d'une douleur profonde, les indices d'une misère qui avait dégradé ce visage, comme les gouttes d'eau tombées du ciel sur un beau marbre l'ont à la longue défiguré. Un médecin, un auteur, un magistrat eussent pressenti tout un drame à l'aspect de cette sublime horreur dont le moindre mérite était de ressemblera ces fantaisies que les peintres s'amusent à dessiner au bas de leurs pierres lithographiques en causant avec leurs amis. En voyant l'avoué, l'inconnu tressaillit par un mouvement convulsif semblable à celui qui échappe aux poêles, quand un bruit inattendu vient les détourner d'une féconde rêverie , au milieu du silence et de la nuit. Le vieillard se découvrit promptement, et se leva pour saluer le jeune homme. Le cuir qui garnissait l'intérieur de son chapeau étant sans doute fort gras , sa perruque y resta collée sans qu'il s'en aperçût, et laissa voir à nu son crâne horriblement mutilé par une cicatrice transversale qui prenait à l'occiput et venait mourir à l'œil droit , en formant partout une grosse couture saillante. L'enlèvement soudain de cette perruque sale, que le pauvre homme portait pour cacher sa blessure , ne donna nulle envie de rire aux deux gens de loi , tant ce crâne fendu était épouvantable à voir. La première

pensée que suggérait l'aspect de cette blessure était celle-ci : Par là s'est enfuie l'intelligence!

— Si ce n'est pas le colonel Chabert, ce doit être un fier troupier ! pensa le principal clerc.

— 31onsieur , lui dit Derville, à qui ai-je l'honneur de parler?

— Au colonel Chabert.

— Lequel?

— Celui qui est mort à Eylau , répondit le vieillard.

En entendant cette singulière phrase , le clerc et l'avoué se jetèrent un regard qui signifiait : — C'est un fou !

— Monsieur, reprit le colonel, je désirerais ne confier qu'à vous le secret de ma situation.

Une chose digne de remarque est l'inlrépidilé naturelle aux avoués. Soit l'habitude de recevoir un grand nombre de personnes , soit le profond sentiment de la protection que les lois leur accordent, soit confiance en leur ministère, ils entrent partout sans rien craindre , comme les prêtres et les médecins. M. Derville fît un signe à Boucard , qui disparut.

— Monsieur , reprit l'avoué , pendant le jour je ne suis pas trop avare de mon temps, mais au milieu de la nuit les minutes me sont précieuses. Ainsi, soyez bref et concis. Allez au fait sans digression. Je vous demanderai moi-même les éclaircissements qui me sembleront nécessaires. Parlez.

Après avoir fait rasseoir son singulier client, le jeune homme s'assit lui-même devant la table; et, tout en prêtant son attention au discours du feu colonel, il feuilleta ses dossiers.

— Monsieur, dit le défunt, peut-être savez-vous que je commandais un régiment de cavalerie à Eylau. J'ai été pour beaucoup dans le succès de la célèbre charge que fît Murât et qui décida le gain de la bataille. Malheureusement pour moi , ma mort est un fait historique consigné dans les Victoires et Conquêtes, où elle est rapportée en détail. Nous fendîmes en deux les trois lignes russes, qui, s'étant aussitôt reformées , nous obligèrent à les retraverser en sens contraire. Au moment oîi nous revenions vers l'Empereur , après avoir dispersé les Russes , je rencontrai un gros de cavalerie ennemie. Je me précipitai sur ces entêtés-là. Deux officiers russes, deux vrais géants, m'attaquèrent à la fois. L'un d'eux m'appliqua sur la tête un coup de sabre qui fendit tout jusqu'à un bonnet de soie noire que j'avais sur la tète , et m'ouvrit profondément le crâne. Je tombai de cheval. Murât vint à mon secours. 11 me passa sur le corps, lui et tout son monde, quinze cents hommes, excusez du peu ! 3Ia mort fut annoncée à l'Empereur, qui, par prudence (il m'aimait un peu , le patron !), voulut savoir s'il n'y au-

rait pas quelque chance de sauver l'homme auquel il était redevable de celte vigoureuse attaque. Il en- Aoya , pour me reconnaître et me rapporter aux ambulances, deux chirurgiens en leur disant, peut-être trop négligemment, car il avait de l'ouvrage : — Allez donc voir si, par hasard, mon pauvre Chabert vit encore! Ces sacrés carabins, qui venaient de me voir foulé aux pieds par les chevaux de deux régiments , se dispensèrent sans doute de me tâter le pouls et dirent que j'étais bien mort. L'acte de mon décès fut donc probablement dressé d'après les règles établies par la jurisprudence militaire...

En entendant son client s'exprimer avec une lucidité parfaite, et raconter des faits aussi vraisemblables, quoique étranges, le jeune avoué laissa ses dossiers , posa son coude gauche sur la table, se mit la tète dans la main , et regarda le colonel fixe-

— Savez-vous , monsieur , lui dit-il en l'interrompant , que je suis l'avoué de la comtesse Ferraud , veuve du colonel Chabert?

— Ma femme ! Oui , monsieur. Aussi , après cent démarches infructueuses chez des gens de loi qui m'ont tous pris pour un fou, me suis-je déterminé à venir vous trouver. Je vous parlerai de mes malheurs plus tard. Laissez-moi d'abord vous établir les faits, vous expliquer plutôt comme ils ont dû se passer, que comme ils sont arrivés. Certaines circonstances, qui ne doi ven t être connues que du Père éternel , m'obligent à en présenter plusieurs comme des hypothèses. Donc , monsieur, les blessures que j'ai reçues auront probablement produit un tétanos, ou m'auront mis dans une crise analogue à une maladie nommée je crois , la catalepsie. Autrement comment concevoir que j'aie été, suivant l'usage de la guerre , dépouillé de mes vêtements , et jeté dans la fosse aux soldats par les gens chargés d'enterrer les morts? Ici, perracîtcz-moi de placer un détail que je n'ai pu connaître que postérieurement à l'événement qu'il faut bien appeler ma mort. J'ai rencontré en 1814, à Stuttgard, un ancien maréchaldes-logis de mon régiment. Ce cher homme, le seul qui ait voulu me reconnaître, et dont je vous parlerai tout à l'heure , m'expliqua le phénomène de ma conservation , en me disant que mon cheval avait reçu un boulet dans le flanc au moment où je fus blessé moi-même. La bête et le cavalier s'étaient donc abattus comme des capucins de cartes. En me renversant , soit à droite, soit à gauche, j'avais été sans doute couvert par le corps de mon cheval qui m'empêcha d'être écrasé par les chevaux, ou atteint par les boulets. Lorsque je revins à moi, monsieur, j'étais dans une position et dans une atmosphère dont je ne vous donnerais pas une idée en vous en-

SCÈJsES DE LA VIE PARISIENNE.

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Iretenant Jusqu'à demain. L'air que je respirais était méphitique. Je voulus me mouvoir, et ne trouvai point d'espace. En ouvrant les yeux, je ne vis rien. La rareté de l'air fut l'accident le plus menaçant, et qui m'éclaira le plus vivement sur ma position. Je compris que là où j'étais, il n'y avait pas d'air, et que j'allais mourir. Cette pensée m'ùla le sentiment de la douleur inexprimable par laquelle j'avais été réveillé. Mes oreilles tintèrent violemment. J'entendis, ou crus entendre, je ne veux rien affirmer, des gémissements poussés par le monde de cadavres au milieu desquels je gisais. Quoique la mémoire de ces moments soit bien ténébreuse, quoique mes souvenirs soient bien confus , malgré les impressions de souffrances encore plus profondes que je devais éprouver et qui ont brouillé mes idées, il y a des nuits où je crois encore entendre ces soupirs étouffés ! Mais il y a eu quelque chose de plus horrible que les cris , un silence que je n'ai jamais retrouvé nulle part , le vrai silence du tombeau. Enfln , en levant les mains , en lâlant les morts, je reconnus un vide entre ma tête et le fumier humain supérieur. Je pus donc mesurer l'espace qui m'avait été laissé par un hasard dont j'ignorais la cause. Il paraît , grâce à l'insouciance ou à la précipitation avec laquelle on nous avait jetés pêle-mêle , que deux morts s'étaient croisés au-dessus de moi de manière à décrire un angle semblable à celui de deux cartes mises l'une contre l'autre par un enfant qui pose les fondements de son frêle château. En furetant avec promptitude., car il ne fallait pas flâner , je rencontrai fort heureusement un bras qui ne tenait à rien , le bras d'un Hercule ! un bon os auquel je dus mon salut. Sans ce secours inespéré , je périssais ! Mais avec une rage bien conditionnée, je me rais à travailler les cadavres qui me séparaient de la couche de terre sans doute jetée sur nous, je dis nous, comme s'il y eût eu des vivants ! j'y allai ferme, monsieur, carme voici! Mais je ne sais pas aujourd'hui comment j'ai pu parvenir à percer la couverture de chair qui mettait une barrière entre la vie et moi. Vous me direz que j'avais trois bras ? Ce levier , dont je me servais avec habileté, me procurait toujours un peu de l'air qui se trouvait entre les cadavres que je déplaçais , et je ménageais mes aspirations. Enfln je vis le jour, mais à travers la neige , monsieur ! En ce moment , je m'aperçus que j'avais la tête ouverte. Par bonheur , mon sang , celui de mes camarades ou la peau meurtrie de mon cheval peut-être , que sais je ! m'avaient, en se coagulant, comme enduit d'un emplâtre naturel. Malgré celte croûte, je m'évanouis quand mon crâne fut en contact avec la neige. Cependant le peu de chaleur qui me restait ayant fait fondre la neige autour de moi, je me trouvai , quand je repris

connaissance, au centre d'une petite ouverture par laquelle je criai aussi longtemps que je le pus. Mais alors le soleil se levait, j'avais donc bien peu de chances pour être entendu. Y avait-il déjà du monde aux champs? Je me haussais en faisant de mes pieds un ressort dont le point d'appui était sur les amis qui avaient les reins solides. Vous sentez que ce n'était pas le moment de leur dire : — Respect au courage malheureux ! Bref, monsieur , après avoir eu la douleur, si le mot peut rendre ma rage, de voir pendant longtemps, oh! oui, longtemps! ces sacrés Allemands se sauver en entendant une voix là où ils n'apercevaient point d'homme , je fus enfin dégagé par une femme assez hardie ou assez curieuse pour s'approcher de ma tête qui semblait avoir poussé hors de terre comme un champignon. Celte femme alla chercher son mari, et tous deux me transportèrent dans leur pauvre baraque. Il paraît que j'eus une rechute de catalepsie , passezmoi celte expression pour vous peindre un état dont je n'ai nulle idée, mais que j'ai jugé, sur les dires de mes hôtes, devoir être un effet de cette maladie. Je suis resté pendant six mois entre la vie et la mort, ne parlant pas, ou déraisonnant quand je parlais. Enfin mes hôtes me firent admettre à l'hôpital d'Heilsberg. Vous comprenez, monsieur, que j'étais sorti du ventre de la fosse aussi nu que de celui de ma mère ; en sorte que , quinze mois après , quand, un beau matin, je me souvilis d'avoir été le colonel Chabert , et qu'en recouvrant ma raison , je voulus obtenir de ma garde plus de respect qu'elle n'en accordait à un pauvre diable , tous mes camarades de chambrée se mirent à rire. Heureusement pour moi , le chirurgien avait répondu , par amourpropre , de ma guérison , et s'était naturellement intéressé à son malade. Lorsque je lui parlai d'une manière suivie de mon ancienne existence , ce brave homme, nommé Sparchmann, fit constater, dans les formes juridiques voulues par le droit du pays, la manière miraculeuse dont jetais sorti de la fosse des morts; le jour et l'heure où j'avais été trouvé par ma bienfailrice et par son mari 5 le genre, la position exacte de mes blessures , en joignant à ces différents procès-verbaux une description de ma personne. Eh bien ! monsieur , je n'ai ni ces pièces importantes, ni la déclaration que j'ai faite chez un notaire d'Heilsberg, en vue d'établir mon identité! Depuis le jour où je fus chassé de cette ville par les événements de la guerre , j'ai constamment erré comme un vagabond , mendiant mon pain , traité de fou lorsque je racontais mon aventure , et sans avoir ni trouvé , ni gagné un sou pour me procurer les actes qui pouvaient prouver mes dires , et me rendre à la vie sociale. Souvent, mes douleurs me retenaient durant des semestres entiers dans de pe-

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lites villes où l'on prodiguait des soins au Français malade, mais où Ton riait au nez de cet homme dès qu'il prétendait être le colonel Chabert. Pendant longtemps ces rires, ces doutes, me mettaient dans une fureur qui me nuisit et me flt même enfermer comme fou à Stuttgard. A la vérité , vous pouvez juger d'après mon récit qu'il y avait des raisons assez suffisantes pour faire coffrer un homme! Après deux ans de détention que je fus obligé de subir, après avoir entendu mille fois mes gardiens disant : — Voilà un pauvre homme qui croit être le colonel Chabert! > à des gens qui répondaient : « Le pauvre homme ! » je fus convaincu de l'impossibilité de ma propre aventure; je devins triste, résigné, tranquille, et renonçai à me dire le colonel Chabert, afin de pouvoir sortir de prison et revoir la France. Oh! monsieur, revoir Paris! c'était un délire que je ne...

A cette phrase inachevée , le colonel Chabert tomba dans une rêverie profonde dont Dervillc respecta les mystères.

— 3Ionsieur, un beau jour, reprit le client, un jour de printemps , on me donna la clef des champs et dix thalers , sous prétexte que je parlais très-sensément sur toutes sortes de sujets et que je ne me disais plus le colonel Chabert. Ma foi , vers cette époque , et encore aujourd'hui, par moments , mon nom m'est désagréable. Je voudrais n'être pas moi. Le sentiment de mes droits me tue. Si ma maladie m'avait ôlé tout souvenir de mon existence passée , j'aurais été heureux ! J'eusse repris du service sous un nom quelconque, et qui sait? je serais peut-être devenu fcld-maréchal en Autriche ou en Russie.

— Monsieur, dit l'avoué, vous brouillez toutes mes idées. Je crois rêver en vous écoutant. De grâce, arrêtons-nous pendant un m.oment.

— Vous êtes, dit le colonel d'un air mélancolique, la première personne qui m'ait si patiemment écouté. Aucun homme de loi n'a voulu ra'avancer dix napoléons atin de faire venir d'Allemagne les pièces nécessaires pour commencer mon procès.

— Quel procès ? dit l'avoué , qui oubliait la situalion douloureuse de son client en entendant le récit de ses misères passées.

— Mais, monsieur, la comtesse Ferraud n'estelle pas ma femme ? elle possède trente mille livres de rente qui m'appartiennent, et ne veut pas me donner deux liards. Quand je dis cela à des avoués , à des hommes de bon sens ; quand je propose , moi , mendiant , de plaider contre un comte et une comtesse ; quand je m'élève , moi mort , contre un acte de décès , un acte de mariage et des actes de naissance , ils m'éconduisent , suivant leur caractère , soit avec cet air froidement poli que vous savez prendre pour vous débarrasser d'un malheureux ,

soit brutalement, en gens qui croient rencontrer un intrigant ou un fou. J'ai été enterré sous des morts; mais maintenant je suis enterré sous des vivants, sous des actes , sous des faits , sous la société tout entière, qui veut me faire rentrer sous terre !

— Monsieur, veuillez poursuivre maintenant, dit l'avoué.

— Veuillez ! s'écria le malheureux vieillard en prenant la main du jeune homme ; voilà le premier mot de politesse que j'entends depuis...

Le colonel pleura. La reconnaissance étouffa sa voix. Cette pénétrante et indicible éloquence qui est dans le regard , dans le geste , dans le silence même, acheva de convaincre Derville et le toucha vivement.

— Écoutez, monsieur, dit-il à son client, j'ai gagné ce soir trois cents francs au jeu, je puis bien employer la moitié de celte somme à faire le bonheur d'un homme. Je commencerai les poursuites et diligences nécessaires pour vous procurer les pièces dont vous me parlez, et jusqu'à leur arrivée, je vous remettrai cent sous par jour. Si vous êtes le colonel Chabert, vous saurez pardonner la modicité du prêt à un jeune homme qui a sa fortune à faire. Poursuivez.

Le prétendu colonel resta pendant un moment immobile et stupéfait. Son extrênie malheur avait sans doute détruit ses croyances. S'il courait après son illustration militaire, après sa fortune, après lui-même, peut-être était-ce pour obéira ce sentiment inexplicable , en germe dans le cœur de tous les hommes , et auquel nous devons les recherches des alchimistes, la passion de la gloire, les découvertes de l'astronomie , de la physique , tout ce qui pousse l'homme à se grandir en se multipliant par les faits ou par les idées. Vego , dans sa pensée, n'était plus qu'un objet secondaire, de même que la vanité du triomphe ou le plaisir du gain deviennent plus chers au parieur que ne l'est l'objet du pari. Les paroles du jeune avoué furent donc comme un miracle pour cet homme rebuté pendant dix années par sa femme , par la justice , parla création entière. Trouver chez un avoué ces dix pièces d'or qui lui avaient été refusées depuis si longtemps, par tant de personnes et de tant de manières ! Le colonel ressemblait à cette dame qui , ayant eu la Oèvre durant quinze années, crut avoir changé de maladie le jour où elle fut guérie. Il est des félicités auxquelles on ne croit plus. Elles arrivent, c'est la foudre, elles consument. Aussi la reconnaissance du pauvre homme était-elle trop vive pour qu'il pût l'exprimer. Il eut paru froid aux gens superficiels, mais Derville devina toute une probité dans cette stupeur. Un fripon aurait eu de la voix.

— Où en étais-je? dit le colonel avec la naïveté

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d'un enfant, ou d'un soldat, car il y a souvent de l'enfant dans le vrai soldat, et presque toujours du soldat chez l'enfant, surtout en France.

— A Stuttgard! vous sortiez de prison, répondit l'avoué.

— Vous connaissez ma femme? demanda le colonel.

— Oui , répliqua Derville en inclinant la tête.

— Comment est-elle ?

— Toujours ravissante !

Le vieillard fit une signe de main, et parut dévorer quelque secrète douleur, avec cette résignation grave et solennelle qui caractérise les hommes éprouvés dans le sang et le feu des champs de bataille.

— Monsieur, dit-il avec une sorte de gaieté, car il respirait, ce pauvre colonel, il sortait une seconde fois de la tombe , il venait de fondre une couche de neige, moins soluble que celle qui jadis lui avait glacé la tête, et il aspirait l'air comme s'il quittait un cachot. Monsieur, dit-il, si j'avais élé joli garçon, aucun de mes malheurs ne me serait arrivé. Les femmes croient les gens quand ils farcissent leurs phrases du mot amour. Alors, elles trottent , elles vont, elles se mettent en quatre, elles intriguent , elles affirment les faits, elles font le diable pour celui qui leur plaît. Comment aurais-je pu intéresser une femme ? j'avais une face de requiem , j'étais vêtu comme un sans-culotte , je ressemblais plutôt à un Esquimau qu'à un Français, moi qui jadis passais pour le plus joli des muscadins, en 1799 ! Moi, Chabert, comte de l'Empire ! Enfin, le jour même où l'on me jeta sur le pavé comme un chien , je rencontrai le maréchal-des-logis dont je vous ai déjà parlé. Le camarade se nommait Boutin. Le pauvre diable et moi faisions la plus belle paire de rosses que j'aie jamais vue. Je l'aperçus à la promenade. Si je le reconnus, il lui fut impossible de deviner qui j'étais. Nous allâmes ensemble dans un cabaret. Là, quand je me nommai, la bouche de Boutin se fendit en éclats de rire comme un mortier qui crève. Sa gaieté, monsieur, me causa l'un de mes plus vifs chagrins ! Elle me révélait sans fard tous les changements qui étaient survenus en moi ! J'étais donc méconnaissable, même pour l'œil du plus humble et du plus reconnaissant de mes amis ! Jadis j'avais sauvé la vie à Boutin , mais c'était une revanche que je lui devais. Je ne vous dirai pas comment il me rendit ce service. La scène eut lieu en Italie, à Ravennes; la maison où il m'empêcha d'être poignardé n'était pas une maison fort décente. A cette époque , je n'étais pas colonel , j'étais simple cavalier comme Boutin. Heureusement celte histoire comportait des détails qui ne pouvaient être connus que de nous seuls; et, quand je les lui rappelai.

son incrédulité diminua. Puis je lui contai les accidents de ma bizarre existence. Quoique mes yeux , ma voix fussent, me dit-il , singulièrement altérés , queje n'eusse plus ni cheveux, ni dents, ni sourcils, que je fusse blanc comme un albinos, il finit par retrouver son colonel dans le mendiant , après mille interrogations auxquelles je répondis victorieusement. Alors il me raconîa ses aventures. Elles n'étaient pas moins extraordinaires que les miennes. Il revenait des confins de la Chine , où il avait voulu pénétrer, après s'être échappé de la Sibérie. Il m'apprit les désastres de la campagne de Russie, et la première abdication de Napoléon. Celte nouvelle est une des choses qui m'ont fait le plus de mal ! Nous étions deux débris curieux, après avoir ainsi roulé sur le globe , comme roulent dans l'Océan les cailloux emportés d'un rivage à l'autre par les tempêtes. A nous deux , nous avions vu l'Égyple , la Syrie, l'Espagne, la Russie, la Hollande, l'Allemagne, l'Italie, laDalmalie, l'Angleterre, la Chine, la Tartarie, la Sibérie; il ne nous manquait que d'avoir été dans les Indes et en Amérique ! Enfin , plus ingambe que je ne l'étais, Boulin se chargea d'aller à Paris le plus lestement possible , afin d'instruire ma femme de l'état dans lequel je me trouvais. J'écrivis à madame Chabert une lettre bien détaillée. C'était la quatrième, monsieur ! Si j'avais eu des parents, tout cela ne serait peut-être pas arrivé: mais, il faut vous l'avouer, je suis un enfant d'hôpital, un soldat qui, pour patrimoine, avait son courage ; pour famille , tout le monde ; pour patrie, la France; pour tout prolecteur, le bon Dieu. Je me trompe ! j'avais un père, l'Empereur ! Ah, s'il était debout, le cher homme ! et qu'il vit son Chabert, comme il me nommait, dans l'état où je suis; mais il se mettrait en colère. Que voulez-vous ? notre soleil s'est couché, nous avons tous froid maintenant. Aprèstout, les événements politiques pouvaient justifier le silence de ma femme ! Boulin partit. Il était bienheureux, lui ; il avait deux ours blancs, supérieurement dressés, qui le faisaient vivre. Je ne pouvais l'accompagner, mes douleurs ne me permettaient pas de faire de longues étapes. Je pleurai, monsieur, quand nous nous séparâmes, après avoir marché aussi longtemps que mon état put me le permettre en compagnie de ses ours et de lui. A Carisruhe , j'eus un accès de névralgie à la tête, et restai six semaines sur la paille, dans une auberge ! Je ne finirais pas, monsieur, s'il fallait vous raconter tous les malheurs de ma vie de mendiant. Les souffrances morales , auprès desquelles pâlissent les douleurs physiques , excitent cependant moins de pitié, parce qu'on ne les voit point. Je me souviens d'avoir pleuré devant un hôtel de Strasbourg où j'avais donné jadis une fête, et où je

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n''oblins rien , pas même un morceau de pain. Ayant déterminé de concert avec Boutin Tilinéraire que je devais suivre, j'allais à chaque bureau de poste demander s'il y avait une lettre et de l'argent pour moi. Je vins jusqu'à Paris sans avoir rien trouvé. Combien de désespoirs ne m'a-t-il pas fallu dévorer ! — Boutin sera mort, medisais-je. En effet, le pauvre diable avait succombé à Waterloo. J'appris sa mort plus tard et par hasard. Sa mission auprès de ma femme fut sans doute infructueuse. Enfin, j'entrai dans Paris en même temps que les Cosaques. Pour moi, c'était douleur sur douleur. En voyant les Russes en France , je ne pensai plus que je n'avais ni souliers aux pieds , ni argent dans ma poche. Oui, monsieur, mes vêtements étaient en lambeaux. La veille de mon arrivée , je fus forcé de bivouaquer dans les bois de Claye. La fraîcheur de la nuit me causa sans doute un accès de je ne sais quelle maladie qui me prit quand je traversai le faubourg Sainl-!\Iartin. Je tombai presque évanoui , à la porte d'un marchand de fer. Quand je me réveillai, j'étais dans un lit à rHôtel-Bieu. Là, je restai pendant un mois assez heureux. Je fus bientôt renvoyé. J'étais sans argent, mais bien portant et sur le bon pave de Paris. Avec quelle joie et quelle promptitude j'allai rue du Mont-Blanc où ma femme devait être logée dans un hôtel à moi ! Bah ! la rue du Mont-Blanc était devenue la rue de la Chaussée d'Antin. Je n'y vis plus mon hôtel ; il avait été vendu, démoli. Des spéculaleurs avaient bâti plusieurs maisons dans mes jardins. Ignorant que ma femme fut mariée à M. Ferraud , je ne pouvais obtenir aucun renseignement. Enfin je me rendis chez un vieil avocat qui jadis était chargé de mes affaires. Le bonhomme était mort après avoir cédé sa clientèle à un jeune homme. Celui-ci m'apprit, à mon grand étonnemcnt, Touvcrture de ma succession, sa liquidation , le mariage de ma femme et la naissance de ses deux enfants. Quand je lui dis être le colonel Chabert, il se mil à rire si franchement que je le quittai sans lui faire la moindre observation. 3Ia dctenlion de Slullgard nie fit songer à Charenton , et je résolus d'agir avec prudence. Alors , monsieur, sachant où demeurait ma femme, je m'acheminai vers son hôtel , le cœur plein d'espoir. Eh bien ! dit le colonel avec un mouvement de rage concentrée, je n'ai pas été reçu lorsque je me fis annoncer sous un nom d'emprunt , et , le jour où je pris le mien , je fus consigné à sa porte. Pour voir la comtesse rentrant du bal ou du spectacle , au matin , je suis resté pendant des nuits entières, collé contre la borne de sa porte cochère. Mon regard plongeait dans cette voiture qui passait devant mes yeux avec la rapidité de l'éclair, et où j'entrevoyais à peine cette femme qui est mienne et qui n'est plus à moi!

I Oh ! dès ce jour, j'ai vécu pour la vengeance, s'écria j le vieillard d'une voix sourde en se dressant tout à I coup devant Derville. Elle sait que j'existe, elle a reçu de moi, depuis mon retour, deux lettres écrites par moi même. Elle ne m'aime plus ! Moi, j'ignore si je l'aime ou si je la déteste ! je la désire et la maudis tour à tour. Elle me doit sa fortune, son bonheur. Eh bien ! elle ne m'a pas seulement fait parvenir le plus léger secours ! Par moments je ne sais plus que devenir !

A ces mois , le vieux soldat retomba sur sa chaise, et redevint immobile. Derville resta silencieux, occupé à contempler son client.

— L'affaire est grave, dit-il enfin machinalement. Même en admettant raulhenticilé des pièces qui doivent se trouver à Ileilsberg, il ne m'est pas prouvé que nous puissions triompher tout d'abord. Le procès ira successivement devant trois tribunaux. Il faut réfléchira tête reposée sur une semblable cause, elle est tout exceptionnelle.

— Oh , répondit froidement le colonel , en relevant la télé par un mouvement de fierté, si je succombe, je saurai mourir, mais en compagnie.

Là, le vieillard avait disparu. Les yeux de l'homme énergique brillaient rallumés aux feux du désir et de la vengeance.

— Il faudra peut-être transiger, dit l'avoué.

— Transiger, répéta le colonel Chabert. Suis-je mort ou suis je vivant ?

— Monsieur, reprit l'avoué, vous suivrez, je l'espère, mes conseils. Votre cause sera ma cause. Vous vous apercevrez bientôt de l'intérêt que je prends à votre situation , presque sans exemple dans les fastes judiciaires. En attendant, je vais vous donner un mot pour mon notaire, qui vous remettra, sur votre quittance, cinquante francs tous les dix jours. Il ne serait pas convenable que vous vinssiez chercher ici des secours. Si vous êtes le colonel Chabert , vous ne devez être à la merci de personne. Je donnerai à ces avances la forme d'un prêt. Vous avez des biens à recouvrer, vous êtes riche.

Cette dernière délicatesse arracha des larmes au vieillard. Derville se leva brusquement, car il n'était peut-être pas de coutume qu'un avoué parût s'émouvoir; il passa dans son cabinet d'où il revint avec une lettre non cachetée qu'il remit au comte Chabert. Lorsque le pauvre homme la tint entre ses doigts, il sentit deux pièces d'or à travers le papier.

— Voulez-vous me désigner les actes, me donner le nom de la ville, du royaume? dit l'avoué.

Le comte dicta les renseignements en vérifiant l'orthographe des noms de lieu; puis, il prit son chapeau d'une main, regarda Derville, lui tendit l'autre main, une main calleuse, et lui dit d'une

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voix simple : — Ma foi, monsieur, après l'Empereur, vous êtes l'homme auquel je devrai le plus! Vous êtes îin brave.

L'avoué frappa dans la main du colonel, le reconduisit jusque sur l'escalier, et réclaira.

— Koucard, dit Derville à son premier clerc, je viens d'entendre une histoire qui me coûtera peutêtre vingt-cinq louis. Si je suis volé, je ne regretterai pas mon argent, j'aurai vu le plus habile comédien de notre époque.

Quand le colonel se trouva dans la rue et devant un réverbère, il relira de la lettre les deux pièces de vingt francs que l'avoué lui avait données et les regarda pendant un moment à la lumière. Il revoyait de l'or pour la première fois depuis neuf ans.

— Je vais donc fumer des cigares ! se dit-il .

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